DE LA CITÉ FUTURE
Tinka avait ordonné la sépulture, obtenu les autori-
sations indispensables, fait sculpter la pierre et graver répitaphe. Quand à Georg, incapable de Paider, il s'enfermait dans sa chambre, vivait avec le souvenir de Léa. Personne, sauf Tinka, ne Pavait aperçu depuis le jour où le cercueil avait quitte Dartmoor House.
Cependant, autour du vide fait par la mort, la vie de la maison avait continué son cours infaillible, consolateur. Tinka recommençait à écrire, avec une fièvre nouvelle, comme après toutes les crises qui remuaient sa sensibilité. Elle écrivait dans le salon jaune, hanté par la disparue; et Tinsouciante Ida s'installait de nouveau à ses pieds, imitait ses gestes de méditation et de labeur, tandis que Carola accompagnait son père ï travers la campagne. Le capitaine, M** Morley, Lizzie, faisaient leur tâche accoutumée... Toutes choses redevenaient ce qu'elles étaient auparavant. Mais, en ce septième jour après la mort de Léa, Frédérique et Edith allaient prendre le train pour Plymouth, d'où elles s'embarqueraient sur le vapeur Nemrod, ï destination de l'Australie. Et Pimitz elle-même partirait le lendemain pour Paris.
11 était cinq heures après midi. La journée, comme toutes celles qui avaient suivi la mort de Léa, était claire et tiède. Le soleil s'abaissait vers les faibles coteaux de Paignton, en face de Dartmoor House. Appuyée au balcon, Tinka, vêtue de noir, ce qui faisait étrangement ressortir la pâleur de son visage et le blond de ses courts cheveux, contemplait ce ciel de nacre, cette mer bleuâtre, ces lointains où la brume vespérale déjà s'empourprait. Elle regardait surtout, très distinct à cette approche du soir, Técueil rouge, tombeau de Léa... Auprès d'elle, la petite Ida, une ceinture noire à sa robe blanche, un ruban de velours
noir dans ses cheveux, suivait des yeux les hirondelles qui se poursuivaient au bout de la jetée.
Devant le seuil de la maison, le capitaine, suant et soufflant, en manches de chemise, chargeait deux malles et des sacs sur une voiture à bras, amenée par un facteur de la station... Il rentra, s'ébrouant, après avoir jeté au balcon son regard de perpétuelle colère. Alors apparut à sa place la fade et incolore Lizzie, qui fit des recommandations au facteur, lui mit de l'argent dans la main... Lizzie rentra à son tour, et la voiture à bras s'éloigna le long du quai, emportant les bagages de Frédérique et d'Edith. Tinka, de nouveau, s'absorba dans le spectacle de l'horizon de plus en plus empourpré et embrumé... Elle rêvait si profondément qu'elle n'entendit pas Lizzie pénétrer dans le salon jaune, et discrètement, activement, mettre la nappe sur la table ronde, disposer à l'entour les tasses à thé, le beurre, quelques gâteaux, de la crème et du miel. Ida, tirant le pan de la jupe, dit :
— Mère... le thé est servi.
La jeune femme regagna le salon. Pirnitz y était déjà. Elle tenait par la main la petite Carola et conversait avec le professeur Ebner. Tinka resta un moment en arrêt devant ce visage d'apôtre, où l'habituelle sérénité s'avivait aujourd'hui d'une lueur particulière. Tinka, qui connaissait maintenant Pirnitz comme un médecin connaît un cas exceptionnellement étudié, surprenait dans ses yeux ce qu'ajoutait au deuil récent la douleur, maintenant à son paroxysme, causée par le prochain départ de Frédérique. Frédérique savait que Pirnitz approuvait ce départ, jugeant nécessaire à la santé morale de sa fille spirituelle un brusque dépaysement, une cure d'âme dans une civilisation nouvelle, dans le féminisme triomphant. Mais que soufFri-
rait Pirnitz en Tabsence de Frëdërique, peut-être la seule Tinka le comprenait.
L'apôtre disait au professeur :
— Oui... Demain, dans la nuit, j'arriverai ï Paris. Et, quand j'aurai dormi un peu, je me remettrai à l'ouvrage. J'espère bien, cette année même, grouper mes premières élèves... Vous qui aimez le travail, vous savez qu'il rend plus tolérablcs les épreuves du cœur.
