‹ Léa. Illus. de Vincent BocchinoChapitre 5 sur 6 · LEA T · texte numérisé non relu

LEA T

intelligent de l'ancienne institutrice médita quelques secondes; puis elle dit :

— Ce plan n'est pas le mien... à proprement parler... Même je n'y ai guère contribué. J'ai assisté, bien entendu, aux délibérations provoquées par la ruine et la paralysie de notre bienfaitrice. Chaque membre du comité a donné son avis. Celui de M*^*» Frédérique Sûrier a prévalu...

— Vraiment? C'est M^^^ Sûrier qui vous envoie?

— Peut-être ne devrais-je pas le dire, poursuivit la jeune femme, souriant des yeux. Mieux vaut, il me semble, agir franchement avec vous.

— Oui. Vous ne vous en repentirez pas.

— Eh bien, voici exactement la façon dont les choses se sont passées... La nouvelle que M^'* de Sainte-Parade était ruinée, frappée sans espoir de guérison, a d'abord consterné tout le monde.

— Naturellement.

— Quelques-unes d'entre nous, les plus nerveuses, comme Léa Sûrier, Daisy Craggs, la petite Geneviève Soubize...

— Geneviève Soubize?. , . une rousse mince, n'est-ce pas? interrompit l'industriel.

— Oui... de beaux cheveux roux, de larges yeux verdâtres, de la grâce dans la démarche et dans le geste... mais impressionnable à l'excès... des tics, des manies, toute une hérédité d'alcoolisme et de névropathie... Je soupçonne même des crises graves, que Daisy nous cache.

— Elle est jolie, déclara Duramberty. Alors?...

— Toutes ces nerveuses perdaient la tête. Nous avons rallié les troupes, heureusement, M^^" Pirnitz, Frédérique et moi. Et l'on a discuté les moyens de conjurer la débâcle.

— Je suis curieux de connaître ceux que vous avez pu trouver.

— La trouvaille n*est pas de moi, je le répète : elle appartient à Frédérique.

— Dans ce cas, elle doit être ingénieuse et pratique.

— Frédérique nous a d*abord exposé la situation financière de TÉcole... Cette situation, ï la veille de la catastrophe, était fort bonne... Nos dépenses sont plus faibles qu'on ne le suppose. Nous ne payons pas de loyer, grâce à vous. Nous avons d'assez lourds impôts; mais, grâce à vous encore, puisque vos machines actionnent nos dynamos pour une redevance légère, l'éclairage coûte peu de chose : mille six cents francs. Le service est réduit au minimum : comme dans une caserne, les élèves font tout, sauf les trop gros ouvrages. Nous n'avons pas trois mille francs de gages à payer par an. La plus forte dépense est la nourriture et le vêtement des élèves non payantes. Il faut compter vingt-cinq ou vingt-six mille francs l'an... Or nous n'avons eu, l'an dernier, que trois élèves payantes, â cinq cents francs l'une. M"' de Sainte- Parade a donné la différence, plus les appointements des maîtresses. Ils sont, vous le savez, de douze cents francs par tête. En y comprenant les frais du matériel scolaire, M"' de Sainte-Parade a dû débourser environ cinquante mille francs.

— C'est très peu, interrompit Duramberty. J'aurais parié pour quatre- vingt mille... Je sais d'ailleurs que vous administrez en perfection... Continuez.

Il se renversa dans son fauteuil, réellement intéressé.

M"* Heurteau reprit :

— Cette somme de cinquante mille francs va nous manquer.

— Par conséquent, vous n'avez qu'à déposer votre bilan et à passer la main.

— Tel n'est pas l'avis de Frédérique... Elle procède par voie d'économies. D'abord, elle suspend les appointements des maîtresses pour l'année courante : nous y consentons. Economie de huit mille quatre cents francs. Elle démontre que, sur les frais généraux indépendants du nombre des élèves on peut épargner onze mille francs environ. Mais nous ne devons pas oublier qu'il y a pour la rentrée prochaine trente demandes d'élèves payantes à cinq cents francs. En portant le prix annuel à huit cents, nous gagnons environ trois cents francs par élève. Si la moitié des postu-' lantes accepte cette augmentation, nous voilà pourvues d'un bénéfice de cinq mille francs. Le déficit tombe à vingt-cinq mille francs. Or, grâce à des dons directs que M^'* de Sainte-Parade, par une sorte de jalousie charitable, se refusait à faire entrer dans les ressources courantes, nous avons constitué un fond de treize mille francs : nous voulions en former des pécules pour les plus pauvres de nos élèves, à la sortie de l'École. Nous les emploierons dans le budget ordinaire.

— Il manque encore douze mille francs.

— En nous cotisant toutes sur nos économies personnelles, nous pouvons fournir immédiatement cinq mille francs. Par exemple, c'est le bout de nos ressources... Mais s'il ne nous manque que six ou sept mille francs pour équilibrer notre budget^ vous avouerez que nous pouvons sans imprudence commencer l'année. C'est du moins l'avis de Frédérique.

Duramberty souriait :

— Elle a raison; vous vous tirez d'affaire présentement, bien que vos prévisions soient optimistes...

l60 LES VIERGES FORTES

Mais après? Vous absorbez toutes vos réserves... Vous retrouverez, l'an prochain, les mêmes charges, et vos ressources seront diminuées d'une vingtaine de mille francs...

— Frédérique compte sur Tannée prochaine pour nous en apporter. On battra le rappel dans les milieux féministes : chacune de nous s'y emploiera. D'ailleurs, une aide nous est assurée.

— Laquelle?

— Il existe; à Londres, dirigé par une amie de Pirnitz. M"* Herminie Sanz, un collège de filles, très florissant, constitué d'après les mêmes principes que le nôtre, mais destiné ï une classe plus élevée... Au besoin, on ferait une démarche auprès de M** Sanz, qui certainement ne nous refuserait pas son concours.

Il y eut quelques instants de silence. Duramberty réfléchissait, rangeant méthodiquement sur son bureau des crayons et des porte-plumes. M"* Heurteau, impassible, le guettait de son regard malicieux.

— Approuvez-vous la solution de M"' Sûrier? questionna Duramberty.

— Je la trouve à la fois hardie et raisonnable. J'en proposais une autre qui me semblait plus simple et plus définitive, voilà tout.

— Puis-je vous la demander?

— Oui... Je vous prie seulement, si vous avez un entretien avec quelque autre membre du comité, de n'en pas parler. Mon idée était d'intéresser la Ville et l'État à notre École — avec votre assentiment, bien entendu — sans rien changer, ou du moins en ne changeant à la doctrine, au mode d'enseignement, que des détails sans importance. On aurait pu faire une école professionnelle, comme l'école Boule, par exemple...

LÉA l6l

— Mais certainement! interrompit l'usinier. Voilà le bon parti... Votre idée est excellente.

— Mon idée n'a eu que moi pour défenseur, répondit M^'* Heurteau avec un sourire vague.

— Et pourquoi?

— Parce qu'on craint comme le feu, chez nous, l'ingérence des pouvoirs publics... L'État, la Ville, intervenant, c'est l'homme reprenant la direction de ce que nous, femmes, avons fait et voulons diriger. Le caractère « féministe » de l'École est aboli. Nous devenons une école de jeunes filles pareille aux autres.

— Oui, répliqua Duramberty. Je sais à quel point M"* Pirnitz et toutes vos collègues sont jalouses de leur indépendance... Elles ont poussé cela à des excès ridicules, comme de refuser l'allocation municipale pour les prix, comme d'interdire à mes contremaîtres de faire chez vous les cours pratiques gratuits que j'avais offerts, comme cet accueil à l'inspecteur. L'abbé Minot se plaint aussi d'être traité par vous sans égards. Que pensez-vous de tout cela, vous, mademoiselle, qui êtes raisonnable?

— Je pense qu'on nous a beaucoup calomniées : et tout de même je déplore d'inutiles exagérations. Sans doute, une indépendance complète serait l'idéal. Mais mon expérience de l'enseignement m'a prouvé qu'elle est impossible, en France du moins. D'autre part, j'estime qu'il vaut encore mieux vivre école de la Ville que mourir école libre... Mais cela n'a pas d'intérêt, puisque mon avis n'a pas prévalu...

En ce moment, un employé entra, après avoir frappé, et présenta divers imprimés à la signature du patron. Tout en signant, Duramberty demanda :

— Mais, alors, puisque vous maintenez, en somme,

le Statu quo dans votre établissement, qu'est-ce qui me vaut le plaisir de vous recevoir?

— Ah! voici la grosse affaire... Vous ne savez pas encore tous nos embarras... Ou peut-être vous en doutez-vous?

Duramberty rendit les imprimés au commis, qui salua et sortit.

— Voyons toujours, dit-il.

— Eh bien!... Quand vous

nous avez cédé le terrain sur lequel notre école est bâtie, vous avez bien voulu ne pas nous le faire payer. Mais vous avez exigé le dépôt d'un cautionnement de trois cent mille francs.

Les intérêts étaient touchés par M''* de Sainte-Parade. Malheureusement, malgré Frédérique qui, depuis longtemps, redoutait une catastrophe, la pauvre demoiselle n*a jamais voulu prendre les précautions nécessaires pour que ce cautionnement fût insaisissable. Aujourd'hui, les

créanciers exigent le versement des trois cent mille

francs à l'actif de la liquidation.

— 11 n'est pas sûr qu'ils y aient droit. Moi aussi, je suis créancier. On ne saurait m'ôter mon gage.

— C'est un procès possible entre les créanciers et vous... Le certain, c'est qu'on va attaquer le dépôt. Si ce gage vous est ôté, ne vous retournerez-vous pas contre nous?

Jude Duramberty ne répondit pas. 11 se leva, parcourut son bureau dans la largeur, alla regarder à la

fenêtre, d'où l'on découvrait la cour de l'école, revint. M^'* Heurteau, assise, attendait.

— J'ai besoin de réfléchir à tout cela, dit-il, appuyé d'une main à sa table de travail... Je vous remercie de votre confiance en moi; je ne l'oublierai pas. Ah! si toutes vos collègues procédaient comme vous!

M"* Heurteau se leva.

— Alors, fit-elle, je ne puis rapporter de façon ferme quelles seraient vos intentions dans le cas où le cautionnement vous échapperait?

— Non... J'ai besoin de me renseigner... de causer avec l'agent des créanciers de M^^^ de Sainte-Parade, de prendre conseil d'un avocat. Si l'affaire se présente bien, peut-être la plaiderai-je... et, dans ce cas, ce seraient des fonds sauvés à M"* de Sainte-Parade.

Il sembla hésiter à continuer. M^'" Heurteau, sans répondre, se dirigeait vers la porte. 11 la retint :

— Voyons, fit-il non sans embarras. Puisque c'est M"'Frédérique Sùrier qui a pris l'initiative des mesures adoptées par votre comité... ne faudrait-il pas que je la visse?... Ohl pas ici... pas ici... mais... à l'école... chez vous... Ne pourrait-elle me recevoir?... Vous n'y voyez rien d'extraordinaire, n'est-ce pas?

Le visage de l'ancienne institutrice ne trahit aucune surprise.

— Absolument rien, dit-elle.

— C'est que, reprit l'industriel, troublé malgré ses efforts de ne le point paraître, je ne voudrais pas que l'entretien eût de témoin. Cela me blesserait... me gênerait.

— Je puis toujours proposer la chose à Frédérique.

— Je compte sur vous pour faire comprendre à M"® Sûrier que c'est son intérêt... l'intérêt de votre œuvre... n'est-ce pas? Tâchez d'y réussir.

l64 LES VIERGES FORTES

— Je m'y emploierai de mon mieux.

— Quelle serait l'heure la plus favorable?

— Demain, à partir de deux heures et demie, Frédérique n'a plus de cours.

— Eh bien, aurez-vous la bonté de lui dire que je me présenterai demain, vers quatre heures, sauf avis contraire de sa part?

— Je le lui dirai.

M"* Heurteau et Durambert\' furent un moment debout l'un en face de l'autre, les yeux, pour ainsi dire, rivés sur les yeux. Lui aurait évidemment voulu ajouter quelque chose, préparer une entente, échanger une promesse contre une promesse. Malgré son aplomb accoutumé, l'impassibilité avertie de M"* Heurteau l'arrêta.

Ce fut elle qui prit congé :

— Au revoir, monsieur.

— Au revoir, mademoiselle.

Et, tandis qu'elle descendait l'escalier et s'en retournait à l'École, Jude Duramberty allait appuyer aux vitres son front subitement congestionné d'une de ces poussées haletantes de force et de désir que connaissent les sanguins de cinquante ans.,.

Frédérique ne fut pas outre mesure étonnée d'apprendre que son ancien patron souhaitait un entretien avec elle. Au milieu des événements qui, depuis plusieurs semaines, précipitaient leur assaut autour de l'École, elle avait prévu la nécessité de cette rencontre. Négligée un temps par la tolérance masculine, l'œuvre subissait aujourd'hui l'impatiente hostilité des hommes : or, de tous les hommes qui pouvaient nourrir une rancune contre elle, Duramberty apparaissait comme le plus intelligent et le plus puissant. Il

n'était guère probable qu'il eût oublié, même après trois ans, le refus de Frédérique. — Il ne l'avait pas oublié, mais, comme pour Frédérique, le temps avait peut-être atténué pour lui ce que ce souvenir avait d'amer et d'injurieux... Car, mieux instruite de la vie, maintenant que son cœur avait souffert, maintenant qu'elle avait connu l'angoisse d'aimer un être humain qui ne vous aime pas, Frédérique ne jugeait plus, il s'en fallait! l'acte de Duramberty avec la même farouche intransigeance... Elle comprenait aujourd'hui les mots que Pirnitz avait dits alors :

— C'est un homme comme les autres hommes, élevé dans les préjugés courants, et qui vous désire... Le monde appelle amour cet égoïsme impérieux : la plupart des femmes sont fières de le provoquer.

« Oui, pensait Frédérique : Pirnitz avait raison. Duramberty avait de moi une envie égoïste, mais sincère : à sa manière, il m'aimait. 11 s'est efforcé de me le prouver avec les pauvres bas moyens qu'on y emploie d'ordinaire : des faveurs, des générosités d'abord, puis des regards libertins, des pressions de doigts... Je n'ai rien compris à ce jeu. Lui m'a cru avertie, et, dès lors, a trouvé naturel, puisque j'avais bien accueilli ses avances, de me proposer d'être sa maitresse... »

Voici qu'aujourd'hui il demandait une nouvelle etitrevue. Soit! Frédérique était bien sûre qu'il ne recommencerait' pas l'ancienne tentative... « Il est trop intelligent et trop orgueilleux. » Alors, pourquoi cette démarche? La jeune fille inclinait à croire qu'il voulait simplement effacer l'incident d'autrefois, un désir qu'elle avait aussi, gardant, malgré tout, quelque admiration pour le labeur viril, l'esprit actif de son ancien chef. On s'expliquerait une bonne fois, on se serrerait la main, et, loyalement, Frédérique pourrait, en

l66 LES VIERGES FORTES

échange de Testime qu*elle lui rendrait, demander à Duramberty de ne pas se conduire en ennemi de l'œuvre. Peut-être même obtiendrait-elle qu'il l'aidât, employât son influence â la défendre.

Cet espoir fut confirmé par M"* Heurteau.

'— M. Duramberty, dit-elle, a été correct; il ne m'a pas paru animé de sentiments hostiles. Si quelqu'un peut obtenir de lui une attitude nettement favorable, j'ai l'impression que c'est Frédérique. Et il faut, ii faut, il faut que Duramberty soit avec nous.

Pirnitz, consultée, ne désapprouva pas l'entrevue, mais elle n'osait en escompter le résultat.

— Ce sera l'accord ou la rupture, dit-elle. Plus probablement la rupture... N'importe, un frtnc ennemi vaut mieux que cet allié incertain.

Seule, Léa, de toutes ses forces, s'opposa. Plus imaginative, plus sensible, plus nerveuse, et toutes ces faiblesses accrues par les émotions récentes, elle avait encore présente à l'esprit la scène de l'usine, voici deux ans, quand Frédérique, affolée par la tentative du patron, s'était réfugiée dans les bras de sa cadette.

Toute sa tendresse, malgré les jalousies et les rancunes, lui remontait, dans l'appréhension du péril.

— Je t'en supplie, Fédi, je t'en supplie, ne reçois pas ce misérable... ne reste pas seule une minute avec lui.

Geneviève Soubize, dont l'exaltation devenait extrême depuis que les intérêts masculins se liguaient ouvertement contre l'Ecole féministe, approuvait Léa, et, les yeux luisants, la bouche convulsée, disait :

— Léa a raison, Fédi. Ne recevez pas cet homme... Laissez-moi aller le trouver, moi. Je lui parlerai... Je lui ferai honte de sa bassesse égoïste, de ses vilains calculs... Mais pas vous, je vous en conjure!...

Frédérique maintint sa résolution : elle recevrait Duramberty. Elle avait conscience de ne courir aucun risque; elle voulait tenter d'acquérir aux intérêts de l'œuvre l'homme sur qui elle se devinait encore puissante.

Elle le reçut à l'heure convenue, dans la grande salle " des conférences, celle où, le jour de l'inauguration, Pirnitz, Léa et Frédérique elle-même avaient vu Georg Ortsen comparaître devant elles. Quand Duramberty entra, cérémonieux, soigné, inquiet de plaire, elle lui tendit la main sans embarras.

Avec un trouble vrai, qui disposa favorablement la jeune fille, il murmura :

— Je vous remercie de m'accueillir, mademoiselle Frédérique. Je vous remercie... très sincèrement...

Elle lui offrit un siège.

— Et moi, répliqua-t-elle, je vous sais gré, monsieur, de venir ici dans une intention amicale... M^^* Heurteau m'a dit que vous l'av-iez écoutée avec intérêt, avec bienveillance.

Elle cherchait, dès les premiers mots, à l'engager, à profiter de l'avantage que le passé lui donnait sur cet homme. Elle dépeignit, en termes mesurés et précis, la situation de l'École, point désespérée, florissante même dans un proche avenir, à condition que l'effort des fondatrices ne fût point paralysé par les brusques exigences des créanciers.

— iMa conviction absolue est que d'ici à quatre ou cinq ans l'Ecole des Arts de la Femme sera une affaire excellente, même sous le rapport de l'argent... Or, nous avons de quoi vivre pour toute l'année prochaine ; au cours de cette année, on trouvera certainement les capitaux nécessaires pour remplacer ceux

qui nous échappent. Une seule question est urgente, celle du cautionnement. Nous vous demandons de ne pas aggraver les difficultés. Quelles que soient les reprises des créanciers sur ce cautionnement, ne nous pressez pas de le reconstituer, et ne nous faites pas de procès. Que risquez-vous? ni votre terrain ni nos bâtiments ne disparaîtront.

M. Duramberty, qui avait écouté, d'une attention déférente, répliqua doucement :

— J*ai relu les articles de notre contrat... Vous savez que, sur toute diminution du cautionnement, je recouvre ma libené.

— Je le sais, répondit Frédérique. Mais je me refuse ï croire que Tembarras définitif, mortel pour l'œuvre, vienne de vous... Supposez que le cautionnement soit en

effet saisi par les créanciers, mais que nous vous prouvions notre aptitude à le reconstituer, par exemple dans l'intervalle d'un an...

— Je ne vous exproprierais certes pas : cela, j'en prends l'engagement.

— J'avais raison de compter sur votre générosité, dit Frédérique.

Elle lui offrit de nouveau la main. Il la serra légèrement. Elle le regardait. En deux ans II avait vieilli, sans que ses cheveux eussent grisonné davantage ou que ses rides se fussent creusées. Il avait jauni de teint; son regard s'estompait, moins vif. Une expression d'ennui et de souci crispait ses traits... Frédérique

avait beau évoquer la terrible scène où le désir libertin de cet homme l'avait effleurée d'une brûlure, elle ne retrouvait plus sur ce visage l'expression hardie, offensante, — pas plus qu'elle ne retrouvait dans son propre cœur la crainte et la colère.

Quelques secondes, ils se turent. Duramberty remua sa chaise, dont le bruit, sur le parquet ciré, retentit longuement par la vaste salle vide.

Il balbutia :

— Je vous suis tout dévoué, vous le savez bien. Frédérique comprit qu'il allait parler du passé. Elle

n'y voyait pas de péril, même elle le souhaitait : après, la situation serait nette.

— Je n'ai pas de rancune contre vous, dit-elle.

— Vrai ?

— Vrai... Je suis sûre que vous regrettez de m'avoir blessée, un jour... Je suis sûre aussi que vous ne referiez pas ce que vous avez fait. Dès lors, je veux oublier. Mettez, s'il vous plaît, qu'il vous reste à mon endroit une dette de bienveillance; payez-la à l'œuvre que j'aime : c'est tout ce que je vous demande.

Il ne répondit pas : « Oui », comme elle l'attendait. Il semblait l'avoir à peine entendue, — tout à une idée qui le tourmentait.

— Je voudrais poser une question, fit-il. Me le permettez-vous?

Frédérique inclina la tête.

— J'ai bien des fois réfléchi à l'événement auquel vous venez de faire allusion. Je me suis jugé sévèrement. Certes, je fus sot et brutal, ce jour-là : ma seule excuse, si j'en ai une, c'est la conviction où j'étais alors que féminisme et amour libre se confondaient en une seule et même doctrine... Depuis, averti

lyo LES VIBRGBS FORTES

par le chbc que je reçus, j'ai étudié, j'ai lu, j'ai vu tout cela de près. J'ai compris mon erreur. Et, naturellement, j'ai cherché à imaginer comment j'aurais dû m'y prendre, ce que j'aurais dû dire... pour ne pas vous choquer, vous éloigner de moi.

Il parlait lentement, avec effort. Frédériquc Pëcoutait, moins troublée qu'intéressée. Il poursuivit :

— Donc, j'admets que la forme grossière de mon admiration vous ait froissée. Mais cette admiration elle-même, à mon avis, ne signifiait pour vous rien de blessant. Vous ne deviez pas être irritée contre moi parce que je trouvais désirable d'unir ma vie ï la vôtre... Ou bien, si ce désir vous irritait, c'est vous qui aviez tort, laissez-moi vous le dire. Vos théories antimasculines vous sont personnelles... Vous ne pouvez exiger que nous les adoptions d'avance... sans les connaître, sans en être même avenis...

— Ceci est juste, dit Frédérique. Peut-être ai-je, montré alors une intransigeance un peu excessive. Mais n'oubliez pas que j'étais fort jeune.

— Oh ! fit Duramberty en souriant, vous n'êtes guère plus vieille.

— Depuis, )'ai mieux connu la vie.

De nouveau le silence fut entre eux. Duramberty, sur la dernière phrase de Frédérique, l'avait considérée avec étonnement, l'interrogeant des yeux. Mais elle ne dit rien de plus. Ce fut lui qui reprit :

— Vous convenez qu'il était licite de vous admirer... de vous souhaiter pour compagne de ma vie... Ne devais-je pas chercher à vous le dire? Je l'ai dit maladroitement... soit... Savez-vous ce qui me tourmente?... C'est de penser: « Si mon offre eût été moins brutale, si elle eût été correcte, si elle se fût accordée aux convenances sociales, eût-elle été blés-

santé? eût-elle été repoussée?... » Me comprenezvous? ajouta-t-il plus bas.

Frédérique, en effet, commençait à comprendre. Et ce qu'elle comprenait lui causait quelque gêne. Bien qu'il s'agît du passé, comment répondre la vérité sans froisser l'homme dont l'œuvre avait besoin, et qui, en somme, se montrait, cette fois, sincère et respectueux?

— Ni ma sœur ni moi, répliqua-t-elle avec lenteur, n'avions l'intention de nous marier... car c'est à cela, je suppose, que vous faites allusion?

— Oui, dit-il, heureux de n'avoir pas à prononcer lui-même le mot de mariage.

— Nous étions absolument résolues à ne pas nous marier... dès notre jeunesse... presque dès l'enfance. Et quand... quand ce différend est survenu entre vous et moi, notre décision était arrêtée, plus ferme que jamais : nous venions de nous associer à Romaine Pirnitz et à M''^ de Sainte-Parade pour une entreprise qui nous demandait tout entières...

— Alors, si je vous avais proposé le mariage?...

— J'aurais refusé.

— Et vous auriez considéré ma proposition comme injurieuse?

— Non, assurément... Bien que je connusse la vie moins qu'aujourd'hui, je ne pouvais, comme vous le dites, exiger de vous des idées modelées sur les miennes... A cela près, le résultat eût été le même. J'aurais dû quitter l'usine, et Léa m'aurait suivie... Donc, ne regrettons rien... Effaçons le passé, et pardonnons-nous la peine que nous nous sommes faite l'un à l'autre involontairement.

Le visage de Duramberty s'était assombri, à mesure que Frédérique parlait.

— Encore une question, dit-il. Vous me répondiez tout à l'heure : « L'entreprise de Romaine Pirnitz exigeait tout notre effort, et cela nous a confirmées dans notre résolution de célibat... » Dois-je en conclure que le sort de l'Ecole aurait, même à présenr, une influence sur cette résolution?

Frédérique, à ces mots, assez obscurs, pressentit qu'une sérieuse partie allait de nouveau se jouer entre cet homme er elle. Mais, cette fois, l'avenir de l'Ecole était la mise... Résolue à livrer le moins possible de son jeu à l'adversaire, à ne dire que l'indispensable, elle ébaucha un L'esté évasif que Duramberty incTpréta comme un encouragement. 11 reprit, à voix plus basse, avec une chaleur croissante, — malgré l'évident souci de ne pas effaroucher la jeune fille, et se reculant un peu, comme pour lui faire entendre qu'elle n'avait rien à redouter :

— Je sais bien que ma question est indiscrète : croyez qu'elle m'est inspirée par l'intérêt que je vous porte. Moi, qui n'ai pas votre foi dans l'œuvre de Romaine Pirnitz, je trouve monstrueux que vous perdiez votre jeunesse dans une entreprise, noble à coup sûr, mais probablement sans avenir... Oui, sans avenir, ne vous y trompez pas. Elle ne peut être sauvée que par un moyen; je vous l'indiquerai tout à l'heure. Ne vous fondez pas sur des résultats déjà obtenus pour escompter le lendemain... Vous avez beau être ici une réunion de femmes exceptionnellement intelligentes,

VOUS ne sauriez vous clouter de l'hostilité qui travaille contre vous, hors des murs de votre École... Moi, je la vois, cette hostilité, je l'entends, je la sens partout... Je puis dire que jusqu'à présent j'ai pour ma part contribué à la désarmer... Haine sourde de la paroisse qui vous reproche d'être, au fond, des libres penseuses, parce que vous ne voulez pas que votre Ecole soit une dépendance de l'Eglise. Rancune du petit groupe officiel enseignant, pour lequel votre méthode plus rationnelle est une critique vivante, permanente... La mairie n'est pas satisfaite : vous vous mettez trop à l'écart de son autorité, de ses bienfaits. N'avoir besoin de personne, c'est une situation admirable : mais il faut qu'elle soit consolidée par beaucoup d'argent disponible. Ce n'est pas votre cas. On le sait. Le bruit s'est répandu que l'École est ruinée. Les agents d'affaires guettent leur proie. Les langues, jusque-là bridées, se délient. Les cléricaux publient que votre enseignement est immoral et anarchique. « Ni Dieu ni mœurs » : voilà votre programme résumé par la Semaine de Saint-Charles... Les instituteurs font courir un autre bruit : ignorance extraordinaire des élèves, telle que l'inspecteur, M. Lecointe-Dupré, en a été scandalisé et a dû envoyer à ce sujet un rapport au directeur de l'enseignement primaire... Enfin, touchant les mœurs, la calomnie est féroce. On dit qu'une sage-femme est attachée à votre établissement, d'abord pour faire aux élèves des cours d'une impudeur cynique; puis pour... pardonnez-moi de vous révéler ces infamies, mais mieux vaut encore que vous en soyez avisées... pour éviter aux maîtresses les conséquences de leurs débordements.

— Oh! dit Frédérique. Quelle indignité!

— Indignité, soit!... mais on cite des faits... L'une

174 LBS VIERGES FORTES

de vos compagnes a quitté rétablissement pour aller vivre avec un ouvrier sculpteur...

— Ce n'est pas vrai! protesta Frédérique. Duyvecke Hespel est la plus honnête fille du monde... Avec un admirable dévouement, elle est allée soigner l'enfant de cet homme... Et, sans doute, elle Tépousera; mais, jusqu'au mariage, je suis sûre que...

— Je vous crois! je vous crois! Seulement, tout autre que moi traitera cette explication de conte à dormir debout... Enfin, on vous accuse, et ceci est peut-être le grief qui portera le plus sur le peuple, — on vous accuse d*être des cosmopolites, des sanspatrie, un ramassis d'Anglaises, de juives, d'Allemandes, de Polonaises... VoiU ce que racontent des gens qui vous en veulent, qui méditent de vous jeter bas et de prendre votre place. Votre succès a suscité des haines. Si vous aviez végété comme n'impone quelle petite école de sœurs, on vous aurait laissées végéter... Mais vous vous permettez de réussir! Tous les intérêts se liguent aussitôt contre vous... Et comme la société féministe que vous rêvez d'organiser

— et qui existe, je le sais, aux États-Unis, par exemple

— n'existe pas en France, vous ne trouvez en dehors de vous-mêmes aucun point d'appui. Vous aurez tout le monde contre vous... C'est évident... Et vous succomberez... Attendez seulement la prochaine rentrée...

— Nous avons déjà plus de trente demandes d'élèves payantes! objecta Frédérique.

— Aujourd'hui!... Laissez se continuer la campagne de calomnies, vous verrez combien de ces demandes auront une suite effective après les vacances!... Ah! que votre erreur est profonde! S'imaginer que sans 1 appui d'un homme, et d'un homme énergique, une

entreprise comme la vôtre peut prospérer, résister à l'assaut de la malveillance masculine!... 11 se tut un instant, puis continua :

— Dois-je vous l'avouer? Sans moi, l'assaut aurait depuis longtemps commencé, bien avant la débâcle financière de M^^^ de Sainte-Parade... Je ne veux pas m'attribuer le mérite d'une sauvegarde occulte qui eût été vraiment un peu héroïque... Mais le bruit courait, je ne sais pourquoi, que je portais intérêt à votre sœur et à vous, que je vous protégeais, pour dire le mot. Eh bien, ce bruit a suffi : il a suffi qu'on crût apercevoir une force masculine étayant votre entreprise, pour que, pendant plus de dix-huit mois, on n'osât pas vous inquiéter! Telle est l'influence d'un homme dans notre vieille société, établie depuis des siècles sur le travail et l'autorité de l'homme.

— Peut-être avez-vous raison, dit Frédérique. Oui, l'homme est tout-puissant, et il est armé contre nous. N'importe ! nous lutterons. Si nous succombons, d'autres recommenceront à notre place. Toutes les réformes demandent des sacrifices d'argent et de vies humaines.

— Les réformateurs peuvent diminuer ces sacrifices par un peu de prévoyance et de diplomatie... Qui vous empêchait, au lieu de heurter en face les habitudes de l'enseignement, d'intéresser à votre œuvre une personnalité quelconque, de façon purement honoraire, d'ailleurs, un homme politique, un académicien?... Ou bien, ici même, dans cette petite société particulière qui s'appelle le faubourg Saint-Charles, n'était-il pas sage d'acquérir quelques-unes des influences locales, de vous constituer tout de suite un parti, un appui? Regardez autour de vous. Vous verrez des écoles de sœurs, des hôpitaux de religieuses

qui sont des œuvres féminines florissantes; elles ont été souvent attaquées et elles ont résisté. Pourquoi ? Parce qu'elles s*appuyaient sur un puissant groupement d'hommes : le clergé...

Frédérique secoua la tète :

— A quels hommes pouvions-nous nous adresser? Lequel eût respecté nos doctrines?

— J'en connais un, au moins, répliqua l'usinier. Oui... moi... J'étais prêt à vous donner, non pas cette neutralité bienveillante qui cependant a suffi à vous couvrir jusqu'à présent, mais une protection active et, je vous assure, libérale. J'avais tenté de vous le faire entendre en fondant une bourse dans votre école, en offrant l'enseignement gratuit de mes contremaîtres. Vous n'avez pas voulu comprendre. Vous avez continué votre chemin orgueilleusement; vous m'avez fait savoir que vous n'aviez de moi aucun besoin... Souvent, des fenêtres de ce cabinet que vous connaissez, j'ai suivi des yeux, dans la cour aux acacias, parmi vos compagnes ou vos élèves, votre haute silhouette noire, votre visage que je devinais à distance plutôt que je ne le distinguais. Pas une fois votre regard ne s'est relevé vers cette maison, — ma maison, — où pourtant vous avez été traitée plusieurs années avec tant de faveur et d'amitié!... d'où vous étiez partie après un incident regrettable, j'en conviens, mais que pas une femme n'eût jugé aussi sévèrement que vous...

Une sincère émotion animait la voix de Jude Duramberty, et pourtant cette voix demeurait contenue dans un ton qui arrêtait toute inquiétude et toute révolte de Frédérique. Elle-même, étonnée de son propre calme, pensait: « Comme mon cœur a changé 1 Je comprends maintenant ce que me dit cet homme... J'ai un peu pitié de lui... parce que moi-même j'ai

souffert... J*^ai éprouvé comme il est impossible de réprimer son cœur!... »

Duramberty continua :

— Imaginez ce qu'a été ma vie depuis deux années. Je ne veux pas faire de phrases, oh! non... et je me suis bien raillé moi-même d'être si peu maître de moi. Mais c'est une évidence logique, contre laquelle rien ne prévaut : telle femme est au-dessus des autres femmes, et le bonheur dépend de l'accord avec cette femme, de la présence amicale de cette femme. Voilà ce que je ne voulais pas croire, et cependant j'ai constaté qu'il en est ainsi. A quarante-huit ans, j'ai commencé à me dégoûter de mon travail, de mes projets, et aussi des femmes qui donnent le plaisir à tout le monde. Ce n'est pas romanesque ni maladif... je sais, je suis sûr que je n'aurai le repos qu'auprès de vous... Oh! ne vous alarmez pas. Vous sentez bien que je ne vais pas refaire la tentative insensée d'il y a deux ans. Mais je puis bien vous dire que j'en suis venu, contre toutes mes inclinations d'autrefois, au désir de fixer ma vie... Ne dites rien! ne dites pas non! écoutezmoi... J'offre à l'œuvre que vous aimez, à laquelle vous avez consacré votre jeunesse, mon influence dans ce quartier, qui est toute-puissante... sans exiger en échange le moindre droit de contrôle... Je vous offre cela et je vous offre aussi mon nom.

D'un geste, il arrêta Frédérique qui allait l'interrompre :

— Vous m'avez dit tout à l'heure, poursuivit-H, qu'une pareille offre ne vous semblait pas injurieuse. Je vous offre mon nom et je vous supplie de l'accepter... Je ne veux plus vivre, si près de vous, et sans vous... Si je ne dois pas vous obtenir, j'aime mieux que votre école disparaisse : au moins, je n'endurerai

pas le supplice de vous voir chaque jour sans vous parler, sans m*approcher de vous... Ne refusez pas... Vous ne dépendez que de vous. Pourquoi n'useriezvous pas du droit que vous reconnaissez à cette Duyvecke Hespel?... Libérez-vous... d'autant qu'en vous libérant vous sauvez votre école. Je ne ferai rien contre vous dans aucun cas... mais, si je dois m*en retourner sans une réponse qui me donne un peu d'espoir, je m'abstiendrai... Je laisserai les forces inévitables vous détruire. Je ne me pique pas d'héroïsme sentimental... Dites-moi que vous ne repoussez pas absolument ce que je vous propose... Est-ce donc inacceptable?... Vous ne m'aimez pas? soit!... mais vous avez de l'estime pour mon activité, je le sais... Nos intelligences s'entendent et se complètent; ï notre âge, à tous deux, n'est-ce pas le plus important? Livrez-moi le soin de vous conquérir. Vous serez mère... Vos enfants vous feront aimer votre mari... Allons! ne fermez pas brusquement votre esprit et votre cœur... Prenez un peu en pitié l'homme qui vous a, le premier, donné la joie de gagner largement votre vie, et sans lequel, après tout, la grande œuvre à laquelle vous avez consacré tant d'efforts n'aurait peut-être pas pu commencer. Croyez-moi, je vous montre le vrai chemin... Je vous respecte tant!... Je vous admire tant!... Vous ne sauriez être malheureuse avec moi.

Tout cela fut dit avec une chaleur contenue qui excluait le ridicule de cette demande en mariage inopinée. Frédérique, très lucide, écoutait. Elle pensait :

« Voilà, une fois de plus, sous sa forme sociale et correcte, l'inévitable marché : « Donne-moi ton corps « et je te donnerai mon argent, ma protection... » C'est cela le mariage : et encore cet homme a, du moins, l'excuse d'avoir souffert, et celle du désintéres-

sèment... Enfin, comme il est averti par une première épreuve, il s'exprime en termes excellents, qui ne sauraient provoquer de révolte... Eh bien, en somme, la première façon, qui m'a révoltée naguère, valait encore mieux... Le marché était plus franchement offert, il ne se décorait pas de formes hypocritement respectueuses... »

Quand il parla des enfants, de la vie à deux dans l'équilibre de l'esprit, elle rougit; il put la croire touchée. Elle avait, d'un retour invincible sur le passé, évoqué Georg Ortsen, leur communion fraternelle à Londres, et les rêves confus qu'elle repoussait, mais qui s'imposaient alors... Elle aussi avait subi la torture de vivre auprès d'un être qu'on voudrait sien, et qui ne peut et ne veut pas être à vous. Dans l'accent de Jude Duramberty suppliant : « Prenez-moi un peu en pitié, » elle entendit un écho de son propre cœur... Et cela la rendit plus douce à cet homme : et, malgré toute sa haine pour le marché légal qui lui était offert, elle n'opposa pas de refus violent ni de geste de mépris. Son visage même, son grave visage aux nobles lignes, ne se contracta pas; ses yeux se fixèrent sans colère sur son interlocuteur.

Elle se taisait, ne trouvant pas de mots pour répondre. L'idée de profiter du trouble de Duramberty, de le tromper ou de l'ajourner par de vagues promesses, ne l'effleura même pas. Mais elle s'épouvantait à penser que les paroles qu'elle allait prononcer décideraient du sort de l'École. Car Duramberty disait juste, et Frédérique était trop intelligente pour ne pas le comprendre : seule son influence saurait désarmer les attaques de toutes parts menaçantes.

Tandis qu'elle cherchait comment, sans mentir et sans rien engager d'elle-même, elle toucherait ce cœur

l80 LES VIERGES FORTES

masculin, comment elle rincllnerait ï ce qu'il appelait ironiquement l'héroïsme sentimental, Durambérty interpréta son silence comme un acquiescement. Il reprit son plaidoyer :

— Je ne vous demande pas une résolution immédiate. Dites-moi seulement que vous n*étcs pas irréductible... que vous réfléchirez... que cela se peut!... Je ne vous presserai point. Vous me permettrez de vous voir... quelques instants chaque jour, d'essayer de vous convaincre... en me faisant connaître un peu de vous... en me montrant ï vous autrement que comme un chef à son employée... car nos relations, en somme, n'ont jamais été que cela... Soyez bonne... ne m'ôtez pas l'espoir. Prenez en pitié la tristesse de ma vie : tout seul... toujours tout seul...

Sa voix fléchit sur ces derniers mots, qui ne furent presque plus qu'un chuchotement entrecoupé. Cet homme fort, amené à jouer sa destinée sur une réponse de femme, tremblait, s'attendrissait, et ses paupières étaient humides. La conscience de Frédérique se rebella à la pensée de le leurrer. Elle se décida d'un coup.

— Me voir? Tant qu'il vous plaira; cela, dit-elle, je n'y fais aucune difficulté; j'y prendrai plaisir, vous le savez... Nous nous entendions bien, autrefois...

— Oh! fit Duramberty très ému... Alors, je peux espérer...

— Non... Je ne veux pas créer d'équivoque entre nous! je ne me marierai jamais... D'ailleurs, je le répète, rien ne vous vise dans ma décision... J'ai pris avec moi-même un engagement. Vous le savez. Pourquoi me forcer à un refus que vous prévoyiez, en somme? Personne ne sera mon mari : personne. Me garderez-vous rancune d'un parti arrêté depuis l'enfance?

Duramberty, immobile, écoutait. 11 ne dit rien, il attendit qu'elle continuât de parler. Comme elle se taisait, elle-même horriblement angoissée, il demanda d'un ton changé, comme pâli: -^

— C'est... une sorte de vœu?...

un vœu religieux... alors?...

— Non... c'est une décision prise logiquement, pour être plus libre, pour mieux travailler à l'affranchissement des femmes... Ne cherchez pas d'autres motifs : c'est le seul.

Je vous en donne ma foi.

Il y eut encore un silence.

Puis Duramberty, d'une voix qui reprenait sa fermeté et sa netteté impératives, questionna :

— Mais... si le mariage, justement, servait la cause qui vous est précieuse, la cause féministe?... Et c'est le cas.

Vous ne sauriez, aujourd'hui , faireplusdemal àvotreœuvie qu'en persistant dans le célibat...

Entre les deux êtres qui, tout à l'heure, avaient senti une obscure sympathie l'un pour l'autre, la lutte recommençait, encore masquée, déjà vive.

— Peut-être, répliqua Frédérique, ferai-je tort, pour le moment, à mon œuvre, en n'acceptant pas ce que vous m'offrez. Mais demain, après, au cours de la vie... Qui sait? Ma liberté est l'unique bien certain que je puisse offrir à la cause de l'affranchissement de la femme. En me mariant, je trahirais cette cause.

— Alors... c'est non... définitivement?

l82 LES VIERGES FORTES

— Faut-il VOUS répéter que cette décision ne vous vise en rien, monsieur? Soyez assez généreux pour ne pas m*en vouloir d*une vocation ancienne, et surtout — surtout — ne songez pas à faire peser sur d'autres, sur des innocentes, la rancune que vous allez peutêtre concevoir contre moi.

— Je vous ai dit que je ne contribuerai point à hâter la ruine de vos entreprises... Je m'en désintéresserai, simplement, et cela non par rancune, mais parce qu*il me serait pénible, désormais, d'être mêlé de près ou de loin aux affaires de cette maison... Je ne serai pas votre ennemi, je vous le promets...

— Merci, dit Frédérique.

Elle sentait, malgré les phrases pacifiques, la colère de la défaite s*amasser derrière le front de Duramberty.

— Laissez-moi vous demander encore une réponse... une seule, dit celui-ci, et je m*en vais...

Frédérique acquiesça de la tête.

— Vous parlez de vocation... d*une sorte de devoir impérieux qui vous interdit le mariage... Votre refus, me dites-vous, n'a rien qui me vise personnellement... Je dois comprendre que jamais, avec aucun homme au monde, vous n'avez songé à la vie en commun?

^ Frédérique réfléchit un instant.

— Je n'ai jamais songé et je ne songerai jamais au mariage.

— Avec personne?

— Avec personne.

— Je vous en prie... dit Duramberty, baissant la voix. Cette question est absurde... mais je ne puis la retenir... répondez-moi... et je ne vous en voudrai nullement, — et je me résignerai... Vous n*avez aimé aucun homme? Vous n'en aimez aucun?

Frédérique resta un temps sans répondre. Puis,

comme le silence devenait intolérable, elle dit simplement :

— Je ne me marierai jamais.

Duramberty ne prononça plus un mot. Il salua et se retira. Elle le reconduisit jusqu'au seuil de la salle, où il salua de nouveau.

Quelques instants, Frédérique, pensive, demeura seule dans la vaste salle. Pourquoi sa conscience tyrannique avait-elle scellé ses lèvres, retenu le mot que sollicitait Duramberty: « Non... je n'ai jamais aimé, je n'aime aucun homme!... » Maintenant, à cause de ce silence aussi expressif qu'un aveu, il s'en allait, hostile.

Pirnitz et Léa, qui avaient guetté la sortie de l'industriel, rejoignirent Frédérique.

— Ahl chérie, fit Léa, courant à sa sœur. — Enfin, il est parti. J'étais inquiète!...

— Que s'est-il passé? demanda l'apôtre.

Frédérique secoua la tête.

— La chose la plus imprévue et la plus absurde. Il m'a demandé le mariage.

— Et alors?

— Alors... comme, naturellement, j'ai refusé, il est parti, assez mécontent, je crois.

— Il nous fera du mal, dit Léa.

Elles se turent un instant, rapprochées les unes des autres comme des mouettes aux premiers signes d'un grain.

— Ah! s'écria Pirnitz avec une âpreté qui ne lui était pas ordinaire, tous les hommes sont pareils, et la vieille loi qu'ils imposent aux femmes est invariable. Maître... ou ennemi!...

Depuis que la ruine de M"* de Sainte-Parade, sa paralysie et les rancunes coalisées contre l'École des Arts de la Femme étaient des faits connus de tout Saint- Charles, qu'on ne pouvait dissimuler, même aux élèves, les petites « Zarts » vivaient dans l'agitation. Tous ces jeunes nerfs féminins, surexcités par l'orage imminent, se tendaient, toutes ces jeunes imaginations travaillaient. Aucune des élèves ne songeait, bien entendu^ à abandonner la cause de l'École; chacune inventait une solution topique pour la sauver et la venger. On irait trouver le président de la République, toutes les petites a Zarts » ensemble, trente ceintures rouges envahissant le grave palais national : on se jetterait à ses pieds, on lui demanderait son appui. Ou bien on

adresserait une pétition aux Chambres, on lancerait par la voix des journaux un appel public aux gens épris de justice. Ce monde juvénile, nouvellement aggloméré autour des grandes idées neuves, voulait parler, résister, vaincre.

Les maîtresses participaient à la fièvre des disciples. A côté de Pirnitz et de Frédérique, l'une ardemment, l'autre froidement résolues, à côté de M"" Heurteau, d'un optimisme assez énigmatique, et de Léa, qui, secrètement, entendait chanter en elle, au milieu des menaces, l'allégresse de la libération prochaine, — Daisy Craggs et Geneviève Soubize paraissaient les plus ferventes, révoltées par l'iniquité des hommes, prêtes à rompre violemment avec la société si elle voulait tyranniser l'École. Daisy, dans l'attente de la persécution, sentait se réveiller ses ardeurs révolutionnaires. Pour Geneviève, elle ne cachait pas son penchant vers le néo-anarchisme scientifique.

Les propos de Daisy, racontant des évictions de tenanciers, des complots de fénians, des meurtres agraires, avaient bercé son enfance. La lecture des philosophes de l'anarchie, principalement Grave et Kropotkine, lui avait enseigné la doctrine. Plus tard, afin de gagner quelque argent tout en achevant ses études de sage-femme, elle était devenue lectrice d'une certaine lady Mary Jackson, veuve d'un baronnet irlandais. Elle avait passé là, six mois durant, plusieurs heures par jour au service de cette femme sèche, intelligente et bavarde, qui lui faisait lire les livres les plus monstrueux que l'autoritarisme ait jamais inspirés, et lui dictait des pensées personnelles pires que ces livres. Un ami de la dame, sir James Bartlett, landlord dans le comté de Sligo, installé à Paris, après avoir à grand'peine échappé à une vengeance rurale, — ve-

l86 LES VIERGES FORTES

nait familièrement dans la maison : autre type effrayant de l'égoïsme seigneurial, contempteur de la liberté et de la vie des pauvres, joyeux de la misère d'autrui comme d'un accroissement de son bien-être personnel.

Chez lady Mar)', Geneviève avan exaspère, dans une contrainte silencieuse, sa fringale d'émancipation, son espoir de revanche sociale. Former de jeunes recrues pour la guerre des classes, c'était son instinct d'éducatrice : par U elle était apôtre, presque à l'égal d'une Frédérique et d'une Pirnitz. Celles-ci, à l'ordinaire, la forçaient de se contraindre, redoutant la réputation d'une École d'anarchie... Mais, depuis que l'œuvre était menacée, Geneviève parlait plus librement parmi l'exaltation de tous. Elle se gênait moins pour accuser l'hypocrisie bourgeoise, l'oppression du capital ennemi, la tyrannie sociale contre tout effort d'affranchissement populaire. A la flamme de sa rébel lion, elle avivait peu i peu la cendre de Daisy Craggs, la seule de ses compagnes à qui elle se confiât entièrement.

Loin de s'affaiblir, le mutuel amour de l'Irlandaise et de sa fille adoptive avait pris une force nouvelle depuis qu'ayant quitté leur appartement de l'avenue de Ségur elles habitaient l'École, « cette espèce de couvent », comme disait Rémineau. L'une sans l'autre, aucune des deux n'eût été capable d'endurer un tel changement d'habitudes. Pas plus que Daisy, Geneviève n'était faite pour l'enrégimentement, l'existence en commun, astreinte à un ordre invariable. Dans ces vastes bâtiments, tenus si nets, où chaque heure apportait sa besogne, où la régularité des cours, des repas, du sommeil, uniformisait les jours et les se-

maines, ah! combien leur manquaient le joyeux désordre, l'incohérence bon enfant, l'absence complète de plan, de méthode, de sécurité même, qui, làhaut, dans le logis bohème remis aux soins d'une vieille servante bossue, à demi toquée, rendaient la vie si imprévue, si pittoresque, si savoureuse! Elles n'avaient pas osé, les premiers jours, s'avouer leur désolation, leur dépaysement. On leur avait assigné deux belles chambres voisines, qui communiquaient; elles s'en faisaient les honneurs avec un amusement puéril, se congratulaient d'avoir enfin réglé leur vie, de pouvoir travailler confortablement... Bien vite la nostalgie perça dans leurs entretiens. Elles s'avouèrent qu'elles regrettaient le cinquième de l'avenue de Ségur, la fantaisie, la liberté disparues. Toute discipline, tout système, leur pesaient : toute menace de sanction les eût révoltées. AlÉcole de Saint-Charles, aucune sanction ne les menaçait : seulement, éprises du devoir comme elles l'étaient l'une et l'autre, elles se contraignaient elles-mêmes. Cette compression volontaire eut pour effet naturel de ranimer chez Daisy les vieux instincts assoupis par un long usage de l'indépendance, dans un pays libre et égalitaire, et d'échauffer chez Geneviève les sentiments de révolte qui fermentaient depuis son enfance, alimentés par des conversations et des lectures incendiaires.

l88 LES VIERGES FORTES

Quand les premiers déboires fondirent sur l'École, Daisy elle-même s*effraya de l'exaltation croissante de Geneviève. Geneviève supportait impatiemment le silence, l'inertie des fondatrices en face de la calomnie. 11 fallait, disait-elle, attaquer les autres au lieu de plier réchine et de se taire.

— Qu'on m'y autorise, et je m'en vais répondre, moi, dans les feuilles socialistes, aux élucubrations du citoyen Minot! Je lui arrangerai sa paroisse, et j'accommoderai aussi l'inspecteur d*académie et ses écoles de cancres. Ohl Romaine, je vous en prie, donnezmoi la permission d'écrire dans les journaux.

Romaine Pirnitz souriait :

— Plus tard, petite. Le moment n'est pas venu encore.

La situation cependant s'aggravait. M"' de Sainte- Parade était définitivement atteinte de paralysie générale : les créanciers, remettant leurs intérêts ï Quignonnet, poursuivaient la liquidation de ses biens. Quelques jours après l'entrevue de Frédérique avec Duramberty, une lettre de celui-ci, écrite sur un ton purement commercial, informa l'Ecole que l'agent d'affaires Quignonnet attaquait le cautionnement; que M. Duramberty lui-même considérait comme inutile de s'opposer à des revendications bien fondées; qu'il donnait trois mois pour reconstituer la totalité du dépôt, la moitié devant être versée dans un mois. Le jour même où cette lettre était remise à M"* Heurteau, un nouvel article de la Semaine de Saint-Charles dénonçait la crise financière traversée par l'Ecole, ruinait par avance son crédit dans le quartier. Cet article fut reproduit dans le Matin avec des commentaires ironiques sur la gestion financière des femmes. Frédérique, Pirnitz, M''* Heurteau, risquèrent alors quelques

démarches chez diverses personnes, parentes ou protectrices d'élèves, qui naguère avaient paru favorables à l'œuvre. Elles furent reçues froidement; on les interrogea avec défiance sur les bruits qui couraient; elles comprirent, le rouge au front, que l'honnêteté de leur administration était suspectée. Décidément, la population de Saint-Charles passait à l'ennemi. Tout le conseil municipal, tout le parti catholique, toutes les écoles officielles faisaient alliance contre les petites a Zarts ». L'École ne comptait plus d'autre défenseur, à Saint-Charles même, que le parti socialiste intransigeant, ennemi du fameux « pacte »; mais ce parti n'avait pas de chef, pas d'influence, et son appui même était compromettant... Des manifestants égayés ayant crié, un soir, après une réunion publique : « Vive les petites « Zarts » ! A bas la calotte! Vive la sociale!... » l'abbé Minot en tira aussitôt argument pour imprimer dans son journal un article sur le péril de tolérer dans la commune une école ouvertement anarchiste.

Duramberty avait eu raison, et Frédérique le reconnaissait : si l'œuvre ne trouvait pas de soutien parmi les puissances extérieures au quartier, elle périrait. M"* Heurteau assura que ses efforts pour intéresser à l'École certains personnages du haut enseignement auxquels elle s'était adressée demeuraient inutiles... Geneviève, ayant été voir son ancien maître, le professeur Bouchardon, actuellement chef de clinique à l'hôpital Baudelocque, revint écœurée :

— Ce vieux misérable n'a-t-il pas eu le courage de boufFonner? « Ah! vraiment, petite Soubize, vous voilà lancée dans les doctrines modernes... dans le féminisme. » Il fallait le voir tirer ses favoris d'un air d'ironie protectrice en prononçant le mot « féminisme » à la façon de l'acteur Baron!... « Le fé-mi-

nisme! .. Et nous avons fondé une école?... Mais au fait, je sais!... J'ai lu ça dans le Matin... L*École féministe de Saint-Charles. » 11 se mettait à rire d'un gros rire... « Il paraît que nous avons fait de mauvaises affaires?... Ça ne m'étonne pas! jamais femme n'a su dresser un budget... » 11 a conclu, en me tapotant sur la joue : « D'ailleurs une école où les maîtresses ne sont pas des religieuses et ne se marient pas, ça ne peut pas, ça ne doit pas vivre... Et c'est vous, gamine, vous, ma meilleure accoucheuse, qui vous laissez embaucher par cette société de malthusiennes ?. . . » 11 allait continuer, mais je lui ai coupé la parole en lui disant bien en face : « Brisons U, monsieur. Si je n'avais été votre élève, je vous répondrais vertement... n Et je suis sortie pendant que, les yeux écarquillés et la bouche balbutiante, il tâchait vainement de retrouver son aplomb.

Frédérique conçut alors la pensée d'une démarche qui lui eût extrêmement coûté, mais qu'elle eût sans doute accomplie sous l'impérieuse pression du devoir. 11 y avait à Paris un homme, haut magistrat, sénateur, dont elle n'avait jamais vu que les portraits dans les journaux illustrés, mais qui, elle en était sûre, serait prêt à lui donner son appui. Elle en était sûre par instinct filial. Elle en était sûre parce que cet homme, à deux reprises, avait usé d'intermédiaires discrets pour lui faire connaître qu'il savait où la trouver et qu'il lui était favorable... Pirnitz, à qui seule la jeune fille confia ce projet encore vague, répondit :

— Non... pas maintenant. Que pourriez-vous lui dire? Nos embarras sont, au fond, des embarras financiers... Rien, de vous à lui, ne doit ressembler à une demande d'argent...

— Oh! merci... s'écria Frédérique... Vous libérez ma conscience. Voir cet homme et l'implorer, ce serait boire la lie du calice...

Daisy Craggs ne tenta, ne proposa aucune démarche. D'abord la bonne Irlandaise n'avait guère d'amis parmi les puissants de la terre. Puis elle était à l'heure présente dévorée d'un souci plus terrible que celui de l'École : la santé de Geneviève. Aux autres maîtresses, Geneviève Soubize apparaissait seulement exaltée et nerveuse. Dans l'intimité de leur vie fraternelle, Daisy la voyait quasi folle, s'enivrant de sa propre indignation, jusqu'à devenir la proie de crises terribles, comme autrefois... Ces crises qui la secouaient, naguère, à l'époque de la formation, avaient peu à peu cessé dans la sérénité morale, dans l'atmosphère de tendresse dont l'enveloppait Daisy... Elles reparurent après quelques mois de séjour à l'École ; mais elles étaient rares, légères, et Daisy les dissimula aisément. Les tribulations de l'œuvre, l'iniquité des calomnies, exaspérèrent leur violence. Par bonheur, elles n'avaient jamais terrassé Geneviève au milieu de ses exercices professionnels : on eût dit que l'activité de l'esprit, le recueillement de la tâche quotidienne, la préservaient. Mais l'heure qui suivait les repas était dangereuse, et surtout le réveil en pleine nuit, quand un vaste silence accablait la maison. Alors Daisy, attentive, toujours en alerte, soignait seule sa chère fille. Derrière les portes verrouillées de leurs chambres, elle baignait de vinaigre les tempes où la sueur d'agonie collait les mèches rousses, garait de ses mains maternelles la tête bousculée de soubresauts, heurtée contre !e plancher ou les ferrures du lit, comprimait l'aine d'où semblait jaillir le mystérieux élan de folie, étouffait contre son sein les gémissements prolongés...

Effrayée de la fréquence et de l'aggravation des crises, elle consulta même en secret un spécialiste de la Salpêtrière. Le médecin répondit :

— Il faut que cette petite se marie... Les crises, me dites-vous, ont cessé après la formation ; si elles recommencent aujourd'hui, c'est que la patiente a besoin d'une vie conjugale régulière.

Daisy ne répéta pas ce diagnostic ï la jeune fille, pas plus qu'elle ne lui avait raconté sa visite à la Salpêtrière. Mais la nuit même qui suivit la consultation, Geneviève eut un accès si douloureux que l'Irlandaise craignit à chaque instant de voir accourir quelqu'une des maîtresses, aux cris qu'elle poussait. Cette crise dura jusque passé minuit. Alors Geneviève tomba dans un sommeil profond, coupé de tressaillements et de plaintes. Assise <i son chevet, Daisy repassait dans sa mémoire les conseils du médecin.

« Se marier, se marier! grommelait-elle tout bas, attentive aux moindres gestes de Geneviève assoupie... Les hommes n'ont jamais que ce remède-là à vous offrir. Mariez-vous! c'est la panacée... Une jeune fille est mal en point : vite, un homme dans son lit, et tout s'arrangera. Ah! les farceurs... c'est encore un des moyens par lesquels ils nous tiennent, en se prétendant indispensables à notre santé... Est-ce que j'ai besoin d'un homme, moi? Est-ce que toute ma vie je n'ai pas dormi seule entre mes draps sans m'être plus mal portée pour cela?... »

Un long gémissement l'interrompit, si léger et si douloureux qu'il semblait la plainte même d'une âme torturée, emprisonnée, qui veut s'échapper. Daisy éleva la lampe au-dessus de la couchette. La jeune fille était étendue, à demi découverte, car la nuit était chaude. Ses boucles d'un roux de flamme foisonnaient

sur le traversin blanc : des perles de sueur piquaient les tempes et le tour des yeux, mêlées aux taches de rousseur plus visibles dans la pâleur exténuée du visage... Tous les traits semblaient plus grêles, plus tendus, tandis que les cils des paupières tremblaient, agités comme par un grésillement électrique. La bouche, entre les mâchoires contractées, laissait échapper cette plainte étrange qui avait inquiété Daisy. L'Irlandaise essuya le front moite de Geneviève; les lèvres de celle-ci s'entr'ouvrirent, murmurèrent : « Daisy !... »

Le tendre cœur de Daisy se fondit à cet appel instinctif.

— Chérie! chériel Dear little thing! ... Comme elle est jolie! poursuivit-elle, parlant bas dans le silence. Comme elle est mignonne avec son cou d'enfant et ses délicates épaules! Oh! chère petite chose!

De nouveau, assise au chevet, elle réfléchit.

« Parbleu! je crois bien qu'ils en voudraient, les gaillards, d'une petite fleur comme celle-là!... On lui trouverait facilement le bon ouvrier qui la brutaliserait, la tuerait de travail, la caresserait avec une bouche puant l'alcool, avec des mains sales, et lui ruinerait la santé à force de couches... ou bien un employé... un petit employé... Le ménage de bourgeois pannes... pas de quoi manger... des baisers à la dose pour ne pas s'encombrer d'enfants! Ah! saletés! saletés!... Soumettre cette âme-là, qui leur est tellement supé-

Heure, à Tautorité d*un de ces imbéciles ou d'une de ces brutes? jamais!... Et puis, qu'est-ce que je deviendrais, moi, sans cWe}.., DlSjlittlething, qu'est-ce qu'elle deviendrait sans toi, ta vieille béte de Daisy?... »

Elle se penchait vers la jeune fille, ramassait une des mains fines sur la couverture, la portait à ses lèvres et nichait des baisers sur le bout des ongles, comme font les mères pour leurs enfants endormis... L'écho des paroles du médecin de la Salpétrière lui taquinait les oreilles.

a Si vous ne mariez pas celte petite, le sexe prendra sa revanche dune façon ou d'une autre... Elle vous fera quelque coup irréparable, et vous serez bien avancée! >

Daisy Craggs n'avait pas demandé quel genre de « coup irréparable » Geneviève était capable de faire. Elle s'en doutait. Ah! que Geneviève pût donc s'affranchir, guérir, mais sans mariage, sans se séparer de sa mère adoptivel...

« Les hommes ont arrangé la société pour eux, rien que pour eux. Leurs vilenies ne tirent pas à conséquence... C'est anonyme, personne n'en sait rien... Et puisqu'il paraît que des femmes ont les mêmes nécessités... »

Elle n'acheva pas sa propre pensée, un peu honteuse de l'avoir accueillie... En somme, un abîme séparait ses doctrines, ses sentiments, des sentiments et des doctrines d'une Frédérique ou d'une Pirnitz. Daisy aussi croyait que certaines femmes, annonciatrices des temps nouveaux, ont pour mission d'enseigner librement les autres femmes et, pour cela, sont mieux dans l'état de célibat... Mais sa jeunesse misérable, ses habitudes de charité populaire, peut-être aussi le souvenir de l'hypocrisie anglicane dont elle

avait jadis souffert, lui avaient inculqué l'indulgence pour ces péchés de la chair qu'elle-même n'avait jamais commis, n'avait jamais été tentée de commettre, et qui immolaient tant de pauvres femmes à la tyrannie des hommes!

Vers une heure, au cours de cette même nuit, le sommeil de Geneviève devint tout à fait calme, pareil à celui d'un petit enfant. Daisy, qui maintenant connaissait la loi de ces crises, comprit que celle-ci était finie et s'alla mettre au lit. Levée le lendemain vers six heures, elle laissa dormir sa chère Geneviève jusqu'à sept. Il fallut la secouer par le bras pour la réveiller. A huit heures et demie, Geneviève faisait une classe de chimie industrielle aux élèves les plus âgées. Elle consacra le reste de sa matinée à des études de médecine. Elle parut lucide, équilibrée, presque joyeuse.

Après le déjeuner de midi, le comité directeur se réunit pour aviser aux nécessités immédiates : il ne restait plus que cet unique jour à courir jusqu'à l'échéance fixée par Duramberty pour le versement des cent cinquante premiers mille francs, moitié du cautionnement nouveau. Frédérique dut avouer qu'elle n'avait pas réussi, non plus que Pirnitz, à réunir la somme nécessaire: on en était loin; on atteignait à peine quatre-vingt-deux mille francs... Free Collège n'avait pas fourni tout le secours qu'en espérait l'École des Arts de la Femme. Le budget de M""* Sanz était abondant, mais l'emploi des fonds rigoureusement déterminé par les donatrices. M*"» Sanz avait bien tenté d'intéresser des Anglais à l'œuvre française : elle s'était heurtée à l'indifférence britannique pour tout ce qui ne touche pas directement le Royaume-Uni et aussi à

une méfiance presque haineuse pour une école dirigée par des Parisiennes. Elle avait cependant recueilli trois mille livres; le déficit demeurait considérable. Le comité fut morne comme une veillée d'agonie. Personne n'osa prononcer des paroles d'encouragement. Pirnitz et Frédérique estimèrent que le seul parti possible était l'attente. On continuerait les efforts, on augmenterait la somme disponible jusqu'il ce que M. Duramberty devînt mcnav;ant. Alors on propo«;erait une transaction.

— Il refusera, déclara M * Heurteau.

— Qu'en savez-vous? dit Daisy.

— Duramberty n'est pas un créancier ordinaire. Sa créance est sa vengeance. Il y tient.

— En tout cas, fit observer Frédérique, il ne peut pas nous expulser de force. S'il envoie du papier timbré, nous plaiderons. Un procès de cette nature durera plusieurs mois. D'ici là, nous aurons trouvé l'argent.

— 11 y aurait une autre solution, dit M"* Heurteau. Mais personne n'en veut ici.

— Le rachat par la Ville et l'État! s'écria Frédérique.. Jamais!...

— Ah! reprit l'ancienne institutrice, comme on voit bien que vous ne connaissez pas l'administration française! Nous serons infiniment plus tranquilles quand nous deviendrons officielles... Il suffit de savoir jouer avec les règlements...

Frédérique l'interrompit er prononça, avec une certaine sévérité, ces mots qui firent rougir M"' Heurteau :

— Notre rôle n'est pas de jouer avec les règlements. Nous devons donner à nos élèves l'exemple du respect des lois acceptées par nous. Aussi n'accepte- •

rons-nous pas de lois que réprouvent nos consciences.

La séance s'acheva sans qu'on eût arrêté d'autre parti que l'expectative conseillée par Frédérique. On laisserait s'accomplir les événements. Une seule créance était redoutable : celle de M. Duramberty. Dès que viendraient les huissiers, on ferait une offre de quatre-vingt mille francs. Il était probable, disait l'avoué consulté à cette occasion, que le tribunal tiendrait compte de cette offre et accorderait du temps à l'École pour se libérer.

Ni Léa ni Geneviève n'avaient pris part à la discussion. Léa était nerveuse : des bouffées de chaleur incendiaient de temps en temps son pâle visage; ses yeux luisaient de fièvre... Une idée unique la hantait en face de cette débâcle de l'École : « La prison s'écroule autour de moi. » Indifférente aux efforts tentés pour sauver l'œuvre, elle voyait la ruine inéluctable. Rien n'y ferait, Léa en était sûre : l'œuvre croulerait... Quant à Geneviève Soubize, parfaitement calme après sa nuit douloureuse, elle avait écouté attentivement le débat sans s'y mêler. Daisy, inquiète de ce silence, l'interrogea, lui demanda son avis à plusieurs reprises. Elle n'obtint que des réponses évasives...

La journée fut pareille à toutes les journées scolaires. Les jeunes maîtresses avaient résolu de continuer leur besogne quotidienne, quels que fussent les périls environnants. Et certes, à voir cette ruche pleine de laborieuses abeilles, personne, visitant l'École ce jour-là, n'eût pu la croire menacée.

Vers sept heures du soir, quelques minutes avant le souper, Daisy Craggs entra comme de coutume dans la chambre de Geneviève pour l'emmener avec

elle. Elle fut surprise de ne point l*y trouver. D'ordinaire, la jeune fille profitait du temps de loisir qui précédait le repas pour avancer ses études médicales. Daisy s'en alla seule au réfectoire, d'ailleurs s.ins inquiétude.

« La petite est déjà descendue, « pensa-r-ciie.

Mais au réfectoire elle ne rencontra d'abord que M"* Heurteau et Léa. Puis vinrent Frédérique, Pirnitz... Les élèves et les adjointes arrivèrent par groupes. A toutes Daisy Craggs demanda si elles avaient aperçu Geneviève... Elle sut ainsi que la jolie rousse avait été vue par plusieurs personnes vers cinq heures et demie, « avec son chapeau en paille de maïs, son manfelet de soie brune et son en-cas en taffetas changeant », dans les corridors du rez-dechaussée. Elle avait traversé la cour des acacias quelques minutes plus tard, se dirigeant vers la rue des Vergers. Daisy courut aussitôt s'enquérir dans la loge du concierge. Là, elle apprit qu'en effet Geneviève était sortie un peu avant six heures, très tranquille. Le concierge avait échangé avec elle un salut, mais ne lui avait pas parlé. Geneviève avait tourné à droite, du côté de la porte du Bas-Meudon... Le visage de l'Irlandaise, racontant ces détails à Pirnitz et à Frédérique, était si troublé que bientôt son inquiétude gagna tout le monde. On ne pouvait se résoudre à commencer le souper. Les fillettes s'agitaient :

« Mademoiselle Geneviève est partie... »

Cela se chuchotait de bouche en bouche, avec un frémissement de curiosité et d'anxiété. Geneviève était adorée des élèves. Puis, le départ de Duyvecke, bien qu'expliqué à celles-ci aussi nettement que possible, avait éveillé leur attention sur les faits et gestes des maîtresses... Frédérique, comprenant le péril de cet

émoi inopportun, fit asseoir le jeune peuple effervescent : le repas commença. Daisy, mourante d'angoisse, ne pouvait manger. Elle se leva avant la fin, dit à Pirnitz :

— Je vais m'habiller et partir à la recherche de Geneviève. Sûrement il lui sera arrivé quelque chose. .. Mon Dieu!... qu'est-ce qui a bien pu lui arriver?... Je m'en vais...

Pirnitz l'arrêta par le bras.

— Non, Daisy; il faut rester...

— Comment, rester?...

— Il faut rester... Vous n'avez déjà que trop mis de désordre ici à propos de Geneviève. Il faut rester...

— Ohl Pirnitz...

— C'est le devoir, Daisy... L'École est en butte à la suspicion du quartier. Si l'on vous voit errant dans le voisinage en quête d'une des maîtresses, que va-t-on supposer?... Du reste, vous vous alarmez trop vite. Rien ne présage un accident. Vous savez que Geneviève est capable de résolution soudaine. Probablement elle aura voulu tenter, à la veille de l'échéance, un nouvel effort auprès de son ancien maître Bouchardon, pour l'intéresser à nous.

— Vous croyez? fit Daisy, reprise d'espoir à cette suggestion vraisemblable. Effectivement, elle y songeait.

— Elle m'en avait parlé. D'ailleurs, essayer de la rejoindre serait illusoire. Croyez-moi : elle aura attendu Bouchardon chez lui et ne rentrera que dans la soirée...

Daisy baissa la tête et, sans rien répondre, s'éloigna, gagna l'escalier. Le poids de la discipline qu'elle avait acceptée lui semblait plus lourd que jamais, tandis qu'elle gravissait les marches déjà polies au

200 LES VIERGES FORTBS

bord par les pas des élèves... Voilà maintenant qu*on lui défendait, dans l'intérêt de TEcole, de courir à la recherche de sa fille chérie!

— Oh! c'est méchant, ça... c*est cruel... j'en ai assez de leur école... Qu'elle aille au diable!...

Elle entra dans la chambre de l'absente, en poussa le verrou, et se mit à rôder de la fenêtre au lit, inspectant du regard la cour où descendait le crépuscule, respirant le parfum un peu acre laissé dans l'air par les cheveux roux, par la jeune peau blanche, si fine, de Geneviève.

— Mais, si elle est allée voir Bouchardon, qu'est-ce qu'elle fait donc, qu'est-ce qu'elle fait dehors si tard?

Elle se rappelait son attitude énigmatique durant tout le jour. Bien sûr la petite ruminait un projet. En somme, Pirnitz pouvait avoir raison. Geneviève avait dû aller chez Bouchardon.

— Alors, pourquoi ne m'a-t-clle pas avertie?

Huit heures et demie, neuf heures, la demie de neuf heures sonnèrent au clocheton de l'Ecole... Ce fut la nuit, les élèves couchées, le grand silence de ce quartier d'usines et de communautés. Daisy, dévorée d'impatience, retourna chez le concierge : on n'avait pas revu Geneviève... Un instant, elle eut la tentation de passer la porte, de s'élancer dans cette ombre maintenant épaisse.

« Pirnitz me l'a défendu!... »

Elle revint sur ses pas, traversa la cour de nouveau,

emonta lentement dans la chambre de Geneviève. Là

elle s'agenouilla contre le lit de la jeune fille et pleura.

Elle aussi, comme Léa, comme Duyvecke, venait de sentir, tout à l'heure, sur le seuil de l'École, se tendre, prêt à rompre, le lien qui l'attachait à l'œuvre. Pourtant elle n'avait pas franchi le seuil : elle était ren-

trée... A présent elle restait là par inertie, par brisement de toute sa volonté; mais l'œuvre lui était bien indifférente. Prospère ou ruinée, que lui importait? Et, la gorge secouée de hoquets, sa bonne face couperosée baignée de pleurs, elle ne savait sur quoi elle pleurait, sur son amie disparue ou sur sa chimère abolie.

Geneviève Soubize, à la même heure, serrant contre ses épaules et sa poitrine son mantelet de soie brune, errait sur les larges trottoirs, presque déserts, des avenues qui rayonnent de la place de l'Aima vers les Champs-Elysées... Comme on l'avait dit à Daisy, la jeune fille était sortie de la maison vers six heures moins un quart, sans prévenir personne. Du reste, si on lui eût demandé où elle allait, elle eût été embarrassée de le dire. Une violente impulsion la contraignait à une démarche encore mal déterminée dans son esprit, mais dont la nécessité lui semblait impérieuse... Elle se rendit tout droit à la fabrique Duramberty, s'informa si le patron était visible. On lui répondit qu'il avait quitté l'usine depuis quelques minutes.

— Pourrais-je savoir où il est en ce moment? fitelle. J'ai une communication pressée...

Le garçon préposé à la porte, qui lisait un journal et paraissait soucieux de n'être pas dérangé, répliqua en se replongeant dans sa lecture :

— 6, rue François 1*'.

Geneviève remercia le garçon et s'en alla, d'abord vivement, puis d'une marche aisée de promenade, vers la porte du Bas-Meudon, par où elle entra dans Paris. Elle suivit la Seine, passa le pont Mirabeau, remonta les quais vers le Trocadéro et la place de l'Aima. Le paysage du fleuve l'arrêtait de temps en temps, avec

les chantiers gigantesques qui s'ébauchaient déjà le long des berges, pour les travaux de l'Exposition. La soirée s'annonçait splendide, point accablante, malgré réclat persistant du soleil, grâce à une forte brise de nord-est qui moirait et ridait l'eau de la Seine... Geneviève fut animée d'une ardeur singulière, d'un besoin de marcher, de parler, d'agir. L'esprit clair, elle vit les

objets autour d'elle avec une précision et un relief inusités. Une seule chose la contrariait : par intervalles, un élancement à la nuque, suivi d'un bref éblouissement. Elle ne s'inquiéta pas toutefois; souvent elle avait éprouvé la même incommodité, après les nuits de crises.

« ... Il doit être chez lui à celte heure-ci... » murmura-t-elle en arrivant place de l'Aima.

L'horloge d'une usine, à l'angle de l'avenue du Trocadcro, marquait sept heures dix minutes. Elle hâta le pas, traversa la place, s'engagea dans l'avenue Montaigne, puis dans la rue François 1". Le numéro 6 était un hôtel à deux étages, assez élégant. La porte, en fer forgé, doublée de glaces, avec deux poignées de cuivre étincelantes, était fermée.

Geneviève sonna. Le battant de droite eut une sourde pulsation et s'entr'ouvrit. La jeune fille le poussa avec effort, pénétra sous la voûte. Dans une loge décorée en salon rococo, un grand laquais à favoris la dévisagea.

— Monsieur Duramberty ?

— 11 n'est pas chez lui.

— Il ne rentrera pas pour dîner?

— Non, mademoiselle... Mademoiselle voulait lui parler? ajouta le laquais amadoué par la jolie frimousse que Geneviève levait vers lui.

— J'aurais eu un mot à lui dire... Mais cela ne fait rien; je reviendrai dans un moment.

— Oh ! ce serait inutile. Mademoiselle ne le trouverait pas. Monsieur ne rentre du cercle qu'après onze heures... entre onze heures et minuit. Si mademoiselle veut laisser un mot...

— Non, je vous remercie. J'écrirai par la poste. Elle sortit, et, quand elle fut dehors, commença

cette promenade somnambulique qu'elle devait prolonger jusque dans la nuit, avec une seule préoccupation en tête : attendre l'heure où Jude Duramberty rentrerait du cercle. Plus tard, nombre de gens se rappelèrent cette passante aux cheveux roux, aux yeux verts fixes, à la démarche saccadée, rencontrée avenue Montaigne, avenue d'Antin, avenue Marceau, avenue de l'Aima, et dans les rues perpendiculaires qui relient ces avenues entre elles... Des boutiquiers, des concierges prenant le frais sur leur porte, l'aperçurent plusieurs fois et la remarquèrent. Elle marchait, obstinée dans son idée, insoucieuse des regards... Quand la clarté du soleil s'affaiblit et que la cendre crépusculaire voila le ciel entre les hautes maisons, elle éprouva subitement une grande lassitude et s'abattit sur un banc; c'était avenue de l'Aima, devant un temple protestant d'un gothique morne. Elle y resta longtemps, la tête douloureuse, vaguement hallucinée : elle voyait des ombres difformes s'agiter dans l'obscurité peu à peu épaissie... Elle murmura : « Daisy!... » Elle eût

souhaité près d'elle cette fidèle mère d'adoption. Si l'Irlandaise eût passé devant ce banc de misère, comme Geneviève l'eût appelée, comme elle se fût laissée ramener par la main!... Mais Daisy pleurait ^ cette heure au pied du lit de Geneviève...

La lueur d'un réverbère, allumé soudain près d'elle, fit tressaillir la jeune fille. Elle se frotta les yeux. L'avenue étendait sa noble chaussée, ses amples trottoirs, sous un ciel pur où déjà clignotaient les étoiles. Les rampes de gaz la jalonnaient de part et d'autre. Quelques coupés, quelques victorias rapides emportaient des hommes cravatés de blanc, des femmes en clairs manteaux vers les cafés du Bois et des Champs-Elysées... Puis ce fut un silence et un vide extraordinaires, dans lesquels le clocher du temple protestant égrena le chapelet des heures et des quarts, neuf heures, dix heures, dix heures un quart. Geneviève, toujours sur son banc, rêvait. Un homme vint s'asseoir à côté d'elle : un homme petit, entre deux âges, soigneusement vêtu, l'air méfiant et fureteur d'un chercheur d'aventures louches... Comme elle ne bougeait pas, il fit mine de s'asseoir plus près. Elle se leva, partit vivement. L'homme ne la suivit pas. Quand elle se retrouva rue François 1'% elle fut, de nouveau, parfaitement lucide. Personne dans la rue. La façade de l'hôtel Du* ramberty était close. Aucune lumière ne filtrait à travers les Persiennes verrouillées.

« Serait-il déjà rentré? » pensa-t-elle.

Mais le concierge avait dit : « Entre onze heures et minuit. » Et il n'était pas encore dix heures et demie.

Geneviève chercha un poste d'observation d'où elle pût guetter le retour de l'usinier. A deux maisons de distance du numéro 6, un loueur de voitures occupait un vaste immeuble précédé d'une cour à vitrage; la

haute porte cintrée de cette cour offrait un retrait propice. Geneviève s'y dissimula... L'ombre portée par le pied-droit de la baie la cachait si bien que deux sergents de ville en patrouille, passant près d'elle, ne l'aperçurent point.

Alors, dans ce guet nocturne, alors seulement Geneviève eut une pleine conscience de ce qu'elle voulait faire. Sa nuque ne la tourmentait plus; une clarté merveilleuse baignait son cerveau. Duramberty était l'ennemi, Duramberty opprimait l'œuvre, Duramberty réclamait cent cinquante mille francs qu'on nepouvaitpas lui donner.

Elle, Geneviève, elle toute seule allait attaquer corps à corps l'oppresseur de l'œuvre. Il céderait, ou ^

bien il aurait le sort des ennemis du peuple, le sort des Burke et des Cavendish dans les récits de Daisy Craggs. Une volupté singulière, qui lui mouillait les paupières et la faisait vibrer toute, inonda Geneviève à cette pensée : abattre l'ennemi. Sa main droite, sous le mantelet de soie brune, caressa dans son corsage le manche nickelé de l'outil qu'elle y avait glissé avant de sortir, — dans une visite furtive à ce coin du laboratoire où elle rangeait sa trousse de sage-femme. Elle le tira doucement de son sein, après avoir observé si les agents étaient loin. On ne les voyait même plus... L'acier du bistouri ouvert brilla, reflétant le papillon jaune du prochain réverbère; et la main blanche, tachée de son, de la

jeune fille se crispa fortement sur le manche, fit le geste d'appui qui ouvre le flanc de la patiente endormie... Quelle hérédité mystérieuse, subitement réveillée, allumait dans cette âme ordinairement pitoyable une frénésie de meurtre? Geneviève contempla le mince outil de mort, fabriqué pour être une arme de vie. Elle tressaillit d'un spasme joyeux...

Mais un coupé débouchait au coin de Tavenue; deux diamants d'acétylène irradiaient dans la pénombre... Geneviève rentra précipitamment le bistouri sous son mantelet, le manche à portée de la main... La voiture, au trot apaisé d'un grand cheval bai, vint se ranger devant l'hôtel. M. Duramberty en descendit, échangea quelques mots par la portière avec une personne demeurée à l'intérieur, et dit au cocher :

— Achille, reconduisez monsieur... Demain, huit heures, ici...

Et, tandis que le coupé virait et repartait, il chercha dans sa poche l'anneauqui reliait ses clefs.

Geneviève sortit alors de son abri et se porta vivement auprès de lui :

— Monsieur!

L'usinier, surpris, considéra cette silhouette qu'il devinait élégante et jeune, sans pouvoir distinguer les traits du visage masqués par la voilette. Il crut avoir affaire à une rôdeuse attardée.

— En voilà une façon d'accoster le monde! dit-il en riant... D'où diable sors-tu?

— Monsieur Duramberty, je voudrais vous parler. Elle releva sa voilette et montra sa jolie figure, ses

boucles rousses. Il la reconnut tout d'un coup.

— Oh ! mademoiselle!... Excusez-moi... Je vous reconnais parfaitement... Nous sommes voisins à Saint- Charles, n'est-ce pas?... Oui, c'est cela... Vous êtes

professeur aux petites « Zarts »... Vous m'excusez? Sous cette voilette... à cette heure-ci... Et puis je ne m'attendais guère...

— Je sais, monsieur, je comprends... Ma démarche vous paraît extraordinaire... Je suis déjà venue ici vers sept heures... On m'a dit que vous ne rentriez que fort tard... Or, j'ai absolument besoin de vous parler aujourd'hui même. Je vous ai attendu.

— Mais vous avez bien fait, vous avez très bien fait! répliqua vivement Duramberty.

D'un œil connaisseur, il détaillait le corps fluet et la frimousse chiffonnée de la jeune fille.

— Voyons, ajouta-t-il en la prenant légèrement par le coude et en l'entraînant devant la maison du loueur. Vous désirez me parler?... Dans mon hôtel, à cette heure-ci, ce n'est pas commode... Mon valet de chambre m'attend, et je n'ai pas l'habitude d'amener chez moi des... Enfin, vous seriez compromise... Avezvous un peu de temps?...

— Tout le temps qu'il faudra, monsieur.

La paume de l'homme lui brûlait le coude, les paroles qu'il prononçait irritaient son orgueil; mais elle tendait toute sa volonté à être calme. « Je veux être seule avec lui... je le veux... »

— Eh bien! fit Duramberty... rue de la Trémoille, à quelques pas d'ici... J'ai un pied-à-terre où nous serions tout à fait tranquilles... Qu'en pensez-vous?

— Allons, monsieur...

Elle dégagea son coude sans brusquerie, marcha côte à côte avec Duramberty, par les rues vides où passaient de rares voitures et quelques piétons. Tous deux se taisaient. Un calme profond descendait dans le cœur de Geneviève. Elle se disait : « Il va s'accomplir un acte juste, un acte nécessaire. » Lui, la consi-

dérant à la dérobée, songeait : « Voilà une revanche inattendue... Ah çà! les petites vierges fortes de TEcole se dérangent donc?... Pas toutes, malheureusement! N'importe, celle-ci est charmante. »

Parisien, célibataire de cinquante ans, habitué aux faciles débauches de la grande Ville libertine, cette bonne fortune imprévue ne Tétonnait pas. Tant de fois déjà, depuis trente années, de plus inattendues encore lui étaient échues ! ... Il pensa pourtant : « Cette petite ne vient pas me chercher à ma porte, à onze heures et demie, pour le seul plaisir de passer la nuit avec moi... 11 y a des projets en dessous, des machinations combinées avec les dames de l'École... On voudrait me tenir... » Et il sourit, évoquant deux ou trois pauvres tentatives de chantage dont il avait été l'objet, dans sa vie d'industriel, de la part d'ouvrières de son usine.

Silencieux, pressant le pas, tous deux arrivèrent rue La Trémoille et s'arrêtèrent devant une maison à appartements, pareille à toutes celles que des sociétés financières ont bâties dans ce quartier. Duramberty sonna, s'effaça devant Geneviève, jeta un nom à la loge du concierge :

— M. Legrand!...

S'arrêtant tout de suite à gauche, sous la voûte cochère, il ouvrit la porte d'un rez-de-chaussée.

— Entrez, mademoiselle...

La porte refermée, le commutateur tourné, Geneviève se trouva dans une pièce très éclairée, tapissée de soie bleu pâle, arrangée comme un boudoir de femme, avec un lit bas dans un coin, des sièges capitonnés, sans style, beaucoup de gravures aux murailles, la plupart licencieuses, et, devant elle, Duramberty, souriant, qui la considérait. La carrure solide, le visage

sanguin sous les drus cheveux grisonnants, la frappèrent. Elle ne l'avait jamais vu de si près. Elle ne le croyait pas si grand, ni de mine si virile, si intelligente. Elle remarqua la beauté de la bouche, modelée ferme sous la moustache légère, restée brune.

— Personne ne nous dérangera ici, dit-il... Asseyezvous, je vous en prie... et défaites votre mantelet... Vous ne voulez pas? C'est bon!... Comme il vous plaira... Vous consentirez bien à vous rafraîchir un peu?... Nous avons marché vite... Oui, n'est-ce pas?

Elle ne répondit rien : il comprit qu'elle acceptait. Il ouvrit un placard, en tira deux coupes qu'il déposa sur un guéridon. Puis, se baissant, il choisit une bouteille de Champagne parmi celles qui garnissaient la planche inférieure de l'armoire... Geneviève, du fauteuil crapaud où elle était assise, voyait le large dos du fabricant, la nuque rouge, la brosse des cheveux gris... Elle effleura sous le mantelet, dans son corsage, le manche du bistouri. « Ce serait facile, maintenant... si je voulais... » Et, de nouveau, une joie. pénétra tout son être... « Non, se dit-elle, il faut d'abord qu'il me réponde : il prononcera son arrêt lui-même. Déjà Duramberty s'était relevé... Il décapsulait, débouchait prestement la bouteille, remplissait les coupes.

— Tenez, mademoiselle...

— Non... tout à l'heure... J'ai à vous parler, d'abord.

Duramberty reposa la coupe pleine où les bulles s'évaporaient. Il s'assit en face de Geneviève, l'air résigné.

« Je vais entendre l'histoire de sa vertu, pensait-il, et, au bout, les conditions... Allons!... »

— Je vous écoute, mademoiselle.

Geneviève, au moment de parler, éprouva une

gêne extrême. Elle redevint soudainement, après l'exaltation maladive de la journée et le délire conscient des dernières heures, la jeune fille sage et modeste, la compagne de Pirnitz et de Daisy... Le lieu où elle était, cet homme seul avec elle, ce Champagne versé, lui firent horreur... Elle se taisait.

— Eh bien? demanda Duramberty souriant. C'est donc très difficile à dire?... N*ayez pas peur. Vous voyez que je ne suis pas un croque-mitaine comme le prétendent vos amies.

— Monsieur, murmura Geneviève avec effort, il ne faut pas tuer notre École.

Duramberty ne put cacher la surprise que lui caus« ce début. 11 attendait plus de diplomatie.

— L'École?... fit-il. Ah! c'est cela qui vous préoccupe?... Mais je ne veux aucun mal i votre Ecole!...

— Nous ne pouvons pas vous rembourser les cent cinquante mille francs, monsieur : nous ne le pouvons pas aujourd'hui, ni demain; mais si vous patientez, si vous nous donnez du temps, vous savez bien que votre argent ne sera pas perdu... Et vous êtes riche, vous gagnez beaucoup... Qu'est-ce que quelques mois d'attente, quand on dispose d'un budget comme le vôtre?

Elle parlait doucement, presque humblement, et en même temps elle se rendait compte qu'il n'eût pas fallu parler ainsi. Elle sentait que l'usinier, souriant toujours, ne la prenait pas au sérieux. Effectivement, cette conversation d'affaires, à cette heure et dans ce lieu, avec l'impudeur des gravures comme décor et le lit tout proche, formait un contraste qui le divertissait. 11 retenait même une forte envie de rire — certain, malgré l'allure de l'exode, de la façon dont finirait

l'entretien. Geneviève remarqua cette gaieté contenue, s'arrêta court.

— Vous ne voulez pas?...

— Je ne dis pas cela.

— Alors?

Il rit franchement :

— Ma chère enfant, vous me cueillez à minuit, au sortir du cercle, quand je vais me coucher, pour m'entretenir de controverses financières. Je vous réponds, naturellement, que je ne veux pas m'engager... Il faut que je réfléchisse. Je verrai... Cela dépendra...

— De quoi?

— De bien des choses... Évidemment, par exemple, avoir affaire à un joli intermédiaire comme vous, cela m'incline aux transactions. Qui vous a envoyée? M"* Sûrier?

Il quitta son fauteuil et vint s'asseoir sur un pouf, plus près de Geneviève. Elle se recula.

— Personne ne m'a envoyée. Personne ne sait que je suis ici...

— Ah!

Quand elle prononça : « Personne ne m'a envoyée... » il surprit dans les yeux verts de la jeune fille un éclair singulier... Il la détailla plus attentivement depuis les paupières cillantes jusqu'aux doigts bizarrement contournés par le bout.

« C'est une hystérique : méfions-nous. »

Dès lors, il guetta tous ses gestes. Mais la qualité de cette proie excitait son envie; il résolut de ne pas laisser sortir Geneviève sans avoir profité du tête-à-tête. Comme il était brave et solide, le vague danger pressenti aiguisait son appétit.

Geneviève reprit d'une voix mal assurée :

— Monsieur Duramberty, il faut nous épargner. Soyez juste. C'est votre devoir.

— Mais je vous répète que mon intention n'est nullement de vous accabler. Vous tenez absolument à parler affaires? Parlons-en. Il est tout naturel, n'est-ce pas, que je sauvegarde mes droits dans la débâcle de M"' de Sainte-Parade? Je ne vois pas de raison pour laisser prendre, par des créanciers que je ne connais pas, trois cent mille francs qui constituent ma garantie. Cela réservé, je vous promets d'être très indulgent sur la question de dates de versement, très facile... vous entendez?

Il lui saisit la main gauche, qu'elle lui laissa. De la droite, elle tourmentait toujours, sous le collet de soie brune, les boutons de son corsage. Elle ne s'aperçut pas que Duramberty, malgré la fièvre de désir qui l'agitait, ne perdait pas de vue cette main droite. 11 posa sa bouche sur les doigts qu'il tenait et les caressa de ses lèvres. Geneviève soupira :

— Laissez-moi, monsieur... Laissez-moi...

11 obéit. Elle fut un moment avant de reprendre possession d'elle-même, tant cène caresse, la première qu'elle eût reçue d'un homme, avait troublé son pauvre organisme de nerveuse héréditaire. Quand elle put parler, elle dit :

— Vous voulez bien reporter l'échéance à plus tard .. signer un papier?...

— Oh! signer!... je n'aime pas beaucoup qu'on se défie de moi. Et puis, reporter l'échéance à quand ?...

— Aussi tard que vous y consentirez... A deux ans... à un an même, si vous voulez... On versera tout de suite plus de quatre-vingt mille francs.

« Ou bien j'ai affaire à une folle, pensait Duram-

berty, ou bien tout ceci est un coup monté par ces rouées de femmes. »

Cette dernière hypothèse lui parut tout de même la plus vraisemblable, tant Geneviève suivait son idée avec obstination. 11 cessa de sourire, et, d'une voix ferme qui contrastait avec le ton de plaisanterie courtoise dont il avait usé jusque-là :

— Je refuse de prendre (^ aucun engagement, dit-il. Vos amies n'ont qu'à se fier à moi, sans conditions. Je ju- *i gérai, d'après leur conduite à mon égard, s'il est opportun de se montrer indulgent ^j, ou strict. ,1

— Alors, vous laisserez vos huissiers venir chez nous demain? dit Geneviève.

— Je prendrai naturellement les garanties nécessaires poursauvegarder ma créance.

— Mais vous ne nous ferez pas protester, saisir?...

Duramberty la regarda bien en face; il la voyait changer de visage, pâlir, rougir... A travers la soie légère du mantelet, il voyait la main droite se crisper sur quelque chose. Résolu à pousser à bout l'étrange visiteuse, à savoir ce qu'elle était vraiment venue faire chez lui, il se leva, répliqua :

— Mademoiselle, j'agirai comme il me plaira. Assez là-dessus.

Geneviève le mesura du regard. Elle comprit confusément que, dans leurs postures respectives, lui de-

bout en face d'elle assise, elle n*aurait pas l'avantage contre cet homme solide. Mais le désespoir lui enfumait le cerveau; elle étouffait d'un besoin fou d'agir, de tenter quelque chose avant de fuir cette chambre... Elle se lança sur lui d'un bond de chatte sauvage, s'agrippa de la main gauche à l'échancrure du gilet blanc, tandis que la droite, armée du bistouri, donnait au hasard coup sur coup contre robstacle du corps. Bien qu'il fût sur ses gardes, Duramberty chancela, tant l'assaut fut brusque. Tout en parant avec le bras droit, tout en essayant, avec le bras gauche, d'écarter Geneviève, il reçut une estafilade au cou; puis, la pointe de l'outil lui piqua la hanche, au-dessus de la ceinture du pantalon. Mais déjà, dix secondes à peine écoulées, la force de la jeune fille s'épuisait; son poignet armé fut saisi dans les doigts fermes de l'usinier, son épaule serrée comme avec une pince; elle recula vers le lit, poussée par la masse irrésistible d'un corps puissant. Alors, d'un mouvement bref, Duramberty lui tordit le poignet droit; le bistouri tomba, sans bruit, dans la fourrure de la descente de lit... Geneviève ne luttait plus; toute sa résistance était vaincue soudainement : l'effort accompli lui laissait dans les membres une langueur étrange, une sorte de bienfaisante détente... Toute notion delà réalité s'anéantit... Elle se laissa porter, renverser sur le lit, brisée, défaillante comme sous l'étreinte impérieuse d'un rêve...

Moins d'une demi-heure plus tard, Geneviève, debout près de la porte de la chambre, réparait tant bien que mal le désordre de ses vêtements et de sa coiffure. Elle ne disait rien... De grosses larmes silencieuses coulaient le long de ses joues. Tournée obstinément contre la muraille, elle se rajustait avec des

gestes malhabiles. Duramberty, nerveux, allait et venait dans la pièce, lui jetant de temps en temps un coup d'œil ou une parole.

— Voyons, mon enfant, il ne faut pas vous déso-

ler... Je vous assure que je ne raconterai pas votre petit accès de folie... Dites-moi ce que je peux faire pour vous...

Mais elle se taisait. Il avait essayé de lui mettre dans la main un billet de banque; elle l'avait laissé tomber par terre. A aucune question elle ne répondait.

« Ma foi, tant pis pour elle! » se dit-il.

Dans la fourrure fauve de la descente de lit, le manche nickelé du bistouri luisait, sa lame enfouie. Duramberty alla le ramasser, et, demi-souriant, l'apporta à Geneviève :

2l6 LES VIERGES FORTES

— Vous oubliez ceci.

Elle n'eut pas même conscience de Tironie. Elle glissa machinalement l'outil dans sa poche.

— Merci. Ouvrez- moi, dit-elle.

Il obéit. Par l'antichambre étroite, puis par la voûte d'entrée, il la conduisit jusqu'à la porte; il demanda lui-même le cordon. Geneviève partit sans prononcer un mot.

Quand elle fut dehors, la pauvre fille se mit ^ courir au hasard des rues jusqu'à ce qu'elle perdît le souffle. Alors elle s'arrêta, pleura librement... Il était environ deux heures du matin. Un pas sonore, un sifflotement de noctambule attardé qui s'approchaient, l'effrayèrent ; elle reprit sa course. Elle arriva sur les quais de la Seine, rebroussa chemin, retrouva bientôt ce banc de l'avenue de l'Aima où elle s'était assise quelques heures auparavant. Elle y échoua de nouveau comme une pauvre bête blessée que sa fuite ramènerait à une remise familière.

Elle se faisait»horreur; son propre corps lui inspirait une honte intolérable. Elle ressassait dans sa mémoire les scènes de cette nuit; le désir de ne plus penser, de ne plus respirer, de ne plus être, l'envahissait. Elle percevait maintenant le ridicule odieux de cette tentative de justice violente où la justicière avait fini par s'abandonner dans les bras du coupable. « Le gredin, il a abusé de ses muscles d'homme... » Elle se disait cela... mais sa conscience protestait : « Non! tu ne peux pas dire qu'il ait abusé... Tu as cédé... » Elle se rappela soudain qu'au milieu même de cette violence elle avait rendu une caresse... a Je suis une misérable, une damnée... Jamais je n'oserai me présenter devant Daisy, l'embrasser... jamais! »

Un ardent besoin de se purifier la saisit...

Comment se purifier?

Mourir?

La Seine était toute proche... Mais mourir, ce n'était pas effacer la souillure de cette nuit. Dans le martyre seul, dans la souffrance pour la bonne cause, la tache pourrait être abolie. Vivre comme Daisy avait vécu au temps du fénianisme... ou comme ces femmes nihilistes des pays slaves qui font bon marché des conventions entre les sexes, se donnent sans pudeur aux hommes de leur parti, mais se rachètent par l'héroïsme... Le désir de l'acte révolutionnaire, qui ennoblit tout, la faim du meurtre saint l'étreignit, plus âpre, plus irrésistible. Elle n'eut pas un instant la pensée de retourner chez Duramberty. Mais elle chercha froidement qui elle pourrait immoler, et quel sang vengerait l'outrage qu'elle avait subi. Accomplir l'acte révolutionnaire d'abord : l'apaisement de son cœur viendrait après. Elle se sentait l'âme grosse d'un meurtre.

Après tant d'heures sans sommeil, sans nourriture, la fatigue de son corps meurtri et profané la disposait aux hallucinations. Comme les tableaux vivants d'un spectacle, des scènes de sa propre vie se succédèrent sous ses yeux. Dès qu'elle en évoquait une, elle la voyait, avec la netteté du réel, sans le flou ni l'exagération du rêve. Elle vit la chambre de la rue Galande, où elle avait été petite fille, les batailles du père et de la mère, parmi les litres crevés vidant l'alcool sur le carreau... Elle vit sa mère rentrant avec un homme étranger, en l'absence du père, et lui tournant, à elle, d'une calotte, la tête contre le mur... Elle fut de nouveau, un instant, la fillette hargneuse que Daisy avait recueillie au Sauvetage de l'Enfance, et emmenée avenue de Ségur au moment où on allait la dépêcher à des fermiers de la Creuse... Ses larmes la soulagèrent,

2i8 LES VIERGES FORTES

dans la douceur de ce souvenir d'amour quasi filial. Puis elle se revit tout à coup chez lady Mary Jackson, — dix-huit mois à peine passés, — lectrice de cette Anglaise revêche et autoritaire chez qui, par contraste, elle avait senti s*exalter ses propres instincts anarchistes. Sir James Bartlett, l'ami, sans doute l'amant de lady Mary, reparut, avec sa figure rouge soigneusement rasée, son crâne encadré de deux bandeaux plaqués de cheveux incolores. Ah! l'abominable couple d'ennemis du peuple! Du temps qu'elle faisait son service chez la lady, bien des fois, en les regardant, en les entendant prononcer leurs effroyables maximes de despotisme égoïste, bien des fois elle avait pensé, demi-sérieuse, demi-railleuse : « Les attacher tous les deux ensemble et les jeter dans la Seine comme une paire de mauvais chats, — quelle jouissance, quelle bonne œuvre ! ... » C'était alors une idée en l'air qu'elle accueillait en souriant, sans la relier avec la réalité possible... Maintenant, blessée et déshonorée, vagabonde échouée sur ce banc, elle eût vraiment souhaité les garrotter de ses mains et les pousser à la rivière... Dire qu'à cette heure ils vivaient, ils étaient libres, ils se complaisaient, comme l'an d'avant, à dire des infamies sur les misérables, à insulter les pauvres!

a La vieille, j'en suis sûre, habite toujours son entresol, rueduColisée...Lui, je l'ai rencontré la semaine dernière, à cheval, dans les Champs-Elysées. Ah! si je l«es tenais!... »

La fièvre de meurtre précipitait de nouveau son pouls. Elle ne souffrit plus de sa souillure, de son isolement. Sans projet précis, mais toute restaurée par l'espérance, la pauvre fille quitta son banc et d'un pas méditatif monta l'avenue vers les Champs-Elysées.