— Certes, balbutia Ebner, que Pirnitz intimidait toujours... Il fut un temps où je me serais brisé la tête si je n'avais pas eu mon travail et cette enfant, ajouta-t-il en passant la main sur la tête ronde de Carola.
Edith entrait. Elle portait encore son costume gros bleu, mais elle n'avait plus le tablier, et elle remplaçait le béguin par un chapeau de paille, bizarrement plat, posé en arrière du chignon. Elle semblait dévorée d'impatience. Frédérique descendit l'escalier derrière elle, vêtue d'une robe de drap noir, et déjà coiffée elle-même d'un chapeau de feutre ï voilette de gaze noire.
— Vous êtes toute pareille, lui dit Edith, ï cette Frédérique que j'ai vue descendre du Black Prince, au Fresh-Wharf, tout près du pont de Londres, il y a deux ans. Mais alors...
Elle n'acheva pas. Elle évoquait le souvenir de l'autre voyageuse, aussi vêtue de noir, qui, ce même jour, avec Frédérique, avait débarqué au Fresh-Wharf. Le souvenir de la morte passa sur les visages dans un souffle de tristesse.
Les fillettes s'étaient approchées de la table. Elles ne prenaient pas de thé. Tinka leur servit un verre de lait qu'elles burent vivement; puis, leur ayant donné à chacune une tartine beurrée, elle les renvoya jouer dans la nursery.
— Voulez-vous votre thé? demanda Tinka aux voyageuses.
Frédérique hésitait:
— Est-ce que Georg ne doit pas venir le prendre avec nous? dit-elle.
— Oui, reprit Tinka. Il me l'a promis. Mais il désire que nous ne l'attendions pas. Il descendra sûrement avant votre départ.
On s'assit en silence. Lizzie apportait la théière fumante et l'eau chaude. Une place resta vide, pour Georg, entre Frédérique et Tinka.
Une mélancolie suprême planait sur ce frugal banquet d'adieu, le dernier pris en commun par des êtres qui s'aimaient et qui bientôt seraient dispersés à tous les coins du monde. L'heure avait une gravité douce, dans ce couchant d'octobre pur et triste. Et les âmes demeuraient hautes, comprimaient l'explosion de leur peine, à l'exemple de Pirnitz. Seul, le brave Ebner, très ému, essuyait ses lunettes d'or et se mouchait fréquemment.
Tinka dit, regardant le paysage de la baie :
— La nature est clémente... Elle nous donne un ciel limpide, une mer calme, la sérénité de l'atmosphère... Toutes les fois que nous penserons à cette heure, nous reverrons en même temps la beauté des choses... Mais aucun soir pareil à celui-ci nous réuni ra-t-il?
— M^'* Pirnitz, fit Ebner, a promis de venir nous voir, un jour, lorsque nous serons retournés à Larmsoë.
— Oui, dit Pirnitz... J'ai gardé la nostalgie de ces pays septentrionaux, où j'ai vu les plus nobles consciences du monde. Puissé-je jouir encore une fois de ces beaux glaciers et de ces belles âmes!
— Hélas I soupira Tinka, si vraiment vous nous visitez, vous trouverez un humble ménage finlandais, dans sa petite maison de bois, bien close et bien chauflée. Et vous mesurerez la distance entre vos grandes pensées et nos médiocres soucis I
— Ne croyez pas cela, Tinka, repartit gravement Pirnitz. Dussiez-vous vivre tout le reste de votre vie comme une adroite ménagère que vous êtes, vous ne cesserez pas d*ètre utile i la cause juste. Vous continuerez d*écrire : vous répandrez la ver-»'* r^»- vous avez le génie.
Les pâles joues de Tinka se colorèrent. Ulc rêva un instant devant sa tasse vide.
— Dirai-je vraiment les paroles de vérité? Je sens dans mon esprit des courants opposés... Naguère, j'ai pu faire des livres qui combattaient avec intransigeance pour l'affranchissement de la femme, parce que la vie ne m'avait montré qu'un seul aspect du problème. Aujourd'hui, dans mes récits, quand je fais parler certains de mes personnages, ils prononcent contre l'affranchissement des plaidoyers si ardents et si forts que parfois je me demande : « N'ont-ils pas raison? »
— Écoutez votre génie, reprit l'apôtre : parlez comme une sibylle, selon que l'Esprit vous inspire. Assurément le livre que vous écrivez aujourd'hui sera un livre de doute où s'entre-choqueront des doctrines adverses : parce que c'est l'histoire d'une martyre de la cause féminine, et que le souvenir de Léa fait saigner votre cœur; parce que votre propre aventure d'âme y est contée. Pourtant ce livre servira encore la vérité : il appellera l'attention des foules sur le problème de l'affiranchissement. Peut-être même, étant un livre de doute et d'émotion plus que de doc-
trine, il sera plus efficace. Il ne rebutera pas les âmes incertaines, rétives, des vieilles sociétés.