Alors une pâleur d'aube effaçait peu a peu les étoiles

sur le ciel, dont la couleur devenait indécise. La nuit se dissipait comme une fumée, se fondait dans l'air déjà éclatant. Les façades des maisons, fermées obstinément à la lumière, apparaissaient plus distinctes, surtout vers la ligne accidentée des toits. Oh ! la fraîcheur voluptueuse qu'on respirait! Un lourd camion, chargé de pierres de taille énormes, secoua toute la chaussée au cahot de ses roues, au piétinement de ses cinq chevaux...

Geneviève tourna le coin de l'avenue de l'Aima et descendit vers le Rond-Point.

Cette nuit, tragique pour Geneviève Soubize, n'apporta guère de paix à la plupart de ses compagnes. Elle aggrava pour Daisy , de son silence et de son ombre, le martyre de l'attente; M"* Heurteau, Frédérique, Léa elle-même, n'y goûtèrent pas un plein repos. Seule Pirnitz, par la forte discipline de la volonté, s'imposa, comme à l'ordinaire, quelques heures de léger sommeil.

M*'* Heurteau passa de longues heures à rédiger un « projet de réorganisation de l'École avec le concours de la Ville et de l'État ». Dans une lettre personnelle, M. Duramberty lui avait demandé ce travail. Elle l'exécutait en secret, se donnant cette excuse à soi-même :

« Le rapport est intéressant à faire; j'y expose sincèrement mes idées; d'ailleurs, quand il sera fini, je suis libre de le garder pour moi ; je n'ai rien promis. »

Frédérique et Léa s'étaient couchées à l'heure accoutumée. Elles se parlèrent peu. Elles n'avaient pas besoin de paroles, pour se communiquer leur opinion sur le départ de Geneviève. Geneviève était partie pour suivre un homme. Frédérique ressentait le plus amer dégoût : encore une défection, et de la pire sorte, précisément lorsque tant de calomnies assaillaient l'œuvre! « Misérable tyrannie du sexe! aucune d'elles ne saura donc s'en affranchir? » La fuite de Geneviève bouleversait aussi Léa par contre-coup. Elle songeait : « Si je faisais comme elle, cependant?... C'est bien facile, il ne tient qu'à moi... Si j'avais quitté l'École en même temps que Geneviève, à l'heure qu'il est je serais à Londres... Georg! mon ami! mon mari! Je serais près de lui. Je pourrais le soigner, le guérir. » Tout son rêve tournait autour de ce projet : rejoindre Georg, le guérir. Car sans aucune autre nouvelle des Ortsen que le roman de Tinka, sans oser prendre sur elle de s'informer, d'écrire, elle en était venue à identifier absolument Georg et William Powell. « Georg souffre, pensait-elle, il m'attend : moi seule puis le sauver... et je reste ici! Geneviève et Duyvecke ont eu du courage; moi seule, je suis lâche... et cependant, moi, je suis la femme de Georg... » Elle gourmandait son inertie : mais pourtant l'espoir vivait en elle. « L'École va fermer. On nous chassera, et alors je m'en irai. » Tout ce qui lui restait de volonté, elle le réservait pour cet avenir, deviné prochain, inévitable.

Cependant, par la porte ouverte entre les deux chambres contiguës, le bruit parvenait à Léa d'une toux légère, ou le craquement du lit de Frédérique...

« Ma Frédériquel combien elle m'est chère! comme je souffrirai de la quitter... » Elle répétait cela obstinément, elle se contraignait à le penser. Hélas! elle sentait bien que sa sœur n'était plus pour elle la Fédi d'autrefois. Une sorte de rancune logique grossissait dans un coin de son cœur contre cette initiatrice puissante qui avait, à la source, capté son intelligence et sa volonté, et lui avait imposé la doctrine. Par Frédérique, Léa avait été écartée de la vie naturelle. Comme tous les révoltés, elle était bien près de prendre en haine celle dont elle avait adoré la domination. Elle s'en épouvantait, et pareille au fidèle hanté par le doute, qui murmure des actes de foi passionnés, elle^ redisait sans cesse: o Chère Fédi I... comme je l'aime... Comme elle est grande! »

La journée du lendemain ramena les exercices habituels : sauf Geneviève, toutes les maîtresses furent à leur poste, même Daisy, que Pirnitz avait vue dès l'aube, exhortée au courage, réconfortée. L'idée de Pirnitz, comme celle de Frédérique et de Léa, était que la fuite de Geneviève s'expliquait nar une aventure passionnelle.

— Ah! s'écria Daisy quand Tapoire iui coniia cette hypothèse; ah! que Geneviève soit en ce moment avec qui elle voudra, pourvu qu'elle soit vivante...

Pirnitz l'autorisa à s'absenter après sa classe pour commencer au dehors une enquête discrète. Daisy fit sa classe d'anglais de huit heures à neuf heures et demie, comme à l'ordinaire; ensuite elle s'habilla pour sortir. Comme elle passait devant la porte, le concierge l'appela :

— Mademoiselle Craggs!

Elle entra dans la loge.

— Qu'est-ce qu'il y a, Laurent?

Laurent, un ancien militaire placé là par M"** de Sainte-Parade, tendit à l'Irlandaise un numéro du Matin.

— Vous avez lu ça, mademoiselle?... On a assassiné un de vos compatriotes aux Champs-Elysées.

Il lui montra un titre en gros caractères au milieu de la troisième page. A peine Daisy y eut-elle jeté les yeux qu'elle poussa un cri et se sauva de la loge, emportant le journal. Elle traversa la cour, bousculant les élèves qui entraient en récréation, courut à la chambre de Frédérique.

— Frédérique! dit-elle, haletante, s' abattant sur une chaise...

— Les huissiers? questionna la jeune fille.

C'était la nouvelle redoutée pour ce jour-là, où le délai fixé par Duramberty expirait.

— Lisez, lisez... dit Daisy, lui jetant le journal. Frédérique lut :

« Dernière heure : Le crime de la rue du Colisée. Assassinat d'un lord irlandais. Cinq heures du matin.

« Au moment où nous mettons sous presse, on nous annonce qu'un crime vraiment extraordinaire a été commis, cette nuit, vers trois heures, rue du Colisée, presque au coin des Champs-Elysées. Un personnage irlandais de passage à Paris, lord Barclay, a été frappé mortellement par une femme, en pleine rue, à l'aide d'un instrument chirurgical. Le temps nous manque pour vérifier le fait et les détails. La femme est arrêtée. On croit à un crime politique, lord Barclay possédant en Irlande des biens considérables. Une autre version impute au meurtre un mobile passionnel. La

coupable serait une jeune fille à qui lord Barclay aurait fait subir d*odieuses violences et qui se serait vengée. Nous donnons les deux versions et le fait lui-même sous les plus expresses réserves, car, nous le répétons, à Theure tardive où nouvelle nous parvient, il est matériellement impossible de la contrôler avant le tirage du journal. »

— Que nous fait cette histoire? demanda Frédérique en reposant le numéro sur la table.

— Mais c*est Geneviève 1 c'est Geneviève I ...

sanglota Daisy. Vous ne comprenez donc pas?...

Lord Barclay, dont le nom est défiguré, est sir James Bartlett... Tami de lady Mary Jackson, chez laquelle Geneviève était lectrice il y a deux ans. . . La rue du Colisée, où habite lady Mar)... l'instrument de chirurgie... Il n'y a pas de doute... Sir James sortait de chez lady Mary... Je suis sûre qu'il s'agit de Geneviève, sûre comme si je l'avais vue... Mon Dieu! mon Dieu! que va-t-il lui arriver? qu'est-ce qu'on va lui faire? Est-ce qu'on va la tuer?

— Voyons, Daisy!... ne perdez pas la tête... Quelle raison aurait eue Geneviève d'aller frapper cet Anglais qu'elle n'avait pas vu depuis dix-huit mois?

— Est-ce que je sais?... Peut-être avait-il abusé d'elle autrefois, comme le dit ce journal... peut-être

avait-elle encore des relations avec lui... Oh! je ne sais rien : elle ne m'a jamais rien confié là-dessus... jamais, jamais... Et si hier encore quelqu'un m'avait dit que ma petite Geneviève n'était pas la plus pure de toutes... je l'aurais traité de menteur, de gredin... Seulement...

Elle hésita.

— Dites, Daisy.

— Eh bien!... Geneviève eût-elle commis cette chose affreuse, elle ne serait pas responsable.

— Je ne comprends pas.

Daisy prit humblement la main de Frédérique dans les siennes :

— Ah ! Frédérique, vous n'avez aucune faiblesse, vous... mais ayez pitié des autres... ayez pitié de nous... Geneviève est une pauvre fille née de parents indignes. Est-ce sa faute si l'alcool avait déformé et empoisonné le cerveau de ses ascendants?... Geneviève est nerveuse...

— Ce n'est pas une excuse.

— Elle est plus que nerveuse... Fédi... Elle est... (et la pauvre Daisy appuyait sa tête sur les genoux de Frédérique) elle est une malade... une infirme... Elle avait des accès... tout récemment encore... la dernière nuit qu'elle a passée ici... Pauvre chérie! il ne faut pas l'accuser.

— Oh ! Daisy, dit Frédérique d'un ton de reproche. Vous n'avez confié à personne un secret si grave!... Vous avez laissé parmi nous ce danger... parmi les enfants que nous élevons!... Vous avez exposé la réputation de l'École et le sort même de l'œuvre à cette catastrophe...

Daisy lâcha la main de Frédérique. Elle se mit debout devant la jeune fille, dont le regard la condamnait.

— L*œuvre? l'École? les élèves? vous me parlez de ça quand Geneviève est en prison, en péril de mort? Mais vous ne comprenez donc pas que je donnerais toute votre École et toutes les écoles de la terre pour qu'un seul cheveu de ma chérie fût épargné?... Ah! reprit-elle, écartant du geste Frédérique qui voulait la ressaisir, j'ai bien trop de regrets d'avoir engagé Geneviève dans ces folles tentatives, et de m'y être engagée moi-même... Nous étions si heureuses avant, dans notre cinquième de l'avenue de Ségur!... Toutes les deux, avec personne pour nous commander... pour nous imposer des règles... Je gagnais ma vie, elle gagnait la sienne... Nous pouvions faire un peu de bien, aider de plus pauvres que nous... Tandis qu'ici elle étouffait... dans cette maison fermée comme un couvent... elle, faite pour la liberté...

Elle eut une pause; plus calme, elle reprit :

— Le docteur m'avait bien dit qu'il fallait la marier, qu'elle avait besoin de cela... qu'autrement elle ferait un coup de tête. Ahl grand Dieu! si j'avais su... mais j'aurais été moi-même lui chercher un mari pour la calmer... Et maintenant... Et maintenant... on l'a arrêtée... on va la torturer... lui faire du mal... Pauvre chère petite chose!...

Frédérique, triste et immobile, avait laissé couler des lèvres de l'Irlandaise cet impur flot d'invectives et d'exclamations désolées. Epuisée, Daisy s'accoudait à la barre de cuivre du lit et sanglotait. Frédérique s'approcha d'elle; une pitié un peu dédaigneuse lui montait au cœur pour cette femme dont elle avait admiré la charité, qu'elle avait crue capable de grands sentiments désintéressés, et qui se montrait si faible, tenue aux entrailles par les affections ordinaires.

« Si Léa m'était ôtée comme lui est ôtée Geneviève,

cependant ? pensa-t-elle, toujours attentive aux critiques de sa propre raison. Eh bien, non!... je sacrifierais Léa... »

Et elle prit une forte résolution, en cette minute même, pour une circonstance que rien ne signalait comme probable, mais qu'elle ne pouvait s'empêcher de prévoir : « Si Léa me quitte, je n'abandonnerai pas l'œuvre pour la rejoindre. L'œuvre d'abord!... »

Elle revint à Daisy, qui pleurait toujours, ses mèches blondes et grises pendant sur son visage de vieux bébé, toutes mouillées...

— Allons, Daisy, courage! Je vous aiderai à sauver Geneviève... Je vous le promets... Je connais quelqu'un d'influent dans le monde de la justice.

— Vrai? dit Daisy, relevant le front avec une joie enfantine. Vrai? vous ferez cela? Oh! comme vous êtes bonne! Moi, il ne faut pas faire attention à ce que je dis. Je ne suis qu'une vieille folle loin de ma Geneviève... Pourtant, reprit-elle après un temps — si ce n'était pas Geneviève, la jeune femme dont parle ce journal... Geneviève n'était pas seule à connaître ce sir James, qui est probablement un débauché, comme tous les Anglais qui vivent sur le continent... Descendons au laboratoire, voulez-vous? Vérifions si les instruments de Geneviève sont au complet. Je les connais... elle m'avait tout expliqué.

L'épreuve parut concluante à Frédérique. Si un outil dangereux manquait, c'était bien de Geneviève qu'il s'agissait. Les deux femmes allaient sortir de la chambre quand Frédérique, s'arrêtant, dit tout à coup :

— Qu'est-ce qui se passe?... On n'entend plus les élèves, dans la cour. La récréation n'est pourtant pas finie?

Penchée à la fenêtre, elle vit les fillettes réunies en groupe compact autour des surveillantes, sur le seuil des bâtiments; elles semblaient guetter quelque chose,

suivre des yeux des gens qui venaient d*entrer... Elles gardaient un silence inaccoutumé.

— Mon Dieu! murmura la jeune fille, ce sont les huissiers, sans doute... Mais pourquoi les a-t-on laissés entrer? L'avoué m'avait dit que, pour cette fois, il devait seulement déposer une sommation chez le concierge...

Des pas résonnaient maintenant dans le corridor. Daisy et Frédérique, ouvrant la porte, aperçurent à une faible distance six hommes en redingote noire et en chapeau haut de forme. M''* Heurteau, qui les avait

accompagnés, les devança un peu. Sa figure était bouleversée. Daisy courut à elle. Les visiteurs s'arrêtèrent avec une discrétion affectée.

— Daisy... dit M"' Heurteau. Une chose inouïe... ne vous effrayez pas...

— Où est Geneviève? balbutia l'Irlandaise qui, sans comprendre encore le lien des événements, pressentait les causes de ce tumulte.

— Vous savez donc?... Eh bien! oui... il s'agit de Geneviève... On vient perquisitionner dans sa chambre... et vous interroger, vous... C'est M. Courbaraud, substitut du procureur de la République, un juge d'instruction, un commissaire aux délégations judiciaires, et le commissaire de police de Saint- Charles.

Daisy dit simplement :

— On peut bien m'arrêter si Ton veut, pourvu qu'on me mette avec Geneviève...

Frédérique, appuyée contre la muraille, sentait des larmes poindre à ses yeux stoïques : « Cette fois, c'est le dernier coup! se disait-elle. Une des maîtresses arrêtée pour meurtre, une autre inculpée comme complice... L'œuvre est ruinée. »

Cependant un homme se détachait du groupe vers M'^' Heurteau et Daisy.

— Je suis M. Courbaraud, substitut du procureur de la République. Monsieur est le commissaire de police de Saint-Charles... Monsieur est le juge d'instruction, et Monsieur, le commissaire aux délégations judiciaires... Madame Craggs? interrogea-t-il, s'adressant à Frédérique.

— Non, fit Daisy, c'est moi.

— Ah ! très bien. Ne vous alarmez pas, madame. Notre mission est un peu délicate. Mais je suis con-

vaincu que vous n*êtes nullement compromise dans le...

Il n'acheva pas sa phrase, et poursuivît après un silence :

— Avant de visiter la chambre de la jeune lemme que nous venons d'arrêter, je désirerais causer avec vous, madame Craggs. Mais pas ici, bien entendu, pas dans ce corridor.

— Voici ma chambre, dit Daisy.

M. Courbaraud, les commissaires, le )uge d'instruction et les deux autres individus, qui étaient agents de la Sûreté, passèrent les premiers.

— Ces dames peuvent-elles entrer aussi? demanda rirlandaise, devenue tout ï fait calme, maintenant qu'il s'agissait d'elle. Je le désirerais.

Le substitut et le juge échangèrent un coup d'œil.

— Il n'y a aucun inconvénient ï cela, dit M. Courbaraud. Madame Craggs, reprit-il, nous avons le devoir de perquisitionner dans la chambre de la demoiselle Soubize, arrêtée à la pointe du jour, rue du Colisée, pour assassinat d'un propriétaire irlandais... On a essayé de lui faire subir ce matin un premier interrogatoire... Mais elle est dans un état de surexcitation tel qu'il y a lieu de craindre pour sa raison.

— Oh ! mon Dieu ! — s'écria Daisy. — Est-ce qu'on la soigne? Où l'avez-vous mise?

— A l'infirmerie du Dépôt. Ne craignez rien, madame... Elle est bien traitée. Dans l'interrogatoire que nous avons tenté, il a été impossible de tirer de la criminelle aucun éclaircissement... Elle a seulement proféré des discours anarchistes, et elle vous a demandée avec obstination. Elle se glorifiait d'avoir frappé sir James Bartlett, elle tenait à ce que vous en fussiez informée. Nous devons donc nous adresser à vous

pour avoir quelques renseignements complémentaires... Répondéz*nous bien sincèrement... Roblot et Beauchamp... attendez devant la porte, dans le corridor.

Les deux agents sortirent.

— Asseyons-nous, maintenant, si vous le voulez bien, dit M. Courbaraud.

Frédérique et M^^* Heurteau s'assirent sur la couchette. Daisy, M. Courbaraud, le juge d'instruction et les commissaires prirent des chaises et s'installèrent autour de la table. Le juge griffonnait des notes.

— Voyons, demanda le substitut à l'Irlandaise, pouvez-vous nous fournir une indication quelconque sur les motifs qui ont déterminé l'acte de la demoiselle Soubize?

— Aucune, répondit Daisy.

— Elle ne vous avait pas fait part de son projet?

— Nullement.

— Aviez-vous observé quoi que ce fût d'anormal, hier et les jours précédents, dans son allure, dans son langage?

— Oui. Elle avait eu une violente crise nerveuse, la nuit d'avant. En revanche, durant toute la journée d'hier, elle m'a paru calme. Ces dames peuvent en témoigner.

Frédérique et M"* Heurteau acquiescèrent, d'un signe de tête.

— Ah ! ah ! dit M. Courbaraud. La demoiselle Soubize avait eu une crise la nuit précédente... Est-ce qu'elle était sujette à des accidents de cette nature?

— Mon Dieu... les crises étaient fréquentes au moment de l'adolescence, lorsque l'Union pour le Sauvetage de l'Enfance me la confia... Devenue femme, Geneviève s'était peu à peu guérie. Elle se portait fort

bien, depuis trois ans surtout, depuis que nous nous étions enrôlées toutes deux parmi les fondatrices de cette maison. Malheureusement, son infirmité a reparu quand, une fois l'Ecole constituée, nous avons dû y demeurer. Je crois que la discipline lui pesait. Dans les derniers mois, à la suite de quelques difficultés auxquelles notre œuvre fut en butte, les accès s'aggravèrent et se multiplièrent. Comme ils survenaient presque toujours la nuit et que sa chambre communique avec la mienne seule, ils n'ont eu que moi pour témoin ; je me suis toujours appliquée ï les dissimuler.

— Bien. Maintenant, existait-il, à votre connaissance, des relations entre Geneviève Soubize et sir James Bartlett ?

Daisy hésitait. Le juge d'instruction, prenant la parole, insista à son tour.

— Dites-nous tout ce que vous savez, dans l'intérêt de l'accusée et dans le vôtre. Je vous avertis que la dame Mary Jackson a déjà déposé : sir James sortait de chez elle quand il a été frappé. Cette dame nous a déclaré avoir gardé plusieurs mois Geneviève Soubize à son service : la jeune fille aurait alors souvent rencontré le baronnet. M""* Jackson la tient pour une anarchiste dangereuse.

— 11 est exact, répondit Daisy, que Geneviève a été lectrice chez lady Mary : elle y rencontra le baronnet... Mais qu'il y eût aucune relation intime à cette époque, entre sir James et Geneviève, cela, je suis sûre que non... absolument sûre.

— Voilà le point obscur, répliqua le substitut. Vous n'ignorez pas que l'accusée semble avoir été ellemême l'objet de violences...

— Comment, c'est vrai! s'écria l'Irlandaise. Ah!

les misérables... Mais qui a fait cette chose monstrueuse?

— Geneviève Soubize refuse absolument de s'expliquer là-dessus, et, quoi qu'en disent les romans et les journaux, il n'est pas toujours possible à un médecin de se prononcer dans un cas semblable.

Nous comptions sur vous pour avoir quelques éclaircissements. Je vous en prie, parlez...

— En conscience, monsieur, je ne sais rien. J'ai toujours considéré Geneviève comme une enfant d'une honnêteté absolue. . .

Je croyais savoir tout de sa vie, et cette vie me paraissait parfaitement pure.

Chacune, ici, pensait comme moi et vous dira la même chose. Vous recueillerez les mêmes renseignements auprès du professeur Bouchardon, qui a été le maître de Geneviève à la Faculté de Paris.

— En effet, l'accusée a été élève sage-femme, nous a dit M""* Jackson... Est-ce qu'elle exerçait?

— Non. Elle n'en aurait d'ailleurs pas eu le loisir.

— Mais enfin elle avait à sa disposition des instruments de chirurgie... sa trousse d'élève?...

— Je crois... Oui... elle les avait...

— Où cela?

Daisy ne répondait pas. Frédérique, comprenant que toute dissimulation serait périlleuse, dit :

— Monsieur, les instruments de Geneviève sont en bas, dans le laboratoire. On vous les montrera.

— Ah!... Merci, mademoiselle... Nous irons les prendre tout à Theure. Pour le moment, puisque nous ne trouvons ici aucun renseignement sur le mobile du crime, nous allons jeter un coup d*œil rapide dans la chambre de la demoiselle Soubize... Vous nous avez dit qu'elle communique avec la vôtre, mademoiselle Craggs?... Venez... Vous pouvez assister à la perquisition, mesdames.

L'opération dura peu. L'armoire de Geneviève contenait des vêtements, qui furent laissés, ainsi que le linge, après avoir été toutefois soigneusement examinés. On confisqua deux portraits, l'un de Parnell, l'autre de O'Connell, qui décoraient la cheminée. La bibliothèque fut inventoriée. Elle renfermait quantité de brochures révolutionnaires récentes, et aussi une collection de journaux irlandais, datant de plus de vingt années, qui citaient fréquemment le nom de Daisy Craggs. Dans le tiroir de la table à écrire, on saisit enfin toute la correspondance de Geneviève, son journal intime et plusieurs cahiers d'un papier très jauni : c'étaient des conférences ou des programmes de conférences élaborées par Daisy au temps du fénianisme.

Daisy, interrogée, s'en reconnut l'auteur : elle se défendit de les avoir donnés à Geneviève dans un dessein de propagande.

— Il y a longtemps, pour ma part, que j'ai dit adieu à toutes ces chimères. Quant à Geneviève, elle n'a jamais traversé la Manche : pouvait-elle s'intéresser à cela autrement que d'une façon abstraite, historique?...

Ni le substitut ni le juge ne répondirent. Ils passèrent

un instant dans la pièce voisine et y tinrent conseil avec les commissaires.

— Mademoiselle Craggs, dit M. Courbaraud en rentrant, nous allons être forcés de faire aussi quelques recherches chez vous. Et je ne vous cache pas que nous vous garderons probablement...

— Vous l'arrêtez? s'écria Frédérique. Mais qu'est-ce qu'elle a fait? Elle n'a pris aucune part...

— Je n'aurais pas demandé mieux que de ne pas inquiéter M^^* Craggs, répliqua le substitut. Malheureusement, les papiers que nous venons de saisir donnent beaucoup de vraisemblance à l'hypothèse d'un crime politique. Et plusieurs de ces papiers appartiennent à M"« Craggs.

A partir de cette minute, les représentants de la loi procédèrent à leur besogne avec moins de courtoisie, et presque en silence. De temps à autre, ils se renseignaient d'un ton sec. La perquisition chez Daisy ne fournit, naturellement, aucun indice nouveau. On trouva des papiers insignifiants, des ébauches de traductions et d'articles littéraires, quelques portraits de femmes. La trousse de Geneviève fut alors saisie dans le laboratoire. Ces opérations terminées, Courbaraud dit à l'Irlandaise :

— Veuillez vous habiller, mademoiselle; nous vous emmenons.

— Bien, dit simplement Daisy. Pensez-vous me garder longtemps?

— Je ne puis rien vous garantir. Cela dépendra de l'instruction. Emportez des vêtements au moins pour deux ou trois jours.

On laissa Daisy seule dans sa chambre avec M"' Heurteau et Frédérique. Celles-ci voulurent la réconforter.

— Oh! dit rirlandaise, ne vous occupez pas de moi. J'en ai bien vu d'autres, dans le temps; les prisons ne me font pas peur... Et puis, il me semble que ma petite Geneviève aura plus de courage quand elle saura que je suis arrêtée aussi...

Elle embrassa ses deux compagnes :

— Au revoir, Heurteau; au revoir, Frédérique. Ne nous en veuillez pas trop, ï toutes les deux. Geneviève n*est pas responsable... et moi, vraiment, si j'ai eu tort de vous cacher son état, je ne suis coupable que de l'avoir trop aimée.

Une tendre et puissante émotion oppressait le cœur de Frédérique. Elle serra Daisy dans ses bras :

— Ayez confiance, chère. Je m'occuperai de vous. Et je crois que je le pourrai efficacement.

— Vrai? Alors, si vous avez quelque influence, pensez d'abord à Geneviève. Sauvez-la, Frédérique!

— Je tâcherai... Je vous le promets.

— Je voudrais dire adieu il Pimitz et à Léa. Frédérique réfléchit :

— Léa est bien nerveuse en ce moment, dit-elle. Je crois qu'il vaut mieux lui épargner cette épreuve. Quant à Pirnitz, je vais l'appeler.

Mais Pirnitz était sortie, quelques instants avant l'arrivée du substitut, du juge d'instruction et des commissaires. Les magistrats commençaient à s'impatienter de tous ces délais.

— Il est temps, mademoiselle, dit assez rudement M. Courbaraud entr'ouvrant la porte.

— Allons! fit Daisy.

— Ne pourriez-vous, monsieur, demanda Frédérique, emmener miss Craggs par la cour du laboratoire, qui donne sur la rue Delormel?

— Soit! fit le substitut.

Un des agents fut dépêché aux fiacres; les cochers reçurent l'ordre de faire le tour des bâtiments et d'attendre rue Delormel. Ainsi Daisy, accompagnée des policiers, sortit inaperçue.

On était en juin; les nouvelles de politique générale chômaient; la Chambre des députés, en fin de session, expédiait quelques lois d'intérêt local. Le crime de la rue du Colisée fournit une pâture alléchante à la curiosité. Toute l'après-midi qui suivit l'assassinat, des reporters affluèrent rue des Vergers : ils voulaient des détails sur Geneviève, sur Daisy Craggs, et aussi sur l'organisation de l'École, sur la vie des maîtresses. Certains portaient en bandoulière des appareils de photographie et prétendaient en user pour reproduire les visages et les bâtiments. Pirnitz, Frédérique et M'^' Heurteau opposèrent une résistance ferme à leur indiscrétion professionnelle. M'^* Heurteau s'installa même dans la loge du concierge pour les recevoir sans qu'ils pénétrassent dans l'Ecole.

Les journaux du soir publièrent peu de renseignements. Le Temps disait :

« On n'a pas encore trouvé une explication satisfaisante du crime, mais il paraît bien qu'on est en présence d'un attentat anarchiste. La perquisition faite à l'École, rue des Vergers, par le juge d'instruction, a provoqué la saisie d'une grande quantité de brochures et de placards révolutionnaires. Une autre maîtresse, nommée Craggs, Irlandaise d'origine et ayant pris part, dans son pays, à plusieurs mouvements agraires, a été écrouée à Saint-Lazarre... Quant à Geneviève Soubize, elle donne des signes de dérangement cérébral : mais on incline à la croire une simulatrice très habile. »

Au cours de cette même journée, plusieurs parents d'élèves vinrent s'informer. M"* Heurteau leur donna des explications si franches, si nettes, qu'ils se reti-

rèrent rassurés. Pour toute personne de bonne foi le crime de Geneviève était sans relation avec la doctrine et les mœurs de l'Ecole. D'ailleurs, la plupart des élèves étaient orphelines ou abandonnées. Sans exception, elles se rangèrent autour des maîtresses, prirent le parti de Geneviève et de Daisy. On les réunit, après le souper, dans la salle des conférences, où naguère Pirnitz avait prononcé le discours-programme de l'Œuvre. Ce fut elle encore qui leur parla :

a Mes chères enfants, leur dit- elle, vous êtes, avec celles qui vous enseignent, les membres d'une même famille; vous avez le droit d'être tenues au courant de tout ce qui intéresse la vie de l'École. Eh bien, l'Ecole traverse une crise pénible; il faut que vous l'appreniez afin que vos jeunes âmes se préparent aux événements.

« Notre prospérité suscitait déjà bien des jalousies; bien des volontés hostiles cabalaient contre nous. Nos ennemis guettaient les traverses qui ne manquent jamais aux entreprises longues et importantes. Une

première épreuve fut la maladie et la ruine de notre bienfaitrice, de celle par qui l'École existe, — M''* de Sainte-Parade... La noble femme a perdu sa fortune; elle est paralysée sans espoir de guérison. L'École ne peut plus compter sur ses libéralités. Mais l'Ecole n'en est pas moins vivante, sachez-le. Je vous l'assure et je tiens à ce que vous en soyez persuadées : malgré tout ce qu'on pourra prétendre, l'École ne mourra pas faute d'argent. Si l'argent se fait rare, nous réduirons nos frais : au besoin, nous travaillerons toutes ensemble pour gagner le nécessaire, n'est-ce pas?... (Oui! Oui! crièrent les élèves.)

« Aujourd'hui, un autre malheur, plus cruel qu'une perte de fonds, nous atteint. Écoutez-moi : une des fondatrices de notre maison, une de celles que vous aimiez le mieux et qui méritait le mieux votre amour par son intelligence et son dévouement, est accusée d'avoir commis un crime...

(Les élèves crièrent: Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai !)

« J'ignore si le fait est vrai, continua Pirnitz. J'ai appris aujourd'hui, en même temps que cette affreuse nouvelle, une chose que nous ignorions toutes, sauf M^^' Daisy Craggs : Geneviève Soubize était une malade, sujette à des crises où sombrait parfois sa responsabilité. M^'^ Craggs, je le déclare hautement devant vous, a eu tort, grand tort, de nous dissimuler l'infirmité de Geneviève. Elle l'a fait par charité discrète : mais voyez, mes enfants, comme toute dissimulation du vrai, même dans une intention pieuse, provoque parfois de redoutables conséquences! La pauvre Daisy Craggs- en est la première victime. Elle est considérée comme la complice de Geneviève, ce qui est faux, je vous l'atteste : on le reconnaîtra certai-

nement. Geneviève, si elle est coupable, n'a confié son projet à personne et Ta exécuté seule, comme une monomane, comme un pauvre être en état de somnambulisme. Daisy en a été aussi étonnée et aussi atterrée que nous toutes...

a Voilà, mes chères filles, la vérité. Vous Tentendrez probablement défigurer autour de vous. Ceux qui nous haïssent, parce que nous représentons, sous sa forme libre, la conscience de la Femme, essaieront de tirer parti, pour nous anéantir, de faits malheureux accomplis à notre insu. Nous, fortes de notre innocence, nous résisterons. Nous comptons sur vous pour nous seconder dans celte résistance... (Oui/ oui/...) J*ai le plus ferme espoir que la coalition des jalousies, des cupidités, des haines sectaires, ne prévaudra pas contre nos énergies unies. D'ailleurs, dussions-nous être vaincues, dispersées, dût cette École ne plus connaître la prospérité, ch bien, la semence jetée par nous dans vos coeurs ne sera pas perdue.

a Tant que Tune de vos maîtresses sera vivante, vous pourrez toujours vous grouper auprès d'elle... Enfin, fussiez-vous seule, séparées de nous, j'ai la confiance que vous resterez ce que nous avons fait de vous : de petites femmes honnêtes, braves, libres. »

Toute la jeune assistance en pleurs assaillit l'estrade quand Pirnitz cessa de parler... L'humble apôtre aux membres souffreteux fut entourée, embrassée, caressée par cette foule juvénile, subitement haussée à l'enthousiasme des grandes causes. Elles étaient fières, ces fillettes, d'être traitées comme des femmes, comme des collaboratrices. En cette minute, Pirnitz eût pu leur commander de s'exposer à la mort, elles y eussent couru avec la joie des catéchumènes. Les maî-

tresses, les adjointes, gagnées par une égale ferveur, se jetaient dans les bras les unes des autres : ce fut vraiment la communion d'un baiser de catacombes.

Frédérique, dont le puissant organisme commençait à souffrir de tous ces chocs répétés, eut peine à contenir ses larmes, lorsque tant de bras débiles l'enlacèrent et que toutes ces bouches, d'une fraîcheur de fleur, cherchèrent sa joue... Léa elle-même, pâle, les yeux secs, ne put résister. Elle eut un regain d'abnégation, de dévouement pour l'œuvre en péril : elle crut sincèrement qu'elle se reprenait à l'héroïsme.

« Non, pensa-t-elle, je ne serai pas seule à faiblir parmi toutes ces vaillantes... »

Ce fut l'accès suprême, la dernière flambée de charité apostolique où se consuma ce qui restait en elle de la foi superbe, des beaux espoirs suggérés par Pirnitz et Frédérique. Toute cette soirée mémorable en fut réchauffée : pour la dernière fois, Léa s'endormit apôtre, prête au martyre.

Mais quand l'aube la réveilla, vers cinq heures, elle ne retrouva plus dans son cœur que les cendres de cet ardent foyer. Sa froideur lucide l'épouvanta. Elle jugea la scène de la veille au soir.

a Quelle vaine parade!... Pourquoi jouer ainsi avec nos nerfs? » Elle eut la nette vision des lendemains: « Cette affaire Bartlett va achever l'œuvre. Nos ennemis exploiteront le scandale et nous feront chasser... D'ailleurs, M^^' Heurteau nous trahit... » Léa, sans aucun indice précis, était certaine de cette trahison. « Oh ! ce visage d'énigme, cet arrière-sourire, hier soir, tandis que Pirnitz parlait!... Il faut que je prévienne Frédérique... » Mais aussitôt elle pensa : « Non... je ne dirai rien... A quoi bon? Tout effort est inutile... L'École est condamnée, quoi que l'on tente!... »

LMnstinct de sa conservation, son besoin de bonheur et de liberté, clamèrent alors en elle : « Moi! mol! que deviendrai-je au milieu de cette débâcle?... Lutter encore, essayer de rebâtir sur des ruines?... Oh I non... Je ne crois plus à tout cela. Et puis, j*ai assez fait... »

C'était sa conviction forte et nette qu'elle avait assez donné à l'œuvre, qu'elle avait rempli ses engagements, payé sa dette à Frédérique et à Pirniiz. « L'œuvre écroulée, mon devoir n'est plus ici... Je me libérerai, je partirai.

Je me le jure ï moi-même... »

Elle se répéta plusieurs fois ce serment solennel : elle y puisa une énergie sereine qui l'avait désertée depuis longtemps.

Les huissiers, qu'on attendait, ne se montrèrent pas durant la journée qui suivit le crime. On ne les vit pas davantage le lendemain. En revanche, Pirnitz reçut visite du sieur Quignonnet, adjoint Saint-Charles, agent d'affaires. Quignonnet déclara qu'il venait au nom de M. Duramberty. 11 exhiba en effet un pouvoir signé de celui-ci, lui remettant ses intérêts dans l'affaire présente.

Il fut poli, presque obséquieux :

— Madame, dit-il à Pirnitz qui le reçut en l'absence de M''* Heurteau, je vous assure que M. Jude n'est animé d'aucune intention malveillante à votre endroit.

la

Même il compatit à vos ennuis; pour rien au monde il ne voudrait les compliquer par des exigences pécuniaires... Toutefois, les affaires ne se font pas avec des sentiments. Vous deviez verser avant-hier cent cinquante mille francs à titre de cautionnement : vous ne nous avez pas avisés que le dépôt fût fait...

— Il n'est pas fait, monsieur, répondit Pirnitz, et nous attendions une démarche de M. Duramberty pour nous expliquer là-dessus. Nous ne sommes pas en mesure de déposer cent cinquante mille francs : nous ne les avons pas encore. Mais nous offrons le dépôt d'une somme déjà considérable, quatre-vingt-douze mille francs, aujourd'hui même. Nous comptons, je l'avoue, que cette somme paraîtra suffisante à M. Duramberty pour gager un nouveau contrat, dont les conditions seront à discuter.

Quignonnet déclara qu'il ne pouvait prendre sur lui de donner une réponse ferme, qu'il devait consulter M. Duramberty.

Il revint dans l'après-midi et apporta les propositions •suivantes :

a Le contrat signé en 1897 était annulé. Le cautionnement était réduit à quatre-vingt-dix mille francs. Les clauses relatives à l'occupation gratuite du terrain pendant vingt ans, à la reprise des bâtiments par M. Duramberty en cas de dissolution de l'œuvre, étaient maintenues; seulement, dans ce dernier cas, outre la reprise des constructions, cinquante mille francs sur les quatre-vingt-dix étaient acquis à M. Duramberty à titre de dédommagement. »

Cette proposition, si avantageuse qu'elle fût pour le puissant voisin, fut accueillie par les membres du comité avec une joie véritable. Ne permettait-elle pas à l'œuvre de vivre, de vivre indéfiniment sans préoccu-

244 I-BS VIERGES FORTES

pations financières? Qu'importait ï Pirnitz et à Frëdérique l'abandon éventuel de cinquante mille francs, inutilisables le jour où TÉcole n'existait plus? M"' Heurteau opina dans le même sens, ainsi que l'avoué dont on prit les conseils. Un premier accord fut signé le soir même. M"' Heurteau y apposa sa signature à côté de celle de Quignonnet. Les conditions visées par les mots « dissolution de l'École » étaient nettement spécifiées : il fallait qu'au moins deux des fondatrices participassent ^ la direction effective de l'École pour que celle-ci fût considérée comme subsistante... Les fondatrices étaient désignées par leurs noms : Pirnitz, M"' Heurteau, Frédérique, Léa, Daisy. On n'osa pas nommer Geneviève. En cas de décès de l'une d'elles, les survivants élisaient une remplaçante qui acquérait aussitôt les mêmes droits.

Pirnitz dut quitter avant la fin le comité où ces décisions furent prises. Elle était convoquée à trois heures à la prison de Saint-Lazare : l'autorisation de voir Daisy Craggs — refusée les jours précédents — lui était enfin accordée. Elle put entretenir l'Irlandaise au parloir assez librement. Ces deux âmes, héroïques chacune à sa manière, se réchauffèrent l'une l'autre. Daisy n'était inquiète que de Geneviève. Pirnitz lui donna les nouvelles recueillies la veille à l'infirmerie du Dépôt, où d'ailleurs la détenue ne communiquait avec aucun visiteur. Geneviève n'était pas malade au sens ordinaire du mot : elle mangeait bien, dormait bien, elle disait des choses sensées, sauf quand on l'interrogeait sur son crime. Alors elle se mettait à divaguer, à prononcer des discours révolutionnaires.

— Puissent-ils la croire folle! s'écria Daisy. Ils ne la condamneront pas... Et moi, je me charge de la guérir.

— Oui; il faut souhaiter qu'on la croie irresponsable. Malheureusement, il m'a paru que l'opinion de l'administration était que Geneviève simule...

— Geneviève simuler! Ah! ils la connaissent mal. La chère petite n'a jamais menti... La soigne-t-onbien, au moins?

— On m'a assuré qu'elle est traitée avec égards... C'est assurément mieux qu'ici... Comment vous y trouvez-vous, chère Daisy?

— Moi? très bien! dit sincèrement l'Irlandaise. On m'a interrogée ce matin : le jeune juge d'instruction qui est venu à l'École le jour du crime. Il est très intelligent. Il voulait absolument me prouver que j'étais affiliée à toutes sortes de sociétés anarchistes... Il a paru fort désappointé quand je lui ai dit carrément que j'étais revenue depuis longtemps de ces fariboles, que j'étais une vieille bête d'écrivassière et d'institutrice incapable de donner une chiquenaude à la société... Il insistait : « Pourtant, miss Craggs, vous vous êtes mêlée à des mouvements nationalistes, en Irlande... » Je ne l'ai pas nié; je lui ai raconté ma jeunesse... Ça a paru l'intéresser, il m'a posé cent questions; évidemment, il devenait anarchiste lui-même dès qu'il s'agissait de l'Irlande. En me quittant, il m'a dit : « Votre rôle dans l'afiFaire Bartlett semble vraiment insignifiant. Prenez courage... » J'ai demandé : « Alors, vous allez me relâcher? — J'espère, en effet, a-t-il répondu, ne pas vous garder trop longtemps. »

— Nous souffrons horriblement, Daisy, de vous savoir ici, dans cette promiscuité épouvantable.

— Oh! je ne m'ennuie pas, répliqua la vieille fille. Si je n'étais enfermée entre quatre murs, je prendrais même goût à la société de ces malheureuses. Si malheureuses ! vous ne pouvez pas imaginer à quel point

la fatalité les a accablées, toutes! Il y en a qui n*ont jamais connu leurs parents; il y en a que leur père ou leur mère ont débauchées. D'autres ont commencé par aimer naïvement un garçon qui les a jetées ensuite à la prostitution ou à Tinfanticide. Les pauvres!... J'ai fait amitié tout de suite avec elles. Elles me comprennent et je les comprends tellement bien!... Je trouve vite le coin de leur cœur demeuré intact... Et ce coin est frais, ingénu, aimant comme le coeur d*une première communiante...

Pirnitz conta ï Daisy les événements de la journée, la double démarche de Quignonnet, le nouveau contrat. L'Irlandaise fit tous ses efforts pour marquer de rintérêt : mais les yeux clairvoyants de Tapôtre la devinèrent absente, dès qu*i! n'était plus question de Geneviève... Quand les deux femmes prirent congé Tune de Tautre, l'Irlandaise dit à Pirnitz :

— Si Ton me garde ici, oubliez-moi, mais pensez à ma petite chérie! Frédérique m*a dit qu'elle connaît quelqu'un de puissant parmi les gens de la justice. Je ne veux pas qu'elle se serve de lui pour moi... Pour Geneviève seule! toute seule...

Daisy fut mise en liberté le surlendemain. Quand elle rentra dans l'École, elle fut accueillie par des acclamations enthousiastes : on la porta en triomphe. Elèves et maîtresses s'étaient refusées à la croire coupable; elles proclamaient l'irresponsabilité de Geneviève.

Au dehors, après le choc terrible de l'arrestation, la paix s'était refaite autour de l'École. Aucune des élèves ne l'avait quittée. Les embarras financiers étaient définitivement conjurés par l'accord récent. Le drame de la rue du Colisée semblait devoir se terminer par

l'internement de l'accusée dans une maison de santé. Les journaux eux-mêmes n'en parlaient presque plus. Un incident de frontière, un de ces mille bruits de guerre qui auront tant de fois alarmé l'Europe sans

fi; S

iiiiÊ.v

résultat, de 1875" au xx^ siècle, avait dévié la curiosité publique. Pirnitz, Frédérique, Daisy reprenaient de l'espoir. Seule, Léa, sans confier à personne le secret de sa pensée, sentait se confirmer les présages de la ruine prochaine, et sa résolution de s'affranchir ellemême au milieu de cet écroulement.

« Quand l'œuvre sera détruite, nous serons dispersées; alors, moi, je partirai pour rejoindre Georg... »

Elle en était sûre, et, depuis qu'elle avait cette certitude, elle ne vivait plus que dans l'avenir. Elle accom-

plissait les gestes habituels, faisait ses cours de dessin et de lavis, prenait part aux conversations; mais elle organisait mentalement son plan pour l'inévitable lendemain.

« Je m'en irai sans rien dire, sans avertir Frédérique; je lui ferais plus de chagrin et peut-être laisserionsnous échapper, Tune ou Tautre, des paroles irréparables. Une lettre, ce sera le mieux. »

Comme un captif, elle réglait à l'avance les détails de son évasion.

« D'abord j'irai ï Londres, je m'informerai dans Apple-Tree-Yard de l'adresse actuelle de Georg... Si on ne la sait plus, je consulterai M** Sanz... »

Tout ce bouillonnement de projets était caché sous un front tranquille. Ni Frédérique ni Pirnitz ne pouvaient rien deviner; la résolution de se libérer avait rendu à Léa la force de dissimuler.

Juste onze jours après l'arrestation de Geneviève, quelques lignes assez énigmatiques furent publiées par le Mutin. Elles étaient ainsi conçues :

« L'affaire de la rue du Colisée. — On n'a pas oublié l'assassinat commis en pleins Champs-Elysées par une fille Geneviève Soubize, sur la personne d'un haut personnage anglais. Le juge qui instruit l'affaire serait, nous assure-t-on, sur le point de la classer. L'instruction aurait abouti ï cette conclusion bizarre que le crime n'a pas de mobile, que la jeune fille est une simple détraquée agissant au hasard, qu'elle est irresponsable et qu'on doit l'interner.

« Nous avons de graves raisons pour croire ces conclusions en désaccord avec les faits. Parallèlement à l'enquête officielle, nous avons mené la nôtre. Elle nous a révélé des choses tellement graves que nous en

avons retardé la publication, estimant qu'elles ne pouvaient échapper au magistrat instructeur et que, dès lors, il n'y avait pas lieu de nous substituer à la justice.

« Puisque l'instruction n'a rien su ou n'a rien voulu découvrir, nous publierons demain les premiers résultats de notre enquête... »

Cette note fut reproduite par tous les journaux et ralluma la curiosité... L'incident de frontière était clos, toute alarme belliqueuse s'apaisait, la place se retrouvait libre dans les quotidiens pour la chronique de la vie courante... Les révélations inaugurées le lendemain par le Mati?i furent continuées les jours suivants. La presse entière les commenta.

Les fondatrices de TÉcole devinèrent aisément qui les inspirait. Bien que le ton fût différent, bien que les articles fussent évidemment écrits d'une autre main, on y reconnaissait l'esprit de la Semaine de Saint-Charles. Toutes les accusations portées contre l'École furent renouvelées et, cette fois, mises en œuvre avec plus d'adresse technique.

En résumé, voici ce que l'on racontait :

« Un groupe de filles cosmopolites, décorant du nom de féminisme les théories de l'anarchie la plus radicale, avaient réussi à circonvenir une demoiselle paralytique, à moitié démente, et lui avaient extorqué les sommes nécessaires pour fonder une École où seraient enseignées et appliquées leurs doctrines. Elles avaient eu soin de recruter les élèves parmi les orphelines, afin d'exercer une domination sans entraves. Elles se glorifiaient d'un athéisme absolu; défense de prononcer ou d'écrire les mots : Dieu, Providence, âme... etc.. Certains cours étaient bien faits, caries éducatrices ne manquaient pas d'intelligence. Mais,

outre un défaut absolu de méthode, outre le dédain de tous principes moraux, outre le ferment anarchiste jeté dans les jeunes esprits, le cynisme de l'enseignement lui-même était effrayant. Ainsi, une sage-femme diplômée professait un cours d'accouchement; les mystères de Tamour physique et de la maternité y étaient exposés devant des fillettes de dix, douze et quatorze ans!

« Le professeur de ce cours abominable était précisément la Geneviève Soubize qui venait d'assassiner sir James Bartlett d'un coup de bistouri!

« Cet odieux cynisme, ajoutait le Matin, ne régnait pas seulement dans la doctrine, mais aussi dans les mœurs de l'Ecole. On encourageait entre les maîtresses, d'une part, entre élèves et maîtresses d'autre part, une tendresse d'un genre particulier sur laquelle il convenait de ne pas insister. C'était, disait le chroniqueur, un féminisme sentimental que nos usages, arriérés sans doute, persistent ï réprouver.

a Cependant, les théories antimasculines des fondatrices n'étaient pas inflexibles. L'une d'elles, M"' D. H., avait déserté le bercail en compagnie d'un simple menuisier, venu à l'École pour quelques réparations. Quant à la jeune sage-femme, professeur d'accouchement, elle portait, le jour même de son arrestation, les traces de son inconduite.

« Telle était l'École des Arts de la Femme : révolte contre l'autorité (on ne reconnaissait à la mairie aucun droit de contrôle; un inspecteur de l'Université avait été injurié et chassé); enseignement à tendances antipatriotiques, cosmopolites et athées; cynismes dans les propos, dans l'éducation; immoralité à l'état habituel chez les élèves et les maîtresses.

a Qu'attendait le ministre de l'Instruction publique

pour porter le fer rouge dans ce nid de guêpes? Quelle protection mystérieuse, après de tels scandales, absolument avérés, confiait encore des enfants innocentes à un groupe d'aventurières et de folles, chez lesquelles l'aventure allait jusqu'à la débauche, et la folie jusqu'à l'assassinat?... »

Surexcités par ces a révélations », les reporters assaillirent de nouveau l'École. On refusa de les recetoir, sur le conseil de M"* Heurteau : le dédain seul pouvait répondre à de semblables calomnies. Mais l'effet de la campagne si violemment menée ne se fit pas attendre. Une première note de l'Agence Havas annonça qu'un député de la droite se disposait à interpeller le ministre sur les « Scandales de Saint- Charles »... Une seconde note informa le public que l'interpellation était différée, le ministre ayant ordonné de lui-même une enquête à l'École des Arts de la Femme.

Cette enquête fut confiée à un sous-chef de bureau de l'enseignement primaire, nommé Roudier, celui-là même qui, l'année précédente, avait été délégué par le ministre pour l'inauguration. Roudier assista aux cours, vérifia les livres de comptabilité, interrogea les maîtresses et les élèves. Pendant toute la durée de cette enquête, le Matin et un grand nombre de journaux parisiens continuèrent la série des articles sensationnels. Ils ne racontaient plus rien de neuf: mais ils s'en prenaient au ministère, l'accusaient de pactiser avec les socialistes, les internationalistes. Roudier fut personnellement dénoncé comme un complice secret du groupe féministe. Dès lors, très timoré, inquiet des attaques, il aggrava son rapport, insista sur le désarroi des méthodes, si peu conformes à l'esprit de l'Université, sur le péril de laisser subsister un institut où le

ferme propos des maîtresses était de se soustraire à l'action officielle. Il constata l'existence d'un cours d'hygiène où les soins à donner aux nouveau-nës étaient enseignés, d'un laboratoire de chimie et d'anatomie obstétricales : en réalité, ce laboratoire se réduisait à la trousse de Geneviève, déjà saisie par la police. Tout ce rapport fut rédigé par Roudiermystérieusement, tandis qu'en apparence il approuvait le bon ordre, la discipline, l'ingénieux enseignement de l'École.

Ce chef-d'œuvre d'hypocrisie,d'interprétation systématique, fut transmis à la direction de l'enseignement primaire, puis au ministre, dans un moment où Pirnitz et Frédérique croyaient Roudier dévoué à leur cause, prêt à les défendre, et comptaient sur son témoignage pour détruire la légende, poursuivre et confondre les calomniateurs.

Par un effet ordinaire, la campagne de presse entreprise contre l'École avait exercé son influence, non seulement au ministère de l'Instruction publique, mais aussi sur le magistrat qui instruisait l'affaire Bartlett.

Soucieux de n'être point tracassé lui-même par quelques gazettes insolentes, le juge corsa son instruction. Daisy ne pouvait être ressaisie. Mais, en groupant et en reliant par des commentaires les ré-

ponses qu'elle avait faites, en entremêlant adroitement au présent le récit des événements d'autrefois, on arrivait à représenter la pauvre vieille fille comme une sorte de professeur d'anarchie : Geneviève avait seulement trop bien profité des leçons, et mis en pratique les théories de l'Irlandaise... Dès lors, l'histoire du crime s'éclairait. Geneviève, surexcitée par la crise que traversait l'École (tel était l'aveu de Daisy ellemême), s'était résolue à la propagande par le fait. Elle avait prémédité son acte puisqu'elle avait emporté un bistouri du laboratoire. Les traces de la jeune fille furent aisément retrouvées, bien qu'elle se refusât absolument à donner aucun récit de son affreuse aventure. On établit qu'elle avait cherché à joindre M. Duramberty : elle comptait donc commettre un double meurtre. Le patron, interrogé, déclara n'avoir pas vu la jeune fille. Il s'était renseigné. Il savait que la détenue était muette sur l'emploi de sa nuit; il prit le parti de ne pas raconter le tragique vaudeville de la rue La Trémoille. La vérité dût-elle un jour être connue, il justifierait son silence par un sentiment de générosité : à quoi bon charger une pauvre fille détraquée, irresponsable?...

La violence subie par Geneviève fut expliquée par son état névropathique. Plusieurs commerçants ou concierges du quartier de l'Aima témoignèrent qu'ils avaient vu la jeune fille errer au hasard, vers la tombée de la nuit. Un agent assura qu'elle regardait les hommes d'un air provocant : il avait failli l'arrêter... Un autre témoignage, inattendu celui-là, parut décisif: celui d'un certain Galopier, courtier d'assurances, qui affirma spontanément s'être assis auprès de l'accusée sur un banc de l'avenue de l'Aima et avoir subi de sa part des propositions qu'il avait repoussées. Le juge

estima que sans doute un autre promeneur avait été moins réservé : et comme Geneviève, interrogée, confrontée, opposait un mutisme hargneux et obstiné, il ne fut contredit par personne.

On avait d*abord admis l'excuse de la folie; mais cette hypothèse fut délaissée. Les médecins aliénistes déclarèrent Geneviève responsable, malgré sa nervosité. Toute sa vie le prouvait! Elle avait été guidée, dès Penfance, par des sentiments de rébellion antisociale. Jamais elle n*avait donné le moindre signe de dérangement cérébral. Son crime même n'était-il pas logique, une fois admis les principes qu'elle professait? Lady Mary, pendant Tenquète, chargea durement son ancienne lectrice. Dans ses dépositions, Geneviève devint une dangereuse petite anarchiste dont elle, lady Mary, avait surpris depuis longtemps les intentions criminelles; elle s*en était séparée précisément à cause de cela. Le bruit se répandit alors dans la presse que l'instruction concluait à un assassinar prémédité.

Cette nouvelle bouleversa brusquement la confiance que Daisy avait rapportée de ses entretiens avec le juge, et que Pirnitz, Léa, Frédérique, partageaient. Puis, aussi soudainement, une autre stupeur les accabla. Le 4 juillet, le ministre de l'Instruction publique, interpellé à la Chambre par un député du centre sur les « Scandales de Saint-Charles », lut à la tribune les passages principaux du rapport Roudier : lecture qui provoqua l'indignation généreuse de l'assemblée... Vainement, un socialiste voulut défendre le féminisme : son discours aggrava les méchantes dispositions de la majorité. Le député du centre remonta à la tribune, riposta victorieusement, et enfin demanda au grand maître de l'Université quelle sanction il

comptait donner au rapport de son agent. Le ministre répondit que la sanction était déjà un fait accompli : par décision du jour même, il réorganisait complètement l'école de Saint-Charles et l'attribuait à la municipalité, sous la surveillance de l'État. Les directrices actuelles seraient congédiées, sauf une seule, personne honorable, acienne fonctionnaire de l'Université, qui avait toujours fait opposition aux excès de l'enseignement soi-disant féministe, et qui présentait toute garantie. La reprise des locaux et du matériel se trouvait facilitée par les clauses d'une convention entre les fondatrices et le propriétaire du terrain, lequel était absolument d'accord avec le gouvernement. Les fondatrices, d'ailleurs, ne seraient nullement spoliées : elles récupéraient un certain cautionnement disponible, et l'État leur assurait, pendant une année, quinze cents francs d'appointements.

Ces explications ne parurent pas fort claires au Parlement; mais l'incident était réglé d'avance, comme une comédie, et le ministre sûr d'être approuvé. Un député de la droite trouva opportun de procurer un grand succès au cabinet : il déposa un amendement « blâmant l'incurie du gouvernement en face de l'Ecole athée et anarchiste », — amendement qui fut repoussé par une grosse majorité.

On ne prit pas la peine d'avertir directement Pirnitz, Frédérique, Léa et Daisy, de leur déchéance. Elles étaient déjà, aux yeux des représentants du gouvernement, retranchées de la vie sociale. Parce qu'elles avaient voulu vivre et prospérer sans le concours de l'Homme, l'Homme les rejetait, plus fort, comme des parias débiles... La décision fut communiquée à M^'* Heurteau, qui était la « personne honorable » désignée par le ministre dans son discours. Elle réunit

aussitôt Frédérique, Plrnitz, Daisy et Léa en comité extraordinaire. 11 était six heures du soir, précisément rheure où se terminait la séance de la Chambre. Quand la lettre ministérielle eut été lue au milieu d*un profond silence, Daisy dit :

— Heurteau, vous nous avez trahies...

L'ancienne institutrice protesta :

— Pouvez-vous penser que je sois pour quelque chose dans rarrêté qui vous frappe?... Depuis le jour où nous avons obtenu l'autorisation d'ouvrir l'Ecole, je n'ai pas parlé au ministre. Je n'ai jamais correspondu avec lui, fût-ce par des intermédiaires. Quant à Roudier, vous l'avez vu ï l'œuvre ici, comme moi : comme moi, vous l'avez cru favorable.

Daisy répéta :

— Heurteau, vous nous avez trahies. J'en ai la certitude, aujourd'hui; vous avez travaillé souterrainement contre l'Ecole depuis sa fondation... Je le sentais, je le savais... Nous le sentions toutes: n'est-ce pas, Frédérique?

Frédérique acquiesça de la tète. M"* Heurteau, sans perdre son aplomb, répliqua :

— Je vous pardonne, Daisy... Je vous pardonne à toutes. Vous êtes accablées et le malheur vous rend injustes. Si vous m'aviez écoutée, récemment encore, l'Ecole évitait la^ catastrophe. II n'a pas tenu à moi qu'elle fût sauvée. C'est donc moi qui devrais récriminer. Mais, je le répète, je comprends votre irritation et je vous pardonne. Je garderai ici la saine tradition : je sais, moi, comment on s'arrange avec les pouvoirs publics. Et bientôt, je l'espère, quand l'orage sera passé, je vous rappellerai.

Pirnitz fit un geste de dénégation :

— Non, Heurteau, nous ne reviendrons pas ici.

— Quoi! vous aussi, Romaine; vous, si équitable, vous me condamnez? Mais qu'ai-je fait contre vous, qu'ai-je fait? Je vous le jure : j'ignore à quelle protection je dois d'être maintenue ici... Je n'ai tenté aucune démarche.

— Sans doute... Mais vous vous êtes ménagé la

sympathie de nos ennemis; vous avez représenté pour eux le féminisme sage, discipliné... Alors, tout naturellement... D'ailleurs, à quoi bon récriminer? C'est affaire avec votre conscience. Vous aviez vos idées... Vous les avez fait triompher. Nous sommes des vaincues, nous partirons.

Elle regarda longuement l'ancienne institutrice... Il y avait dans ce regard un si douloureux reproche, et si digne, que M^^* Heurteau ne sut rien répondre; elle devint très rouge et des larmes montèrent à ses paupières.

— Venez, dit Pirnitz aux deux sœurs et à Dais\ . Elles quittèrent la salle du comité, y laissant seule

la directrice officielle. Pirnitz emmena Daisy, Frédërique et Léa dans sa propre chambre. Là, elles tinrent conseil. Autour d'elles, la ruche laborieuse qu'elles avaient construite et peuplée, dont elles étaient dépossédées, bourdonnait... Daisy ne retint plus ses pleurs.

— Ah! s'écria-t-elle en sanglotant, c'est moi, c'est moi la cause de tout! Pourquoi m'avez-vous prise au milieu de vous? Je porte malheur à ce que j'aime. Je n'avais au monde que l'Ecole et ma petite Geneviève. Geneviève va passer en cour d'assises et nous sommes chassées de TÉcole.

Pirnitz et Frédériquc durent la consoicr. kiics gardaient seules leur courage lucide, tandis que Léa, épuisée par la fièvre qui cernait ses yeux et crispait ses doigts, s'abattait sur une chaise, dans l'attente morne d'événements auxquels elle ne voulait prendre aucune part. La discussion s'engagea entre Pirnitz et Frédériquc. Frédérique tenait pour la résistance, pour un procès entamé au nom des expulsées spoliées — contre l'État et la commune spoliateurs. Pirnitz fut d'un autre avis.

— Nous perdrons tous les procès, Frédérique. La querelle qu'on nous cherche est absurde; le ministre n'a aucun droit sur l'Ecole; tout le monde sait cela; mais personne n'est avec nous. L'hostilité instinctive des hommes contre l'affranchissement de notre sexe est déchaînée. J'ai déjà connu des crises pareilles en Autriche-Hongrie. 11 faut les laisser passer.

— Alors, dit Frédérique, nous abandonnerons les jeunes âmes auxquelles nous avons promis notre dévouement?

— Nous avons accompli ce qui était en notre pouvoir. Ht l'effort ne sera pas perdu. Louise Heurteau est une ambitieuse : elle a vilainement joué son jeu personnel contre nous; mais, au fond, elle partage nos idées sur l'enseignement de la femme, et l'Ecole, dirigée par elle, sera encore très supérieure à la plupart des autres. Nous ne nous cacherons pas, d'ailleurs : celles des élèves qui voudraient et pourraient nous suivre sauront où nous joindre.

Elle fît une courte pause.

— Notre dignité nous ordonne de quitter, dès ce soir, une maison où nous ne pouvons plus exercer aucune autorité.

— Oui!... Partons tout de suite, approuva Daisy. Mais où aller?

— Nous trouverons toujours un abri pour cette nuit dans mon ancienne chambre de la rue de la Sourdière : cette bonne mademoiselle de Sainte-Parade, qui la conservait, par une sorte de dévotion, comme le berceau de l'OHuvre, en a payé le loyer d'avance... Demain, nous aviserons à nous installer. Maintenant, je vous propose d'appeler quelques élèves, chacune une, si vous le voulez, celles qui vous semblent les mieux douées, et sur qui nous pouvons le plus compter. Nous leur dirons adieu, en leur confiant, pour ainsi dire, le testament de notre pensée...

— A votre place. Romaine, dit Daisy, j'aurais réuni les élèves dans la grande salle et je leur aurais fait un discours, comme l'autre soir... Vous avez sur elles plus d'influence que M"* Heurteau. Toutes seraient parties avec nous.

— Et ensuite, dit tristement l'apôtre, qu'en aurionsnous fait? Où aurions-nous mené ce troupeau sans bergerie? Non ! nous n'avons pas le droit d'entraîner dans

Tinconnu de jeunes êtres qui, malgré tout, ont ici un refuge et un enseignement.

L'avis de Pirnitz fut reconnu le plus sage. Chacune des quatre proscrites désigna une élève, que Léa descendit appeler à Tétude. Elle demanda pour son compte Georgette Vincent, une ancienne pupille de TAssistance publique, vive, tendre, intelligente, depuis longtemps sa préférée. Pirnitz désigna la petite vaguemestre Alexandrine; Frédérique une jolie brune, très sérieuse, nommée Ninette Vanderbrouck. Quant à Daisy, elle avait voulu qu'on appelât Alice Aubry, une des aînées de l'École, particulièrement chère à Geneviève Soubize.

Lorsque les quatre fillettes, tout émues par cette convocation subite, furent assemblées autour de leurs maîtresses dans la chambre de Pirnitz, l'apôtre leur dit:

— Mes chères petites, ce que je vous laissais pressentir l'autre soir est consommé. Nous sommes obligées, ces demoiselles et moi, de vous quitter. M"' Heurteau, seule d'entre nous, est autorisée par le ministère à demeurer à l'École, dont elle conserve la direction.

« Notre chagrin est profond, vous le comprenez; le vôtre aussi, je le vois. Pourtant, nous ne nous laissons pas aller au désespoir. Soyez fortes vousmêmes... Nous ne sommes point perdues pour vous : la crise présente aura une fin, et alors, si vous le voulez, vous nous retrouverez... Pour le moment, votre devoir est de rester ici, de vous soumettre à vos maîtres et à vos maîtresses, de travailler, en un mot de vous comporter comme si nous étions encore là... L'Ecole va passer à l'enseignement officiel : il y aura donc, sans doute, des changements dans les méthodes.

Soumettez-vous; mais rappelez-vous que nul n'a le droit de peser sur votre conscience. Vous êtes des êtres libres. Ne cédez jamais sur la question de l'as-

sujettissement de la femme; n'acceptez jamais des doctrines qui l'imposeraient.

« Nous vous laissons cette mission parmi vos compagnes. Vous avez sur elles l'influence d'un esprit plus vif, d'une intelligence plus complète de nos principes, puisque, toutes les quatre, vous avez recueilli plus de notre pensée : remplacez-nous auprès d'elles.

« Vous pourrez, si vous le souhaitez, et nous le désirons, rester en communication avec nous. Vous n'aurez qu'à nous écrire 21 rue de la Sourdière, à nos

iS-

noms, et même à venir nous voir, les jours de sortie. Mais, surtout, faites-le ouvertement; pas de cachotteries !

a Maintenant, embrassez-nous et rentrez sans bruit dans vos études... »

L'émotion causée par ces quelques mots, si simplement dits, fut extrême. Les quatre fillettes avaient bien envie de pleurer; mais telle était sur elles l'autorité de Pirnitz qu'elles se continrent de leur mieux. Les sanglots étouffaient les paroles dans leur gorge : elles ne pouvaient que se jeter au cou de leurs maîtresses et les baiser passionnément. « Emmenez-nous I emmenez-nous! » leur disaient - elles. . . Ceorgette Vincent, la plus nerveuse des quatre, s'accrochait si étroitement aux bras de Léa qu*on eût dit d'un naufragé étreignant une épave... Léa souffrit de cette étreinte : à cette même minute, elle sentait avec une sorte de joie âpre et fiévreuse se rompre les derniers liens qui l'attachaient à sa prison; et cette frénésie muette de liberté, qui la dévorait, était si violente qu'il n'y avait plus de place dans son cœur même pour la pitié. Tandis que les bras de Ceorgette se crispaient contre ses bras, Léa n'avait qu'une idée : « Oh! que tout cela soit fini, fini... que cette agonie s'abrège... » Elle goûta un peu de soulagement quand les jeunes filles, à la fois désolées et fières de leur mission, eurent rejoint leurs compagnes.

Alors, avec Daisy, Frédérique et Pirnitz, elle commença les préparatifs du départ. Il était convenu que, ce soir, on emporterait seulement l'indispensable. Daisy reviendrait, dès qu'un logement serait arrêté, chercher tout ce qui appartenait aux proscrites.

— Quoi ! Daisy, murmura Léa, vous reviendrez ici?... Vous reverrez cette Heurteau?

— Certes, je la reverrai, répliqua l'Irlandaise. Et c'est elle qui baissera les yeux devant moi. Et l'abbé Minot, Quignonnet ou Duramberty lui-même, qui ont machiné cette infamie, ne me feraient pas peur.

Avant de quitter leurs chambres, elles évaluèrent les ressources dont elles disposaient : leurs bourses mises en commun, elles réunirent trois cents francs. Mais Léa et Frédérique possédaient environ deux mille cinq cents francs déposés en banque : les économies d'autrefois. Pirnitz avait mille francs à elle, pécule amassé par d'anciennes leçons. Seule Daisy ne possédait absolument rien : tout l'argent de ses appointements, aussitôt reçu, elle le dépensait en aumônes.

Il était sept heures et demie passées quand un pesant fiacre à galerie, que le concierge alla prendre chez un loueur de Saint-Charles, emporta les quatre femmes hors de cette maison où elles avaient dépensé, durant tant de mois, le meilleur de leur intelligence et de leur volonté. Tandis que la vieille et incommode voiture les cahotait de Saint-Charles à la rue Saint-Honoré, elles échangèrent peu de paroles. Serrées les unes contre les autres, elles sentaient peser sur elles l'iniquité de la force sociale. Frédérique, Pirnitz, Daisy elle-même rêvaient au moyen de recommencer la bataille. Seule des quatre, Léa pliait devant la destinée, abandonnait la lutte et tout espoir de revanche. Elle s'absorbait dans cette pensée : « Non... Je ne puis pas rentrer dans cette maison de la rue de la Sourdière et revoir la chambre de Pirnitz... Je n'y rentrerai pas. J'aimerais mieux mourir. Mais comment faire?... »

Elle tendait l'effort de son intelligence :

« Eh bien ! s'il le faut, quand nous arriverons rue de la Sourdière, je dirai tout à Frédérique... Moi aussi, je

veux être libre. Je veux avoir la liberté qui me convient, celle dont j*ai besoin... »

Elle prit une résolution :

Dès que ce fiacre atteindra la place de la Concorde, je Irur dirai la vérité... que je les quitte, que je retourne en Angleterre. »

Mais avant qu*on eût passé le pont des Invalides Frédérique remit à Léa les trois cents francs recueillis.

— Tu seras notre trésolère. Charge-toi de payer

le fiacre, et, pendant que nous monterons U-haut avec nos valises, achète le nécessaire pour dîner tant bien que mal.

— Oui, dit Léa, à qui sa sœur imposait toujours.

Et elle ne parla pas de son projet.

Lorsque le fiacre s'arrêta devant la vieille maison figée dans son immobilité centenaire, la vieille maison Directoire où les deux sœurs étaient venues au monde, Léa eut un sursaut d'horreur et de haine. 11 lui parut que cette maison était la cause de tout. Elle-même y était née dans la honte; elle y avait subi les deux influences néfastes : Frédérique et Pirnitz. Elle fut heureuse du prétexte que lui donnaient, pour ne pas entrer, les ordres de Frédérique :

— A tout à l'heure, dit-elle à ses trois compagnes qui s'engageaient dans le corridor avec leurs humbles paquets.

Le cocher n'avait pas la monnaie d'un louis.

— Menez-moi à un débit de tabac, fit Léa remontant en voiture.

Le débit le plus voisin était situé au coin de la rue Saint-Honoré. Léa acheta une carte-lettre, y traça quelques lignes, y glissa un billet de cinquante francs, la ferma et mit dessus le nom de sa sœur. Depuis qu'elle était seule, hors du regard des deux éducatrices de sa volonté, elle recouvrait une faculté merveilleuse de décision. « Cinquante francs, pensa-t-elle, leur suffiront jusqu'à demain; et je leur abandonne expressément ma part des deux mille francs qui sont déposés à la banque. » Elle remonta en voiture et se fit conduire à l'église Saint-Augustin. Elle avait décidé de partir le soir pour Londres, par la voie de Dieppe et de Newhaven. Mais elle ne voulait pas quitter le fiacre à la gare Saint-Lazare même. En descendant au pied du vaste escalier qui mène à la basilique, elle confia au cocher la carte-lettre :

— Portez cette lettre 21 rue de la Sourdière; remettez-la au concierge en disant que c'est pressé...

Elle le paya largement. L'homme dit :

— Merci, madame. Vous pouvez compter sur moi. La commission sera bien faite...

Des clameurs d'orgue s'échappaient de l'église, éclairée pour un service du soir. Léa monta les degrés de l'escalier. Parvenue en haut, elle se retourna, suivit des yeux la voiture à galerie, qui virait, s'éloignait, sa lourde carcasse secouée aux cahots du pavé de bois.

Il était environ huit heures du soir. La lueur des

réverbères luttait contre le crépuscule. Le fiacre s'engagea dans le boulevard Malesherbes et disparut.

Alors Léa pénétra dans Téglise. Avant de commencer son voyage, elle sentait le besoin de prier, de se recueillir. Depuis tant de mois elle ne priait plus! Mais son âme primitive, longtemps opprimée, se réveillait.

LIVTIE III

'express avait dépassé Châtellerault; il courait maintenant vers Tours, par des plaines faiblement ondulées, où les prés reverdis, les chaumes des récoltes précédentes, alternaient avec les brunes étendues labourées pour les semailles prochaines. Des maisons blanches, coiffées de l'ardoise tourangelle, des gares campagnardes tout de suite évanouies dans le tremblement d'une sonnerie électrique, — parfois un château perçant de ses poivrières les futaies jaunies, parfois un village groupé dans un pli de vallée autour de son clocher paroissial : c'était toute la France du centre qui depuis des kilomètres et des kilomètres déroulait son

paysage sous les yeux de Frédérique, assise, vêtue de noir, dans l'angle d*un compartiment de seconde. Une seule personne occupait avec elle le compartiment : une religieuse en robe violette, qui dormait, dans une attitude sans abandon, comme dorment les dévotes à réglise, bien droite contre le dossier, son chapelet entre-choquant discrètement les grains de buis entre ses doigts détendus, la cornette battant des ailes, éventant sa figure reposée, incolore, impénétrable.

Frédérique revenait, avec sœur Odile, d'un de ces voyages précipités, forcés, où les yeux sont volontairement absents des choses vues, — parce que le voyage a, pour ainsi dire, arraché malgré elle l'âme à de durs soucis, qui s'imposeront de nouveau juste après le retour. L*avant-veille, en compagnie de la grosse servante Maria, elles avaient quitté Paris, se rendant à un village du Gers nommé Poudenats : elles escortaient une quatrième voyageuse, à laquelle il avait fallu, pour faire la route, l'espace entier d*un wagon, bien que son pauvre corps à jamais immobile tînt dans un cercueil aussi petit que celui d'un enfant... M"* de Sainte-Parade était morte subitement, sans souffrance, le 17 septembre, moins de trois mois après l'accès de paralysie qui Pavait frappée le jour de sa ruine, et deux mois après la reprise de l'école par la Ville. Elle était morte dans l'humble logement qu'elle habitait avec sœur Odile et la fidèle Maria, proche l'église Sainte-Clotilde. Après le décès, sur l'avis de Maria, on avait télégraphié à un neveu de la défunte, dernier rejeton de la famille Sainte-Parade, qui vivait dans le Gers. Le neveu avait répondu qu'il était souffrant lui-même; il ne pouvait venir à Paris, mais il priait la religieuse de ramener le corps à Poudenats, où il serait inhumé.

Avec sa maîtresse morte, Maria regagna le pays natal. Frédérique représenta auprès de cette dépouille l'œuvre à laquelle M'^® de Sainte-Parade avait consacré une partie de sa vie et toute sa fortune. Pirnitz et Daisy, logées avec Frédérique rue de la Sourdière, depuis leur expulsion, durent s'abstenir par économie : Daisy, d'ailleurs, ne voulait pas quitter Paris, où Geneviève venait d'être gravement malade d'une péritonite, à l'infirmerie de Saint-Lazare; et Pirnitz se sentait nécessaire à Daisy... L'inhumation terminée. Maria était restée à Poudenats, au service du neveu Sainte-Parade, petit vieux à demi perclus de rhumatismes... Sœur Odile rentrait à Paris, pour repartir aussitôt vers l'Alsace, où elle allait faire une retraite dans sa communauté de Thann.

Ainsi s'égrenaient une à une les compagnes de l'effort enthousiaste brusquement arrêté par l'hostilité des hommes.

Frédérique s'abîmait dans la mélancolie de cette dispersion, tandis que le train courait sur les rails, à travers la Touraine automnale. Le ciel était brumeux, avec de fréquentes éclaircies; alors un soleil atténué argentait les bois, les guérets, les champs. Frédérique ne pouvait s'empêcher de comparer la ferveur des espoirs anciens avec le néant des résultats... Ohl l'enfance studieuse, concentrée, l'ardeur à purifier le foyer souillé! Quelle influence elle avait exercée, même petite fille, sur sa mère, sur son grand-père Legay, sur sa jeune sœur!... Puis, la rencontre de Pirnitz, l'enchantement délicieux par ce regard d'apôtre, l'initiation aux doctrines libératrices, le séjour à Londres avec Léa, la vie féministe réalisée, tant à Free Collège que dans l'étroit phalanstère d'Apple-Tree- Yard ! . . . Rien, pendant toutes ces années d'adolescence

et de jeunesse, rien vraiment n'avait manqué pour la former au rôle d'apôtre : rien, pas même la souffrance, puisqu'elle avait aimé un homme et qu'elle s'était confirmée dans de secrètes amertumes. Avec quel élan elle avait consommé le sacrifice de cet amour! Comme elle avait chéri son renoncement, sa vie sans autre joie que le dévouement à l'Idée!

Aujourd'hui, à la veille de n'être plus une très jeune femme, — elle venait d'atteindre sa vingt-sixième année, — elle assistait à l'écroulement de tout ce qui avait été un instant réalisé, parmi tant de rêves. L'œuvre était pratiquement abolie. Une école des Arts de la Femme rouvrirait bien, rue des Vergers, ^ la rentrée prochaine, sous la direction de M"" Heurteau; mais ce serait une école asservie au « pacte de Saint-Charles », avec l'abbé Minot comme inspirateur moral, et, comme objet, non plus l'affranchissement de la femme, mais les succès politiques de Jude Duramberty, protecteur de la maison. Tant d'efforts désintéressés, tant de soucis avaient cet aboutissement ironique : faire d'un industriel égoïste un député moitié clérical, moitié socialiste. Et le plus douloureux était encore que le bataillon sacré se dispersait dans la défaite. Frédérique l'avait cru si ferme, si intangible, ce groupe uni pour l'émancipation! Hélas! elle pouvait compter les vides, à présent; il ne restait même plus auprès de Pirnitz la petite troupe de Cédéon, celle qui relève la tête après avoir bu l'eau du torrent... Duyvecke était partie la première, soustraite au devoir altruiste par un besoin de tendresse plus banale; puis Geneviève, travaillée par l'horrible influence héréditaire, avait commis cet acte de folie dont périssait l'École... M"' de Sainte-Parade étant morte, sœur Odile s'en retournait dans son couvent, probablement indifférente

aux grandes choses qui s'étaient accomplies autour d'elle; M''* Heurteau avait trahi par vile ambition personnelle... Daisy Craggs consacrerait sans doute à Geneviève le reste de sa vie et de ses forces... Seule, Frédérique restait debout auprès de Pirnitz.

Il y avait un nom — parmi ceux des apôtres qui naguère s'étaient assises à la table du conseil, dans l'hôtel Sainte-Parade — que Frédérique ne voulait pas prononcer quand elle dénombrait les absences et les défaillances : c'était le nom deLéa. D'avoir vu celle-ci trahir et fuir à son tour, le choc avait été trop rude pour l'aînée : elle l'avait rayée, extirpée de sa mémoire, comme un père oublie et renie une fille qui se déshonore...

Oh ! cette lettre laconique, si froide, si « étrangère », apportée par le Cocher de fiacre, alors que Daisy, Pirnitz, Frédérique elle-même, s'inquiétaient déjà de ne pas voir remonter Léa : — « Ma chère Fédi, je ne sers plus à rien maintenant parmi vous, puisque l'OEuvre nous est arrachée : mon devoir, je le sens, est de rejoindre celui qui souffre loin de moi... J'ai voulu épargner des adieux et peut-être des discussions, c'est pour cela que je n'ai dit mon projet à personne : mais il était arrêté depuis longtemps. Pardonne-moi : en écoutant ton propre cœur, tu me comprendras... J'abandonne ma part des deux mille francs qui nous appartiennent à toutes les deux; qu'elle vous aide à subsister pendant les durs moments que vous allez traverser. Adieu, Frédérique. Je te remercie de ce que tu as fait pour moi; je remercie Romaine; j'embrasse Daisy, Pirnitz et toi. Ta sœur qui t'aimera toujours. — Léa. »

Il avait fallu lire cette lettre; il avait fallu la faire lire à Daisy et à Pirnitz, qui attendaient anxieusement...

Frédérique avait alors éprouvé une honte si affreuse que la douleur de la séparation en avait été surpassée. Telle fut jadis sa honte d'enfant, le jour où elle comprit le marché infamant conclu entre sa mère et les d'Ubzac. Comme Pirnitz voulait la consoler, elle avait répondu : « Non, Romaine, ne me parlez pas d'elle, ne m'en parlez plus, jamais, jamais... » Elle avait vaqué aussitôt, avec une fièvre active, à leur installation dans la cellule étroite où jadis, avec celte même Léa, elle avait senti descendre l'Esprit sur leur couple fraternel. Ainsi, la troupe initiale des vierges fortes se réduisait aujourd'hui ï Pirnitz et à Frédérique. Et, le plus douloureux, c'était que les défaillantes, d'abord avides de combattre l'homme dominateur, avaient toutes, sauf Daisy, cédé finalement, par une abdication spontanée, ï la domination masculine. Une vérité désolante s'imposa au lucide esprit de Frédérique : l'impuissance actuelle de la femme éclatait dans ces défections volontaires. La victoire de Duramberty, la spoliation des fondatrices par les pouvoirs publics, étaient des incidents d'ordre politique, par conséquent provisoire, qui laissaient le champ ouvert aux revendications de l'avenir. Combien apparaissait plus inquiétante, dans nos vieilles sociétés, cette incapacité de la femme à secouer la maîtrise de son tyran!... A peine affranchie, on dirait qu'elle a la nostalgie de sa chaîne. Toute l'histoire de l'Ecole le démontrait : M"* Heurteau pliait devant l'homme distributeur d'honneurs et de fonctions; Duyvecke s'asservissait, vaincue par un obscur besoin de ménage et de maternité; Geneviève devenait criminelle, parce que le sexe perverti la travaillait; et Léa, élevée dans le mépris de l'homme, si parfaitement pure que Frédérique et Pirnitz lui avaient envié sa pureté, voilà que, par un seul baiser sur ses

lèvres, un homme l'avait prise et transformée. Oh! la transformation avait été lente. Pourtant Léa s'était laissé conquérir, et la conquête avait continué malgré l'absence même. Comme ces lèpres mystérieuses qui rongent les prairies, l'influence masculine avait insensiblement détruit les germes sains, vivifiants, naguère déposés dans sa jeune âme... Puis, un jour, le changement s'était fait : une autre Léa était née. Longtemps elle s'était dissimulée sous les dehors de l'ancienne; mais la préméditation silencieuse de la fuite, mais la lettre d'adieu, sèche et précise, révélaient bien une âme nouvelle, différente de celle que Frédérique avait connue. A quoi ressemblait cette sécheresse? Quel air de famille évoquait l'égoïsme de ces préparatifs?... Frédérique avait un nom dans la pensée, le nom de l'homme qui avait opprimé son enfance, — celui du père de Léa : Constant Sûrier. Il prenait sa revanche aujourd'hui; et la triste Christine aussi reparaissait dans sa fille cadette, courant au joug du mâle comme à une libération.

M''* Heurteau, Geneviève, Duyvecke, Léa... Toutes, alors?... Non... Outre Frédérique elle-même, il y avait Pirnitz et Daisy sur qui l'homme n'avait point eu de prise. Mais Pirnitz était une Slave; Daisy avait du sang anglo-saxon infusé dans ses veines de Celte. L'une et l'autre appartenaient à des races où l'idée de l'affranchissement féminin pénètre depuis plusieurs générations, où les mœurs déjà s'accommodent de cet affranchissement. Dans nos vieilles sociétés latines, combien faudrait-il d'années et d'efforts pour émanciper la pauvre serve, courbée sous le maître depuis des siècles innombrables, et toujours retournant à lui malgré les émancipatrices? Combien de troupes seraient décimées, telle la petite troupe levée par Romaine Pirnitz,

avant l'assaut victorieux qui mettrait les femmes au cœur de la citadelle sociale?

« N'importe! pensa Frédërique. Chaque troupe décimée avance le jour de la victoire. Et puis, même si Daisy nous quitte, moi je reste aux côtés de Pirnitz. L'effort de l'Apôtre n'aura pas été tout à fait vain... »

Tandis qu'elle mcauajt ainsi, les regards de la jeune fille s'étaient attachés inconsciemment sur sœur Odile, qui dormait toujours, droite contre le dossier, son chapelet oscillant entre ses genoux... Sœur Odile... Cellelà aussi s*était assise naguère à la table du conseil avec l'état-major de la bonne Sainte- Parade : et, sans avoir soumis son cœur aux enseignements de Pirnitz, elle demeurait une véritable vierge forte, alors que tant d'autres avaient abdiqué. Étrange fille! aucune tristesse n'avait crispé ses traits fades et reposés, quand les mottes rougeâtres de la terre gasconne comblaient la fosse où l'on avait descendu le cercueil. Pourtant, auprès de la pauvre infirme défunte, la religieuse avait passé quatre années de sa vie. Sœur Odile, qui avait assisté à tous les commencements de l'OEuvre, qui avait reçu toutes les confidences de M"* de Sainte- Parade, n'avait jamais demandé à Frédérique des nou-

velles de l'École, elle ne s'était pas informée de celles des maîtresses qu'elle ne voyait plus, de Léa. Et .cette discrétion, précieuse pour Frédérique, lui avait tout de même paru pénible, tant elle ressemblait à de l'indifférence... « Q^uelle âme se cache donc sous cette bure violette et sous la blancheur de ces voiles ? Qu'aime-t-elle? Que souhaite-t-elleê... Est-elle vraiment à ce point affranchie de toute passion humaine, que rien ne l'émeuve, que rien ne l'intéresse plus?... » Elle se promettait de l'interroger avant de se séparer d'elle pour toujours, — de connaître le secret de cette âme close.

Vers Saint-Pierre-des-Corps, sœur Odile se réveilla; le train ralentissait, sifflait au disque. Elle se réveilla sans bouger le buste, correcte et paisible comme si elle n'avait pas dormi, comme si elle avait simplement fermé quelque temps les yeux pour prier avec plus de recueillement... Son regard rencontra celui de Frédérique. Elle sourit :

— Nous approchons de Paris? demanda-t-elle.

— Oh ! nous ne sommes qu'à Tours, encore! répliqua Frédérique.

— Où pourrons-nous goûter?

— Aux Aubrais, je crois... Vers quatre heures. Pendant le voyage, l'importance que la religieuse

donnait aux repas avait frappé Frédérique. Sœur Odile montrait un appétit vivace, buvait du vin à peine trempé d'eau. Chez le neveu Sainte-Parade, elle avait même réclamé du café noir, et s'était plainte qu'il fût mal préparé... Elle déconcertait sa compagne par ce mélange d'égoïsme et de dévouement, de stoïcisme religieux et de vulgaires préoccupations de bien-être. Renseignée sur l'heure du goûter, la nonne prit son chapelet et se mit à réciter dizaine sur dizaine. Les

gros grains noirs reliés par la chaîne de cuivre couraient entre ses doigts courts et potelés; ses lèvres dépêchaient les oraisons, dont on ne percevait que les s sifflants; de temps en temps, à des intervalles définis par un mystérieux rite de dévotion, elle saisissait au bout de la chaîne le Christ de cuivre, patiné par vingt ans de caresses pieuses, et le baisait.

Frédérique songeait :

a Les lèvres de cette vierge accomplissent le même geste que celles de Léa amoureuse : le geste qui signifie Tadoration... Cela veut dire qu'elle donne à son Amant surnaturel tout ce que les femmes ordinaires offrent à leurs amants de chair et d'os : et par U, étant satisfaite, celle-ci échappe à la loi de servitude de notre sexe... Oui, tout démontre que le secret de force de ces vierges fortes spéciales est d'avoir dérivé leur instinct d'amour. Les récits de sainte Thérèse, de sainte Marie Alacoque en témoignent. Elles aiment un Homme invisible, qui fut le plus beau des enfants des hommes... Oh ! nous faut-il donc cette foi aveugle pour être libérées? Est-il indispensable que nous usions avec nos lèvres les contours d'une image de cuivre ou de pierre?... »

L'orgueil de Frédérique protestait là contre; mais, incapable elle-même de l'imiter, elle enviait cependant la jeune femme en robe de bure violette, qui égrenait les louanges de l'Amant invisible.

Elles goûtèrent au buffet des Aubrais, Frédérique sans appétit, sœur Odile copieusement. En remontant dans le train, la religieuse déplora qu'on eût si peu de temps pour manger. Elle paraissait de bonne humeur, plus volontiers loquace qu'à l'ordinaire. Frédérique avait observé qu'elle s'accordait une sorte de récréation après les repas, sans doute conformément aux

usages du couvent... D'elle-même la sœur parla du long voyage qui lui restait à faire avant d'atteindre son port d'attache, ce couvent alsacien dont le nom, Sainte- Marie, quand elle le prononçait, illuminait son visage inexpressif.

— Vous n'êtes jamais allée à Thann? demanda-t-elle à Frédérique.

— Non, ma sœur.

— Oh! voilà un beau pays... bien plus beau que tout ceci! dit-elle en désignant dédaigneusement les plaines beauceronnes qui se déroulaient le long de la voie... Et le couvent de Sainte-Marie est vaste comme un palais. Il est d'architecture gothique. La chapelle seule peut contenir quinze cents personnes, comme une église de ville...

Frédérique demanda :

— Vous êtes heureuse d'y retourner?

— Oui. Bien heureuse. Il y a quatre ans bientôt, pensez! quatre ans que j'en suis partie... Pendant que j'étais à Paris, auprès de mademoiselle, le bon Dieu a rappelé à lui notre Mère supérieure. Je n'ai jamais vu notre Mère actuelle.

— Allez-vous rester au couvent, une fois rentrée?

— Je ne sais pas. La règle est, quand les malades n'ont plus besoin de nous, de revenir à la maison dont nous dépendons, et d'y faire une retraite. Après, la mère dispose de nous. Mais la retraite est un grand bonheur.

Elle pressa son crucifix avec ses mains contre sa ceinture... Frédérique comprit que, durant les années de soins minutieux donnés à M'^^ de Sainte-Parade, la religieuse avait été soutenue par l'espoir de cette joie spirituelle : une retraite dans son couvent.

— Combien il doit être triste, murmura la jeune

fille, de voir partir un à un les êtres auxquels on a donné ses soins!... Et voilà votre vie, ma sœur! Elle est très méritoire.

— Oh! dit simplement sœur Odile, j*ai toujours eu, moi, le goût de soigner les malades... A Tî^mn, .Tvnnt

même d'entrer au noviciat, je faisais des gardes et des veillées, toutes les fois que j'en trouvais Toccasion. Cest un goût comme cela... Ce n*est pas bien difficile. Mais il faut avoir le goût.

Frédérique insista, sentant qu'elle n'avait pas été entendue.

— Oui... mais la mort d'une malade que vous avez soignée, et qui par là même vous est peu ï peu devenue chère, n'est-ce pas une cruelle épreuve pour vous?

— C'est la volonté de Dieu, dit sœur Odile avec un sérieux qui, cette fois, signifiait qu'elle avait compris et qu'elle opposait à l'appel sentimental de Frédérique le bouclier de sa résignation chrétienne.

Après un instant de silence, elle reprit :

— Je ne vais plus connaître personne, là-bas, parmi nos sœurs... Que de nouveaux visages je vais voir! Et me voilà passée dans les anciennes.

— Quel âge avez-vous, ma sœur? questionna Frédérique.

— Trente ans... Je suis vieille...

— Vous devez cependant compter encore parmi les jeunes, là-bas?

— Parmi les jeunes? Vous riez, mademoiselle Frédérique!... Les jeunes ont dix-huit ou vingt ans... Nous n'avons qu'une ou deux mères très âgées... Nos sœurs ne vivent pas vieilles, d'habitude. Le bon Dieu les rappelle de bonne heure.

Elle se tut, sur ces derniers mots, ressaisit son chapelet, et, ayant toussé légèrement comme pour marquer la fin de la conversation, se remit à prier. La demi-heure de récréation était passée.

Frédérique songeait... Certes, elle ne pénétrait pas encore l'âme de cette autre vierge forte, si distante de la sienne, mais elle entrevoyait la nature. Sœur Odile était un goût, un instinct, mis au service de la foi aveugle, obstinée, en un au-delà surnaturel... La mort des créatures et sa propre mort lui étaient également indifférentes : elle savait qu'elle s'usait dans les veilles et les soins répugnants, mais cela lui était égal : c'était la règle. Et probablement son souci de bien manger, d'avoir un lit confortable, de ne pas s'abandonner à des sensibleries superflues, tout ce qui avait choqué et surpris Frédérique n'était qu'obéissance

aux ordres des Mères supérieures, soucieuses que la santé de leurs filles ne fût pas trop vite épuisée, que la terrible mortalité des communautés les épargnât au moins jusqu'à l'époque normale où, comme disait sœur Odile, « Dieu les rappelait ^ lui de bonne heure »...

Au delà d'Etampes, la religieuse s'installa de nouveau dans l'encoignure du compartiment, ferma les yeux, et s'endormit presque aussitôt. Le hublot du plafond était allumé; dehors, c'était la nuit épaisse, humide, de l'automne. Frédérique leva aux trois quarts les glaces des portières, voila la lampe. Elle ne voulait pas dormir, elle : depuis longtemps, elle avait perdu le sommeil régulier d'autrefois... Elle voulait, dans le calme berceur de cette fuite rapide à travers l'ombre, récapituler ce qui lui restait à faire, une fois rentrée à Paris.

Elle allait retrouver Daisy et Pirnitz. Oh! comme elle souhaitait, en compagnie de ces deux femmes désintéressées, dévouées, courageuses, recommencer rOEuvre, et, pareille à des oiseaux dont l'ouragan a détruit le nid, pareille à l'arbre dont on a coupé les branches, — repousser les rameaux, refaire le nid, bravement, fidèlement... Après un très court instant de détresse, lorsque Léa était partie, Frédérique avait compris que Pirnitz disait juste : que le devoir et le salut, et aussi le remède aux désespérances, étaient là. Rebâtir ce que la coalition des intérêts masculins avait détruit, oui, c'était possible encore. Quarante mille francs allaient être disponibles par la liquidation du cautionnement de l'Ecole : Quignonnet, au nom de M. Duramberty, avait prévenu Pirnitz. Cette somme paraissait suffisante pour une école modeste.

— Soyons ignorées, disait l'apôtre, nous serons moins exposées... Profitons de la leçon cruelle qui vient de nous être donnée. Nous louerons un appartement, et, à nous trois, Daisy, Frédérique et moi, nous enseignerons des enfants du quartier, en petit nombre. Avec notre argent à nous, nous pouvons tenir cinq ans. D'ici là les événements nous seront peut-être devenus favorables.

Frédérique avait fini par se ranger de ce parti : elle eût même souhaité commencer tout de suite, oublier l'échec d'hier dans l'effort d'aujourd'hui... Hélas! il restait un obstacle à écarter du chemin, un devoir à accomplir, une démarche à faire, — plus urgente que toute entreprise. Cette démarche lui coûtait à l'extrême; mais, outre qu'elle l'avait promise à Daisy sans lui en révéler la nature, et que Daisy lui rappelait constamment sa promesse, Frédérique s'y sentait contrainte par une voix supérieure à laquelle elle ne résistait jamais : la voix de sa conscience, qui lui disait, comme jadis lorsqu'elle était une fillette en sarrau de lustrine noire : « Cela se doit... »

11 s'agissait de Geneviève Soubize.

Geneviève, actuellement, était, après une péritonite aiguë, détenue à l'infirmerie de Saint-Lazare. L'instruction — interrompue par cette maladie, reprise après la guérison — concluait, d'après les journaux bien informés d'ordinaire, à l'assassinat avec préméditation; c'était le renvoi devant la chambre des mises en accusation et sans doute devant les assises. L'avocat de Geneviève, M* Renouard, estimait que la cause, devant le jury, était dangereuse. Le jury parisien, recruté surtout parmi les commerçants et les petits bourgeois, n'est point tendre aux doctrines anarchistes. Or, la malchance avait voulu que toutes les feuilles à

tendances révolutionnaires prissent la défense de Geneviève et présentassent son acte dément comme une sorte de revendication héroïque à la Charlotte Corday... Toutes les feuilles conservatrices avaient, au contraire, mené la charge contre l'inculpée. Il s'agissait donc, sinon de la tête, au moins de la liberté de la pauvre fille pour de longues années.

Voici quelle était la démarche méditée par Frédérique, et pourquoi, tout en la croyant efficace et nécessaire, elle y avait de la répugnance.

Comme elle avait aujourd'hui rayé Léa de son cœur, elle avait, tout enfant encore, rayé le souvenir et le nom même du séducteur de Christine. Elle n'avait pu, cependant, éviter d'apprendre, au moins de façon sommaire, le sort de la famille d'Ubzac. M"* d'Ubzac mère était morte en 1894; le banquier vivait encore, mais il était retiré des affaires. Très âgé, très vert, il occupait maintenant, avenue du Bois-de-Boulogne, un hôtel quasi princier qu'il avait fait construire. Henri d'Ubzac, depuis le temps où ce père autoritaire le faisait envoyer comme juge suppléant dans le Sud-Algérien, avait poursuivi sa carrière de magistrat. Intelligent, actif, aidé aussi par sa grande fortune et son nom, il fut successivement, en quittant l'Algérie après trois années d'exil, substitut, puis procureur de la République à Laon, substitut à Versailles; de là, il était revenu à Paris, comme substitut. Il s'était alors marié avec une demoiselle Livron-Bastard, appartenant à la vieille aristocratie du Rhône, mais sans fortune. Il n'en avait pas eu d'enfants. L'éclosion du boulangisme, en 1888, l'avait trouvé procureur général à Lyon. Il s'était rangé nettement du parti républicain, ce qui l'avait brouillé avec la famille de sa femme et l'avait éloigné de son père. L'ordre rétabli, le procu-

reur général donna sa démission afin de se présenter, six mois plus tard, aux élections sénatoriales. Il fut élu, siégea à gauche. En 1895", il fit partie d'une combinaison ministérielle : il eut le portefeuille de la justice. Ce ministère dura quinze mois; à sa chute, le poste de premier président à la Cour de cassation étant vacant, l'ancien garde des sceaux y fut nommé. 11 avait alors cinquante-six ans. Depuis, il avait maintenu sa haute situation, à la fois comme magistrat et comme homme politique. Sa réputation était d'un homme intègre, éloquent, savant, d'un caractère sombre et difficilement abordable. On le disait très influent.

Frédérique savait tout cela. Elle n'avait jamais vu son père; mais le portrait du premier président d'Ubzac, publié par des journaux illustrés, avait plusieurs fois frappé ses regards. L'aspect était jeune et robuste, malgré la blancheur précoce des cheveux; la barbe, portée en pointe fournie et arrondie, grisonnait; dans les traits, les yeux, le dessin des cheveux sur le front, la jeune fille avait reconnu sa propre ressemblance. Une révolte orgueilleuse la secouait devant cette image... Si elle donnait parfois une pensée à son père indigne, elle s'en trouvait confirmée dans ses résolutions de solitude hautaine. Entre eux, la coupure était bien définitive.

Pourtant, elle ne l'ignorait pas, le président avait, à plusieurs reprises, tâché de se renseigner sur l'existence et la situation de sa fille. Mais ces tentatives irritaient Frédérique au lieu de la désarmer. Elles laissaient deviner une circonspection blessante; elles étaient menées pour ainsi dire administrativement, par les moyens dont dispose un haut fonctionnaire de la justice... La première datait de 1896, époque à laquelle

M. d*Ubzacfut élevé à la charge de premier président, peu de temps après le dépari des deux sœurs pour Londres. Frëdérique en eut connaissance à son retour seulement. Elle sut, par la concierge de la rue de la Sourdière, qu'un « monsieur bien mis. Pair d'un employé supérieur », avait demandé des renseignements sur son compte. Cet enquêteur disait avoir connu Christine Sûrier, le grand-père Legay; il se donnait comme un ancien ami de la famille. Or, la famille Legay-Sûrier n'avait connu personne qui répondît à ce signalement. Frédériquc, à qui les journaux avaient appris la nouvelle fortune de son père, eut Tintuition que c'était lui qui la faisait rechercher... La seconde démarche précéda de quelques jours l'inauguration de l'Ecole des Arts de la Femme. La presse avait cité le nom de Frédérique Legay-Sûrier parmi ceux des fondatrices. Le secrétaire particulier du président-sénateur vint voir M"' Heurteau, directrice officielle; assez adroitement, sans annoncer aucune mission de la part de M. d'Ubzac, il cita son nom, disant que cette œuvre lui paraissait digne d'attention et de sympathie, et que, le cas échéant, il serait disposé ï y intéresser les pouvoirs publics... Frédérique s'arrangea pour qu'aucune suite ne fût donnée à de telles propositions. Elle seule, avec Léa et Pirnitz, en devinait le sens secret, qui échappait à M"« Heurteau, et probablement au secrétaire lui-même. Et la prudence même du procédé la blessait.

La dernière marque d'intérêt qui vint à la jeune fille fut une lettre, écrite récemment par le même secrétaire à M"' Heurteau. Cette fois, le nom de M. d'Ubzac n'était pas mentionné; mais le signataire, s'aùtorisant des relations nouées le jour de l'inauguration, rassurait les maîtresses sur les suites probables de l'affaire

Bartlett, sauf pour Geneviève Soubize elle-même. Tout ceci alla exactement à Tencontre du but. Frédérique pensa : « Je ne lui demande rien : pourquoi s'occupe-t-il de mes affaires? Et s'il veut s'en occuper, pourquoi cette hypocrisie, cette timidité de moyens? Qu'il se nomme et qu'il se montre! Se méfiet-il de moi? A-t-il peur d'un chantage?... » La seule démarche qu'elle eût excusée, c'eût été une visite loyale et personnelle du président d'Ubzac. Elle avait l'âme trop juste pour ne pas admettre et approuver la persistance ou même l'éclosion tardive d'un remords dans ce cœur d'homme; et si ce remords lui eût été exprimé en face, elle eût tendu la main à son père, elle lui eût dit : « Je vous pardonne; mais ne m'offrez ni argent ni protection pour moi : je n'en veux pas... » Au lieu de cela, elle devinait le désir maladif d'un homme comblé, mais sans enfants légitimes, que sa fortune ennuie, et qui cherche dans une paternité longtemps oubliée des distractions et des émotions nouvelles. Et encore prétendait-il les concilier avec les nécessités de son rang, ne rien risquer, ne pas se compromettre... « Allons, il n'a pas changé. Il est toujours le même égoïste qui a flétri la maison d'un pauvre professeur âgé et d'une jeune ouvrière innocente. Il est le digne fils de ce banquier qui a cru payer l'honneur de ma mère en lui offrant quarante mille francs et un mari taré... »

De cette révolte dédaigneuse, pour amener Frédérique au projet d'une démarche directe auprès de son père, il n'avait pas fallu moins que les rudes secousses subies depuis quelques mois : les fondatrices proscrites de l'École, Geneviève sur le point de passer en cour d'assises... « Peut-être, ne pouvait s'empêcher de penser Frédérique, aurais-je pu quelque chose contre

ces catastrophes... » Quand les journaux dénoncèrent la mauvaise tournure prise par Taffaire de Geneviève, Frédérique, pressée par sa conscience impérieuse, consulta de nouveau Pirnitz.