Frédérique, qui, jusque-là, avait écouté sans rien dire, laissa échapper ces mots :
— Les vieilles sociétés! Peut-on les convertir? Peuton les réformer?...
— Oui, répliqua Pirnitz avec force. Oui, l'œuvre est possible, utile, et le succès n'est pas moins certain parce qu'il est éloigné. Frédérique, n'en doutez pas! Vous êtes en ce moment brisée par le chagrin. Moi, je donne rendez-vous à votre esprit... Quand vous reviendrez de votre migration, vous aurez vu des sociétés prospères, fondées sur le principe de l'égalité des sexes. Vous serez affermie dans votre foi; vous me rejoindrez à Paris, peut-être dans un an, peut-être dans dix ans, et vous constaterez que notre effort, aujourd'hui vaincu en apparence, a marqué sa trace. Le Paris d'alors ne sera pas tout à fait pareil au Paris d'aujourd'hui : l'Europe s'oriente vers un avenir plus juste. Non, l'effort des apôtres n'est pas perdu! La loi de la conservation de l'énergie gouverne aussi le monde des âmes.
— Je sais, je sais que vous avez raison, dit Frédérique. Mais parlez encore. Donnez-moi votre espoir.
— L'une de nous est morte, tuée par sa foi, reprit Pirnitz : qu'importe, si sa vie fut belle? Qui de nous n'accepterait une pareille destinée? Léa fut la vierge forte et l'Eve prochaine, devançant le temps par une destinée merveilleuse. Léa est une de nos saintes. Toute religion nouvelle a ses martyrs.
Edith écoutait; les paroles de Pirnitz émurent sa ferveur religieuse. Elle exprima son enthousiasme par un verset d'Isaïe :
— J'irai devant toi, s'écria-t-elle, redressant les che-
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mins, rompant les gonds d'airain, mettant en pièces les baxres de fer...
L'avenir évoque par Pirnitz rayonnait. Même l*âme épaisse d*Ebner en conçut la beauté. L'heure fut oubliée. Une voix dit :
— Frédérique, Edith, il est temps de partir... Tous levèrent les yeux et virent Georg debout dans
Tencadrement de la porte. 11 était vêtu de noir; et, comme pour Tinka, ce deuil rendait la pâleur de son teint et Téclat de sa chevelure vraiment extraordinaires. Ses yeux brillaient, sans fièvre. 11 avait un air de sérénité et de résolution.
Les convives quittèrent la table. Le rouge crépuscule entrait par les trois fenêtres, avec Phaleine saline du large.
Du côté de Paignton, le ciel parut en flammes et en cendres. Une brume immense montait.
Les femmes s*embras$èrenr. 11 avait été convenu que Frédérique et Edith s'en iraient seules ï la gare, afin de ne pas mêler les adieux au bruit trivial de la foule.
Georg effleura les joues que tendait Edith. Ensuite, Frédérique s'approcha de lui. On se taisait autour d'eux : la mélancolie de tous les départs imminents semblait résumée dans l'adieu de ces deux êtres.
Leurs regards se pénétrèrent. Frédérique comprit que Georg savait des choses que jamais elle ne lui avait dites. Son cœur désira l'absence, l'étendue -î'*^ rr^^n entre elle et lui.
Ils s'embrassèrent.
— Adieu! dit Georg. Reviendrez-vous?
Elle répondit, si bas que seul il perçut la réponse :
— Je ne le crois pas.
Puis, toujours à voix basse, elle demanda :
— Et vous, Georg? que ferez-vous?... Allez-vous regagner Larmsoë avec Tinka ?
Georg secoua la tête.
— Non, dit-il... J'accomplirai le vœu de Léa. Je laisserai sa dépouille à ce pays; mais j'emporterai son
vers la Lumière.
La %pche — Taris, i8ç8-içoo.
Hf\
oAchevé d'imprimer
le dix août mil neuf cent neuf