— Oh! Romaine, je vous en supplie, aidez-moi à distinguer mon devoir... Faut-il aller trouver mon père?...

L'apôtre répondit sans hésiter :

— Rien ne vous contraint moralement. Mais moi qui vous connais bien, je sais deux choses «i n'en pas douter. La première, c'est que vous ne risquez pas la moindre parcelle de votre dignité en vous rendant auprès de M. d'Ubzac : car cette fois il ne s'agit pas des intérêts matériels de rÈcole; il s'agit d'une question d'humanité, de justice. Ce que je sais encore, c'est que, si vous vous abstenez de la faire, vous aurez de cruels regrets le jour où la condamnation de Geneviève sera prononcée.

La démarche fut dès lors décidée : Frédérique allait la faire, quand la mort de M"* de Sainte-Parade, puis le voyage à Poudenats, la forcèrent de la différer. Maintenant la jeune fille, regagnant Paris, n'ignorait pas que le plus pénible des devoirs l'attendait, et qu'il fallait se hâter. Dans un numéro de journal, acheté à Poitiers pendant l'arrêt du train, elle venait de lire que la clôture de l'instruction et le renvoi de Geneviève devant la chambre des mises en accusation étaient imminents.

Le train qui ramenait à Paris les deux voyageuses entra en gare à huit heures moins un quart... Frédérique et sœur Odile, chacune portant sa valise, se hâtèrent d'envoyer un facteur chercher des fiacres. La soirée était humide, un peu brumeuse. Parmi l'af-

fairement des arrivants, les deux femmes échangèrent leurs adieux.

— Vous allez tout droit à la gare de l'Est, sœur Odile? demanda Frédérique.

— Oui. Mon train part à neuf heures et demie, je crois.

— Eh bien je vous souhaite de tout cœur un bon voyage et une heureuse retraite parmi vos sœurs.

— Je suis bien contente d'aller les retrouver, dit simplement la religieuse.

Elle tira de sa poche un livre de prières très fatigué; après l'avoir feuilleté à la clarté d'un réverbère, elle y prit une image, qui représentait un calvaire surmonté d'un cœur de Jésus rayonnant d'or, peint sur une pellicule translucide de gélatine.

— Voulez-vous accepter cette petite image? Le Saint-Père l'a bénite, il y a moins de trois mois. Notre Mère prieure m'en a envoyé deux. J'avais donné l'autre à « mademoiselle ».

— Merci, sœur Odile, dit Frédérique, touchée.

« Moi, pensait-elle, je n'ai pas de symbole de ma foi à lui confier... Et puis, à quoi bon? Des abîmes nous séparent. Et cependant, je le sens, il y a quelque chose de commun entre son rêve et le mien. »

Le premier des deux fiacres qu'elles avaient demandés se rangeait contre le trottoir; le facteur qui le ramenait déclara n'avoir trouvé que celui-là, et repartit aussitôt en quête d'un autre. Sœur Odile serra légèrement la main que Frédérique lui tendait, monta, dit au cocher : Gare de l'Est...

Elle fit encore un signe de tête; tout de suite le fiacre disparut dans la cohue des voitures.

Frédérique demeura debout au bord du trottoir. Son cœur était triste. Sœur Odile n'avait pas occupé

une place bien large ni bien importante dans sa vie, dans ses affections; elle était pourtant quelque chose du passé, et ce passé, c'était pour Frédérique ce qu'est pour d'autres jeunes filles le roman de la vingtième année. La mélancolie du temps qui coule, dissout nos jours et nos rêves, étreignit son coeur... a Déjà près de trente ans... Et je suis plus loin du terme souhaité que quand j'en avais vingt. » Elle aperçut la rudesse ingrate de la vie réelle, comparée ï la gloire des projets : telle une femme, résignée aux réalités du ménage, se remémore les douces fiançailles.

A son tour, elle installa son bagage dans la voiture avancée pour elle. Au moment où elle mettait un pourboire dans la main du facteur, une voix dit derrière elle :

— Mademoiselle Frédérique!

Elle se retourna, vit ï la lueur d'un bec de gaz, dans te halo de la brume, une femme au joli visage, un peu trop grasse et la taille visiblement déformée.

— Duyveckel Ici?...

La jeune femme baissa la tète. Elle balbutia :

— Oui... je suis venue... M"* Pirnitz, que j'étais allée voir pendant votre absence, m'a dit que vous arriviez ce soir par ce train... Alors je suis venue... pour le cas où vous auriez besoin de moi...

— Bonne Duyveckeî...

Frédérique embrassa la jolie Flamande sur les deux joues. Dans le brouillard tiède de ce soir d'automne, dans la détresse d'âme où la laissait une séparation de plus après tant de départs, elle se sentait heureuse et réchauffée par cette rencontre amie qu'elle n'attendait pas, et qui, tout d'un coup, changeait pour elle l'accueil de la Ville.

— Je vous ai vue, tout à l'heure, avec sœur Odile,

dit humblement Duyvecke. J'aurais bien aimé lui souhaiter le bonsoir, à elle aussi... mais je n'ai pas osé. Vous savez, je ne suis pas très hardie.

Elle demanda à Frédérique 0 la permission de l'accompagner jusqu'à la rue de la Sourdière. Frédérique y consentit joyeusement, et le fiacre les emporta côte à côte, du débarcadère d'Orléans à la rue Saint-Honoré.

Duyvecke, une main de Frédérique dans les siennes, avait vite repris courage et confiance, et de l'entendre bavarder comme naguère, d'un bavardage affectueux, un peu vide et prolixe, cela réconfortait vraiment le cœur de la jeune apôtre. N'est-il pas des heures dans la vie où la seule présence, près de soi, d'un animal caressant encourage l'âme désolée à continuer l'etfort de la vie?...

Duyvecke conta qu'elle avait appris par les journaux, comme tout le monde, les événements douloureux sous lesquels succombait l'OEuvre : la crise financière, l'arrestation de Geneviève Soubize et de

Daisy , ladécision ministérielle expulsant les fondatrices.

— Nous notis sommes bien tourmentés, Rémi et moi, je vous assure! Rémi me disait tout le temps : « Va donc voir ces dames... Va donc les voir et leur dire que, si elles ont besoin de quelque chose... » Parce que Rémi vous aime de tout cœur, vous savez... Moi, je n'osais pas. L*idée de me montrer devant M"' Romaine et devant vous m*ôtait tout mon courage... Je pensais que j'étais un peu cause de vos misères : on racontait qu'une maîtresse avait quitté la maison avec un ouvrier venu pour faire des réparations. J'ai bien compris qu'il s'agissait de moi... Ahl j'ai beaucoup pleuré... Je me sentais si loin de vous et si inutile, mademoiselle Frédérique!

— Ne m'appelez pas mademoiselle, vovons. Duyvecke...

— Oh! je vous en prie... je ne pourrais pius... Ce n'est plus comme avant.

Elle montrait naïvement son cœur. Ce cœur était comblé de joie intime, entre son mari et l'enfant de son mari, avec l'espoir d'une maternité prochaine. Son bonheur rayonnait d'elle; mais elle avait conscience de le payer par une déchéance, d'avoir renoncé pour l'obtenir à l'état supérieur, plus noble, où s'étaient maintenues Romaine Pirnitz et Frédérique. Elle confessa toutes ses hésitations :

— 11 a fallu que Rémineau vînt avec moi. Nous nous sommes informés rue des Vergers... Le concierge nous atout raconté... C'est M"* Heurteau qui dirige, à présent; M. Jude Duramberty, M. Quignonnet et l'abbé Minot forment le conseil d'administration ; ils se réunissent tous les jeudis en conférence dans notre salle, avec elle. Laurent nous a dit que M"' Craggs, M"* Pirnitz et vous, habitiez rue de la Sourdière : ce

pauvre Rémi a dû encore m'accompagner chez vous : je tremblais comme une feuille... Quand j'ai su que vous étiez absente, — c'était avant-hier, — croiriezvous que j'ai été contente? M^'*^ Craggs ne m'effrayait pas; j'osais bien encore voir M"* Romaine, mais c'était de vous, mademoiselle Frédérique, que j'avais peur. Elle se nicha, comme une enfant, contre l'épaule de Frédérique et reprit :

— M"* Pirnitz m'a si bien reçue! Oh ! elle est indulgente comme une vraie sainte... Tout de suite elle m'a mise à l'aise... Elle m'a demandé des nouvelles de Rémi, de Gaston; quand elle a su que mon mari m'attendait en bas, elle a voulu qu'il me rejoignît. C'est elle qui m'a engagée à aller vous chercher à la gare. Sans cela, jamais je n'aurais osé.

Le caquetage de la jolie Flamande avait brodé ses arabesques sur le long temps de la course... Frédérique atteignit sans ennui le quartier Saint-Roch et la rue de la Sourdière.

Duyvecke, refusant de lâcher la valise de sa compagne, monta jusqu'au troisième. Pirnitz et Frédérique occupaient à cet étage l'ancienne chambre de l'apôtre; Daisy avait installé sa couchette dans une petite pièce du quatrième, ordinairement habitée par des domestiques.

Sur le palier, Duyvecke prit congé :

— Non! non! dit-elle, je ne veux pas entrer... Je ne veux pas vous déranger. Vous avez certainement à causer avec ces dames. Je vous faisse. Seulement, j'ai quelque chose à vous demander. Je vous en supplie, ne me refusez pas...

— Quoi donc, Duyvecke?...

— J'aurai le cœur tellement gros, si vous ne voulez pas! Voilà... Rémi et moi, nous serions très, très heureux... de vous avoir à dîner, avec M^^* Pirnitz et Daisy,

dans notre petit appartement, rue Cujas. Ces dames ont accepté!... Et vous?... Cela vous contrarie?... Frédérique sourit, touchée :

— Nullement... au contraire... je ne demande pas mieux. Et je comprends que Romaine et Daisy aient eu du plaisir à accepter... Nous vous aimons toujours bien, Duyvecke.

— Oh! merci, fit-elle.

Puis, de nouveau timide :

— Alors, quel jour?

Frédérique médita un instant. Dès le lendemain, elle s'imposait d'aller voir M . d'Ubzac. Le premier président recevait au Palais avant Taudience. Elle pensa qu'ayant subi cène épreuve elle serait un peu réconfortée par une soirée passée entre Pirnitz, Daisy et Duyvecke, tout ce qui restait de Tétat-major de la pauvre Sainte-Parade.

— Demain soir, si cela vous convient, Duyvecke, dit-elle.

La jeune femme la remercia, et, avant qu'elle eût sonné, l'embrassa tendrement et la quitta.

A force de réfléchir sur cette entrevue avec le président d'Ubzac, que sa conscience lui imposait comme un devoir, Frédérique en avait peu à peu réglé les conditions à l'avance. Il fallait avant tout que sa dignité de femme, considérée par Pirnitz et par elle-même comme intangible, n'en fût pas amoindrie. L'idée qui s'offrait la première à l'esprit — recourir au secrétaire personnel — fut donc écartée. N'était-ce pas accepter en quelque sorte la voie proposée par M. d'Ubzac, mé-

nager, à son exemple, les convenances mondaines et politiques? Frédérique renonça d'ailleurs à écrire au président : avec un personnage de cette importance, on n'est jamais sûr que les lettres ne soient pas ouvertes par un intermédiaire. Enfin, elle n'eût voulu pour rien au monde l'aller trouver dans son hôtel particulier, au risque de rencontrer sa femme. Elle fut donc amenée à le joindre au Palais, sans annoncer sa visite.

Le matin du jour qui suivit la rentrée de Frédérique à Paris, Pirnitz accompagna la jeune fille jusqu'au grand escalier de marbre qui monte ï la galerie de Harlay. 11 était à peine dix heures et demie. Frédérique, au pied de son calvaire, chancela d'émotion.

— Ohl Romaine, fit-elle, crispant ses doigts sur le bras de sa compagne. Faut-il vraiment que je tente cela? 11 n'est pas de supplice qui ne me fût moins dur.

— Je sais que l'épreuve est rude, répliqua l'apôtre. Une autre que vous n'en aurait même pas accueilli la pensée. Mais, puisqu'une telle inspiration vous est venue, vous n'avez pas le droit de vous y soustraire. Donc, soyez fone. Représentez-vous l'iniquité d'une condamnation possible de Geneviève... Cette iniquité, vous pouvez l'empêcher.

— Je ferai ce que je dois, dit Frédérique. Merci.

— Je vais à l'instant retrouver Daisy chez notre avoué pour régler la liquidation du cautionnement, reprit Pirnitz. Où vous reverrai-je, et quand?

— Donnons-nous rendez-vous dans la galerie de Harlay, voulez-vous? Vous m'y attendrez avec Daisy, si vous êtes libres avant moi, comme c'est probable. En cas de nouvelles heureuses, nous pourrons toutes les trois les porter aussitôt à Geneviève.

— Soit! Galerie de Harlay, le plus tôt possible. Courage!

Elle lui pressa les mains. Frédérique monta les degrés de marbre, entra dans le Palais, pénétra à gauche par la porte à têtes de dogues ornées sur son fronton de ces mots : « Cour de Cassation. » Là, elle demanda à un garçon si Monsieur le premier président d'Ubzac était visible.

— C'est bien jour d'audience de la Cour, dit l'homme. Mais M. le premier président n'arrive qu'à onze heures, onze heures et demie...

— Puis-je l'attendre?

— Si vous voulez.

Il ouvrit paresseusement un cabinet tapissé de rouge, meublé de chaises en velours grenat. Frédérique s'assit. Un instant après, le même garçon lui présenta un imprimé sur lequel elle inscrivit son nom : Mademoiselle Frédérique Legay-Sûrier, en face du numéro i . Le président d'Ubzac, ancien garde des sceaux, avait apporté au Palais les habituelles formalités d'un ministère.

— Alors, demanda-t-elle, je passerai la première?

— Oh! ça n'est pas sûr... Il vient des collègues de M. d'Ubzac au Sénat, des conseillers à la Cour de cassation, des amis... Alors, ils entrent avant... Mais, des fois, s'il n'en vient pas, vous aurez la chance de passer. Il vaut toujours mieux être placée en tête, n'est-ce pas?

De nouveau seule dans le cabinet rouge, Frédérique attendit, plus sereine qu'elle n'avait présagé. Le lieu était tellement administratif, banal, qu'elle s'y sentait vraiment en démarche officielle : une solliciteuse dans l'antichambre d'un fonctionnaire.

Dix heures et demie, onze heures sonnèrent. Plusieurs autres visiteurs furent introduits : deux dames

en grand deuil, un personnage à favoris, à moustache raséé, un monsieur très bruyant, parlant haut, que le garçon connaissait et appelait respectueusement

a Monsieur lesénateur...»

Les deux dames en deuil s'absorbaient dans un entretien ï voix basse et ne prêtaient pas d'attention à ce qui se passait autour d'elles; le magistrat lisait des journaux apportés en paquet dans la poche de son pardessus. Le sénateur, après avoir arpenté la pièce, s'être ébroué dans une toux énergique, avoir miré dans la glace son visage de voyageur de commerce, était venu s'asseoir en face de Frédérique et cherchait à capter le beau regard pensif de la jeune fille...

« Mademoiselle Frédérique Legay-Sûrier! »

C'était le garçon qui prononçait ce nom, ouvrant la porte du fond, celle qui conduisait par un bout de corridor chez Monsieur le Premier. Et dans la façon dont sa voix scandait les syllabes il y avait à la fois de la déférence, de la surprise, et aussi le plaisir d'étonner son public...

Frédérique, elle, ne fut pas étonnée : elle avait prévu que M. d'Ubzac la recevrait aussitôt qu'il lirait son nom. Elle suivit le garçon... Un corridor demi-obscur

séparait la pièce d'attente du cabinet présidentiel : pendant qu'elle le traversait, elle sentit une montée d'attendrissement et la comprima d'un effort violent. Mais cet attendrissement n'allait pas vers l'homme auquel elle devait la vie, et qu'elle verrait tout à l'heure de près pour la première fois. Il s'exhalait des profondeurs du souvenir, évoquait la pauvre Christine, victime de cet homme...

Le garçon, s'effaçant sur le seuil, répéta le nom : — Mademoiselle Frédérique Legay-Sûrier.

Frédérique vit une large pièce éclairée par deux hautes fenêtres, décorée de portraits de magistrats en robe rouge, et, derrière une table-bureau couverte de dossiers, un personnage en redingote sévère, élégamment coupée, qui se leva... Comme dans la plupart des graves circonstances de sa vie, elle trouva ramassées et disponibles, pour ainsi dire, toute son énergie et toute la force de son esprit : c'est le privilège et le secret des gens d'action. Regarder cet homme de haute taille, au noble visage encadré de cheveux blancs et d'une barbe grise soignée et fournie, reconnaître en lui ses propres traits avec on ne savait quoi de moins correct dans l'ouverture des yeux, de moins ferme dans le dessin, lire sur ces prunelles hésitantes, sur cette bouche serrée, sur cette main qui pendait au bout de la manche et remuait dans le vide, un trouble intense, prêt à crever en larmes et en balbutiement, — se dire : « Non! je ne céderai pas, je ne lui permettrai pas de s'émouvoir... » et armer en effet son regard d'une telle rigueur que le président,sous le choc, se ressaisit aussitôt, devinant en face de lui une volonté rétive : — ces phases de la première rencontre tinrent dans quelques secondes, comme presque tous les puissants mouvements de l'âme humaine... Frédérique imposa

ce qu'elle avait décidé : que M. d*Ubzac ne lui adressât pas le premier la parole. Ce fut elle qui dit :

— Monsieur le premier président, je viens présenter une requête à votre équité en faveur d'une innocente.

Le magistrat, désormais averti et maître de soi, répliqua :

— Asseyez-vous, mademoiselle.

Frédérique s'assit. Nettement, assez brièvement, mais sans omettre aucun détail, en personne sûre qu'on ne lui disputera pas les minutes, elle expliqua qu'elle venait plaider la cause de Geneviève Soubize, exposée à être renvoyée devant le jury. Elle ne demandait pas que la justice épargnât une coupable : elle espérait éclairer par des renseignements positifs la religion d'un magistrat suprême.

Alors elle conta le passé de Geneviève et de Daisy, l'origine, le développement de l'œuvre, rectifiant les opinions accréditées par les journaux hostiles, réfutant les calomnies lancées contre les fondatrices et leur enseignement.

Le président d'Ubzac, appuyé du coude gauche sur sa table de travail, écoutait avec l'apparence d'une attention extrême et, par intervalles, approuvait d'un signe de tête; mais Frédérique, dont les yeux hardis plongeaient dans ceux de son père, y devinait le tumulte intérieur qui empêchait le magistrat de suivre, presque d'entendre les paroles de sa fille. Elle pensa :

a C'est un cœur faible, avec un visage d'énergie, avec l'autorité factice que donnent, dans la société, le nom et l'argent... » Et — seul effet du sentiment filial — elle conçut le regret de ne pouvoir pas vivre quelque temps auprès de lui pour lui suggérer la loi morale et le devoir, comme elle les avait suggérés jadis à sa mère et à son grand-père Legay.

Lui, tandis que parlait sa fille, la regardait : un mélange de joie et de désespoir inondait cet homme de cinquante-six ans, comblé d'honneur et d'argent, mais sevré de tendresse et parvenu à l'âge où, toutes les ambitions satisfaites, le cœur est tourmenté de nouveau par le besoin d'aimer. Que cette jeune femme si belle dans ses vêtements sombres qu'elle parait d'élégance, que cet être moral dont la noblesse éclatait à travers toutes ses paroles (et cela seul frappait le magistrat dans le récit de Frédérique), — que cette âme et ce visage exceptionnels fussent issus de lui, il en concevait un orgueil tel qu'aucun succès de sa carrière ne lui en avait jamais valu de pareil.

Seulement, il n'en pouvait douter, cette chair de sa chair refusait son admiration et son affection. Elle n'avait pas eu un mot pour rappeler ses droits de fille; elle venait comme une solliciteuse ordinaire, ne se recommandant que de la seule justice. Et de sentir qu'il était impuissant là contre, que rien ne briserait la volonté de la jeune femme assise en face de lui, que rien ne survivrait à cette entrevue, ce fut une angoisse insupportable.

Alors, il voulut à tout hasard la retenir, la voir le plus longtemps possible. Comme il la devinait en éveil, prête à l'alarme au moindre essai de rapprochement, à tout ce qui excéderait les rapports d'un magistrat et d'une requérante, il feignit un vif intérêt pour l'affaire Soubize, compulsa des dossiers, écrivit des notes. Puis il demanda des détails sur l'École des Arts de la Femme... Qu'étaient devenues les fondatrices? Daisy Craggs? M''' Pirnitz? Il savait tous les noms, « parce que la tentative l'avait intéressé et qu'il l'avait suivie, » disait-il. Frédérique le renseigna.

— Et votre sœur... M^^*" Léa?

— Léa nous a quittées. Elle est partie pour l'Angleterre. Elle est allée rejoindre des amis auprès desquels nous avons vécu autrefois. Je suppose qu*elle se mariera là-bas.

— Et vous ?

— Moi, j'habite avec Romaine Pirnitz et Daisy Craggs... 2 1, rue de la Sourdière.

Elle dit cette adresse sans que sa voix tremblât. Le président fut si ému de l'entendre qu'il dut se renverser sur le dossier de son fauteuil. Frédérique comprit qu'il allait parler des choses interdites, s'attendrir. Il passa entre eux un silence tragique pendant lequel, bouleversée elle-même, ayant peur de fléchir si elle regardait l'émotion de son père, elle fixa obstinément les yeux sur un des hommes rouges à parements d'hermine accrochés au mur. Enfin, elle put reprendre avec assez de fermeté :

— Monsieur le président, pui$-je compter sur votre appui pour l'œuvre de justice qui me tient au cœur?

M. d'Ubzac, d'une voix très basse, répliqua :

— Je vous promets de faire tout mon possible... Et j'ai lieu d'espérer que je réussirai... Evidemment, cette jeune fille est très intéressante... très intéressante...

— M'est-il permis de vous demander comment s'exercera votre influence?

— 11 m'est impossible, reprit le magistrat, d'agir directement sur le juge d'instruction. Ce serait une démarche maladroite, compromettante... Vous me comprenez?... Mais on peut s'arranger. Je m'adresserai au procureur général, qui lui-même fera connaître son désir au juge par l'intermédiaire du procureur de la République. De la sorte, nous échapperons à toute critique. .,

Il semblait fort satisfait de la solution qu'il avait trouvée, et ses yeux quêtaient une approbation.

« Toujours la diplomatie, la politique, Thabileté ! pensa Frédérique. Ne saurait-on donc être une Force sociale utile sans s'embarrasser de tout cela?... Enfin... pourvu que justice soit rendue!... »

— Je crois pouvoir vous assurer, continua M. d'Ubzac, que vous aurez satisfaction. On reprendra au besoin l'instruction en partie, afin de ne pas conclure à la responsabilité. Seulement, je vous en supplie, pas un mot de mon intervention dans tout cela!

Il y avait vraiment de l'inquiétude, de la peur presque, dans l'attitude du magistrat prononçant ces derniers mots.

— Je voudrais bien cependant, reprit la jeune fille, porter tout de suite la bonne nouvelle à Geneviève Soubize, avec Daisy Craggs et Pirnitz... Pourrais-je obtenir pour elles et pour moi la permission de la voir à Saint-Lazare? Je serai discrète, ajouta-t-elle aussitôt. Je ne dirai pas d'où me vient cette espérance...

Elle distingua le déplaisir dans les rides qui plissaient le front du magistrat. Il céda cependant. Il écrivit quelques lignes sur un feuillet, qu'il mit sous enveloppe, et traça la suscription.

— Voici un mot pour M. Fournier, le juge d'instruction chargé de l'affaire, dit-il en remettant la lettre à Frédérique. Lui seul peut délivrer le permis nécessaire pour visiter les prévenues. Ne racontez à iM'^* Soubize rien de précis... rien qui me concerne... Enfin, ne me nommez point, n'est-ce pas?...

Elle ne répondit rien. Cette insistance l'irritait un peu. Elle dit simplement :

— Merci, monsieur le président.

Elle se leva. M. d'Ubzac se leva aussi.

— Est-ce que je ne vous reverrai pas? demanda-t-il, comme malgré lui.

Frédérique répliqua :

— Je ne le crois pas, monsieur.

Une douleur si vive altéra la physionomie du président que la jeune fille fut émue de pitié.

— Je me rappellerai cependant, reprit-elle, dans le cas où je pourrais vous signaler une injustice à réparer, que de telles requêtes sont bien accueillies ici.

ils firent quelques pas vers la porte du cabinet. Le père et la fille étaient de même taille. Frédérique admira la beauté des traits du président, la limpidité de ces yeux que l'âge ne ternissait pas. Un soudain mouvement de tendresse la bouleversa, un instinct pour ainsi dire physique, le besoin de se jeter au cou de cet homme, de prononcer des mots puérils à son oreille.

NSi M. d'Ubzac lui eût ouvert ses bras, elle y fût tombée. Mais cette courte faiblesse — la seule qu'elle dût retrouver plus tard dans sa vie lavec sa fuite désespérée, naguère, dans Regent's Park — ne fut pas remarquée par son père. A ce moment, en effet, le magistrat, accoutumé par la vie publique aux attitudes, s'efforçait de laisser à Frédérique l'image d'un être aussi ferme qu'elle lui apparaissait elle-même.

— Tout ce que vous voudrez de moi, lui dit-il en la regardant bien en face, vous l'aurez.

Elle eut le courage de répondre :

— Je ne vous demanderai jamais rien pour moi.

Mais je vous remercie pour celles que vous aiderez à cause de moi.

Elle tendit sa main, que le président retint dans la sienne. Elle vit ses yeux humides malgré le stoïcisme qu'il tâchait de montrer. Elle l'aima mieux ainsi, maître de son trouble, digne et viril.

— Adieu, murmura-t-elle. Je vais demander le permis de visite à M. Fournier; ensuite, je cours rassurer un peu Geneviève.

Le président chercha comment il la garderait quelques instants encore sous ses yeux, 11 ne trouva aucun moyen.

— Si vous pensez à moi parfois, dit-il avec un peu d'hésitation entre les mots, je voudrais...

Elle l'interrompit :

— Je vous promets, dit-elle, de penser à vous respectueusement.

Elle ouvrit elle-même la porte et sortit. L'attendrissement la gagnait, si violent, que dans le corridor demi-obscur elle dut s'appuyer contre la muraille; elle défaillait.,. Deux sanglots secs la secouèrent. Sa vie lui apparut comme un désert; elle eut le dégoût de l'avenir. Elle s'abandonnait. Une crainte soudaine la fit tressaillir et la redressa.

— Mon Dieu! S'il sortait! s'il me voyait!...

La peur d'être surprise là par son père, qu'elle devinait toujours immobile derrière la porte refermée du cabinet, lui rendit des forces. Elle traversa la rouge salle d'attente, maintenant pleine de solliciteurs, le vestibule où siégeait le garçon,,. Celui-ci se leva en sursaut, étonné de n'avoir point, comme de coutume, entendu sonner le timbre électrique par lequel le président annonçait la fin d'une audience,..

Il reconduisit cérémonieusement Frédérique jusqu'à la galerie de Harlay.

La démarche auprès du juge Fournier pour obtenir la permission de visiter Geneviève détendit les nerfs de la jeune fille. Elle n'y fut retardée par aucune difficulté; mais elle y employa plus d'une demi-heure. Comme elle revenait galerie de Harlay munie des trois permis, elle aperçut Daisy et Pirnitz assises sur un banc. Elle courut à elles dans un élan de joie :

— Geneviève est sauvée!

Daisy, pâle d'émoi sous sa couperose, saisit la main de Frédérique et la baisa. Elle ignorait la relation filiale de Frédérique avec le président d*Ubzac : elle attribuait sa joie au succès de sa requête. Mais Pirnitz, pour qui le cœur de la disciple n'avait pas de mystère, comprit que Frédérique triomphait d'avoir subi l'épreuve, sa volonté et sa dignité intactes.

— J'en étais sûre, lui dit-elle à voix basse, tandis que l'Irlandaise hélait un fiacre; vous ne pouviez pas être vaincue. Mais l'épreuve était nécessaire; tôt ou tard elle vous menaçait... Maintenant, vous êtes vraiment confirmée.

Confirmée?... Frédérique n'eut pas le temps de faire expliquer le mot par Pirnitz, car Daisy ramenait le fiacre... Mais tandis qu'elles roulaient ensemble vers la prison Saint-Lazare, Daisy bavardant comme une folle, elle médita sur les paroles de l'apôtre. Elle se rendit compte qu'après l'écroulement de l'œuvre et la fuite de Léa Pirnitz avait redouté pour sa préférée le retour possible vers la famille... M"* d'Ubzac passait pour une personne effacée et dominée par son mari ; les idées avancées qu'affichait le président-sénateur se seraient bien accommodées d'une reconnaissance un peu théâtrale... Qui sait? Frédérique risquait peutêtre d'être enlevée à la cause féministe...

« Pirnitz a raison, pensa-t-elle : cette épreuve était

nécessaire. Désormais seulement, je me sens confirmée. »

Il était près de deux heures quand elles atteignirent la prison. Comme elles présentèrent une carte de M. Fournier jointe aux permis, on leur marqua de la considération. Elles furent introduites dans un parloir sur la porte duquel ce mot : Réservé, était imprimé sur une plaque d'émail.

— Verrons-nous Geneviève Soubize seule? demanda Pirnitz à la religieuse qui les accompagnait.

— Oh! si cela peut vous faire plaisir... Geneviève est extrêmement facile et douce... Je ferai rester une garde dans le corridor pour le cas où elle aurait une crise. Mais c'est bien improbable. Depuis sa péritonite, elle va bien mieux du côté des nerfs.

Les trois femmes attendirent, oppressées par les murs de cette maison de souffrance. Elles regardaient d'un œil distrait les panneaux du parloir ornés de vagues lithographies municipales, et la cheminée sur laquelle un buste de la République érigeait son masque de Gérés coiffée du bonnet phrygien. A deux heures vingt-cinq, une cloche sonna... Quelques instants après, Geneviève entrait, conduite par une infirmière qui, sans dire un mot, se retira.

— Bonjour, Romaine... Bonjour, Daisy... Bonjour, Fédi...

D'un air sage de pensionnaire, elle embrassa les trois femmes. Daisy la serra longuement contre son cœur. Pirnitz et Frédérique, qui ne l'avaient pas encore revue depuis le soir du crime, sentaient la pitié barrer leur gorge... Geneviève portait l'uniforme des détenues, le complet de drap gris bleu, le fichu croisé sur les seins, l'humble capeline blanche semblable aux bonnets que les gens de la campagne infligent aux nou-

3o6 LES VIERGES FORTES

veau-nés. Ce bonnet surtout la changeait, cachant rauréole rousse qui d'ordinaire entourait de flammes son joli visage chiffonné. Et pâlie, maigrie par la maladie récente, elle semblait toute diminuée, apaisée, sans mouvements nerveux comme autrefois, sans pétulance — trop calme.

On lui demanda des nouvelles de sa santé.

— Oh! je vais bien, dit-elle; on m'a très bien soignée ici. Je ne manque de rien. Mais que cette maladie a été longue! Vous n'imaginez pas comme j'ai eu mal à la tête. On me mettait des cataplasmes dans le dos, on me faisait boire des tisanes. Moi, je leur disais : « Je vous en prie, ôtez-moi d'abord mon mal de tète. » Je ne savais pas qu'on pût avoir mal ï la tête si longtemps.

— Et maintenant, chère Geneviève, questionna Pirnitz, vous n'avez plus mal?

— Non... J'ai seulement le cerveau tout congelé... Savez-vous ce que je veux dire? Il me semble que j'ai derrière le front une grosse masse lourde et froide, insensible. C'est bien ennuyeux. Je crois que je ne pourrais pas encore travailler. Mais cela passera.

Assise sur le bord d'une chaise comme une élève modèle, elle débitait ces phrases raisonnables d'un ton à la fois résigné et détaché. Pirnitz et Frédérique échangèrent un regard de désolation. La pauvre Daisy congestionnait son visage à force de retenir ses larmes.

A voix basse, Pirnitz demanda à l'Irlandaise :

— Puis-je dire le résultat de la démarche de Frédérique?

— Essayez... Avec moi, dès que je lui parle de ce qu'elle a fait, elle divague.

— Nous venons vous apporter une bonne nouvelle, Geneviève, fit l'apôtre.

— Ah! laquelle?

— Vous ne serez sans doute pas renvoyée devant la chambre des mises en accusation. Vous serez bientôt en liberté.

Geneviève observa Pirnitz avec attention et ne parut pas avoir entendu.

Daisy guettait anxieusement ce qu'elle allait dire.

— Geneviève, reprit Pirnitz n'êtes-vous pas heureuse de ce que nous vous annonçons? C'est Fédi qui a obtenu cette faveur pour vous.

La détenue sembla ramasser tout l'effort de son intelligence. Elle regarda tour à tour Daisy, Pirnitz et Frédérique. Puis elle dit, d'une voix hésitante, peureuse:

— Est-ce qu'il va être bientôt l'heure de ma classe? Daisy laissa échapper ses larmes. Pirnitz et Frédé-

rique éprouvèrent cet effroi qui trouble le fond même de notre humanité, aux premières paroles délirantes d'un être qu'on a connu plein de sens, et qu'on aime.

Tout à coup Geneviève vit que Daisy pleurait. Elle quitta son siège, s'élança au cou de l'Irlandaise, l'embrassa à plusieurs reprises :

— Ne pleure pas, Daisy, ma chérie... Nous allons partir ensemble... Puisque nous serons toutes les deux, qu'est-ce que cela nous fait d'habiter n'importe où? Nous serons même bien mieux, rue des Vergers... Il y a deux chambres qui communiquent, une pour chacune de nous, deux chambres si gaies!...

— Oui, ma belle, oui! balbutiait Daisy.

La jeune fille avait glissé agenouillée à ses pieds, elle se caressait aux mains de l'Irlandaise comme une bête fidèle.

— Oh ! reprit Geneviève d'une voix peu à peu plus assurée. Nous allons être bien heureuses. C'est une

œuvre admirable... Il s*agit de former des jeunes filles qui n'aient aucun besoin de Thomme, et qui puissent se conduire toutes seules, librement, fièrement.

Elle se releva, et, debout, parut faire un discours à un auditoire imaginaire :

— Le premier devoir de la femme, c'est d'être une personne, et non une sorte d'être vague et dépendant, à la merci des hommes, recevant ses idées des hom mes, inclinant sa volonté sous la loi des hommes.. Mais pour que la femme soit une personne véritable, elle doit d'abord se rendre indépendante, gagner largement sa vie. Nous apprenons donc avant tout à nos élèves un bon métier, qui les libère de la tyrannie masculine. Ensuite nous leur donnons conscience de l'égalité des sexes... Elles ont les mêmes droits que les hommes, il faut qu'elles le sachent, dès l'enfance.

Elle s'arrêta, se passa la main sur le front, comme en un effort de mémoire ou de réflexion.

— Les hommes... Les hommes ont tyrannisé les femmes pendant tant de siècles! Il faut s'en affranchir. Celles qui ont besoin de la société des hommes sont méprisables... Il faut apprendre aux jeunes filles à s'écarter du contact des hommes... Elles deviendront ainsi comme les prêtresses de la morale dans la société nouvelle... Elles seront les vierges fortes, la plus parfaite expression de l'Eve prochaine. Il n'y aura plus... il n'y aura plus...

Elle s'arrêta et promena sur les trois visiteuses un regard inquiet d'enfant égaré... Daisy alla la prendre par le bras. Frédérique et Pirnitz s'ap'jjrochèrent :

— J'ai encore... fit Geneviève à mots entrecoupés, j'ai... encore... un peu... mal ici. (Elle touchait ses tempes l'une après l'autre.) Oh! Daisy, rentrons... Je suis bien fatiguée... bien fatiguée...

La petite tête rousse coiffée du triste bonnet des détenues s'abattit sur la poitrine de l'Irlandaise, qui assit le corps maigre de Geneviève sur ses genoux et le berça comme un corps d'enfant. Geneviève alors ne dit plus rien, se laissa bercer, nichée dans le giron où elle avait goûté, petite fille, la douceur de l'abri maternel. Et de la voir, par l'attitude et presque par la taille, revenue à la puérilité, c'était un affreux spectacle pour Frédérique, — mais elle l'aimait mieux ainsi que debout comme tout à l'heure, haranguant un public imaginaire, répétant de sa voix de folle, avec ses yeux de folle, toute la doctrine que Frédérique avait pieusement recueillie naguère de la bouche de l/jim Pirnitz, tout ce qui avait été et '^ demeurait l'orgueil, la joie de sa vie. Oh ! cette harangue démente dans laquelle repassaient les enseignements de Stuart Mill et de Romaine!... Après tant d'épreuves, après la trahison des uns, la lâcheté des autres, l'hostilité victorieuse des hommes, fallait-il encore être blessée au cœur par l'inconsciente parodie de sa foi!... Maintenant que Geneviève se taisait, Frédérique, dans l'anxiété d'un croyant qui a vu un fou souiller le sanctuaire et tremble de le voir recommencer, saisit Pirnitz par la main et lui dit :

— Je vous en prie. Romaine, allons-nous-en!...

La porte du parloir s'ouvrit au même instant, la religieuse reparut. Elle sembla mécontente de trouver Geneviève sur les genoux de Daisy.

— Allons ! fit-elle avec une certaine brusquerie. Qu'est-ce que cela veut dire, Geneviève ? Soyez convenable, ou je ne vous permettrai plus de venir au parloir.

La jeune détenue s'était dressée sur ses pieds dès qu'elle avait entendu la voix de la sœur. Elle resta devant elle craintivement, comme une écolière.

Daisy grommela :

— Qu'est-ce qu'elle fait de mal, la pauvre chérie?... En voilà un gendarme!

Le ce gendarme » en cornette emmena sa prisonnière sans plus rien dire, sans même saluer les trois femmes présentes. Probablement, depuis leur arrivée, on s'était renseigné, on savait qu'on avait affaire aux terribles anarchistes complices de Geneviève! Quand la soeur fut partie, Daisy, après quelques instants de silence, dit à ses deux compagnes :

— Eh bien! n'est-il pas urgent de la tirer d'ici?

— Oui... mais une fois libre, où la mettrons-nous? questionna Frédérique.

— Qu'on me la donne, à moi, et je passerai ce qui me reste de vie à la soigner. Elle n'inquiétera personne, et du moins elle ne soufRrira pas. Ah! si elle était restée avenue de Ségur...

— Daisy ! fit Pirnitz d'un ton de reproche. Mais l'Irlandaise, déjà, s'excusait :

— Pardon! pardon! j'ai tant de chagrin! je ne sais plus ce que je dis... Que voulez-vous, Romaine! Voir ma pauvre petite chérie en cet état, dans cette maison. . . Je n'ignore pas, allez ! que c'est beaucoup par ma faute que tant de malheurs sont arrivés! Aussi désormais je me charge de Geneviève. N'est-ce pas mon devoir?

Elle implorait l'aquiescement de l'apôtre, car Pirnitz exerçait toujours sur elle le même ascendant, et elle

ne pouvait s y soustraire, surtout en sa présence, sous son regard irrésistible.

— Daisy, répondit Pirnitz, le code de nos devoirs est écrit en nous : il n'y a de lois générales que pour un petit nombre d'actions... Vous serez toujours charitable, je le sais, vous ferez toujours le bien. Seulement il y a cent manières de faire le bien, et, pour les amies que j'aime, je souhaite qu'elles le fassent de la manière qui intéresse toute l'humanité.

Daisy baissa le front et ne répliqua rien. Frédérique et Pirnitz comprirent que celle-ci encore était perdue pour la cause de l'affranchissement. L'amour d'un être humain particulièrement cher la volait à l'humanité.

— Partons, dit Pirnitz.

Elle prit les devants avec Frédérique. Daisy les suivait, humble et confuse, étonnée elle-même d'avoir eu le courage de proclamer sa défaillance.

En dépit des calomnies répandues dans Saint-Charles, rimpatient Rémineau avait dû attendre, pour posséder Duyvecke Hespel, le mariage régulier à la mairie et à réglise : et ces deux cérémonies furent elles-mêmes remises jusqu'après le rétablissement du petit Gaston. Tout cela occupa environ cinq semaines, desquelles 'ouvrier sculpteur disait d'un ton pénétré :

— Jamais je n'ai eu tant de misère ni tant de contentement!...

Le couple s'installa dans une maison voisine de celle où ils avaient longtemps habité l'un et l'autre, toujours rue Cujas. Ce fut une maison neuve, distribuée à la façon moderne; et comme Rémineau était non seule-

ment un ouvrier habile, mais un érudit en matière de mobilier, — comme Duyvecke, nullement artiste d'ailleurs, s'entendait aux soins d'un ménage, l'intérieur des nouveaux mariés fut bientôt très confortable et très coquet. Ils vécurent à l'aise. Rémineau gagnait des journées de douze à quinze francs en travaillant chez lui. Duyvecke, soucieuse de contribuer au bienêtre commun, donnait l'après-midi des leçons d'une heure et demie à une jeune fille préparant ses brevets — la fille d'un grand tapissier de la rue Lafayette qui employait souvent Rémineau. Depuis le mariage, rien n'avait rompu la bonne harmonie des époux. Rémineau demeurait asservi à Duyvecke par une adoration quasi religieuse. Et Duyvecke, attirée d'abord, et par la bonté un peu gauche du sculpteur et par la pseudomaternité qui l'attachait au petit Gaston, — insensiblement, rien que par l'effet de la santé de son cœur, du bel équilibre de ses sens, en était venue à aimer Rémineau. Les caresses de ce brave garçon calmaient des aspirations indécises, des besoins vagues que son innocence de jeune fille avait ignorés.

Le soir de la visite faite à Saint-Lazare par Frédérique, Pirnitz et Daisy, l'Irlandaise arriva la première chez les Rémineau, aux environs de sept heures. Dans l'après-midi, elle avait vu le professeur Bouchardon, et obtenu de lui la promesse d'empêcher qu'on mît d'office Geneviève dans une maison de santé à sa sortie de prison. — Quelques minutes plus tard entrèrent ensemble Frédérique et Pirnitz venant de la rue de la Sourdière. Elles trouvèrent Daisy en compagnie de Duyvecke et du petit Gaston. Rémineau, qui avait dû travailler tard, achevait sa toilette.

— 11 se fait beau pour vous, dit en riant la jolie Flamande. Vous allez le voir.

Comme Frédériqueet Romaine, assises dans le salon Louis XV dont Rémineau avait sculpté les meubles, en goûtaient la gracieuse ordonnance, Gaston, très bien portant maintenant que sa « maman Vecke » ne le quittait plus, s'approcha de Frëdérique et lui dit, à demi-voix, timide :

— Madame... est-ce que Tautre jolie dame ne va pas venir aussi?

« L'autre jolie dame », c'était Léa. Le cœur de Frédérique fut transpercé par ce rappel innocent d'une douleur à laquelle elle ne voulait pas céder. Elle embrassa l'enfant :

— Non, mon chéri. La jolie dame que tu veux dire n'est plus avec nous. Elle ne reviendra jamais.

— Ah 1 fit le petit, qui demeura pensif, glacé par ce grand mot vague : « jamais », — aussi incompréhensible pour les enfants que le mot de mort...

Duyvecke, confuse, n'osa gronder Gaston qui n'avait en somme rien dit de mal... Mais un silence pénible suivit la réponse de Frédérique. Presque aussitôt, heureusement, apparut Rémineau, un Rémineau transformé par l'amour et par les soins conjugaux, un Rémineau quasi élégant, les mains, les cheveux et la barbe soignés, portant du linge fin bien empesé et un complet de drap gros bleu assez correctement coupé, d'ailleurs sans recherche. Frédérique surprit le regard, à la fois avide et reconnaissant, dont Duyvecke le couvait, tandis qu'il présentait ses hommages.

« Pirnitz a raison, pensa-t-elle. Cet attachement fétichiste de l'épouse à l'époux sera longtemps la loi des meilleures entre les femmes. Combien y a-t-il de Duyveckes sur cent jeunes filles?... Et pourtant Duyvecke, qui n'était pas éprise de Rémineau avant le mariage, qui le dominait avant le mariage, est aujourd'hui

l'esclave amoureuse de cet homme, le plus ordinaire des hommes, — ni beau, ni spirituel, ni distingué : brave homme seulement. Oh ! que la tâche des libératrices est malaisée, avec ces enchaînées jalouses de leurs chaînes... »

Tandis que Frédérique méditait ainsi, Rémineau, qui professait pour elle, d'après Duyvecke, une sorte de culte, lui adressait un compliment entortillé, sur l'honneur qu'elle leur faisait de venir les voir, sur le souvenir qu'on entretenait d'elle dans la maison. Comme il s'embrouillait, sa femme vint gentiment à son aide, lui prenant le bras :

— Allons, Rémi, ne t'intimide pas... Si vous saviez, mademoiselle Frédérique, combien ce qu'il vous dit là si mal, il le pense!... Pas un jour ne passe sans que nous parlions de vous ici. Avec M'^' Romaine, vous êtes comme nos saintes patronnes. Pour un peu, l'on vous prierait.

La domestique, autre Flamande venue d'Hazebrouck, sœur de lait de Duyvecke, et qui, blonde aux cheveux de cendre, semblait une copie lourde et maladroite du type de sa maîtresse, ouvrit la porte de la salle à manger :

— Duyvecke, c'est servi.

La salle à manger était petite et confortable, bien meublée comme tout l'appartement. Dès qu'on y fut assis, — la chaleur de l'air, la clarté de la grosse suspension sur les vaisselles luisantes et les couverts de ruolz, l'odeur des fines nourritures savamment travaillées par Duyvecke et sa sœur de lait Gudule, la saine amitié qui unissait les convives, valurent à Frédérique un sentiment d'aise et de sécurité. Depuis combien de temps ne lui était-il pas arrivé d'être ainsi reçue par des amis, de s'asseoir à une table qui ne fût pas une table de réfectoire?... Oh! depuis bien longtemps.

3i6 LES VIERGES FORTES

Depuis les jours d'Apple-Tree-Yard. Car elle ne pouvait pas compter les bizarres repas pris à Poudenats en compagnie de sœur Odile... Apple-Tree-Yard. Oui... C'était cela que brusquement évoquait Frédérique avec une violente netteté; et l'impérieuse mémoire des sens lui rappelait un autre repas, vers cette même heure, dans le drawing-room de Tinka, une chère succulente aussi, des lumières vives sur du linge blanc, des cristaux et du sHver-piate,.. Toute la douceur de cette ère fraternelle, déjà ancienne, lui remonta comme le parfum gardé intact dans un coffret clos.

« Léa est retournée vers cette joie, songea-t-elle; sans doute à cette minute même elle converse entre Georg et Tinka. »

Ses yeux rencontrèrent les yeux de Pirnitz, et, comme elles avaient fini par mettre Tune pour l'autre leur pensée dans leurs regards, Frédérique implora un réconfort et le reçut.

Cependant Duyveckc, animée par le plaisir de sa réception, contait naïvement les bonheurs et les soucis de sa vie : — comment, après être demeurée rue Cujas pour soigner le petit Gaston, après avoir écrit la lettre à Pirnitz qui fixait sa destinée en lui fermant toute voie de retour en arrière, elle avait été durant plusieurs journées la proie d'un vif désespoir. Et, puisqu'elle ne pouvait faire subir à Gaston sa mauvaise humeur, — « il était vraiment trop mignon, ce chéri », — c'était Thonnête Rémineau qui avait pâti.

— Ah ! je lui en ai dit et je lui en ai fait, je vous assure, pendant une quinzaine. N'est-ce pas, Rémi?

Rémineau, qui mangeait gravement une seconde assiette de potage, sa serviette raide d'empois en bouclier sur les revers de son veston, riait d'un rire malicieux, et répliquait :

— Elle aurait bien voulu me dégoûter de la prendre pour femme, croyez-vous! Mais moi qui l'avais vue à l'œuvre depuis quatre ans, si douce, si bonne, je me disais : « Prends patience, Rémi, et fais le gros dos... Tout ça, c'est une crise, une fantaisie, comme une petite maladie qui passera; Duyvecke ne peut pas ne pas redevenir Duyvecke, un jour ou l'autre... »

Ses bons yeux affleurants, noirs comme des diamants noirs, contemplaient amoureusement sa femme qui le paya d'un sourire.

— Moi, dit Gaston, coupant la conversation de sa voix aigrelette, je sais le jour où papa et maman Vecke se sont embrassés pour la première fois... C'est le jour que j'ai été guéri, que je me suis levé.

Tout le monde se mit à rire, même Pirnitz et Frédérique... Duyvecke devint rose :

— Nous étions si heureux quand ce garnement est revenu à la santé!... On s'est embrassé comme des gens qui ont fait naufrage ensemble, et qui reprennent pied sur la terre ferme.

Quelque temps, ils parlèrent d'eux-mêmes et de leurs félicités intimes, avec l'égoïsme affectueux des êtres bons et comblés, en présence d'amis au cœur sûr. Gudule faisait défiler sur la table un exquis gâteau aux écrevisses, un salmis de perdreaux, une selle d'agneau rôtie... Frédérique ni Pirnitz ne mangeaient guère; Daisy attaquait ces mets délicats avec la même fringale indifférente qu'un plat de pommes de terre de son pays.

— Oh! vous ne mangez rien! dit tristement Duyvecke à Frédérique et à Pirnitz.

— Nous n'avons jamais été de brillantes convives, vous le savez, repartit Frédérique en souriant. Ne nous en veuillez pas.

3i8 LES VIERGES FORTES

Duyvecke repoussa son assiette.

— Vous avez raison... Moi, je me laisse aller; et j'engraisse. Mais si vous saviez comme j*ai faim ! C'est désolant.

— Moi je trouve que tu es bien mieux, un peu forte ! déclara Rémineau. Et puis maintenant, ajouta-t-il en plissant les paupières avec malice, ne dois-tu pas manger pour deux?

Duyvecke lui fit les gros yeux. 11 se tut, riant dans sa barbe de jais. Frédérique commençait à concevoir un peu d'écœurement pour tout cet amour conjugal, pour ces histoires de baisers et de grossesse, que la conversation des hôtes laissait échapper comme malgré eux. Duyvecke s'en douta; elle devint grave et dit.

— N'empêche qu'il y a des moments où, dans notre bonheur, quand je repense aux réunions chez cette pauvre M"' de Sainte-Parade, à l'inauguration de l'École, à mes cours de français et de géographie... j'ai le cœur serré. Jamais je ne serai tout à fait satisfaite, voyez-vous, mademoiselle Pirnitz. J'ai connu quelque chose de trop beau. Rien ne me paraîtra plus aussi beau.

— Bah! fit Daisy. Vous avez fait ce que vous pouviez. Personne n'est obligé de porter un fardeau trop lourd pour ses épaules.

— Ça, approuva Rémineau, c'est bien diti

Mais Pirnitz, de sa voix au timbre pénétrant, répliqua :

— Vous avez raison, Daisy. On n'est pas forcé de porter un fardeau trop lourd pour ses épaules. Seulement on a presque toujours les épaules plus fortes que le cœur : je veux dire qu'on a toujours moins d'ardeur que de force... Ne croyez pas, Duyvecke, que je dise

cela pour vous. Vous aviez vraiment tenté de vous donner tout entière... La destinée vous a prise par la main et vous a conduite au mariage, à la maternité, à la vie ordinaire des femmes honnêtes. Vous y ferez resplendir vos grands rêves d'adolescence et de jeunesse. Si l'enfant que vous portez est une fille, je suis sûre qu'elle deviendra, par vous, un être conscient et libre.

Duyvecke fut si émue que des larmes lui montèrent aux yeux, mais c'étaient des larmes contentes. Elle se pencha vers Pirnitz, et d'un de ces gestes caressants, un peu animaux, qui la rendaient si attachante, elle appuya sa joue contre la joue de l'apôtre.

— Merci, balbutia-t-elle. Vous ne m'en voulez pas... Vous êtes bonne.

Rémi, tortillant avec rapidité une boulette de mie de pain, murmura :

— On fera tout son possible, mademoiselle Pirnitz... On n'est pas des ingrats, ni des mécréants. Si c'est une fille que nous avons, comme vous disiez, on l'élèvera dans vos idées... de manière que, pour vos idées, elle remplace Duyvecke un jour. Ça, Duyvecke me l'a fait promettre; et je l'ai promis de bon cœur.

Frédérique, qui ne trouvait rien à dire, méditait : « Quelle chose admirable! Ainsi la parole et l'effort d'un apôtre ne sont jamais perdus... Voici l'obscur ménage d'un demi-ouvrier et d'une paysanne un peu affinée. Eh bien ! d'avoir rencontré Pirnitz, même après qu'ils ont renoncé à la suivre, il reste à ce couple une flamme au front et un idéal dans l'âme! »

Quand le dîner fut fini, Duyvecke demanda la permission d'aller coucher Gaston. Pendant ce temps, Rémineau servit le café dans le salon Louis XV. Sa femme revint quelques minutes après. Comme on fai-

sait silence, elle ouvrit le piano. Pareille en cela à la plupart de ses compatriotes, elle goûtait la musique et jouait agréablement, d'ailleurs sans prétention. Rémineau n'y entendait rien; mais son admiration pour Duyvecke le rendait attentif, et certaines mélodies le troublaient; il s'asseyait à quelque distance, de façon à voir le profil de sa femme, et alors, comme il disait, en regardant les mains effleurant les louches, « il lui semblait que les doigts de Duwecke lui caressaient le coeur ».

Duyvecke joua la Sonate »* / de Mozart. Cette harmonie épandue dans ce milieu paisible contribua encore à rappeler à Frédériquc les soirs d'Apple-Tree- Yard. La silhouette de Tinka, avec son air de petite fée en toilette de poupée, ses robes de piqué blanc, ses yeux enfantins et ses cheveux frisés court; la haute structure un peu courbée de Georg tourmentant le clavier et en tirant des sons désespérés, Edith falote et silencieuse, Léa déjà visiblement agitée par l'anxiété de l'amour... Tout ce passé l'enveloppa : elle fut bien aise que le piano empêchât les conversations. Elle n'aurait pu parler.

« Où sont-ils tous à cette heure? Sans doute, Léa les a rejoints... Us sont réunis... en Angleterre ou en Italie... »

Elle contempla, comme tantôt dans l'antichambre du président d'Ubzac, le désert de sa propre existence. Maintenant que le soleil des illusions juvéniles ne la dorait plus, l'aridité austère de cette vie semblait affreuse. Mais son orgueil d'apôtre aussitôt protesta.

« Georg et Léa sont réunis.. Peut-être ils sont heureux... Je ne les envie pas. Même je ne souhaiterais pas leur présence. Car ils ne sont plus ni l'un ni l'autre les âmes exceptionnelles que j'ai chéries. Georg est

devenu un homme pareil aux autres. Léa, comme Duyvecke, a subi la loi d'esclavage.

La main de Pirnitz vint alors chercher la main de Frédérique et l'emprisonna. Elles n'échangèrent pas de regard ni de parole; mais, par la seule pression de cette longue main, Pirnitz fit pénétrer le calme dans le cœur qu'elle devinait troublé.

« Non! je ne suis pas seule au monde, pensa Frédérique... J'ai près de moi ce qui m'est le plus cher... J'aime mieux l'abandon universel, et que celle-ci demeure tout contre moi... Surtout j'aime la certitude d'être en communion avec elle... J'accepterais, s'il le fallait, de vivre loin d'elle; mais ne plus sentir qu'elle m'approuve, — cela, je ne pourrais pas le supporter. »

Duyvecke quitta le piano, et, tandis que son mari et Daisy causaient ensemble de Geneviève Soubize, vint s'asseoir à côté de celles qu'elle vénérait comme les deux éducatrices de son âme. Elle leur demanda leurs projets; avec son intuition de femme, elle devinait bien que Daisy ne s'y associait plus. Pirnitz expliqua son plan : une école installée dans un quartier populeux de Paris sans nom officiel.

— Si nous réussissons, cette fois, beaucoup des élèves de l'ancienne école, et des meilleures, viendront à nous.

— C'est bien ce que redoute M^^* Heurteau, répondit Duyvecke. La dernière fois que je suis allée rue des Vergers pour m'informer de vous, je l'ai vue. Vous savez qu'elle fut bonne pour moi, dans le temps, et que je l'aimais bien. Elle m'a paru préoccupée de vos entreprises, sans les connaître. Elle m'a laissé entendre qu'elle ne demanderait pas mieux que de vous voir retourner auprès d'elle à la prochaine rentrée.

Elle se chargerait d'arranger les choses avec Tautorité. Elle répétait : « Si elles sont vraiment dévouées à notre œuvre, elles reviendront. Dites à Frédérique et à Pirnitz, surtout, qu'elles retrouveraient ici, sous le nouveau régime, la place qui leur est due... » Et, mon Dieu! ajouta timidement Duyvecke, je me demandais si ce ne serait pas raisonnable...

Pirnitz secoua la tête :

— Non... L'arbre que nous avons planté là-bas est frappé de mort... Ou plutôt on a arraché la greffe que nous y avions entée : ce n'est plus qu'une essence ordinaire. Les fruits qu'il donnera, nous en pouvons goûter partout la vulgaire saveur. Non, Duyvecke, nous ne retournerons point auprès de Louise Heurteau.

— Elle n'est pas méchante, objecta Duyvecke. J'ai beaucoup de reconnaissance envers elle, car elle m'a vraiment recueillie et guidée quand je vins d'Hazebrouck à Paris. Et puis, je vous ai connues par elle.

— C'est vrai, dit Pirnitz. Louise Heurteau n'est pas mauvaise : elle est intelligente, elle perçoit l'infirmité de l'éducation féminine en France. Elle pouvait rendre d'importants services à la cause de la femme; mais elle a voulu sauvegarder sa propre ambition, son propre avenir. Or, on ne sert pas deux maîtres. Ses efforts pour le bien resteront stériles. Aujourd'hui elle parvient encore à se faire illusion, mais elle connaîtra de cruels déboires; elle constatera qu'elle a travaillé contre ses croyances pour de méprisables avantages de situation, qui ne lui sont même pas assurés!...

Gudule entra, apportant un plateau avec le thé... Quand chacun eut bu sa tasse, il était onze heures environ : les trois visiteuses se levèrent, malgré les- instances de Duyvecke et de son mari.

— Nous devons chaque jour nous éveiller à l'aube, dit Pirnitz en riant, comme des oiseaux dont l'orage a détruit le nid et qui travaillent à s'en rebâtir un.

Elles étaient dans l'antichambre, elles prenaient leurs manteaux. Duyvecke. implora :

— Oh! avant de vous en aller, venez voir dormir Gaston... Il est si gentil.

Rémineau et les trois femmes, suivant Duyvecke, qui portait la lampe, s'engagèrent dans le corridor. Sur la pointe du pied, on pénétra dans la chambre de l'enfant. C'était une très étoite pièce communiquant par une porte ouverte avec la chambre des deux époux. La baie laissait apercevoir le lit conjugal, aux couvertures entre-bâillées; une veilleuse était posée sur la table de nuit. Le lit, ainsi étalé, choqua Frédérique; avec une irritation de vierge intacte, elle remarqua le creux visible du matelas, un seul creux, au milieu.

Tout à l'heure ils dormiraient là, ce grand garçon rustique et noiraud, et cette blonde aux cheveux clairs, dont il enlaçait tendrement la taille gonflée par une maternité prochaine... Duyvecke levait la lampe; dans le halo de l'abat-jour, son visage délicat et le rude visage de Rémineau s'encadraient, rapprochés audessus de la couchette. Rémineau baisa sa femme sur le cou.

— Allons, murmura Frédérique, partons!

Pressant les adieux, elle entraîna ses deux compagnes. Elle avait hâte de ne plus respirer cette atmosphère conjugale, où elle étouffait. Toute son affection pour la Duyvecke d'autrefois s'effaçait; elle emportait l'image de cette femme aux formes alourdies, qu'un ouvrier baisait sur la nuque.

« Dire qu'un jour je verrai peut-être Léa ainsi... Oh ! non... j'aime mieux ne plus la revoir, plus jamais... »

Or, dans le même temps, cette frêle chose qui traverse les espaces et fait ouvrir les portes devant elle comme par un sort mystérieux — une lettre contenant la pensée de l'absente — quittait l'île brumeuse où Frédérique avait jadis connu Georg Ortsen, traversait là mer par une aigre nuit d'équinoxe, suivait sa route infaillible vers la maison de la rue de la Sourdière...

(3uAND Léa, vers huit heures du matin, — le lendemain de sa fuite, — sortit de la gare de Victoria, quand elle eut devant elle, ruisselant d'une pluie qui venait juste de cesser, ce quartier de Londres, voisin de Green Park, si souvent parcouru naguère avec Georg dans les joyeuses après-midi de demi-vacances, — elle fut étreinte soudain par la réalité.

Depuis la veille au soir, depuis l'heure où, debout sous le péristyle de Saint-Augustin, elle avait vu disparaître le fiacre qui portait son billet d'adieu, elle vivait dans le rêve. Une fièvre heureuse, sans chagrin ni remords, avait tout transformé pour elle, d'un coup. La chape de plomb qui l'accablait depuis l'enfance venait

de lui tomber des épaules : elle était légère et libre. <c Comment ai-je pu tarder si longtemps!... » Ce fut sa surprise, après sa libération. Et les actes se succédèrent dans la promptitude et dans la joie : la prière fervente au pied de Pautel, le dîner gare Saint- Lazare, le départ à neuf heures, le voyage... Sa fièvre emplissait les minutes : elle n*avait pas même de loisir pour l'impatience. Fièvre admirable, si rare que beaucoup d'existences humaines ne l'ont pas connue, — trop brève pour ceux mêmes qu'elle a un instant affranchis des conditions mesquines de la vie successive, et fait vibrer hors de l'espace et du temps! Fièvre qui est sans doute la plus haute félicité humaine, qui s'alimente de la réalité et emporte l'être au delà du réel... Léa connut l'enthousiasme du poète qui conçoit son œuvre et l'entrevoit telle qu'il ne saura jamais l'accomplir. Rejoindre Georg, lui offrir et recevoir de lui le suprême abandon, tout cela lui parut prochain, certain et facile. — Ces fièvres surhumaines se consument par leur excès même. Quand elles ont achevé leur période, un incident vulgaire les fait brusquement tomber... Le poète, la tête en feu, s'assied à la table de travail : la plume trempée nerveusement dans l'encre entraîne une scorie boueuse sur la page blanche : et cela suffit pour que l'abrupte difficulté de l'effort apparaisse et que se dissipe le mirage de la conception idéale. Jusqu'à Londres, Léa n'avait eu qu'à se laisser conduire. Débarquée à la gare de Victoria, il fallut, sous la bruine matinale, faire cette chose simple : choisir un hansom-cab et donner une adresse au cocher. Quelle adresse?... Ce fut le rappel de la nécessité, la rentrée dans le réel, la fin du rêve.

Oui, quelle adresse? Où aller d'abord ? Les époques, dans l'esprit refroidi, reprirent leur ordre véritable...

Londres n'avait pas changé; le paysage s'offrait tout pareil aux yeux de la voyageuse; mais le temps de Free Collège, de l'atelier Clariss, du phalanstère d'Apple-Tree-Yard était vieux de deux ans passés. Où joindre Georg, s'il était encore dans la ville monstre? Où trouver sa trace, s'il n'y était plus? Ce qui avait paru aisé et triomphal à la pauvre fille quand elle quittait Paris devenait soudain, en débarquant à Londres, difficile et humiliant.

— / lose ?ny best time, Mum! Je perds le meilleur de mon temps, madame, laissa tomber le cabman, digne et grognon, du haut de son perchoir.

Il attendait la décision de la voyageuse, après avoir placé la valise devant lui, sur la plateforme du hansom.

— Drive three Apple-Tree-Tard... (Allez 3 Apple- Tree-Yard...)

Elle monta; le hansom lestement vira, gagna Saint- James Park et Pall-Mall. Une brume froide s'exhalait des parcs trempés par la pluie nocturne. Moins de dix minutes plus tard, Léa descendit devant son ancienne habitation. La jaune maisonnette n'avait pas changé, mais, en face, une grande bâtisse, que la voyageuse se souvenait d'avoir vu construire, était achevée et habitée : l'aspect de l'impasse en était modifié. Léa ne ressentit pas l'émotion qu'elle avait supposée quand, à Paris, elle imaginait un retour aux lieux où elle avait connu des joies si rares... Elle s'en étonna tristement.

— Mrs Snyders est-elle ici? demanda-t-elle à la petite bonne fraîche et jolie qui vint ouvrir.

— Ohl non, répliqua celle-ci. Voici plus d'une demi-année que Mrs Snyders a quitté, après la mort de son mari... On laisse le nom sur la porte, ajoutat-el!e, suivant le regard de Léa, parce que ma mai-

tresse, Miss Pinkflower, continue ï louer des chambres comme autrefois... Peut-être .Madame voulait-elle louer?... Elle le peut parfaitement si elle le désire; c'est même mieux qu'avant, car miss Pinkflower a amélioré le mobilier... On a fait faire une fenêtre à la chambre du fond qui n'en avait pas. Voulez-vous voir, madame?...

— Non, je vous remercie, dit Léa, arrêtant avec peine la volubilité de la jeune muiJ, Je voulais seulement savoir si vous avez encore l'adresse d'un gentleman qui a demeuré ici avec sa soeur en 1897 et 1898. M. Georg Ortsen?...

La bonne plissa le front, parut faire un grand effort de mémoire.

— Non... je ne me rappelle pas.

— 11 y avait un cahier pour les adresses, au temps où ces personnes habitaient ici. Ne l'avez-vous plus?

— Je ne crois pas, madame.

— Tenez, il était dans le tiroir de cette table, là, près de l'escalier.

— Je vais voir... Oh! quelle merveille! le voilà... Vous avez une excellente mémoire, madame, excellente en vérité. Moi, je ne l'avais jamais vu, ce cahier, et je nettoie ici tous les jours!

— C'est bien celui-là, — dit Léa, prenant le petit registre oblong vêtu de toile noire.

Elle feuilleta les pages, se guidant d'après les dates ; elle eut vite fait de trouver : « Georg Ortsen ; Professor & Frau Ebner. — ^pp^y to Fret Collège, Alleti Street, Kensington Koad. » (S'adresser à Free Collège...) Évidemment, en partant pour un voyage dont l'itinéraire n'était pas arrêté, les Ortsen avaient trouvé plus commode de concentrer leur courrier dans les mains de W Sanz.

— Je vous remercie, dit Lëa, rendant le cahier.

— La lady ne veut pas descendre ici?... Il y a une jolie chambre sur la rue...

Et plus bas, elle ajouta, avec une assez divertissante effronterie du regard :

— Miss Pinkflower est très bonne, et les ladies ont toute liberté.

— Merci! répliqua Léa.

Elle pensait : « La maison a bien changé. Que dirait cette brave et morne Mrs Snyders? »

Le cabman, muré dans sa dignité grognonne, ne protestait plus. Seulement, le dédain de sa moue s'accentuait. Léa remonta. Elle n'osa pas donner l'adresse de Free Collège, mais, contente du renseignement précis qu'elle venait d'obtenir, et sentant les tiraillements de la faim, elle se fit conduire dans une maison de thé de Piccadilly, sorte de modeste crémerie londonienne où parfois elle avait pris un goûter avec Tinka ou Frédérique... La boutique se trouva remplacée par un imposant magasin à glaces immenses, boisé d'acajou, fort élégant. Léa descendit tout de même, paya le cocher et entra, sa valise en main. Elle se fit servir des œufs, du thé, de la confiture d'oranges... Tout en mangeant d'un appétit que depuis longtemps elle ne connaissait plus, elle réfléchissait :

« Je n'ai qu'à prendre un de ces omnibus et à me rendre à Free Collège, je serai fixée dans quelques instants... »

Oui; mais elle répugnait, dans la conjoncture actuelle, à voir M""* Sanz, et, pour tout dire, cette répugnance était mêlée de peur. Prisonnière évadée, il semblait à Léa qu'on devait être à sa recherche. Elle avait beau se dire : « Que m'importe? N'ai-je pas le droit d'aller où je veux? » l'idée d'être remise en pré-

sence de Frédérique ou de Pirnitz la bouleversait. N'était-ce pas pour échapper à leur tyrannie morale qu'elle s'était enfuie?...

« 11 est vrai que M"* Sanz ne sait rien encore. Mais elle me parlera de Frédérique et de l'Œuvre : je devrai dissimuler, mentir... Puis, qui sait si déjà le télégraphe ne Ta pas prévenue ? Tout naturellement, Frédérique et Romaine s'adresseront ï Free Collège puisqu'elles se doutent de ma présence à Londres. » Cette hypothèse suffit à lui interdire la visite. « Je n'irai là-bas, se dit-elle, qu'à la dernière extrémité!... »

Soudain, un nom rayonna dans sa mémoire, comme un éclair joyeux : « Edith!... » Voilà la démarche facile, efficace : rejoindre Edith, qui toujours avait été favorable à l'union de Léa et de Georg ; Edith qui, même si elle ignorait l'adresse des Orisen, accepterait certainement d'aller s'informer à Free Collège, sans prononcer le nom de la jeune fille.

Restait à découvrir Edith.

Léa ne savait pas positivement où elle se trouvait, Daisy n'en ayant pas reçu de nouvelles depuis de longs mois. Les deux sœurs s'écrivaient rarement. La dernière lettre d'Edith faisait part d'un projet : quitter les ateliers Clariss and Sons, et s'enrôler dans une sorte de syndicat de garde-malades où l'on soigne les pauvres pour rien et les riches pour de gros honoraires, alternativement. Cette conception avait séduit

Edith, que dégoûtait l'immoralité de ses compagnes, les glaceuses de chez Clariss, lesquelles, disait-elle dans une forme bien britannique, « devenaient pareilles à des ouvrières françaises »...

En toute hypothèse, une démarche à l'atelier de Walworth Road ne coûtait rien à l'amour-propre de Léa. Elle acquitta le prix de son repas, — beaucoup plus cher qu'au temps de la petite boutique, mais ne fallait-il pas payer les glaces et les lambris d'acajou? — et pria la caissière de vouloir bien lui conserver son sac de voyage pour une heure ou deux : à quoi celle-ci consentit avec la rogue politesse des vendeuses de Londres. Léa monta dans l'omnibus vert dont elle avait usé tant de fois lorsqu'elle travaillait chez Clariss. Le temps, vers les neuf heures et demie qu'il était, s'éclaircissait : le soleil de juillet, peu à peu lourd et chaud, séchait la boue des chaussées et des trottoirs. Une grosse dame, assise en face de Léa sur la banquette de velours, lui adressa la parole, lui demanda où elle allait, lui apprit qu'elle-même dirigeait un commerce de chaussures dans Elephant-and-Castle, et comme Léa, point mécontente d'échanger quelques paroles avec un être humain, racontait qu'elle arrivait de France le matin même, la grosse dame lui recommanda d'être prudente parce que des soirées très froides succédaient aux chaudes après-midi, et qu'en ce moment la « consomption » exerçait à Londres de cruels ravages... Léa sourit et aspira largement l'air dans ses jeunes poumons... On arrivait au coin de Hampton Street. Léa prit congé de sa voisine. D'un pas alerte, elle gagna les ateliers.

Le portier, vieillard à trogne d'alcoolique, qui balayait les carreaux souillés, la regarda quelques instants sans la reconnaître. Elle dut se nommer.

— Oh! miss Legay-Sûrier! s*écria-t-il ; — et ce nom, dans sa bouche, devenait un vocable étrange, compliqué, un appel guerrier de Sioux ou de Sakalaves, — oh! mademoiselle, vous voilà revenue parmi nous! Est-ce que vous allez de nouveau travailler dans la fabrique?

— Non, repartit Lëa. Je suis seulement de passage à Londres... Et j'aurais désiré voir une de mes amies qui travaillait ici avec moi il y a deux ans... miss Craggs : elle était surveillante des glaceuses.

— Miss Craggs n'est plus ici, mademoiselle. Elle a quitté l'usine il y a environ trois mois... trois mois et demi... Je me rappelle, la dernière fois qu'elle est venue surveiller, c'était encore un jour de neige, avant la fin du printemps... Une autre fois, après son départ, elle a repassé ici. Moi, je ne l'ai pas vue; mais ma femme, qui lui a parlé, m'a dit qu'elle était habillée en nurse, et qu'elle allait partir pour le continent avec une jeune dame infirme.

Léa eut presque une défaillance à ces mots : « partir pour le continent ». Elle se maîtrisa :

— Vous ne savez pas où elle allait avec cette dame?

— Non... Sur la Riviera, je suppose.

— Est-ce que, pendant les derniers mois de son séjour à Londres, miss Craggs demeurait toujours à Kensington?

— Cela, je ne le sais pas, mademoiselle. Mais je le crois. Elle ne nous avait prévenus d'aucun changement d'adresse.

— Je vais passer au Wesley an-Club, dit Léa. Je suppose que là on pourra me renseigner.

— Sans doute. Miss Craggs y était fort connue. Léa donna six pence au portier. Il la remercia. Puis,

ayant glissé la pièce blanche dans son gousset, il demanda :

— Est-ce que vous avez été malade, mademoiselle ?

— Non... Pourquoi cela?

— Oh! c'est que je vous trouvais maigrie... Peutêtre aussi vous avez trop travaillé?... Mais si vous vous portez bien, c'est le principal, en vérité. Seulement, restez à Londres. Vous y étiez en meilleure santé! On a beau dire, c'est un .bon endroit : le brouillard nourrit.

Au Wesleyan-Club, on donna à Léa l'ancienne adresse d'Edith, Kensington Road. Elle y apprit en outre que le syndicat des garde-malades volontaires siégeait précisément au club; mais il ne tenait qu'une séance par mois... Léa remonta en omnibus, traversa de nouveau Londres en sens opposé. Il était près de midi quand elle mit pied à terre, devant les jardins de Kensington. Il régnait une de ces chaleurs lourdes, vaporeuses, fréquentes à Londres aux environs de la canicule, la chaleur qui foudroie les chiens sur les trottoirs. Léa ne ressentait aucune fatigue, surexcitée par la quasi certitude d'avoir enfin l'adresse d'Edith. Elle passa devant Allen Street, et ne put s'empêcher de jeter un regard à Free Collège, dont elle aperçut les pignons en profil avec les saillies hexagonales des bay-windows. Son pas s'activa, par la peur de rencontrer M"** Sanz ou l'une des maîtresses qu'elle avait connues. Quelques instants plus tard, elle sonnait à la petite maison d'Edith. La logeuse elle-même. M""' veuve Pigott, lui ouvrit la porte. Elle ne parut pas reconnaître Léa, qui la reconnut aussitôt.

— M^^* Edith est sur le continent avec une jeune dame infirme, répondit Mrs Pigott à la question de Léa.

334 LES VIBRGBS FORTES

Mais je puis vous donner l'adresse qu'elle m*a laissée. Qu'il vous plaise d'entrer.

Le parloir minuscule du boarding offrit à la voyageuse sa classique apparence, le traditionnel service nuptial, en métal argenté, que la veuve étalait sur un dressoir d'acajou sombre. Des cartes de visite étaient nichées dans un vide-poches en tapisserie : Mrs Pigott, ayant coiffé son nez de lunettes à verres convexes, y trouva non sans peine celle d'Edith et lut :

« Miss Craggs, nurse, Hôtel Métropole, Nice... »

— De quand date cette adresse?

— De la fin du mois d*avril.

— Vous n'avez rien reçu d'Edith depuis?

— Non... Elle a donné congé de sa chambre en partant; je crois qu'elle n'y habitera plus. D'ailleurs, vous êtes la première personne à la demander...

Gardant les lunettes qu'elle avait mises pour fouiller dans le vide-poches, la logeuse considérait attentivement Léa.

— Est-ce que vous n'êtes pas déjà venue ici? dit-elle enfin.

— Si. Il y a longtemps... près de deux ans... je venais voir quelquefois Edith.

— Oh!... vous aviez l'air mieux portante à cette époque, mademoiselle... Prenez garde au temps de Londres en ce moment, il est perfide.

Cette insistance à lui dire qu'elle avait mauvaise mine irrita Léa, Elle salua sèchement et sortit. Dans la rue, elle se rappela que la vieille dame qui vendait des chaussures près d'Elephant-and-Casile l'avait aussi regardée obstinément, en parlant du temps de Londres et des ravages de la « consomption ». Elle n'eut pas une seconde d'inquiétude; seulement elle pensa : « 11 ne faut pas que Georg me trouve mauvaise mine; je

veux être pour lui belle et vaillante. ■» Au cours des deux dernières années, elle avait abandonné tout souci de toilette. Un vif goût de plaire se réveilla en elle : « Je veux acheter un costume pour qu'il me voie bien habillée, » songea-t-elle eh regardant le drap noir élimé de sa jupe.

Tout en remuant ces pensées, elle avait regagné Kensington Gardens. La chaleur était vraiment accablante, au soleil. Mais l'ombre épandait une délicieuse sensation de fraîcheur. Léa chercha un banc ombragé et s'y assit.

Enfin, elle possédait l'adresse d'Edith. Elle résolut d'envoyer un télégramme à Nice : seulement, il fallait donner une adresse pour la réponse et Léa n'avait pas encore de domicile. La première chose à faire était donc de louer une chambre; aussitôt installée, elle télégraphierait à Edith, à l'hôtel Métropole. En même temps, pour ne négliger aucune chance, elle écrirait une lettre à Georg, une autre à Tinka, leur annonçant qu'elle était à Londres, résolue à les rejoindre : elle enverrait ces deux lettres à Free Collège. Il faudrait au plus compter deux jours pleins avant d'avoir une réponse. Le matin même, elle n'eût pas accepté d'attendre vingt-quatre heures avant de revoir Georg. La réalité imposait déjà des délais. Léa en supportait la nécessité mieux qu'elle ne l'eût fait quelques heures plus tôt. Un souci nouveau l'obsédait : plaire à Georg quand elle paraîtrait devant lui. Deux jours suffisaient à peine pour compléter le mince trousseau apporté de Paris dans son sac de voyage.

Mais où habiter?...

Ni Apple-Tree-Yard ni la maison Pigott ne tentaient Léa. Elle voulait éviter les lieux où elle avait déjà vécu. Familière, d'ailleurs, avec Londres, pour s'y être pro-

menëe un peu partout en compagnie de Georg, elle eut vite fait d'orienter son choix vers le quartier du British-Museum, où les logements garnis abondent et coûtent peu. Sitôt cette résolution prise, elle quitta le banc. Elle sentit alors, malgré la chaleur extrême du jour, comme un linge humide sur ses épaules : la fraîcheur avait condensé la sueur de sa marche. Elle hâta le pas pour se réchauffer, et ne monta en omnibus que quand ^^^»>^MHHi ■■! ^lic fut tout ï fait séchée par lIMlASl R W (''"ardent soleil.

''B'Wll^wMiW rf3 Dans l'omnibus, une pesante

fatigue Taccabla; elle sommeilla.

Elle se réveilla en sursaut aux environs du musée, dans Gower Street. Tout le long de la rue, à droite et à gauche, de petits écriteaux, accrochés à l'imposte des portes, annonçaient des appartements à louer. Elle se mit en quête, choisit une maison qui lui parut respectable — (Mrs Cockington and Daughters) — et loua une chambre pour une demi-guinée la semaine, le déjeuner du matin compris. A peine installée dans cette chambre, elle écrivit les deux lettres et le télégramme. Elle tint à les porter elle-même au bureau voisin; mais, comme elle ressentait une lassitude croissante, elle pria Mrs Cockington de faire chercher sa valise au magasin de Piccadilly. Et, s'étant mise sur son lit sans même se dévêtir, elle s'endormit profondément.

Quand elle reprit connaissance, l'ombre emplissait la chambre, masquée en avant par la massive construction ionique du Musée. Léa, reposée, alluma le gaz d'une suspension et se regarda dans la glace de l'armoire. Elle fut consternée de s'y voir si mesquine-

ment habillée, et aussi tellement maigre, la mine terreuse, ses cheveux châtains presque ternes. Elle se rappela soudain l'image brillante et charmante que lui renvoyaient les miroirs, au temps d'Apple-Tree-Yard.

« Ces gens ont raison... Comme je suis changée!... »

Elle fut contente de n'avoir pas rejoint Georg dès ce premier jour :

« Lui aussi aurait eu peine à me reconnaître. J'ai trop enlaidi et vieilli, même depuis le jour où, dans la grande salle de l'École, il m'a vue pour la dernière fois... »

Elle commanda un bain, et, quand elle l'eut pris et fut rentrée dans sa chambre, elle fit une toilette minutieuse, comme elle l'avait rarement fait autrefois, à l'âge où les jeunes filles ont le plus de goût pour la parure. Elle fut une autre Léa, qui ne s'était jamais révélée tant que l'influence de Pirnitz et de Frédérique la dominait... Elle eut pour l'arrangement de sa chevelure, pour l'avantage de sa taille, pour l'éclat de son teint, des artifices de coquetterie que personne ne lui avait jamais enseignés, et dont elle-même ne s'était jamais avisée... Dans la valise rapportée de Piccadilly, elle avait puisé les nippes roulées en hâte le soir du départ: une blouse de foulard mauve à fleurettes, assez jolie, des chemises, des pantalons de fine percale, mais dépourvus de tout ornement. Par malheur, ni chaussures, ni jupes, ni jupons de rechange... Et ce misérable chapeau, cette toque d'institutrice qu'elle portait avec indifférence à Paris, ne fallait-il pas le changer contre une coiffure d'élégance et de grâce, pour la rencontre du bien-aimé?

Quand elle descendit au salon pour souper, les deux petites Cockington, Rose et Mary, — Rose, frimousse de chat jaune monté sur un corps grêle et vif; Mary,

lymphatique et blonde, mais aussi menue et presque aussi leste que Rose, — lui firent mille compliments sur sa toilette et sa bonne mine. Leur mère, personne osseuse, à la peau blanche et sèche, mise avec prétention, Pair d*une sœur aînée de ses filles, renchérit encore, assurant que seules les dames françaises savaient s'habiller avec cette splendeur. Léa eut plaisir à se trouver vraiment plus brillante, plus jeune, plus belle que tout à l'heure. Et les compliments de l'obséquieuse famille Cockington, dont elle partagea le repas, ne lui déplurent point. Elle dut raconter une histoire : qu'elle avait égaré sa malle sur le continent, et qu'étant à Londres pour quelques jours dans Tattente d'une adresse, elle en profiterait pour acheter et façonner les choses qui lui manquaient. Les petites Cockington s'offrirent alors à l'aider ; elles s'entendaient aux travaux de couture, disaient-elles, et, de fait, elles n'étaient pas trop mal fagotées. Il fut convenu que dès le lendemain on se mettrait à l'œuvre. Aucune confidence ne fut requise de Léa. L'Anglais est discret, s'occupe peu des affaires d'autrui : d'ailleurs la nouvelle pensionnaire avait déposé le prix d'une semaine à l'avance et avait donné comme référence la maison Clariss and Sons, disant qu'elle y avait été employée. L'air de la liberté est si grisant après des années de servitude, que Léa supporta sans trop d'impatience les premiers jours d'attente. Ni le télégramme ni les deux lettres ne reçurent pourtant de réponse; mais ne devait-il pas en être ainsi, puisque Léa avait écrit à d'anciennes adresses?... Les heures passaient vite à fabriquer un véritable trousseau, de concert avec Mary et Rose. Celles-ci, dociles et gaies, plaisantaient maintenant la jeune Française, lui disaient qu'elle allait bien sûr se marier et que la personne qu'elle attendait était

tout simplement son amoureux. De la malle perdue sur le continent, il n'était plus question. Les petites Cockington avaient bâti de toutes pièces un ingénieux roman : la Française s'était échappée de chez ses parents pour venir épouser en Angleterre un homme qu'elle aimait. Elles trouvaient cela naturel et charmant; elles le disaient à Léa; chacune d'elles aurait fait comme elle si « Mama » avait voulu les séparer de son sweet-heart : car chacune avait un « doux-cœur » avec qui elle se promenait les dimanches et les jours de demi-congé : Rose, un jeune policeman du quartier de Lambeth ; Mary, un employé dans un grand magasin de confection de Ludgate-Hill, locataire de Mrs Cockington. Quant à Mrs Cockington, elle faisait de mystérieuses absences qui duraient parfois quarante-huit heures, sans que ses filles parussent s'en étonner.

Les trois Cockington se lamentaient d'ailleurs sur la pénurie de pensionnaires. Sans Léa et l'employé de Ludgate-Hill, la maison eût été vide de locataires. Grâce au nombre excessif des concurrents, « l'industrie des étrangers », disaient-elles, devenait déplorable à Londres.

— Londres est tout rempli de lodgings, qui sont tenus par Dieu sait qui! déclarait Mrs Cockington. Regardez dans Gower Street, vous verrez un écriteau au-dessus de chaque porte. Ah! si mon mari avait réussi dans sa filature de Derby... nous ne serions pas réduites à faire cet affreux métier, mes pauvres filles et moi.

Et elle essuyait quelques larmes... Le krach de Mr Cockington dans une importante filature de Derby était un refrain favori de Mrs Cockington. Probablement, ce krach avait emporté le gentleman lui-même avec la fortune du ménage, car on ne l'apercevait

jamais, et, sans fournir aucune explication, ni les petites misses ni leur mère ne semblaient conserver l'espoir de le voir reparaître. Mrs Cockington en parlait avec sympathie, rendant hommage à sa haute capacité, et émettant des vœux de damnation contre les gens qui avaient contrarié ses entreprises.

Vers la fin de la semaine, Léa commença à s'inquiéter de ne recevoir aucune réponse. Elle dormit mal; sa figure s'altéra : Mrs Cockington le lui fit observer. Le vouloir d'être belle et élégante pour Georg la secoua de nouveau. Aidée par la gentillesse drôle, un peu vulgaire, des petites Cockington, elle domina obstinément son souci, avec l'énergie apprise aux leçons de Frédérique et de Pirnitz... Déjà, le linge orné de mignonnes dentelles de fil, les frais jupons, les chemisettes, un gracieux chapeau et un costume « tailleur » de la dernière façon parisienne garnissaient l'armoire à glace de sa chambre, tout cela pour assez peu de frais. Léa s'était découvert une habileté coquette à chiffonner, qu'elle ne soupçonnait pas elle-même : un peu de l'adresse des doigts maternels. Ce labeur nouveau, et le plaisir qu'elle y prenait, la faisaient justement rêver à sa mère. Tandis qu'arrangeant des plissés, ajustant des jais et des soutaches, elle écoutait le bavardage vide et amusant de Rose et de Mary, elle avait conscience de cette communion de nature avec la pauvre Christine. Elle lui parlait : a Mère, mère chérie, je suis toute pareille à toi ! » Désaimantée de l'influence de Frédérique et de Pirnitz, vraiment seule et sans famille, elle se tournait naturellement vers le souvenir de cette mère douce et jolie. Christine eût si bien compris la tendre faiblesse de Léa; elle l'eût encouragée à être belle pour celui qu'elle aimait.

Mais le temps écoulé depuis l'envoi des lettres devenait anormal, excessif : de brusques angoisses tourmentèrent la jeune fille. Elle se disait, raidie contre la désespérance : a Ce n'est qu'un retard : il est absolument

certain que je retrouverai Georg et Tinka... » Elle se décida à une nouvelle démarche : elle rechercha dans Londres l'éditeur des livres de Tinka. Elle le trouva sans peine : les bureaux étaient situés dans une très vieille maison de Paternoster Row, aux environs de la cathédrale Saint-Paul... Les employés furent complaisants pour cette jeune femme bien mise qui parlait purement l'anglais avec un accent indéfinissable et gracieux. On consulta le livre des adresses; il portait, barrée, la mention : « Mrs Tinka Ortsen, 3 Apple-Tree-

Yard. » Et au-dessous Ton avait tracé : « Mrs Ebner- Ortsen, Free Collège, Kensington Road. »

— J*ai écrit à Free Collège, dit Léa, et je ne reçois pas de réponse.

— En vérité! fit Temployé d*un air poliment compatissant.

— Lorsque vous écrivez à Tinka Ortsen, adressezvous les lettres à Free Collège?

— Oh ! nous n'écrivons jamais directement à Mrs Ortsen. Notre correspondant, pour les oeuvres de Mrs Ortsen, est à Stockholm : c'est l'éditeur suédois avec lequel nous traitons; Mrs Ortsen n'est jamais venue ici.

Ainsi, la nécessité de consulter M'-' ^anz se contirmait. Léa essaya de s'y accoutumer : « Voyons, je suis bien libre... Et puis. M"* Sanz est raisonnable... » Mais aussitôt, accrue par son imagination, la peur de se trouver face à face avec Pirnitz, Frédérique, la glaçait... Elle sentait qu'une telle rencontre aurait raison de sa volonté. Elle avait pu s'enfuir, s'échapper à leur insu; mais leur dire, dans les yeux : « Non, je ne veux plus demeurer avec vous... » elle ne le pourrait pas. Elle médita alors une lettre à M"" Sanz : se livrer à elle en la conjurant de l'aider, sans dénoncer sa retraite. Elle s'y était presque décidée, lorsqu'un incident retarda l'exécution du projet.

Un dimanche, onze jours après l'arrivée à Londres, elle se laissa entraîner par les petites Cockington et leur mère à une partie au a common » de Wimbledon ; les jeunes sweet-hearts accompagnèrent leurs fiancées. Le calicot de Ludgate-Hill était un gros jovial. Irlandais de naissance, boute-en-train de la société; le policeman de Lambeth portait, au contraire, dans ses divertissements, l'allure de la faction ou de la pa-

trouille : on eût dit qu'il venait d'arrêter toute la bande et la conduisait sévèrement au poste. Léa s'amusa peu; mais elle éprouva une âpre joie à comparer mentalement l'homme qu'elle aimait — ce Georg Ortsen idéalement beau, artiste et noble — avec les deux individus qui, pour Rose et Mary, représentaient l'amour... Non, bien sûr, jamais un autre que ce Georg adoré n'aurait d'elle une pensée ni un regard! Il avait fallu ce demi-dieu, descendu des paradis du Nord, pour l'initier à la possibilité d'aimer. « Pour aucun autre je n'aurais abandonné une parcelle de moimême... » Et c'était vrai : par là Léa se différenciait de Christine; par là l'influence des éducatrices de son âme, Frédérique et Pirnitz, demeurait sur elle victorieuse : Léa ne pouvait être femme que pour un seul homme au monde. La grâce souriante, la puérile tendresse, la coquetterie même de Christine peut-être revivraient en elle; mais elles revivraient comme un hommage au seul Georg Ortsen, à celui qui était entré dans son âme par la porte de l'amour mystique.

Il était convenu que, pour terminer joyeusement la partie, on regagnerait Londres par la Tamise. Naturellement, les deux siveet-hearts savaient ramer. Un petit bateau fut loué à Fulham et l'on descendit la rivière à force d'avirons, chacun des amoureux tenant à faire parade de son adresse. La journée avait été d'une chaleur intense : la fraîcheur de la rivière surprit agréablement les passagers. Mais, quand on atteignit Battersea, comme le soleil ne touchait plus l'eau, un brouillard subit s'éleva de la surface, si humide et si froid qu'après une heure de pénible navigation Rose et Mary elles-mêmes demandèrent qu'on abordât. Le canot débarqua où il put, avec mille précautions que l'intense brouillard rendait nécessaires. Il fallut une

demi-heure de marche avant d'arriver au railway de district : tout le monde, en rentrant, était morne et glacé. Léa s'alita aussitôt. Elle avait été comme empoisonnée par rhaleine du fleuve : il lui semblait qu'elle était percluse de tout le dos, jusqu'aux reins. La nuit, elle souffrit de la fièvre. Mrs Cockingion, alarmée, appela un médecin qui ausculta la jeune fille. 11 déclara qu'elle présentait un point de bronchite, mais ce n'était rien de grave; quelques jours de soins la guériraient. Léa fut soignée avec gentillesse et dévouement par Rose et Mary : la bronchite avorta et, quatre jours après la fâcheuse promenade, la malade était sur pied. Grâce à la chaleur des après-midi, elle put jouir largement de l'air et du soleil, ^ condition de rentrer avant le soir.

Plus d'une semaine s'écoula ainsi. Et toujours aucune réponse aux lettres envoyées maintenant depuis dix-huit jours... Quand Léa fut tout à fait rétablie, elle trouva sur sa table, un matin, après le déjeuner, une enveloppe contenant la note du docteur, celle de médicaments, celle aussi d'une semaine de pension non payée : cela montait à près de trois livres.

Léa avait beaucoup dépensé en achats de toilette, ne pouvant croire que tant de jours passeraient sans qu'elle rejoignît Ceorg... Elle fouilla dans son portemonnaie, dans ses tiroirs. Avec toutes les piécettes d'argent et les pence, elle réunit ainsi le prix de la note : il lui resta seulement six shillings et six pence. Elle paya; mais aussitôt prise de la terreur — devant une dette possible — des gens qui toujours ont vécu dans la règle, elle s'habilla, sortit, et, d'omnibus en omnibus, gagna Walworth Road et l'usine Clariss and Sons... Comme elle y avait laissé la réputation d'une excellente ouvrière, elle fut sur-le-champ rengagée

par l'administrateur, aux appointements de trois livres par semaine. Seulement, elle dut signer pour trois mois, sauf le cas de maladie. Elle signa tout ce qu'on voulut. « Georg me reverra, travaillant comme autrefois... pensa-t-elle; cela vaut mieux... » L'effroi d'être dénuée d'argent à l'improviste primait tout.

Alors commença pour la jeune fille une vie de labeur ininterrompu, qui du moins eut pour effet de la distraire un peu. Elle arrivait à neuf heures à l'usine, travaillait jusqu'à six, et, le soir, se remettait passionnément à son trousseau de fiancée. Car maintenant, adoptant l'idée de Rose et de Mary, c'était bien un trousseau conjugal qu'elle préparait : et l'espoir que ces toiles, ces dentelles, ces soies légères se déploieraient sous les yeux de Georg, seraient regardées et maniées par lui, rendait cette besogne délicieuse... Elle y rêvait tout le jour tandis qu'elle dessinait à l'usine. Sa tâche faite, elle courait, comme à un rendez-vous, à cette œuvre d'amour. Et peu à peu, grisée par son rêve, dans l'anémie croissante de son surmenage, dans sa nervosité exaspérée, — elle venait à trouver que rien n'était trop luxueux pour l'épouse de Georg. Tout l'argent qu'elle gagnait à l'atelier était aussitôt dépensé en chiffons, en parfums, en quelque chose qui pût embellir son corps ou sa parure... Minutieusement attentive désormais aux moindres détails de sa toilette, elle avait reconquis sa beauté, et personne ne pouvait rencontrer sans la remarquer cette jeune femme longue et frêle, si souple de taille, si gracieuse de geste, son visage romanesque enfiévré par des yeux bleus trop éclatants, sous la couronne fluide de ses cheveux.

Elle traversait la vie, insensible aux admirations, ne pensant plus qu'à une seule chose, et y pensant avec

346 LBS VIERGES FORTES

une ardeur et une continuité maladives : à l'heure où elle serait enveloppée par les bras de Georg, caressée par sa bouche. « Je serai sa femme... » Elle répétait ces mots tout haut, quand elle était seule, comme des paroles d'incantation. Son ardeur s'avivait à mesure que la force et la santé de son organisme allaient diminuant. Une haleine moins chaste soufflait maintenant des profondeurs de son être, macéré par le travail et la fièvre, — sur la fleur mystique de l'ancienne tendresse... Sans connaître avec précision ce qu'elle désirait, elle sentait que ta présence, les caresses de Gcorg combleraient ce désir. Et, tout en y rêvant, elle recomptait comme une avare le trésor des caresses d'autrefois; la main de Georg lui frôlant les cheveux à Hampstead-Heath ; — l'après-midi où, fatiguée d'une longue promenade à pied, elle avait dormi sur un divan d'hôtel, tandis qu'il la veillait, assis près d'elle; — et surtout la prise de leurs lèvres, dans la voiture, l'interminable baiser goûté le soir où ils revenaient ensemble de Richmond. Tous ces souvenirs qui naguère l'effaraient, dont le rappel lui avait valu de véritables souffrances, elle s'y complaisait maintenant, elle les évoquait à toute heure, penchée, le jour, sur sa planche à dessin dans l'atelier, ou cousant, le soir, sous la lampe, en compagnie de Mary et Rose. Ils la hantaient surtout la nuit, pendant les heures d'insomnie qui la consumaient et ne lui pesaient point.

Dans cet état de somnambulisme heureux, les jours s'enfuyaient; la moitié d'août avait déjà passé, et, quoique Léa n'eût encore reçu aucune réponse, elle n'avait pas tenté la seule démarche efficace, la visite à M""* Sanz. Elle y avait même renoncé tacitement. Une sorte de foi mystique la possédait. Elle croyait fermement que Georg et elle se rejoindraient sans effort,

par l'action de la Destinée, comme ils s'étaient trouvés, comme ils s'étaient aimés. Toute leur histoire ne portait-elle pas l'empreinte de cette action fatale? Eh bien, elle s'achèverait ainsi, par l'effet de la même force surhumaine. Léa ne sortait plus maintenant sans être préparée à la rencontre de Georg. C'est pour lui qu'elle se parait et se voulait belle. Et souvent son cœur s'arrêtait de battre quand une silhouette, un pas, une voix, précisaient un instant le vague espoir de la rencontre.

Le mystère qui planait sur la vie de Léa intéressait naturellement à l'extrême Mrs Cockington et ses filles, et aussi les nouveaux pensionnaires de la maison. Une famille américaine de cinq personnes, arrivée de Chicago aux premiers jours d'août, père, mère, deux grandes jeunes filles très jolies et un garçon de douze ans, d'apparence délicate, s'était, en effet, abattue Gower Street, à la grande joie de la logeuse. Tout ce monde désignait Léa sous le nom de : « la jeune fille qui est fiancée : The girl who is engagea », — et la traitait avec beaucoup d'égards. Seulement, le ménage américain s'inquiétait de sa santé. M. Smith, le mari, qui avait étudié un peu de médecine, prétendait que la belle fiancée était atteinte de consomption et s'en effrayait pour ses propres filles et son petit garçon. Mrs Cockington le rassurait de son mieux, exagérait l'excellente constitution de Léa, se gardait bien de mentionner la bronchite qui l'avait menacée après la partie de canot. Elle tremblait de perdre des pensionnaires nombreux et riches comme les Smith, qui annonçaient l'intention de demeurer à Londres tout l'hiver.

Cependant Léa commençait à ressentir des douleurs au creux des omoplates. Elle les attribua à la position

courbée qu'elle gardait sur sa planche à dessin, presque tout le jour. Elle s'efforça de dessiner droite; mais des élancements, des picotements persistèrent dans la région du dos. Des sueurs nocturnes survinrent : elle en fut surprise sans en être alarmée, ignorant quel symptôme c'était; elle n'en parla à personne. Rose, Mary, leur mère et le ménage Smiih, qui la voyaient de jour en jour changer de visage, essayèrent de lui faire entendre que sa santé était compromise, qu'il fallait prendre garde aux poumons, que la consomption sévissait dans la ville. Léa se rassurait elle-même en se disant : « Je n'ai jamais toussé... je ne tousse pas... » Elle n'avait pas, en effet, de quintes douloureuses; elle n'était même pas enrhumée; mais elle sentait sa gorge presque constamment voilée par un obstacle qu'elle dissipait d'une toux légère. Elle mangeait avec appétit. Depuis les sueurs nocturnes, elle dormait mieux.

Un matin, à l'atelier, elle pensa étouffer : l'obstacle montait à son gosier, l'empêchait de respirer. Elle tomba à la renverse, sur sa chaise, porta instinctivement son mouchoir à sa bouche : il fut aussitôt tout rouge de sang. Ses compagnes la secoururent; on la traîna à l'infirmerie, sans qu'elle perdît un seul instant connaissance. Là, elle eut un nouvel étouffement : elle en fut délivrée par un second flux de sang qui remplit tout le fond d'une cuvette. On la ramena à Gower Street, dans un état de faiblesse extrême. Le lendemain, elle allait mieux, mais elle commençait à tousser, et, presque à chaque accès de toux, un peu de sang humectait sa langue.

Elle ne fut pas effrayée outre mesure. Elle avait foi dans l'avenir. « Je dois revoir Georg et lui appartenir : donc je ne peux pas mourir ici, dans ce lit de hasard. »

Étendue, pâle comme une vierge de cire, le dos douloureux, la respiration retenue pour ne pas tousser trop, elle avait cette pensée enfantine : « Quel bonheur que mon trousseau soit fini! A présent, me voilà malade : je ne pourrais plus travailler. » Sa sérénité surprenait tout le monde autour d'elle; car tous, par leurs propres yeux et par ce qu'en disait le médecin, connaissaient la gravité du mal. Mrs Cockington était aux abois. Le ménage p Smith, devenu subite- ^ ment sans pitié, menaçait de quitter la maison si la jeune fille n'était pas congédiée au plus vite.

— Mais où voulez-vous qu'elle aille, cher monsieur Smith? objectait Mrs Cockington. La pauvre enfant est absolument seule à Londres.

— Qu'elle retourne donc en France, dans sa famille, ou bien qu'elle aille à l'hôpital... Où pourrait-elle être mieux soignée qu'à l'hôpital?... Vous devriez, Mrs Cockington, aller trouver à ce propos le directeur de l'usine où elle travaillait.

Mrs Cockington réussit à faire patienter ses hôtes quelque temps; toutefois elle se sentit elle-même moins pitoyable à mesure que s'allongea la liste des dépenses causées par la maladie. Léa ne gagnerait plus rien de longtemps ! La démarche suggérée par M. Smith finit par lui sembler juste et expédiente. Elle se rendit chez Clariss and Sons. Il lui fut répondu que l'usine

se chargeait pendant un mois des frais de maladie de ses employés, à la condition qu'ils fussent soignés dans le Working-Royal-Hospital, situé Commercial Road, auquel l'usine payait pour cela des annuités. Et comme Mrs Cockington exprimait à l'administrateur des craintes pour le remboursement de ses propres frais, une somme de cinq livres lui fut remise.

La dame s'attendait ï des protestations de Léa, à des pleurs, quand elle lui parlerait de son transport. Léa accueillit la proposition avec une IndifFérenceabsolue. . . Son enfance avait été trop fortement instruite des réalités pratiques, et par sa sœur aînée et par Pirnitz, pour qu'elle eût de l'hôpital l'horreur naïve des gens du peuple. D'ailleurs, elle ne laissait rien de son cœur dans la maison Cockington, où le temps s'était écoulé sans lui rendre Georg, sans donner aucune relâche à ses anxiétés. Pourvu qu'elle emportât le cher trousseau si amoureusement élaboré, que lui faisait d'être couchée dans un lit ou dans un autre?...

Ainsi pensait-elle, insoucieuse des incidents de sa vie matérielle. Pourtant, quand elle fut installée au Royal-Hospital, tout au bout de Londres, en un quartier où elle ne se souvenait pas d'être allée jamais, même avec Georg, quand elle ne fut plus qu'un numéro entre d'autres, dans la salle des consumptives, et que Rose, Mary, Mrs Cockington, les Smith, tout ce qui avait été la société des semaines précédentes fut séparé d'elle, — la misère de sa destinée l'accabla. Elle avait accepté l'hôpital comme un moyen d'être délivrée du souci pécuniaire, qui tourmentait ses insomnies de phtisique. Mais l'horreur du temple de la déchéance et de l'infirmité physique, l'image, cent fois répétée autour d'elle, des ravages du mal dont elle

était atteinte, cet horrible mot : consiimption, revenant partout, dans les conversations des gardes, dans les propos du médecin et les questions des internes, dans les notices imprimées sur les murs, où même les précautions à prendre en cas de mort étaient codifiées 1 — tout l'appareil effroyable d'égoïsme social qui entoure l'impersonnelle maladie des pauvres lui parut odieux.

Et, pour la première fois, elle regarda en face la possibilité de sa propre mort.

Mourir... Le mot bref résonnait dans le vide de son esprit, avec une harmonie particulière, nette et blessante, de ses deux syllabes; et Léa faisait taire sa pensée pour le mieux entendre.. , Ou bien, les yeux clos, le mot écrit lui apparaissait comme une chose, comme un objet dessinant son contour d'ombre sur le voile rose des paupières abaissées; et Léa s'appliquait à distinguer la forme de cette chose redoutable... Puis, du fond d'ellemême, un violent sursaut se raidissait contre le son et l'aspect du terrible verbe; une sorte de spasme mental s'efforçait de le chasser. Elle ne pouvait pas dire sincèrement : « Je vais mourir. » — Dans la même salle s'allongeaient une vingtaine d'autres lits, perpendiculaires aux murs vert pâle, deux entre chacune des baies à guillotine masquées de stores en calicot. A peine trois ou quatre de ces lits étaient vides à l'ordinaire; les autres, bordés carrément, flanqués de leur petite table de nuit en noyer clair, contenaient aussi des femmes couchées, presque toutes

jeunes encore, qui toussaient, qui crachaient du sang, qui se plaignaient, comme Léa, de douleurs à leur pauvre dos, de déchirures saignantes dans leur gorge... Pour celles-ci, le mot de « mourir » offrait à Léa une signification précise; elle les imaginait cessant de remuer, l'haleine arrêtée, et ce n'était même pas un mystère : une bougie soufflée s'éteignait, voilà tout. Mais pour elle-même, cesser d*être consciente, d'ajouter un chaînon à la chaîne ininterrompue des pensées, ne plus sentir la réaction des choses et cependant demeurer là, dans ce même petit lit, non, cela était inimaginable : aucun effort ne pouvait le concevoir.

« Alors, c'est que je ne dois réellement pas mourir... »

Elle ouvrait les yeux, regardait la salle aux murs verts, où, par ces après-midi lumineuses d'août, le soleil versait des ondes vermeilles... On voyait, par les fenêtres, s'agiter la cime de quelques platanes, dans le jardin de l'hôpital : on distinguait un coin de ciel quadrillé par les croisillons des châssis; on entendait des oiseaux échanger de brefs coups de gosier... Une brise tiède agitait les stores.

a Non, je ne vais pas mourir. Je suis sûre que je ne vais pas mourir. »

La foi en la vie lui revenait, dans une communion absolue, victorieuse, avec tout ce qui vivait et palpitait au sein généreux de la nature, — avec une horreur passionnée pour le néant. Résolue à ne plus voir les couchenes douloureuses, à ne plus ouïr les toux lamentables, elle refermait les yeux, se barricadait dans le passé et dans l'avenir, parlait à Georg comme s'il eût été auprès d'elle. Elle bâtissait des projets pour une longue existence. Avec une certitude inébranlable, elle s'apercevait unie à Georg, dans un pays

merveilleux aux frondaisons fougueuses, au soleil ardent, — un golfe de fleurs et de verdure ceignant le bleu paisible de la mer. Ce pays, elle le voyait, elle en était sûre; la vision ne la tromperait pas. Elle s'obstinait à l'évoquer aux heures mauvaises, quand le soir tombe, avec son odeur de fièvre et les menaces d'insomnie, — ou quand la nuit obsède de terreurs vagues et noie de désespoir l'âme des malades, la nuit d'abandon et de silence qui fait pressentir l'abandon, le silence des cimetières.

Alors, la vision ravissante — cette mer toute bleue environnée de caps qui verdoient et de terrasses fleuries, tout cela, et l'ami bien-aimé avec lequel on en devait jouir, effaçait ses contours tremblés. De brusques léthargies survenaient, et l'incursion du cauchemar, la pierre sur l'estomac qui vous écrase et vous empêche de respirer, la chute soudaine dans le précipice sans fond. Léa se forçait à ouvrir les yeux pour échapper aux rêves effrayants. Elle regardait les choses autour d'elle. Les lampes, voilées d'écrans et baissées pour la nuit, laissaient flotter une clarté jaune où le linéament des objets semblait incertain, mouvant. . . Quelques couchettes étaient muettes comme des tombes, le corps endormi sculptant bizarrement la couverture; mais combien de souffrances luttaient, dans la vaste salle, contre le faux repos de cette nuit d'hôpital!... Une toux déchirait l'air... une forme se dressait sur son séant, regardait la pénombre, immobile et raide comme un spectre, s'abattait misérablement sur l'oreiller... Des paroles susurraient, de lit à lit, entre voisines. Parfois une voix terrible, transmuée par le rêve, clamait un brusque appel de terreur... Ou bien un gémissement conscient, un : « Help/ please... help! ... » coupait les sommeils légers des malades : et

Ton voyait la garde de service, quittant le fauteuil où elle somnolait, glisser vivement, fantôme léger, coiffé et ceinturé de blanc, vers la patiente qui demandait l'aide... Parmi cette oppression silencieuse, l'horloge du clocheton égrenait les notes ironiques du carillon de Westminster.

Soudain, des taches d'aube blêmissaient vers les fenêtres, les lampes n'éclairaient plus que juste les points du plafond où elles étaient suspendues. Le jour hâtif du mois d'août perçait par toutes les ouvertures, envahissait la salle : et les peurs nocturnes s'évanouissaient, ufïc fraîcheur bienfaisante descendait sur les fronts enfiévrés. Léa s'endormait d'un sommeil profond, qui eût été délicieux et réparateur si, quand elle se réveillait, vers sept heures du matin, elle ne se fût trouvée baignée dans une sueur abondante, qui transformait sa chemise et ses draps en une lessive mouillée. Alors, c'était la nécessité du changement de linge, avec la mauvaise humeur ou le sans-souci des gardes, et la douleur du moindre choc contre ses épaules, son dos, même ses bras et ses jambes, car elle avait affreux sèment maigri, de corps plus encore que dévisage, et tout contact maintenant la meurtrissait. Recouchée dans des toiles sèches, elle s'abandonnait à une prostration chagrine. Elle sommeillait encore, à demi consciente du brouhaha que la journée commençante ranimait dans la salle. On apportait les déjeuners aux malades, de forts déjeuners anglo-saxons, soles frites, œufs au lard fumé, rognons grillés, marmelades variées, le tout arrosé de thé ou de café au lait fumant; car le médecin de cette section, le docteur Ainsworth, était un adepte et un propagateur de la suralimentation pour guérir la phtisie : rien n'était refusé. aux malades de ce qu'elles désiraient manger. Quelques-unes abu-

salent de la licence et consommaient des quantités extraordinaires de lait et d'œufs durs, outre les quatre repas quotidiens. . . Léa mangeait peu : toute nourriture la dégoûtait. Elle avait fini par ne prendre que du thé, des œufs à la coque et du pain grillé tartiné de beurre. Aussi le docteur Ainsworth la traitait-il avec sévérité, l'accusant d'entêtement, de mauvaise volonté.

— Vous ne guérirez pas si vous ne mangez pas. Vous perdez en ce moment, chaque jour, par le seul effet de votre mal, une quantité de vitalité qui est, je suppose, comparée à votre vitalité totale disponible, comme i est à 200. . . Et vous ne remplacez rien, puisque vous ne mangez pas. Vous pouvez calculer le moment où votre vitalité sera épuisée.

Autour de la couchette, les élèves, ravis de la précision mathématique de cette formule, approuvaient. Léa fermait, les yeux : sa pudeur ne s'irritait même plus d'être ainsi regardée par des hommes, comme un objet de démonstration. Elle souhaitait seulement qu'on la laissât tranquille, qu'on ne lui parlât plus de ces aliments dont la seule pensée lui soulevait le cœur. Le docteur, petit, barbu, gesticulant, emmenait sa bande vers une autre couchette. Alors le reste de la journée, jusqu'à l'heure où le soir tomberait, apparaissait tolérable à la malade.

Elle souffrait peu, et l'intensité de son rêve intime suffisait à combler le vide des heures. Ses compagnes d'hôpital, presque toutes des ouvrières de la ville, — car l'hôpital de Commercial Road était une fondation de plusieurs grands usiniers londoniens syndiqués pour la charité, — s'entretenaient volontiers avec elle; elle avait été trop façonnée, à Paris comme à Londres, aux mœurs apostoliques de M""" Sanz, d'Edith Craggs, de Frédérique et de Romaine Pirnitz, pour ne pas savoir leur

parler et ne point s'en faire aimer. L'une d'elles, nommée May Bodson, petite brunisseuse qui avait quitté sa famille pour suivre un ami, et qui, abandonnée par cet ami, était peu à peu tombée dans la misère et la maladie, lui fut paniculièrement chère; elle trouvait une sorte de fraternité entre l'histoire de cette humble fille et sa propre histoire. Mais ce qui la touchait surtout, c'était la façon insouciante, presque gaie, dont May Bodson parlait de son mal et même de sa mort prochaine. Elle ne gardait aucune illusion :

— Je suis finie! disait-elle de sa pauvre voix éraillée par la tuberculose des cordes vocales. Mais quoi? Je ne me plains pas. J'ai eu cinq années de bonheur avec mon ami, qui était si bon !... Ah ! s'il n'avait pas eu cette méchante femme de mère, qui a voulu le marier, il m'aurait peut-être épousée... Oui, je crois qu'un jour, après un verre de porter bu de trop, il aurait été capable de me mener devant le registrar. Bah! j'aime mieux m'en aller que de vivre sans lui. Pourvu que je ne guérisse pas et que je ne sois pas forcée de retourner travailler... Cela, non, en vérité, je ne le voudrais pas!... Mais, heureusement, j'ai entendu Little Tom (les malades appelaient ainsi le docteur Ainsworth) — j'ai entendu Little Tom dire aux jeunes gentlemen : « Cette petite guenon n'en a pas pour quinze jours... »

Elle riait, puis ajoutait :

— « Petite guenon! » Il n'est pas poli... Avant que je sois malade, quand Percy (c'était mon ami) rentrait chez nous à Bethnal Green... car nous avions une maison à nous, mademoiselle, et un mobilier... il me prenait dans ses bras et me levait en l'air en disant : « Tu es ma fleur de mai; on t'a bien nommée!... » Et c'était vrai, j'étais fraîche alors comme une rose de

mai... Maintenant je suis une petite guenon, Unie Tom dit juste. Cela m'est égal. On ne m'empêchera pas d'avoir eu cinq bonnes années...

Cette fougue sincère émerveillait Léa. Comme elle la comprenait, l'humble fille, fripée, décrépite, mourant à vingt-deux ans ! Comme elle comprenait cette vie résumée dans cinq années d'amour, finie sans rancune quand les cinq années étaient échues! Elle enviait presque la « petite guenon ». Elle songeait :

« Elle a raison. Elle peut mourir. Il vaut mieux qu'elle meure. Mais moi, je n'ai pas eu cinq années de joie avec mon ami; je ne veux pas mourir. »

Vers la fin d'août, le temps changea, se fit pluvieux. On alluma du feu dans les deux cheminées de la salle des phtisiques; mais de mauvais vents coulis s'insinuèrent par les portes, par les jointures des fenêtres ; le ciel bas de Londres enfuma l'atmosphère. Les patientes furent plus nerveuses; des cas s'aggravèrent : il y eut deux morts, May devint tout à fait malade : ses petits yeux jaunes, dans sa face plissée, souriaient à Léa, disaient l'espoir toujours plus prochain de la délivrance. Et Léa aussi sentit passer sur sa face ces affres de l'automne, terrible pourvoyeur de la consomption. Elle ne prit presque plus de nourriture, délaissée maintenant par le docteur Ainsworth qui ne s'arrêtait qu'un instant auprès de son lit, le temps de constater la perte de vitalité annoncée, et n'essayait plus de la convertir à la suralimentation. Une lente désespérance envahit la pauvre âme solitaire. Il y germa de la colère pour celles qu'elle accusait de l'avoir jetée où elle était maintenant : Frédérique, Pirnitz...

« Ah! pourquoi ma mère n'a-t-elle pas vécu! Comme nous aurions été heureuses, toutes les deux... C'est les doctrines intransigeantes de Frédérique et de

Pirnitz qui m'ont dévoyée, jetée hors de la vie normale et de l'amour. C'est elles qui m'ont enlevée à Georg; c'est elles qui me feront mourir... »

La peur de la mort la hanta, s'accrut, devint intense; et, du même coup, les sentiments religieux, assoupis depuis l'enfance dans une demi-indifférence, s'éveillèrent. Léa voulut un prêtre catholique. On en manda un : un Irlandais de Killarney, qui vint, avec son visage rose et reposé, encadré de cheveux blonds bien coiffés, ses yeux bleu clair, ses belles dents saines, sa redingote ample et son droit petit col blanc, s'asseoir au chevet de la malade, posant sûr la table de nuit un chapeau haut de forme volumineux, soigneusement lustré. On l'appelait : Father Patrick Weatherdon. Il parlait bien, avec onction. Léa éprouva d'abord de ses visites un certain soulagement. Puis, quand, ayant peu <i peu deviné son histoire, il se mit à lui conseiller de rentrer dans sa famille, quand il lui présenta ce retour comme un devoir et la somma de lui donner l'adresse de ses parents, afin que lui, Wcatherdon, leur écrivît, elle s'irrita, le prit en grippe, refusa de le voir; et, soudain, ce sursaut d'appétit religieux tomba... D'ailleurs, ce qui lui restait de force s'émiettait... Elle souffrait maintenant cruellement à chaque accès de toux... Elle perdait peu à peu l'espoir de retrouver Georg par une intervention directe delà Providence.

Et le mirage de ce pays rêvé, qu'elle pensait être l'Italie chère à son aimé, la baie merveilleuse enclose de terrasses fleuries et de caps verdissants, ne lui apparaissait plus, quoiqu'elle tâchât de l'évoquer devant ses yeux obstinément clos.

Alors, elle s'abandonna. Elle se laissa glisser à la mort, repliée sur elle-même, irritée contre la destinée

et les vivants. De longues prostrations la plongeaient dans une insensibilité complète; elle en sortait baignée de sueur froide, et, plutôt que d'appeler les gardes pour changer son linge, elle demeurait telle quelle, grelottant dans l'humidité des draps... Elle glissait vers la mort, non pas avec la résignation souriante de May Bodson, mais d'une âme indignée, révoltée contre l'injustice du sort, aigrie de haine contre les éducatrices de son enfance... Toute cette vie d'abnégation et d'effort altruiste qu'elle avait livrée à Frédérique et à Romaine lui semblait aujourd'hui follement dépensée; elle aurait désiré la ressaisir, la reprendre au dévouement inutile. Oh I les précieuses années... Qui les lui rendrait, maintenant? Le germe mortel était en elle, dans sa poitrine saignante : après avoir consumé sa jeunesse et sacrifié son cœur au bonheur des autres, elle s'éteindrait oubliée sur un lit d'hôpital.

Son état empira encore. Elle eut d'autres vomissements de sang, qui l'épuisèrent : la fièvre, les hallucinations la tinrent hors du réel pendant plusieurs journées... Elle délira. Elle ne vit plus la grande salle aux murs verts, ni les couchettes, ni Little Tom, ni les gardes...

Puis, ce délire, d'abord obscur, chaotique, pénible, peu à peu s'apaisa dans une sorte de griserie continue, presque douce et voluptueuse. La vision adorable avait reparu, l'image du pays de rêve où elle retrouvait Georg parmi la gloire d'un été radieux. Léa contemplait la baie bleue ceinte de collines parfumées; en même temps, elle ressentait une chaleur inaccoutumée, comme une présence indécise qui la rassurait, le contact de mains amicales qui la touchaient, plus caressantes que les mains d'infirmières...

jéO LES VIERGES FORTES

Quand sa fièvre et son délire la quittèrent, sans doute faute d'aliment dans cet organisme e'puisé, — elle vit que c'était le matin, à la pointe du jour. La réalité des choses pénétra par ses yeux : les murs verts, les croisillons des fenêtres, les stores de toile, les couchettes, les cheminées... De nouveau, il faisait beau. Elle regarda le lit voisin du sien; il était vide.

— May ! murmura-t-elle.

Elle dressa un peu la tête sur le traversin, appela :

— May Bodson !...

Une voix répondit, de l'autre côté du lit :

— May n'est plus ici. Christ l'a rappelée.

Léa n'eut pas assez de force pour se retourner et pour regarder qui parlait. Mais un pas léger fit le tour de la couchette : Léa vit UHe forme et un visage se pencher vers elle. C'était une nurse, avec le béguin et le tablier ; elle tenait un petit livre noir entre les doigts de la main gauche.

— Comment vous sentez-vous? dit-elle.

Alors seulement Léa la reconnut :

— Edith!

— Ne vous agitez pas, reprit Edith en reposant les épaules de Léa et sa tête sur le traversin. Tâchez de dormir jusqu'au déjeuner. Alors nous parlerons. J'ai reçu enfin votre lettre, qui a longuement voyagé à ma recherche. Depuis deux jours je suis près de vous.

— Ne me quittez pas! supplia Léa.

Le jour accru montrait aux yeux agrandis de la malade la face couperosée et falote d'Edith, plus bizarre encore, à présent qu'elle se costumait en nurse. Et Léa ne pouvait pas rassasier son regard de cette vue. Tout l'espoir lui revenait d'un coup; elle remontait du fond du précipice à la lumière et à la vie. Elle répéta :

— Ne me quittez pas !

— Non!... Maintenant, endormez-vous... Je vous parlerai à l'heure du déjeuner. Tout va bien.

— Est-ce que vous savez?... commença Léa.

Elle n'en put exprimer davantage. Sa faiblesse était extrême... Mais Edith avait compris.

— Oui, je sais où ils sont... Je vous le dirai, et nous partirons ensemble, pour les rejoindre, dès que vous serez mieux.

Léa respira d'un grand trait, comme au temps où sa poitrine ne la faisait pas souffrir.

— Nous partirons?... nous irons?... Alors, je veux vivre!

Sagement, elle ferma les yeux, s'endormit d'un sommeil paisible, tandis qu'Edith, assise à son chevet, rouvrait le petit livre noir et priait.

N'est-il pas temps de rentrer à l'hôtel, Edith, et de nous préparer au départ?

— Non, chère, nous avons encore plus de deux heures avant le train de Torquay. Reposez-vous... Nous sommes bien ici.

Assises côte à côte sur un banc, à l'ombre cclaircie, transparente, d'un des ormes tricentenaires qui décorent celte esplanade incomparable de la cathédrale, à Salisbury, Edith dans son costume de nurse gros bleu paré de linge blanc, Léa dans un long manteau de voyage en drap beige, conversaient doucement. . . Leurs yeux se plaisaient à l'antique monument de pierre, en-

touré de riches pelouses, d'arbres majestueux, — et, bordant la place, de maisons aux pignons moyen âge, si vieilles, si vieilles, avec leurs toits pointus et leurs fenêtres plombées! — si vieilles et pourtant jeunes auprès de la vénérable basilique.

Edith couvait sa compagne d'une sollicitude maternelle. Léa lui était chère au temps où elles se rencontraient chaque jour dans la fabrique de Clariss and Sons; mais depuis qu'elle l'avait, pour ainsi dire, tirée de la mort, elle lui vouait un amour concentré et passionné, qui bouleversait son âme ordinairement calme. La mort, en effet, lâchait prise. Léa paraissait encore maigre et débile; mais c'était la maigreur et la débilité de la convalescence. Les yeux avivés, illuminés d'espoir, les lèvres plus rouges, le sang colorant les joues, dénonçaient le goût, le vouloir, la puissance de vivre.

La magie de ces mots : « Je sais où ils sont... » avait, en moins de quinze jours, fait ce miracle. Edith, restée en correspondance avec Tinka, put effectivement renseigner la jeune fille. Les Ortsen étaient à Torquay, dans le Devonshire, tous réunis, Ebner et sa femme Tinka, les deux fillettes Carola et Ida, et ausssi Georg, toujours languissant, tracassé d'anxiété, inguérissable malgré le temps qui passait.

« Nous irons les rejoindre, » avait dit Edith... Et aussitôt, pour hâter l'heure promise, Léa se soumit aux prescriptions du docteur Ainsworth. Elle mangea les douze œufs durs et but les quatre litres de lait par jour, outre les repas. Elle avait hâte de se lever, de marcher, de partir; mais elle suppliait en même temps Edith de ne pas prévenir Georg, de ne pas lui dire qu'elle était à Londres; elle redoutait de le voir accourir avant d'avoir elle-même recouvré la santé, avant d'être redevenue jolie.

C'était encore pour arriver ï Torquay fraîche et sans fatigue que cet arrêt à Salisbury avait été décidé. La petite ville dormante et pittoresque est située à peu près à mi-chemin entre Londres et Torquay...

Un grave battement d*airain s*échappa du clocher de pierre, s'épandit dans Tair par-dessus l'esplanade déserte, les branches demi-nues des ormes roux, les toits capricieux des vieilles maisons.

— Une heure, fit Léa. Encore trois heures et demie avant d'arriver là-bas! Est-ce vrai que cela sera, et que je ne rêve pas?... Edith!... tant de fois je l'ai rêvé, et après je me réveillais misérablement sur cette couchette d'hôpital.

— C'est vrai, chère, et vous ne rêvez pas. Le lord Jésus vous a éprouvée, moulue comme le froment... Mais aujourd'hui il veut vous amener à votre époux.

Et, selon sa coutume, elle cita un verset des psaumes : « Écoute, ma fille, et vois, et incline ton oreille : oublie ta patrie, et la maison de ton père... »

— Douce Edith! murmura Léa.

Elle l'enveloppa de ses bras et la baisa sur les deux joues. Elle l'aimait; elle goûtait sa présence réconfortante et le perpétuel refrain de piété chrétienne dont elle accompagnait les moindres actes de la vie.

— N'ai-je pas l'air trop lasse? demanda-t-elle tout à coup après un silence.

— Vous avez l'air convalescente, chère petite chose! répliqua Edith. Mais je vous assure que vous êtes bien belle.

Edith, coquette pour celle qu'elle avait recréée, et qu'elle était fière de conduire à son fiancé, comme elle l'avait toujours souhaité, regardait la jeune fille avec orgueil, mais non sans crainte. Avant le départ

de Londres, Ainsworth n'avait pas été très affirmatif. « Elle a repris étonnamment... Elle peut guérir, bien que les deux poumons et même les cordes vocales soient touchés... »

« Oh ! pensait Edith. Elle est trop vivante et trop belle : elle ne peut pas mourir! Elle ne peut pas!... »

Elle observait Léa à la dérobée, et la grâce joyeuse de la jeune fille triomphait, protestait contre toute idée de maladie et de mort.

« Non, se répétait la pauvre Edith, tour à tour angoissée et confiante... Elle ne peut pas mourir, Christ ne permettra pas cette chose affreuse... »

Elles quittèrent Salisbury à trois heures, par Texpress qui va directement de Londres à Torquay. Le voyage fut aisé et silencieux. Les paysages du Devon, la terre rouge, les plaines vertes, les arbres jaunissants, déroulaient leurs beaux aspects monotones. Edith lisait les Écritures. Léa était plongée dans une attente émue, heureuse.

— Edith... vous êtes sûre qu'/7seraà la gare? Pourvu que rien ne le retienne, ne l'arrête au dernier moment!... Si je ne le voyais pas en arrivant, tout de suite, il me semble que je retomberais aussitôt dans la mort.

— Pourquoi ne serait-il pas à la gare, répliquait Edith, levant un instant les yeux de dessus sa Bible. N'est-il pas lui-même avide de vous revoir? ne vous l'a-t-il pas écrit?

Léa retirait de son corsage la lettre de Georg, une lettre de passion lyrique et de surprise exaltée... Car Edith, obéissant à Léa, n'avait averti que la seule Tinka, jusqu'au moment où le voyage fût possible. Depuis la veille Georg savait Léa en Angleterre, et qu'elle venait le rejoindre.

Exeter, Sherborne, Ottery... Les villes du plantureux comté défilaient le long de la ligne; on stoppait dans de vastes gares où bruissaient des trains bondés de voyageurs. Puis, le décor d*arbres, de prairies, de terres fraîchement labourées s'ouvrit ; et, par échappées, une étendue bleuâtre, tranquille et pourtant frissonnante s'offrit à la voyageuse.

— Edith !... la mer.

Indifférente aux paysages, Edith jeta un coup d'oeil à l'horizon alternativement élargi et masqué, puis, aussitôt, reprit sa lecture. Nombre de petites plages se succédaient maintenant sur le bord de la voie. L'ardente fin d'été prolongeait la vie et les plaisirs de ces stations modestes. Des femmes travaillaient, assises sur des pliants. Des couples allaient et venaient au pas d'entraînement sur une grève. Dans une crique, des enfants nus se baignaient... Tout cela fuyait comme une cinématographie rapide, dans le cadre des portières. Léa, bercée par la vitesse, amusée par l'incessant changement de tous ces tableaux, s'abandonnait à une griserie délicieuse. Comme on quittait la gare de Newton-Abbot, Edith ferma son livre et, penchée vers sa compagne, lui dit de façon à n'être pas entendue par les autres voyageurs :

— Léa, vous vous rappelez ce que vous m'avez promis?

— Oui, chère, répondit Léa, je me le rappelle. Elle lui pressa la main, comme pour sceller d'un

nouveau serment la promesse faite. Cette promesse demandée, exigée même par Edith pour qu'elle consentît à rendre Georg à Léa, c'était qu'aussitôt réunis, à Torquay, un prêtre les marierait. A cette condition seulement la dévote petite créature amenait la fiancée dans les bras du fiancé.

— Et VOUS n'attendrez pas que vous soyez tout à fait guérie... Dès que ce sera possible, vous irez trouver le prêtre... Du reste, je m'en occuperai.

Léa, souriante, acquiesçait. L'ardeur religieuse dont elle avait éprouvé les réveils sur le seuil de Saint- Augustin, le soir de sa fuite, et plus tard, à l'hôpital, dans ses entretiens avec Patrick Weatherdon, n'était plus aussi vive. Il lui plaisait cependant de rêver qu'elle s'agenouillerait aux côtés de Georg devant un ministre de sa religion traditionnelle. Georg s'y prêterait, bien sûr, ne fût-ce que pour épargner à Edith un horrible chagrin...

On ne voyait plus la mer; le train courait à travers une plaine ondulée, bordée sur la gauche de faibles coteaux. Un voyageur dit, consultant sa montre.

— Encore dix minutes avant Torquay.Nous sommes en retard.

Alors Léa, toute vibrante, emplit sa pensée de Georg. Elle le devinait là-bas, sur le quai de la gare, l'attendant avec un trouble égal. Elle sentait, pour ainsi dire, son désir voler au-devant d'elle. Elle voulait l'évoquer; elle tendait toutes les forces de son imagination et de sa mémoire. Et l'évocation rebelle se dérobait, ou plutôt se dédoublait. Quel Georg allait-elle retrouver? Celui qu'elle avait connu, aimé à Londres, le seul qu'elle pût aimer en ce temps-là, parce qu'il était ce type imprévu, extraordinaire : un homme pur, indifférent à toute sensualité, obéissant aux injonctions de sa conscience jusqu'à accomplir des actes jugés insensés par la foule .^.. Ou bien le Georg Ortsen transformé par le climat et l'art méridionaux, le Georg épris de lumière et de vie, initié à la volupté, impérieux conquérant qui disputait Léa

à Pirnitz et à Frédérique?... L'incertitude devenait pour Léa presque torturante, il lui semblait que le moment où le doute serait dissipé se reculait, comme dans un cauchemar.

Et ce fut vraiment un réveil en sursaut, Tarrivée ï Torquay, Tarrêt dans la longue gare aux basses toitures, le brouhaha du débarquement, la vision confuse d'un homme de haute taille, vêtu de gris sombre, qui se précipitait vers la portière, — rétreinre, leurs noms confondus dans un double cri...

Oh ! le mystère du premier regard échangé par deux êtres longtemps séparés, et qui, durant l'absence, sans cesse occupèrent leur rêve de Tirnage — la dernière image qu'ils ont emportée l'un de l'autre au fond de leurs yeux! Par le premier regard, par celui-là seul, ils comparent à la réalité cette image antérieure : la durée se matérialise, pour ainsi dire, devient visible sur les traits. Puis, tout de suite, comme une buée d'haleine sur un miroir, la marque du temps s'évapore, disparaît : le visage d'hier et le visage d'aujourd'hui se mêlent, indiscernables, l'empreinte nouvelle se perd dans l'ancienne, plus profonde...

Le landau ouvert où se trouvaient Ceorg, Edith et Léa s'engageait à peine le long de la chaussée qui mène de la gare à la ville, suivant la mer, — il n'avait pas encore tourné le coude de la baie, et déjà cette mystérieuse fusion d'hier et d'aujourd'hui s'était consommée. Pourtant, si Ceorg avait paru à Léa moins affaibli peut-être qu'elle ne se l'était imaginé d'après le roman de Tinka, quelle douleur l'avait meurtri, lui! en revoyant Léa si changée! Au moment même où il l'étreignait, une certitude brutale s'imposa : « Elle est perdue... » Quelques minutes s'étaient écoulées, la

voiture roulait doucement entre des pelouses et la baie, et déjà les yeux de Georg ne séparaient plus

l'image ancienne et la présente : du même coup la mortelle certitude fléchissait, combattue par les suggestions trompeuses de la réflexion, du désir, de l'espoir invincible.

Ils ne se parlaient point : leurs âmes étaient pleines de trop graves soucis pour chercher de vaines paroles. Ils se contemplaient sans se lasser, et la paix descendait peu à peu dans leur cœur. Lëa était placée au fond du landau, à côté d'Edith, dont la bonne face comique — deux prunelles d'enfant, une grosse bouche étroite, un nez minuscule niché entre deux joues en pelote — rayonnait de joie charitable; Georg, assis sur la banquette, penché vers Léa, lui tenait les deux mains, la regardait, la regardait... Elle, de ses beaux yeux, plus larges, plus fervents que jamais, caressait avec lenteur tout le visage, tous les vêtements, toute la personne de Georg. Elle observait, comme si elle ne les avait jamais vus, les cheveux blond pâle dont les ondes naturelles débordaient le chapeau de paille blanche â ruban noir. La petitesse de la tête, remarquable pour la hauteur de la taille, était encore accusée par le cou mince et long; le masque uniformément pâle, mais d'une pâleur chaudement rehaussée par le hâle de la mer, montrait un dessin d'une minutie presque féminine, surtout dans le contour du front étroit, la délicatesse du menton, la grâce affectueuse de la bouche. Seuls, l'enfoncement sous les sourcils des yeux grisvert, et la moustache, moins blonde que les cheveux, lourde, guerrière, virilisaient l'excessive beauté de cette tête. Georg était vêtu comme un Anglais, d'un veston de drap pelucheux gris foncé; mais, sous le col droit, une cravate large, nouée plus souple, et d'une élégance plus négligée, remplaçait le mince nœud en forme de papillon alors â la mode. Léa, ses mains nichées dans les belles mains fortes et brunies de Georg, s'extasiait...

Tout à l'heure, dans le train qui l'amenait à Torquay, elle s'était demandé : « Quel Georg vais-je re-

voir? Celui d'avant l'initiation ou celui d'après? Le frère d'élection ou le conquérant?... » Et maintenant, le possédant là, elle n'eût pas su se répondre à ellemême. L'homme qu'elle voyait était différent des deux autres, et empruntait cependant quelque chose de leur double ressemblance. Le hâle du teint, et sans doute cette vie au dehors, toute en courses fatigantes et en rudes croisières, qu'il menait depuis une année, lui gardaient l'air leste, délibéré, qui avait inquiété Léa lorsqu'elle l'avait revu à Paris venant d'Italie. Mais toute violence impérieuse avait disparu; et même, par intervalles, son regard, le port de sa tête, le geste de ses mains lasses, le ton troublé de sa voix, rappelaient l'allure alanguie d'autrefois, qui le faisait comparer par Frédérique et Léa à un héros du paradis Scandinave frappé d'une blessure secrète. Léa chérit cet alanguissement. C'était ce Georg qu'elle préférait; celui-là seul lui rendrait la douceur toujours remémorée du baiser de Richmond.

La route que suivait la voiture enlace la baie pendant plus d'un mille, entre la gare et la ville. A milongueur, elle se coude à angle droit, devant une muraille de hautes collines, et longe désormais le pied de cette muraille naturelle, vers Torquay.

Jusqu'à ce coude de la route, Léa n'avait vraiment vu que Georg. Elle avait perçu dans un recul indistinct le site environnant, la chaussée large, séparée de la mer par un parapet de pierres brutes, bordée sur la gauche de prairies bien soignées, de parcs anglais cachant la maison parmi des bosquets. Dans le ravissement d'avoir reconquis Georg, un Georg identique à celui d'autrefois, son regard se releva, explora les hauteurs boisées, fit lentement le tour du paysage.

— Oh ! s'écria-t-elle... J'ai déjà vu...

Elle n'acheva pas, et regarda encore.

Elle voyait, en face, deux gros mamelons entièrement verts, disposés en terrasses qui s'ëtageaient, comme les gradins d'un amphithéâtre. Entre les deux, un peu en retrait, se tassait un mamelon plus bas surmonté par la flèche blanche d'une chapelle. L'abondance et la vigueur des frondaisons étaient extraordinaires : une végétation généreuse, d'une fougue toute méridionale. Littéralement, les coteaux étaient deux gigantesques monceaux de verdure, les villas y semblaient enfouies, aux trois quarts invisibles. On n'apercevait au-dessus du fouillis que quelques toitures d'ardoise, métallisées par le soleil, et cette flèche de pierre d'une blancheur crue.

En face des collines, la baie développait vers l'horizon sa bleue magnificence, d'un bleu verdàtre de turquoise mourante, — immense demi-cercle embrassé par deux longs caps rocheux, tels deux pinces de crabe, avec Brixham au bout du promontoire de droite, Torquay au bout du promontoire de gauche. Ce que l'on voyait de roches entre les arbres et les plantes était d'un rouge vif, d'un rouge de brique cassée; les verdures écrasaient ces roches comme d'un poids trop lourd. Au delà des deux promontoires, c'était la pleine mer, confondue avec le ciel plus pâle... Toute cette baie vivait, palpitait de mouvement et de joie sous la glorieuse lumière. Des yachts s'y balançaient doucement sur les amarres, des barques glissaient, à la cadence des rames, des yoles s'y penchaient au ras de l'eau. Un petit vapeur essoufflé, affairé, la traversait dans sa largeur, entre Paignton et Torquay. Léa vit cette eau bleue, ce ciel bleu, l'allégresse des choses, la splendeur du jour; elle respira le parfum capiteux de l'air que chargeait Tarome des plantes et des fleurs.

Elle écarta de ses yeux des mèches de cheveux envolées; elle murmura :

— Oui, j'ai rêvé déjà ce pays... avec ce ciel et cette mer, ces terrasses, cette terre rouge, toutes ces fleurs et l'odeur de cet air... Mais je croyais rêver de l'Italie... Se peut-il que je voie cela et que je n'aie pas quitté l'Angleterre?

— Folle petite âme! dit Edith en souriant. Pourquoi

vous étonnez-vous que nous ayons de si grandioses paysages en Angleterre? L'Angleterre est plus belle qu'aucune terre au monde.

Georg baisa les doigts nus de Léa :

— Ce coin de la côte méridionale est vraiment béni entre tous dans l'île brumeuse. En rêvant de lui, Léa, vous rêviez de l'Italie. La baie de Naples n'est pas plus enchanteresse que celle-ci.

La voiture longeait maintenant les rochers que tout à l'heure on voyait de face. On découvrait l'ensemble du promontoire occidental, le moins élevé des deux, entre le cap Corbyn et Brixham. Les rochers, qui d'abord muraient étroitement la route, s'écartèrent bientôt vers la gauche : un promenoir couvert s'ados-

sait à la paroi. Léa remarqua, assises sur les bancs qui meublaient cette galerie, de maigres silhouettes; quelques-unes, malgré la chaleur, s'enveloppaient de plaids. Son cœur se crispa; dans l'attitude et les visages, elle reconnaissait le terrible mal dont elle-même avait cru mourir... Georg avait deviné sa pensée. Il s'efforça de la distraire en lui montrant la jetée que le landau laissait à droite, toute noire de foule : cette foule écoutait un orchestre allemand installé dans un pavillon. Au delà commençaient les jardins, où des jeunes hommes à rouge face imberbe, des fillettes garçonnières vêtues de toile blanche, ceinturées de cuir jaune, jouaient au tennis. Georg nomma la jetée : « Princess Pier », et les jardins : « Princess Gardens ».

— Le port commence là, dit-il... Il est fermé par Princess Pier d'un côté et de l'autre par Haldon Pier, une jetée plus courte, que vous aurez juste sous vos fenêtres... Tous les grands yachts et tous les vapeurs marchands mouillent dans ce port.

En effet, plusieurs sveltes navires, quelques gros chargeurs aussi s'alignaient dans l'eau du bassin. Mais Léa ne regardait plus de ce côté... Elle suivait des yeux deux petites voitures, comme deux fauteuils montés sur roues, attelés de poneys que des enfants guidaient. Dans la première il y avait une femme d'une trentaine d'années; dans l'autre, un homme un peu plus jeune. Ils se ressemblaient et tous deux étaient marqués si visiblement par la phtisie que Georg, aussi troublé que Léa, n'osa plus parler.

Le landau, contournant le port, entra un instant dans la ville, l'écorna juste assez pour laisser entrevoir les rues populeuses et brillantes qui montaient à l'assaut des collines. De nouveau, il gagna le quai, s'engagea sur une pente qu'escaladaient à gauche quel-

ques petites maisons toutes pareilles, aux balcons tendus de stores de toile, et s'arrêta devant l'une d'elles, où se lisaient ces mots en lettres noires : Dartmoor House.

Au même instant, la porte de Dartmoor House s'ouvrit, on vit une fillette d'environ sept ans, aux cheveux blonds frisés, aux vifs yeux clairs, vêtue d'un fourreau de percale à carreaux blancs et bleus, s'élancer sur le marchepied, enjamber lestement la portière, montrant son petit pantalon blanc empesé et ses mollets gantés de noir, fins et déjà modelés. Elle tomba entre Léa, Georg et Edith, et se mit à embrasser la nurse avec une fougue divertissante.

— Oh ! Tante Edith ! criait-elle. Voilà tante Edith qui vient chez nous!

Edith se débattait sous les baisers, ravie de s'entendre appeler de ce nom affectueux de « tante » que les enfants des pays du nord donnent aux amies familières de la maison.

— Ida! Ida, ma chère! balbutiait-elle, soyez sage, soyez raisonnable, je vous prie.

Léa souriait; Georg demanda :

— Où est Tinka?

— Maman est dans le drawing-room... Elle a dit qu'elle était trop nerveuse, qu'elle ne pouvait pas descendre... Elle est restée près de Carola... Carola, c'est ma sœur, ajouta la fillette en observant Léa avec une attention qui tout de suite devint muette.

Cependant, les bagages des deux voyageuses étaient déchargés, par les soins du cocher et d'un homme court et chauve en manches de chemise, visage cramoisi, yeux injectés, barbe blanche, affairé et bourru, qui emportait les colis sur son dos. Ida sauta à terre, puis Edith, puis Georg qui reçut Léa dans ses bras.

Georg et Léa suivirent Edith et Ida, par le corridor du rez-de-chaussée, puis par l'escalier de bois qui menait au premier étage. Lï, sur un palier de petites dimensions, donnaient deux portes, Tune à droite, l'autre de face. Par celle-ci, qui était ouverte, Léa pénétra avec Georg. Elle se trouva dans une pièce tapissée d*un papier jaune clair à large frise supérieure, les murs couverts de tableaux, de gravures, de bibelots chinois, japonais, indiens.

Troislongues fenêtres laissaient voir la mer. Au milieu de la chambre, immobile, — ayant à côté d'elle U petite Garola debout comme elle, immobile comme elle, — une jeune femme se tenait, vêtue d'une jupe en piqué blanc ^ et d'un boléro pareil, \ entre-bàillé sur une chemisette de soie. Sa jupe empesée, un peu courte, découvrait les minces chevilles, les pieds menus chaussés de bottines chamois. Ses cheveux frisés, la fraîcheur de son teint et de sa bouche la faisaient ressembler à une enfant, contrastant avec la profondeur, la fixité, la rêverie de son regard, d'un vert pareil à celui des yeux de Georg. Cette femme était Tinka.

Elle parut ne voir ni Georg, ni Edith, ni Ida qui bondit auprès de sa petite sœur : ses yeux se fixaient sur Léa et vraiment la buvaient. Léa s'était arrêtée à quel-

ques pas, bouleversée par une émotion plus puissante que tout à l'heure quand Georg lui était apparu. Alors son trouble avait été distrait par la curiosité de regarder les traits du fiancé après une longue absence; maintenant elle se trouvait face à face avec une âme. Tinka, c'était le symbole vivant de toutes les doctrines qui l'avaient exaltée à Apple-Tree-Yard : c'était le pur esprit, l'ange de ses fiançailles mystiques. Le trouble de Tinka n'était pas moindre, car au bord de ses yeux étranges deux grosses larmes reflétaient chacune une paillette de clarté. A cette minute seulement, Léa comprit qu'elle retrouvait la source même de sa sensibilité antérieure, un instant détournée, perdue. La petite fée aux blondes frisures, à la raide robe de piqué blanc, était toujours debout devant elle, au milieu du salon jaune, nimbée par les reflets de soleil sur la mer, qui dansaient comme des flammes spirituelles tout autour d'elle. Léa poussa un grand cri :

— Ah ! Tinka!... Enfin, enfin!...

Elle s'élança dans les bras de la jeune femme, puis soudain glissa, s'affaissa, aussitôt secourue par Georg, emportée par lui sur le lit de la chambre voisine.

Le crépuscule envahissait déjà la chambre qui, elle, ne donnait pas sur la mer, mais sur une cour assez étroite et obscure, lorsque Léa reprit pleinement conscience d'elle-même... Son évanouissement, sans être douloureux ni étouffant, avait d'ailleurs peu duré : l'oppression momentanée s'était bientôt fondue en un sommeil profond, en un bon sommeil de fatigue. Puis le sommeil lui-même s'atténua, se dissipa, ne laissant plus qu'une somnolence vague, à travers laquelle transparaissaient des chuchotements, des visions d'êtres et d'objets. Une plainte lointaine de sirène parvint aux

oreilles de Léa... Son cœur battit un peu plus vite, puis s'apaisa dans une joie confuse. « La mer... la mer toute proche... » Le sommeil revint, évoqua la baie bleue aux reflets vermeils, les caps rouges et verts, les barques, les yachts sveltes, le profil empanaché des steamers. Soudain ses yeux se rouvrirent. Elle vit le côté de la chambre opposé au lit. Une double porte à coulisse s'entre-bâillait sur le salon jaune. Juste dans le coin de la chambre, juchée sur une chaise, la petite Ida était assise, vêtue de son sarrau de percale quadrillée. Ses pieds menus s'accrochaient par les talons au barreau de la chaise. Un livre sur les genoux, très sage, elle faisait semblant de lire, le front penché, ses boucles frôlant les pages; mais Léa voyait les beaux yeux clairs curieusement levés sur elle. Et Léa s'assoupit encore. D'autres ombres passèrent dans son voisinage, entre la réalité et le rêve : un visage inconnu à barbe blonde, à front chauve, <i lunettes d'or; le fantôme familier d'Edith; une fade figure pâle, une forme féminine indécise, en tablier rose ï bavette. Ni Georg ni Tinka ne se montrèrent. Et peu à peu l'anxiété de ne pas les voir gêna le repos de Léa, chassa les dernières fumées du sommeil. Elle se redressa sur son coude. La petite Ida, qui, de sa chaise, guettait toujours, dit :

— Maman! elle remue!...

Aussitôt Tinka fut auprès de la jeune fille. Elle ne l'avait pas quittée, assise derrière le lit, cachée par le chevet. Elle se pencha vers elle.

— Comment allez-vous, ma chère?

— Je vais mieux. Je suis bien reposée. Je voudrais me lever.

— Tout est prêt pour votre toilette... Dois-je vous aider?

— Oh! non, Tinka, merci... Edith m'aidera. Elle en a l'habitude.

Une pudeur singulière troublait Léa devant la sœur de Georg; elle redoutait d'être vue si frêle, si déchue de sa robuste beauté.

Edith assista Léa, qui fit une toilette minutieuse. La nurse, ennemie pour elle-même et pour autrui des vains atours, laissait fléchir son rigorisme en faveur de Léa, tant elle lui savait gré d'être ressuscitée par ses soins. Elle souhaitait d'ailleurs passionnément que Léa plût à Georg et que le mariage s'accomplît enfin. Elle para la voyageuse comme une mère pare sa fille à l'instant de lui présenter un fiancé. Léa mit une des robes qu'elle avait taillées elle-même avec l'aide des petites Cockington dans le logement de Gower Street : un costume de velours très léger, rouge pointillé de jaune, qui l'étofFait, dissimulait l'amoindrissement de son corps et réchauffait la pâleur de son visage. Quand, ainsi vêtue, elle entra dans le salon suivie d'Edith, qui riait de contentement, elle lut l'admiration sur tous les visages.

— Oh ! Léa chérie, que vous êtes belle, et que vous avez l'air de vous porter bien ! . . .

C'était Tinka qui disait cela, sautant de joie, redevenue puérile, maintenant que la vue de Léa debout, vivante, charmante, la rassurait.

Georg était là, aussi, qui vint prendre une main de son amie et la baisa, et les deux petites, Carola et Ida, Carola plus lourde et moins jolie qu'Ida, engagées dans une conversation à voix basse dont Léa était évidemment le sujet, — et aussi un homme chauve, à bon visage germanique barbu et blond, avec des lunettes d'or. Tinka présenta ce dernier à Léa :

— Le professeur Justus Ebner, mon mari.

j80 LES VIERGES FORTES

Au milieu du salon, sur la table ronde, parée d'une nappe, s'étalaient les cristaux, les vaisselles, les mille petits objets d'argent qui décorent les repas d'Angleterre. Le soir nuançait d'une clarté de féerie les murs couverts de cadres, d'armes, de porcelaines, de bibelots asiatiques de toute sorte. Comme la mer, le ciel pâlissait, se dévêtait de sa splendeur méridionale. La voyageuse alla vers les vitres... Une cendre fine envahissait le paysage : en même temps une bruine légère noyait les choses.

Georg, qui s'était approché de Léa, devina sa mélancolie désenchantée.

— Le brouillard se dissipera tout à l'heure, dit-il, quand la nuit sera tout ï fait venue. Les nuits sont sans lune, en ce moment, mais chaudes et magnifiques.

Elle le remercia d'un sourire. Une jeune fille au teint fade, en robe noire avec un tablier de toile rose, entra discrètement. Elle grimpa sur une chaise, enflamma les trois globes à gaz suspendus au-dessus de la table. La mer et le ciel disparurent : les vitres, changées en miroirs, reflétèrent la grande pièce jaune où luisaient la nappe blanche, les cristaux, les bibelots d'argent; où des visages chéris, comme ceux de Tinka, de Georg, d'Edith, des visages amicaux comme ceux de Carola, d'Ida, du professeur et même de la jeune allumeuse de lampes, souriaient à l'étrangère. Léa, se retournant au jaillissement de la lumière, vit d'un coup d'oeil cet espace étroit, qui pour elle, désormais, serai le monde. Ce fut une de ces minutes où la durée s'abolit, où tout le passé, tout l'avenir tiennent entre deux battements du balancier. Paris, la France, l'école... Pirnitz, Frédérique, Duyvecke... tout cela se dessina au fond de sa pensée : elle distingua les objets et les

êtres absents comme, dans la nuit, soudain un éclair fait surgir un paysage prodigieusement net et tout de suite effacé... Elle vit ses deux existences, ses deux patries simultanément, celle d'hier et celle de demain... Un lien se brisa dans son cœur, un lien qu'elle croyait brisé depuis longtemps : et la brisure fut douloureuse... L'exilée, d'un acte formel de sa volonté, renonça à son pays, à sa famille, à tout le passé : « Voici ma famille et mon pays, » pensa-t-elle. Elle aima tout ce qui l'accueillait, tout ce qui se mettait en fête pour elle... Tinka et Georg, dont les yeux ne quittaient pas le visage de Léa, comprirent qu'elle se donnait à eux définitivement : leur cœur tressaillit de joie fraternelle.

La grosse voix du professeur rompit le silence. Ses yeux attentifs, braqués derrière les verres de ses lunettes d'or, avaient observé Léa, et pour cette âme simple le résultat de l'observation fut que Léa donnait les signes d'un vif appétit.

— Tinka, s'écria-t-il, appelle donc Lizzie Morley, afin qu'elle serve le souper. M^'* Léa n'a rien pris depuis son arrivée chez nous. Elle meurt de faim, cela se voit.

— Tu as raison, père, dit Tinka, chassant son rêve avec un geste de mutinerie. Mais voilà Lizzie... A table !

Lizzie Morley, la jeune fille fade et blonde, au tablier de toile rose, déposait les hors-d'œuvre sur la nappe. On s'assit. Dans la tiédeur du repas, les langues des petites filles se délièrent d'abord. Tandis que les autres convives, habitués à souper de mets froids, se partageaient du caviar et des viandes fumées, on avait servi à Léa un bol de consommé chaud avec un œuf poché. Ida confia à sa sœur aînée Carola qu'elle aussi aurait envie dégoûter au bouillon; et la grave Carola ne put

tenir le secret, elle en fit part ï toute la table... Léa souriante appela Ida auprès d'elle; avant d'y toucher elle-même elle lui fit boire quelques gorgées du breuvage fumant. La mine de l'enfant, enveloppant la cuiller de ses deux mignonnes lèvres, réjouit tout le monde, en particulier le professeur Ebner.

— N'est-ce pas, mademoiselle, qu'elles sont aimables toutes les deux?

— Elles sont deux petites merveilles, dit Léa, captivée par la grâce d'Ida.

Le professeur cessa un instant de manger, et, couteau et fourchette en mains, eut un accès de sentimentalisme sincère que son attitude, son visage de Gambrinus à lunettes, rendaient un peu comique.

— Ah ! ces petites, mademoiselle! Elles m'ont garde le courage de vivre, dans un temps où j'étais vraiment bien misérable, tout seul avec elles deux dans notre maison de Larmsoë. — C'est quand votre mère était en voyage avec l'oncle Georg, ajouta-t-il, se tournant vers les deux fillettes qui ne l'écoutèrent pas. — Oui. . . grâce à elles, qui couraient en riant dans notre maison vide, plus encore qu'à mon travail (je suis entomologiste et passionné pour mon métier), les mois de solitude eurent pour unique effet de faire grisonner mes cheveux.

L'active jeune fille au tablier rose rentra, desservit lestement, mit sur la table deux grouses froids bardés de lard. Puis elle disparut, preste et silencieuse, emportant les assiettes.

— C'est une servante? demanda Léa.

— Non, répondit Georg. C'est la fille du capitaine Morley, ce petit homme rouge que vous avez vu tantôt décharger les malles... Le capitaine a navigué au long cours pendant toute sa jeunesse, principalement aux Indes, en Chine et au Japon. De ses voyages, il a

rapporté la plupart des objets qui décorent cette maison, où il vit avec sa femme et sa fille, et qu'il loue pendant la saison.

— Et M'"'» Morley ?

— On ne la voit guère. Elle est asthmatique et monte difficilement les escaliers. Elle reste ordinairement dans sa chambre, au second.

Tinka n'avait prêté aucune attention à Lizzie Morley ni aux propos que son passage avait suggérés. Les yeux fixes, sa figure puérile tendue par la méditation, elle oubliait de découper les grouses déposés devant elle. Léa reconnaissait avec une joie intime cette expression d'extase.

— Tu oublies de découper les

grouses, ma bonne amie! fit observer le professeur Ebner.

— Oh! je t'en prie, père, découpe-les!

— La voilà dans ses nuages! repartit l'entomologiste en riant.

Il se mit en devoir de la suppléer. Tinka, sans bouger la tête, ses doigts entre-croisés sur le bord de la nappe, murmura :

— Notre maison de Larmsoë... Je crois qu'il m'eût été impossible d'y rentrer, lorsque Georg revenant d'Italie me persuada de recommencer la vie auprès de mon mari et de mes filles...

Ebner, distribuant les membres des grouses sur la circonférence d'un plat, interrompit sa femme :

— Tinka!...

Et du regard il montra les fillettes qui, cessant de chuchoter, écoutaient parler leur mère.

— Pourquoi me tairais-je devant elles, père? répliqua la jeune femme, mettant sa petite main sur la main rousse et velue de son mari. Auras-tu donc toujours peur de la vérité? La vérité ne fait pas de mal : et plus Tenfant est jeune, plus nous lui devons des paroles de vérité.

Le professeur hocha la tcte, en homme soumis d'avance.

— Sans doute, sans doute !.. Excuse-moi. Je sais que tu as toujours raison.

Tinka fit encore de la main une légère caresse sur la main d'Ebner. Et, ne touchant point à ce qui était servi dans son assiette, elle reprit :

— Maintenant même, j'ignore si je pourrais rentrer chez nous là-bas, en Finlande, y reprendre la vie comme avant. Et c'est pour cela que, de mois en mois, j'ai prolongé notre séjour ici, malgré le professeur qui voudrait bien retrouver ses livres, son cabinet de travail, son laboratoire, et fumer des pipes avec ses vieux amis. Dans cette maison de bois, autour du gros poêle de faïence, il est demeuré, j'en suis sûre, une autre moi-même qui m'attend, qui me guette. Et elle méfait peur, un peu, cette autre Tinka.

Les yeux sur son frère, elle poursuivit :

— Cette autre Tinka, Georg, a gardé toutes nos idées anciennes : nous reconnaîtrons en elle notre ancienne conscience. Probablement, elle sera hostile à la Tinka d'aujourd'hui, qui ne pense plus tout à fait comme elle. Celle d'aujourd'hui a raison de penser ce qu'elle pense : mais l'autre, à son heure, s'est-elle donc trompée? J'ai peur d'apercevoir alors qu'il y a plusieurs vérités successives, lesquelles sont différentes, vraies à leur tour. Oh! Georg... Quand tu es revenu à Larmsoë, toi, pour ramener auprès de moi

mon mari et mes filles, quand tu as reconnu de loin notre maison blottie dans la neige avec les arbres noirs du jardin, qui ont l'air de monter la garde autour, n'as-tu pas craint de trouver, toi aussi, debout sur le seuil, ton ancienne conscience, celle qui t'avait commandé juste le contraire de ce que tu venais faire?

Georg, comme Tinka, avait cessé de manger. Appuyé sur le dossier de sa chaise, les yeux abaissés, d'une beauté méditative de jeune sage, il répondit :

— Non. Je suis revenu là-bas mû par une force qui ne connaissait pas d'hésitation ni d'obstacle. Si j'avais trouvé le fantôme que tu dis je l'aurais brutalement bousculé du seuil. La lumière et la vie avaient d'un seul coup pénétré le barbare que j'étais. Je croyais tenir la vérité absolue. Ma conviction, ma sécurité étaient sans mesure. Ebner en fut subjugué sur-lechamp.

— Oui, murmura le savant. Georg m'a fait quitter le jour même ma maison, mes travaux, mes collections... sans même me donner le temps de réfléchir. Il commandait, comme un roi.

Ida s'écria dans un rire éclatant :

— On a fait les malles vite, vite, et, le soir, on a pris le bateau pour aller rejoindre maman. J'avais oublié mon costume de drap bleu qui est resté là-bas. Pourvu que les rats n'y fassent pas de trous 1...

— Moi, dit Carola, le mien est là-haut. Je ne l'ai pas oublié. Mais je ne veux pas le porter parce que je veux toujours être habillée comme Ida.

— Oh! reprit Georg, comme j'étais fort, en ce moment-là!... Le désespoir de n'avoir pu arracher Léa à ses compagnes de Paris décuplait mon énergie, fortifiait ma certitude. Je haïssais le passé... Plus je souffrais, plus j'étais sûr de la vérité.

Léa ne put s'empécher de demander :

— Et maintenant, Georg?...

— Maintenant, des mois ont coulé, et, naturellement, loin du pays de lumière, je suis redevenu un peu le barbare d'autrefois... La vérité ne m'apparaît plus aussi impérieuse et violente. Si ce n*était déjà fait, je ne crois pas que j'eusse la force de réunir Tinka et Ebner, comme je le fis... Ainsi que Tinka, j*évoque avec sympathie le fantôme de notre ancienne conscience, qui nous inspira à tous les deux cette fuite jugée folle par les hommes.

Le professeur Ebner laissa tomber dans son assiette la fourchette dont il s'escrimait contre une carcasse de grouse, et s'écria :

— Vous n'allez pas au moins vous mettre en tête de recommencer, et me laisser une seconde fois tout seul avec les petites?

Ce fut dit avec un effarement si naïf que tout le monde, autour de la table, éclata de rire, les fillettes plus fort que les autres, de cet inextinguible rire des enfants, où triomphe leur besoin de mouvement et de bruit.

Tinka, regardant Ebner avec amitié, répliqua :

— Non, Justus... Nous ne te quitterons point. Ne te disais-je pas tout à l'heure que ma conscience présente est d'accord avec ma vie?

— Soit! fit le professeur assez piteusement. Mais si, à Larmsoë, tu retrouves ton autre conscience, comme tu dis, et qu'elle te gouverne de nouveau, Dieu sait ce qui nous menace encore! J'aimerais mieux ne jamais revoir la Finlande.

Georg parla à son tour :

— Ne craignez rien, Justus. . . Précisément parce que notre foi est moins impérieuse, nous sommes inca-

pables de décisions violentes et imprévues, comme fut notre fuite, comme fut mon retour. La vérité me semble désormais un rapport changeant entre le monde et mon esprit.

Ebner, rassuré, se versa un verre de bière et, pour prouver son désir d'accommodement, prononça :

— Vous voulez dire sans doute qu'il existe une vérité objective et une vérité subjective. C'est ce qu'on apprend à l'Université.

Georg ne répliqua rien, mais Edith, qui jusque-là s'était tue, protesta.

— Ce sont des propos de gentils! s'écria-t-elle sévèrement. La vérité ne saurait changer. Car il ne change pas, Celui qui a dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Et en dehors de lui il n'y a que déroute, erreur et mort.

Ida et Carola se regardèrent, étouffèrent un rire. Les versets de tante Edith étaient pour elles une inépuisable gaieté.

— Heureuse Edith! murmura Tinka à demi-voix. Quelques sentences lui suffisent pour assurer sa foi, comme Carola et Ida se contentent de petits cailloux pour figurer des pièces d'or. Avec leurs cailloux, Carola et Ida s'imaginent qu'elles achètent le monde!...

Edith rougit. Léa avait écouté avec transport cet entretien. Elle n'avait pas, comme Tinka et Georg, l'habitude et le goût passionné des abstractions, mais ces paroles naïves et sereines échangées entre le frère et la sœur charmaient ses oreilles — musique autrefois aimée, muette depuis longtemps, et qui souverainement ranimait les anciens souvenirs, reportait la voyageuse au temps béni de son initiation sentimentale. Le sens même des paroles de Georg et de Tinka lui donnait du bonheur. Il lui eût déplu de les entendre renier

le passé, la foi morale qui les avait faits si beaux, si exceptionnels à ses yeux, quand elle les avait connus à Londres... Georg tel qu'il lui était apparu à Paris, brisant ses idoles, avait été moins cher à son cœur. Aujourd'hui, en même temps qu'elle retrouvait un Georg et une Tinka si pareils de visage au Georg et à la Tinka d'autrefois, elle se réjouissait de constater que leurs âmes n'étaient point méconnaissables. Elle eut un élan de tendresse vers les êtres et les choses qui l'environnaient. Comme elle était assise entre Tinka et Georg, elle se pencha vers Tinka, la baisa dans ses cheveux au point où la tige flexible émergeait du col blanc. Et Georg sentit la brûlure de ce baiser.

Cependant la petite Morley était entrée et sortie à plusieurs reprises, infatigable porteuse de plats et d'assiettes. Elle avait successivement déposé sur la table du jambon froid, de la laitue, des œufs à la neige, et deux coupes de ces fruits du Devon, comparables aux plus magnifiques que Ton récolte dans les pays méridionaux... Léa mangea de tout avec appétit, non plus par une sorte de devoir comme lorsqu'elle se surnourrissait, à l'hôpital de Commercial Road, afin d'obéir aux prescriptions de « Little Tom ». Un peu de Champagne fut versé dans les verres, et les fillettes y ayant goûté, leur babillage impérieux empêcha bientôt toute conversation suivie.

— Oncle Georg, s'écria Ida en grimpant sur les genoux du jeune homme, maintenant que la dame française est ici, est-ce que vous allez rester un peu à la maison?...

— Est-ce que vous l'emmènerez en mer avec vous? questionna plus timidement Carola, qui observait sans oser les imiter les gambades de sa sœur.

Au même moment, Tinka racontait à Léa quelle vie

bizarre menait Georg depuis qu'il avait quitté Paris. — Lorsqu'il est revenu de Larmsoë, ramenant Justus et les enfants, disait- elle, à Londres où je l'attendais, son abattement m'a navrée. Il semblait avoir épuisé dans cette sorte de revanche tout ce qui lui

restait d'énergie. A Londres il s'anémia encore, enfermé tout le long du jour dans son atelier d'Apple- Tree-Yard, refusant de sortir, refusant de voir personne, hors nous et la chère Edith. Celle-ci, il ne se lassait pas de l'entendre raconter le temps de labeur que vous aviez passé en commun dans les ateliers Clariss and Sons. Que d'efforts il nous a fallu pour le décider à quitter Londres! Nous nous sommes d'abord installés à Penzance, en Cornouailles. Là, brusquement il s'est épris de la mer, il a fait des croisières avec des pêcheurs. Il disparaissait des semaines entières. J'étais

bien inquiète... Mais la mer Ta sauvé, lui a rendu, presque malgré lui, ses forces et le goût de la vie... Au cours d'une croisière, un jour, il a découvert Torquay. Tout de suite, ce pays Ta enchanté par sa ressemblance avec l'Italie. 11 nous y a entraînés.

— Et ici, demanda Léa, ï quoi s'occupait-il? Georg continuait à jouer avec les deux petites. Mais

ses yeux, <i chaque instant, se relevaient et caressaient les yeux tendres de Léa.

— Ici, reprit Tinka, il a persisté à mener une existence solitaire. Mais il nous parut dégoûté des longues traversées. 11 ne désertait plus guère les environs de cette baie préférée... 11 y a, non loin de Torquay, vers St-Mary's Church, un rocher ï deux milles de la côte, Gilder Rock, qui appartient à un certain M. Savil. Le père de ce Savil, qui fut un original, fit bâtir, sur une esplanade à mi-hauteur du roc, une chapelle que la mort l'empêcha d'achever. Le Savil actuel, ou plutôt son intendant, a consenti ï louer à Georg le rocher et la chapelle déjà ruinée. Georg y a fait transporter un mobilier sommaire et $*y est aménagé une sorte d'atelier. C'est là qu'il passe ses journées, loin de tout. Il lui est même arrivé d'y coucher, par les plus chaudes nuits du mois d'août. Moi, je n'ai vu Gilder Rock que de loin, des hauteurs de St-Mary's Church. Georg n'a jamais voulu y conduire personne.

« Il m'y conduira, » pensa Léa...

Et cela exalta son désir d'être seuls ensemble, en face de la mer, sur un écueil où jamais aucun être humain n'avait abordé avec lui.

On se levait de table quand un jeune homme à barbe noire, à front démesuré, avec un visage régulier et de beaux yeux bruns, entra, amené par Lizzie.

— Ah 1 docteur, s'écria Georg en allant vers lui.

Il le présenta à Léa.

— Le docteur Robert Bryce, notre ami.

Léa s'inclina légèrement, troublée par le regard scrutateur que le médecin jetait sur elle. Lizzie voulait emmener les enfants, mais Ida, sautant autour du jeune homme, criait :

— Mon docteur! mon docteur! dites qu'il ne faut pas qu'on me couche!

— Elle l'appelle « son docteur », fit Tinka, parce qu'il l'a soignée et sauvée, pauvre mignonne, quand elle a eu la diphtérie, en juin dernier.

— Oui, déclara Ida, le docteur m'a sauvée. Aussi nous nous marierons ensemble.

Bryce s'assit quelques instants et parla peu. Il regardait toujours Léa avec attention, et Léa devinait qu'il venait pour elle. 11 ne lui plut guère : un peu sec et cassant, affectant de mépriser la science, déclarant que les médecins ne savaient rien de plus que les malades eux-mêmes : « Seulement il y avait de bons et de mauvais malades ; on guérissait les bons malades, ceux qui voulaient et savaient guérir. »

— Ainsi Ida est une bonne malade parce qu'elle aime passionnément la vie. Il n'y a qu'à la voir pour s'en convaincre.

La « bonne malade », pour le moment, luttait énergiquement contre le sommeil, appuyée contre les genoux du médecin. Carola, étendue sur un canapé, s'était endormie. Bryce prit congé.

— Allons, à demain!

Et, répondant à une interrogation muette deGeorg :

— Non... Je laisserai mademoiselle tranquille ce soir... Je suis sûr qu'elle passera une bonne nuit. Demain, vers onze heures, si elle le permet, je reviendrai, et nous causerons.

Avant de partir, il ajouta, demi-sérieux :

— Il fait un peu lourd ici... La nuit est splendide : ouvrez donc les fenêtres et allez respirer sur le balcon. Vous savez bien que la mode est de soigner les bronches par l'excès de nourriture et l'excès d'air.

Carola et Ida, que Lizzie venait chercher, offrirent leur bouche de fleur aux baisers des grandes personnes. La grosse Carola, point habituée à des soirées si prolongées, dormait debout. Lizzie dut l'emporter, les boucles blondes de l'enfant et l'un de ses bras inertes pendant par-dessus l'épaule de la jeune fille.

On ouvrit les fenêtres. Aucune brise ne soufflait de la mer; l'air était immobile et tiède. Et, comme Ceorg l'avait annoncé, la brume crépusculaire s'était fondue, découvrant le ciel. Edith prit sa propre cape et la jeta sur les épaules de Léa.

— Allons sur le balcon, dit-elle.

Léa chercha des yeux Ebner :

— Où est votre mari, Tinka ?

— Il est monté dans sa chambre. Il ronfle un peu d'ordinaire après ses repas : et il n'osait pas devant vous, sans doute!...

Tandis que Lizzie Morlcy achevait de desservir, tous quatre quittèrent le salon jaune et vinrent sur le balcon. La nuit était très obscure; les étoiles, au ciel sombre, semblaient oxydées de roux. Vers la pleine mer on ne distinguait d'autres clartés que ces étoiles et de subites phosphorescences argentées, sur la surface de l'eau. Au pied de la chaussée montante qui bordait Dartmoor House, la masse morne de l'établissement des bains se tassait, toute noire. Plus loin, au milieu d'une sorte de dock voisin du port, une grue à vapeur chargeait un gros bateau dans un halo. De hauts réverbères électriques jalonnaient la courbe du

quai : ils tendaient un collier de boules mauves entre le port et la station. Après la plus distante de ces boules, l'obscurité recommençait.

Mais juste en face de la maison Morley, de l'autre côté de la baie, tout au ras de l'horizon, — loin, loin, extrêmement loin, scintillaient les basses lumières de Paignton, qui s'égrenaient sur une ligne droite. Entre Paignton et Torquay, c'était un golfe d'ombre, que piquaient çà et là des fanaux couleur de rubis ou d'émeraude, suspendus aux mâts des vapeurs, des yachts de plaisance : fleurs d'une tige invisible, enfoncée dans la mer en une longue racine verte ou rouge dont le dessin tremblait.

Cette mer à peine révélée par quelques éclairs phosphorescents, ce ciel aux astres roux, ces rares lumières, l'haleine odorante de cette baie fortunée, ce vaste silence où les bruits se comptaient, — tout composait un paysage de mystère et d'enchantement. Léa, debout, accoudée à la balustrade de fer, entre Georg et Tinka, sentit ce paysage d'accord avec son rêve. Elle avait, dans les nuits fiévreuses de l'hôpital, contemplé déjà cette nuit; sa tiédeur toute méridionale, imprégnée d'iode et de sel, avait dégourdi ses membres, cicatrisé sa gorge et sa poitrine. Elle se serra contre le souple corps de Tinka.

— Oh! Tinka, murmura-t-elle, je suis bien ici. Gardez-moi près de vous... Je veux vivre. Je veux être heureuse.

— Oui, répondit la jeune femme. Cette heure est belle; nous devons l'aimer... Voici une halte dans notre destinée, après un dur calvaire.

Des minutes s'écoulèrent, personne ne parla plus. Un petit espace séparait toujours Georg et Léa, sur le balcon. Tous deux cependant n'avaient pas été plus

proches, même au moment où Léa, descendant du train, était tombée dans les bras de son fiancé. Ils pensaient à la même chose, à la même heure dans le passé. Ils pensaient à la soirée de Richmond : alors ils s'étaient ainsi appuyés côte à côte sur la balustrade d'une terrasse qui dominait la Tamise et, ensemble, avaient contemplé la nuit. Ils avaient frémi, comme à présent, du besoin de s'étrcindre, de se fondre l'un dans l'autre. Mais une loi de conscience les retenait alors, sans qu'ils se la fussent formulée nettement : ils ne voulaient pas cédera leur désir; ils se l'avouaient à peine... Aujourd'hui, leur conscience était affranchie. A travers cent épreuves, ils avaient réussi à se rejoindre. Ils étaient l'un près de l'autre, ils étaient libres de s'appartenir, leur vœu commun était d'unir leurs deux vies: et voilà que la même pudeur douloureuse renaissait dans leur âme. La présence d'autres êtres leur épargnait une angoisse.

Tinka dit tout à coup :

— Je monte voir les petites.

Elle s'esquiva légèrement par l'une des baies qui donnaient dans le salon jaune. Léa et Georg, se retournant pour la suivre des yeux, s'aperçurent alors qu'Edith elle-même n'était plus là, Edith qu'ils croyaient assise à l'autre bout du balcon, dans l'ombre.

Ils étaient seuls.

Léa demeura indécise; puis elle prit un parti, fit mine de rejoindre Tinka. Georg la retint par le bras. Il murmura :

— Restez... je vous en prie.

Elle obéit aussitôt, heureuse de cette parole qui guidait sa volonté incertaine. Elle rejeta sur un siège du salon la cape d'Edith, suivit Georg vers l'angle du balcon où il l'attira, adossé lui-même à la rampe de

fer. Leurs mains tremblèrent en se touchant, en se cherchant. Ils regardèrent leur visage, à la lueur qui, venant de l'intérieur, éclairait le balcon. Puis les mains de Georg abandonnèrent celles de Léa, qui retombèrent, inertes, le long de sa robe. Alors il caressa ses bras, ses épaules, frémissant à l'énervant contact du velours qui les vêtait; il joignit ses doigts sous la nuque de la jeune fille, parmi les boucles échappées du chignon. Léa vaincue laissa défaillir sa tête dans cette coupe vivante. Elle s'immolait au cher vainqueur enfin retrouvé, reniant la pudeur indestructible qui protestait contre cette immolation... La nuque renversée en arrière, elle ne voyait plus que l'orbe immense du ciel où semblaient agoniser de rousses étoiles. Un vertige délicieux faisait chavirer les choses sous ses pieds. Elle ne sentait plus d'autre point d'appui, dans le vaste éther bleu sombre, que ces deux mains chéries nouées sous ses cheveux, la tenant en suspens parmi les mondes. Ce vertige devint si intense qu'elle dut fermer les yeux : et alors elle vit son âme par le dedans, elle eut l'impression que quelque chose se noyait, s'abîmait dans un gouffre : les figures indignées de Pirnitz et de Frédérique, sa propre image à elle, l'image de la Léa mystique qui avait échangé avec Georg des promesses de fiançailles sur les bruyères de Hampstead-Heath... « Oh! je veux, je veux que tout

cela disparaisse, je veux nV plus songer, plus jamais... » Elle souhaita être une femme ordinaire, abdiqua ses grands enthousiasmes, chérit sa défaite. Son corps se blottit contre le corps de Georg. Pourtant elle résistait encore à la lente, délicate pression des doigts qui ramenaient en avant son visage. Elle songea au baiser de Richmond, demeuré l'unique souvenir de ses sens, mais si intime, si vivant, qu'il avait suffi à bouleverser insensiblement toute sa conscience. Elle sentit bientôt le visage de Georg tout près du sien, elle fut effleurée par son souffle, elle soupira :

— Non... je t'en prie, mon ami... pas encore! Mais leurs lèvres s'étaient touchées, et aussitôt Léa

ne pensa plus. Ce ne fut pas l'émoi inexpliqué, inachevé, du baiser de Richmond, l'apprentissage du bonheur par deux bouches ignorantes. Cette fois, Georg la conquérait véritablement, il scellait d'une violence consciente les lèvres de sa fiancée. Elle fut esclave : et son émoi, moins pur, plus voluptueux, eut quelque chose d'amer. Quand, de lassitude, par l'impuissance à supporter l'excès des sensations, leurs bouches se déprirent, elle appuya son front contre la poitrine de Georg. Elle meurtrit ce front, avec délice, contre la pierre ronde d'un bouton de chemise du jeune homme. Ils restèrent quelques instants silencieux. Puis Georg approcha ses lèvres de l'oreille de Léa; sa voix changée, troublée, murmura :

— Je veux demeurer près de toi, cette nuit, ne pas te quitter.

Léa répondit :

— Non... je t'en conjure... mon aimé... plus tard. Laisse-moi redevenir belle... belle comme autrefois... pour toi, pour que tu m'aimes.

Naguère, lorsque, séparés l'un de l'autre, ils rêvaient de se rejoindre, Georg et Léa avaient bien des fois cherché à imaginer ce que seraient les heures après l'heure qui les réunirait. Leurs imaginations s'accordaient à distance; tous deux prévoyaient la reprise de l'époque bienheureuse de leur vie : les jours fraternels de Londres recommençant, cette fois en pleine liberté, en plein affranchissement.

Les temps d'épreuve étaient consommés : le couple d'amants s'était rejoint. Rien ne les entravait plus, ni les nécessités du travail quotidien, ni le vague mais puissant scrupule d'un pacte de fraternité mystique. Ils étaient libres, dans un site d'enchantement. Ils s'ai-

maient, et tout le monde autour d'eux était complice de leur amour. La démarche exigée par Edith, réduite en Angleterre à la plus légère formalité et volontiers acceptée par Georg, s'était accomplie presque au lendemain de l'arrivée de Léa. Georg, il est vrai, gardait sa chambre au second, tandis que Léa, veillée par Edith, occupait au premier la chambre voisine du salon jaune. Si le docteur Bryce demandait à Georg de traiter quelque temps encore la convalescente comme une soeur, si Léa elle-mcme, dans la pudeur de sa diminution physique, implorait le délai nécessaire pour redevenir belle — du moins rien ne semblait devoir contraindre la joie de ces fiancés-époux.

Ils connurent alors cette vérité douloureuse que rien du passé ne se recommence, simplement parce que nous sommes des êtres successifs, et que, les choses autour de nous fussent-elles inchangées, nous leur apportons d'autres yeux, un autre cœur. Les jours de Torquay ne furent aucunement pareils aux jours de Londres.

A Londres, quand ils partaient ensemble de la petite maison d'Apple-Tree-Yard, pour les parcs ou pour les suburhs, ils étaient deux enfants, insoucieux, graves et purs, pleins de foi dans les principes, l'âme contente, les sens calmes. Maintenant, leurs propres incertitudes, leurs propres changements intérieurs leur avaient enseigné le doute. Le cristal de leur âme ne rendait plus comme autrefois un son toujours pareil. Ils ne croyaient plus à l'infaillibilité, à l'immutabilité des doctrines. Dans le doute systématique, dans le scepticisme absolu, ou même dans cette indifférence inerte qui est le privilège des âmes vulgaires, peut-être eussent-ils pu goûter quelque sérénité. Mais ils n'avaient pas impunément escaladé, habité les sommets de l'Idée. Ils

en gardaient à la fois la nostalgie et le vertige, bien que volontairement redescendus en plein milieu de la vie. Ils eussent voulu s'aimer comme un couple ordinaire, ils contraignaient leur âme au joug de l'instinct universel : l'instinct avait bien de courts triomphes, mais l'âme indignée, lucide, condamnait l'égoïsme tyrannique de l'époux, le lâche asservissement de l'épouse. Un bizarre malaise, la honte légendaire du premier homme et de la première femme, les glaçait. Et aux minutes mêmes où la joie de leur union, la nature souriante, conspiraient à leur rendre la puérile quiétude d'autrefois, ils ne se sentaient point seuls. Deux fantômes étaient près d'eux, qui les guettaient, se glissaient entre eux, les séparaient : la honte du désir et la peur de la mort.

La honte du désir troublait leurs caresses, non pas celle que suggère l'idée chrétienne du péché, — n'étaient-ils pas époux? — mais une honte plus délicate, plus rationnelle, plus vraiment humaine, née de l'opinion qu'ils avaient l'un et l'autre, depuis l'enfance, touchant les rapports de l'homme et de la femme parmi la société traditionnelle. Dans ce qui s'appelle mariage, amour, ils avaient trop longtemps, trop clairement distingué et haï la tyrannie de l'homme, l'esclavage de la femme. Ils eussent voulu s'appartenir et pourtant se soustraire à cette loi qui fait de l'une la vaincue, de l'autre le vainqueur égoïste. Et, malgré leur vouloir, la loi héréditaire se vérifiait. Au moment de céder quelque chose de sa pudeur, les yeux de Léa suppliaient, imploraient; parfois ses mains débiles essayaient une défense : et, en même temps, elle lisait dans les prunelles de Georg l'impérieuse, l'irresponsable brutalité du désir masculin. Chacun d'eux n'avait de reproche que pour soi-même : lui s'en voulait de

sa violence, elle de sa résistance, mais une discorde singulière les séparait, à peine enlacés. Et, plus que l'espoir, qui tenait au cœur de Léa, de se livrer seulement lorsqu'elle serait belle comme autrefois, plus que les conseils de Robert Bryce à Georg, — une commune divination de leur destinée retardait Theure où ils seraient époux.

A cette attente du consentement de la destinée, qui désenvoùterait leurs deux âmes, — une autre anxiété se mêlait. Si la destinée leur mentait, leur refusait le triomphe pressenti? Si la vie manquait ï l'amour? La pensée que la mort pouvait faucher l'épouse vierge les tortura d'autant plus cruellement qu'ils ne pouvaient pas s'en faire l'aveu. Ils tâchaient de se dissimuler l'un à l'autre leur souci, et ils comprenaient bien qu'ils n'y parvenaient pas. L'affreuse menace éclatait pour Georg dans le visage, dans la démarche, dans la voix même de Léa, plus encore que dans les réticences de Bryce, dans les supplications qu'il lui adressait, après chaque visite quotidienne, d'épargner à la malade des secousses qui pouvaient la tuer... Georg avait connu Léa si débordante de jeune santé! A Londres, alors que lui-même souffrait d'une sorte de langueur nerveuse, n'était-elle pas comme une fontaine de joie à laquelle il s'abreuvait? Enfant du Nord mélancolique, il avait appris par elle le goût de la vie, du mouvement; par elle il avait entrevu l'amour. Vainement aujourd'hui il essayait de se persuader que Léa était sauvée : la vérité redoutable s'imposait. Ce n'était point constant : des heures, des journées passaient dans une continuité d'espoir et de foi; puis, à un instant imprévu, sur un geste, sur une parole, ou simplement sans aucun motif discernable, il voyait. C'était telle inertie du visage de Léa, d'où la pensée et la vie sem-

blaient disparaître; on eût dit que le sang, sous la peau, se décomposait, se figeait : les joues se cavaient, exsangues, les coins de la bouche tombaient comme si les muscles se fussent détendus; le nez, d'un modelé si net, n'avait plus de chair aux narines; toute lumière désertait les beaux yeux dont le bleu soudain se vitrifiait. Cela durait une seconde, le temps d'une brève contraction physique, d'une douleur secrète de la convalescente : parfois elle-même n'en avait pas conscience, elle surprenait seulement le reflet de cette mort passagère sur la figure épouvantée de Georg. Elle voulait aussitôt être belle, être vivante pour lui, et le coup de fouet de ses nerfs ravivait effectivement le jeu défaillant des organes. Les yeux brillaient, les joues s'empourpraient, les muscles de nouveau se tendaient, la bouche souriait, recolorée. Georg se disait : « J'ai rêvé... Elle va mieux; chaque jour la restaure. Bientôt elle sera tout à fait la Léa d'autrefois... » Mais dans leur cœur à tous deux la flèche restait plantée, tremblante...

Ou bien, tandis qu'ils étaient assis côte à côte, Georg soudain remarquait les plis de la robe sur les jambes décroisées de Léa : la robe avait des plis vides, brisés, comme si sous ces plis le pauvre corps se fût dissous, réduit au squelette. La pitié sanglait le cœur de Georg, qui pâlissait. Et cette pâleur était sur-lechamp remarquée par Léa. Elle drapait sa jupe avec une coquetterie désespérée, l'élargissant comme un écran pour masquer le ravage du mal...

Ou bien, tandis qu'elle parlait, le timbre de sa voix tout à coup s'altérait : les mots se trouaient, un voile de plus en plus épais s'amassait sur la source sonore, jusqu'à ce qu'une toux légère le rompît, le dissipât. Léa s'en apercevait à peine. Mais Georg, malgré lui,

guettait cette fêlure, il s'imaginait la découvrir dans les moments mêmes où la voix était solide et pleine. Et c'était une de ses plus amères tristesses : songer que jamais plus il n'entendrait la voix que Léa avait jadis !

Ainsi, ne pouvant se lasser d'être ensemble, ils constataient, navrés, que la solitude en face l'un de l'autre, l'anxiété aggravée par la pensée horrible de la mort, bientôt excédaient la force de leurs âmes. Alors ils s'éireignaient, sans oser parler de leur détresse: comment l'exprimer avec des mots? Puis, d'un accord silencieux, ils revenaient se mêler à l'activité paisible de Dartmoor House, l'amicale maison où tout le monde leur souriait, leur faisait fête, leur donnait à la fois de l'admiration et de la compassion. Car tous, même la famille du capitaine Morley, savaient à peu près leur romanesque aventure, ettous aussi, chaque jour, questionnaient Robert Bryce, s'alarmaient de la réplique indécise du médecin.

Georg et Léa chérirent cet asile de Dartmoor House, tranquille et peuplé, où s'agitaient autour de leur vie tragique tant de vies sans émoi, — où, sans les distraire l'un de l'autre, les visages, les choses les rassérénaient.

En haut de la maison vivait la famille Morley, reléguée par ses locataires dans un assez incommode appartement. M""* Morley y passait seule ses journées, asthmatique et lymphatique, étendue sur une chaise longue, entre des magazines empilés et un ouvrage de

broderie. Cependant le capitaine et sa fille, infatigables, vaquaient aux travaux de la maison, — lui, sciant du bois dans la courette, réparant les meubles, sans cesse maniant un outil ou grimpé sur une échelle, suant, écarlate, l'air important et furieux; — Lizzie, agile et muette, éternelle nettoyeuse de boiseries et de cuivres, sa pâle et fade silhouette à peine distincte de celle d'une servante ordinaire.

La îiursery, la chambre de Georg, la chambre du professeur, que Tinka partageait maintenant, ayant cédé la sienne à Léa, occupaient le second étage. Mais Tinka se tenait à l'ordinaire dans le salon jaune du premier : elle griffonnait des heures entières, sur le petit bureau placé dans l'angle de droite, à côté d'une des fenêtres ouvertes. Depuis quelques semaines, elle avait commencé un nouveau récit intitulé : les Cigognes.

Par cette bizarre appellation elle entendait symboliser les femmes régénérées, les annonciatrices de l'Eve prochaine. L'aventure de Pirnitz à Paris, cette levée des hommes contre l'œuvre des femmes, avait violemment frappé son génie. Elle en tirait la fable du livre. Et sans cesse, avec l'obstination instinctive du romancier hanté par son œuvre, elle ramenait la conversation de Léa sur cet humble drame, — les attaques de Minot et de Duramberty, la trahison de M^^® Heurteau, le mariage de Duyvecke, le crime de Geneviève. Léa répondait sans répugnance, racontait, donnait des détails... A l'hôpital de Commercial Road, on ne lui eût pas fait prononcer là-dessus une parole : ce passé la crispait alors d'horreur, elle lui attribuait toute sa misère, toute sa déchéance physique. Aujourd'hui qu'elle avait rejoint son fiancé et rompu toute attache avec l'œuvre de Pirnitz, elle en parlait presque avec plaisir : comme

pour un évadé devient une sorte de joie aiguë le souvenir de ses fers brisés.

Dans le voisinage de Tinka, presque toujours bruissait la vive Ida, curieuse et instable, précieuse à sa mère malgré l'agitation qu'elle mettait autour de son travail... Souvent, quand la jeune femme méditait, son fauteuil un peu à Técart de la table, mordillant son porte-plume de ses dents menues, sa main gauche pendante, une petite main grasse venait saisir cette main, et deux lèvres fraîches se posaient sur le bout des doigts. L*enfant s'asseyait sur le tabouret dont s'exhaussaient les pieds de Tinka. Et la tête blonde se nichait dans le giron maternel, entre les genoux qui s'écartaient pour la recevoir. 11 y avait aussi des heures où Ida s'installait gravement sur une chaise, munie d'un cahier et d'un crayon. Elle s'appliquait à imiter les attitudes et les gestes de sa mère, traçait sur les pages blanches de mystérieux hiéroglyphes. Et, si on l'interrogeait, elle répondait « qu'elle écrivait un livre, comme maman ».

Carola, plus lente, plus lourde, moins divertissante, parlant peu, bousculée et dominée par Ida, sa cadette de dix-huit mois, marquait une préférence pour le professeur Ebner, qui l'adorait, trouvant en elle un peu de sa ressemblance. Elle avait de lui, en effet, dans son joli visage bouffi et rose, les gros yeux bleus affleurants; ses cheveux blonds, au lieu de friser court comme ceux de Tinka et d'Ida, ondulaient en bandeaux, — tels, sans doute, ceux d'Ebner dans son enfance, à en juger par ce qui lui en restait. « C'est tout mon portrait à son âge, » disait le brave homme à lunettes d'or. Il l'emmenait dans ses promenades d'entomologiste; on les voyait passer, la petite tenant le bas de la redingote de son père, par les routes et les sen-

tiers, où il récoltait des insectes. Elle Taiclait ensuite à les préparer et à les fixer dans les boîtes; et, comme ceux du docteur, ses vêtements exhalaient une odeur pharmaceutique dont s'irritaient les nerfs de Tinka.

Edith, absente presque tout le jour, ne participait guère à la vie de Dartmoor House. Elle avait trouvé à Torquay un groupe féministe teinté de méthodisme et s'y était affiliée. Elle ne rentrait qu'aux heures de repas, rouge et vibrante d'ardeur, contait de vastes projets : rejoindre une florissante colonie du Queensland australien, fondée sur le principe de l'égalité absolue des sexes, — pour laquelle le groupe recrutait des adhérentes. « L'Europe, déclarait-elle, est le pays de Gomorrhe; les justes doivent s'enfuir avant que le feu du ciel la consume... » Chaque soir, d'ailleurs, la vaillante nurse reprenait sa place de garde auprès de Léa, dormant quelques heures de léger sommeil sur une couchette voisine du lit où reposait l'épouse vierge. Bien que la santé de celle-ci s'améliorât, les nuits restaient mauvaises, avec les étouffements subits, le déchirement de la toux, les sueurs épuisantes. Edith, ayant ramené Léa à Georg, s'était donné la tâche de la guérir. Alors seulement elle se considérerait comme libre, s'embarquerait pour le Queensland.

Après le souper, quand Ida et Carola avaient offert leurs joues aux baisers de tous, on demeurait ordinairement réuni dans le salon jaune, les fenêtres ouvertes sur le balcon dominant la baie. Georg s'asseyait au vieux piano d'acajou et jouait. Tinka, Léa, goûtaient la musique; le professeur lui-même n'y était pas insensible. Tinka chantait des mélopées finlandaises, comme au temps d'Apple-Tree-Yard; parfois Léa, sans donner de la voix pour ne point fatiguer ses bronches et sa gorge, fredonnait l'air avec elle. Ebner se frottait les

mains silencieusement : la musique Seule l'empêchait de dormir après ses repas. Edith allait et venait, indifférente, quittant le drawing-room pour regarder si les fillettes étaient tranquilles, pour aider Lizzie et la bonne à l'office... Quand le piano se taisait, on conversait paisiblement. Georg et Tinka engageaient ces graves et naïfs entretiens où ils cher- 1.^ chaient à s'expliquer à euxmêmes leur propre conscience. Ebner y jetait des aphorismes de métaphysique allemande, Edith des versets de l'Ecriture, convaincus tous deux que les raisonnements peuvent se remplacer par des sentences... Ces heures tranquilles étaient plus chères à Lét que les troubles minutes où elle était étreinte par les bras de Georg et lisait dans ses yeux le tyrannique désir. La chaleur du repas donnait à ses joues une plénitude et un éclat factices. Elle était belle et le savait; elle sentait que Georg la trouvait belle. Parfois, alors, elle lui prenait la main et lui disait :

— Je suis bien ici.

La santé de Léa parut s'affermir surtout à partir de la seconde semaine de septembre. La température de l'air s'était élevée et se maintint à une hauteur estivale. Oui, c'était vraiment l'été, le plein été à la veille de l'automne, cette limpide mer bleuâtre et ce ciel étincelant, ces villas blanches et rouges aux fenêtres

béantes, aux balcons tendus de stores rayés, sous lesquels des femmes aux cheveux grisonnants, des misses blondes en blouses de percale multicolores, lisaient, buvaient du thé, ces tennis bien égalisés où de solides joueurs imberbes et des joueuses hardies se renvoyaient des balles avec une agilité méthodique. C'était l'été, ces concerts sur la jetée encombrée de promeneurs — au bout de laquelle on pouvait se croire à la proue d'un navire quittant un port de rêve, dans la féerie d'un paradis de verdure, de fleurs et de palais, au bruit d'une musique joyeuse. C'était l'été, ces barques rangées dans le port, et, dans la rade, ces yachts au fin gréément, ces équipes de rameurs s' exerçant à la course, ces voiliers traversant incessamment la baie entre Torquay etPaignton, luttant de vitesse avec les petits steamers essoufflés. Et, surtout, c'était l'été, un été tout méridional, cette végétation plus que luxuriante, — fougueuse, invraisemblablement débordante, qui hérissait partout la terre rouge des collines, enveloppait Waldon-Hill, Vane- Hill, d'une dense fourrure de feuillage sombre et de fleurs empourprées, crevait les murailles des jardins, envahissait les routes, enlaçait au-dessus des chemins creux — des célèbres lanes du Devon — la ramure démesurée des arbres. Phénix aux feuilles aiguës, cactus hérissés, palmiers dans leur gaine velue, aloès, aucubas, cyprès, toute la flore du midi se mêlait aux arbres du nord, aux platanes, aux bouleaux, même aux sapins et aux hêtres. Les haies étaient comme tissées de fleurs, cloches violettes pareilles à de gros volubilis, fuchsias écarlates, roses de toutes couleurs. Un seul mot eût pu rendre à la fois l'abondance, l'entassement des plantes et leur excessive vigueur : on vivait dans une serre ouverte, le cristal du ciel en était la voûte.

Et partout régnait en effet Todeur d'une serre, une atmosphère chargée de poussière florale, aiguisée par l'haleine salubre de la mer.

Parmi cette ardeur des choses, Léa se transformait visiblement. Robert Bryce, qui l'auscultait chaque jour, risquait maintenant des pronostics meilleurs. L'espoir réchauffa le cœur des deux amants. De nouveau ils eurent foi en la vie et, par un naturel équilibre, à mesure que la pensée de la mort s'évanouit, ils s'aimèrent plus sereinement; leur désir ne fut plus anxieux et maladif, ils attendirent l'heure où ils s'appartiendraient tout à fait, dans la plénitude de leur volonté, dans la santé de leur conscience et de leur corps.

Léa redevenait avide d'air et de mouvement : ils purent recommencer les chères promenades d'aprèsmidi, d'abord en voiture, puis à pied, comme aux jours de Londres et de Richmond. Us n'aimaient guère la ville, avec ses rues banalement affairées, ni même la chaussée de la plage, les jardins voisins de la jetée. Trop souvent ils y rencontraient la traditionnelle petite chaise roulante pareille ï une voiture d'enfant grandie à la taille d'un adulte, dans laquelle une jeune femme aux joues exsangues, un adolescent desséché, se faisaient traîner, regardant de leurs yeux caves et ardents ce couple heureux qui passait. Ils entreprirent des courses de plus en plus longues, à mesure que se restauraient les forces de Léa. Promeneurs actifs, ils ne tardèrent pas à connaître tous les environs de cette baie parfumée, d'un bout à l'autre des antennes rocheuses qui l'enveloppent. Le chemin de fer les jetait en pleine campagne; joyeusement ils débarquaient à telle petite station rurale, et de là s'en allaient à l'aventure par les lanes ombreux, dans toute la campagne.

Grasse campagne plantureuse du Devonshire, où les blés jaunes récemment moissonnés laissaient debout le dru paillasson des chaumes, entre les labours, les prés, les cultures. Quelquefois une moisson tardive s'y faisait encore, un cheval solide traînant le char aux grandes ailes fauchantes, tandis qu'ailleurs on construisait les meules en façon de maisonnette, soigneu-

sement d'aplomb, toiturées de paille en tresses. Ailleurs les champs de pomme de terre alignaient sur le sol leurs quinconces bien verts; ailleurs la terre couleur de brique, déjà maintes fois retournée, attendait l'emblavage d'automne; ailleurs, foulant l'humide velours des pâtures, des bœufs se groupaient à l'ombre de bouquets d'arbres très vieux. Au coude de quelque chemin étroit, voûté de ramures, soudain un troupeau de moutons débouchait, bousculé à leur vue d'un brusque arrêt épouvanté... Un petit berger aux cheveux de chanvre les ralliait : les moutons passaient en folle déroute, les frôlant de leur laine rougie par la poussière des champs. Puis le chemin creux redevenait solitaire et silencieux... Alors les deux amants pen-

chaient l'un vers Tautre leurs bouches chargées de désir. Mais le calme voluptueux de la campacne omit à ce désir son arrière-goût d'amertume.

Parfois, dans leurs courses joyeuses à travers cetteprovince inconnue, soudain le rideau des arbres se déchirait, les collines écroulées découvraient l'horizon, l'infini de la mer saluait leurs regards. Elle leur souriait, cette mer qu'ils avaient devinée jadis au fond de la trouée de la Tamise, quand, sur la butte de Hampstead-Heath, ils contemplaient Londres un instant surgi de la brume printanière : la mer évocatrice des grands voyages, des traversées vers les pays méridionaux. Les rochers pourpres, vers la nappe mollement mouvante, descendaient par une pente abrupte, hérissée de bosses et d'aiguilles, mais toujours fourrée de broussailles, d'arbustes en fleurs, de verdure où disparaissait la sinuosité des sentiers. Ils s'arrêtaient, et ravis, les bras enlacés, cherchaient dans les yeux l'un de l'autre le mirage de l'immensité. L'ardeur de la marche et la saveur de l'air vivifiaient les joues et les prunelles de Léa. « Non, pensait Ceorg, il n'est pas possible qu'elle soit dangereusement atteinte. La vie est en elle trop vigoureuse; elle a été minée par le chagrin et la misère, voilà tout... »

Peu à peu la mer conquit Léa, comme elle avait conquis Georg. Ils délaissèrent les lanes de l'intérieur pour les côtes pittoresques; ils ne perdirent guère plus de vue l'horizon de la baie. Us partaient après le lunch, dans le soleil de l'après-midi, par les rochers. Ils évitaient les chemins frayés, lui leste comme un chasseur de chamois et d'ours, elle confiante, hardie, pourvu que sa main fût tenue par la main de Georg. Lorsqu'ils avaient trouvé un site à leur goût, bien sauvage, une crique bien à l'écart des promeneurs vulgaires, ils

s'asseyaient sur le sable ou sur les falaises et laissaient couler les heures avec la lumière qui, peu à peu, pareille à la poussière d'or d'un gigantesque sablier, descendait du ciel vers la mer. Dans une quiétude croissante, ils se racontaient enfin ces heures d'absence dont le récit, d'abord, par une sorte de pudeur hostile, expirait sur leurs lèvres; et, à mesure, leur passé jaillissait des profondeurs de leur mémoire. Ils le revécurent ; ils s'étonnèrent d'avoir pu être ce qu'ils avaient été, d'avoir fait les choses qu'ils avaient faites, et de sentir pourtant le lien mystérieux de leur personnalité unir au présent les temps abolis, — leur conscience d'hier, leur volonté d'hier, à leur conscience et à leur volonté d'aujourd'hui... Derechef, lucides et sains, ils se complurent à pénétrer leur pensée, ces façons particulières de comprendre, de vouloir, qui sont pour ainsi dire la forme de l'âme. Ils se réjouirent de retrouver ces âmes telles qu'au temps de leur plus mystique tendresse. Elles n'avaient pas changé. Elles s'étaient seulement enrichies d'expérience, au cours delà vie. Ils en chérirent la figure immuable; mais ils adorèrent aussi ce que la solitude et la douleur y avaient marqué de cicatrices.

Tous les sites célèbres qui jalonnent le contour de la baie, — Teignmouth, Dartmouth, Oddicombe, Babbacombe, Antey's Cove, Daddy Hole Plain, — leur furent bientôt familiers. Ils en découvrirent d'autres qui n'avaient point de noms et qu'ils préférèrent comme des choses à eux. C'étaient maintenant les derniers jours de l'été, et l'on eût dit que la chaleur augmentait, que la lumière gagnait en éclat. Dans cette canicule tardive, Bryce, habitant la contrée depuis longtemps, devinait l'annonce des tempêtes d'équinoxe. « Quelques mauvais jours à passer, et puis l'au-

tomne ramènera le soleil : ce coin de l'Angleterre est plus également tiède que Nice et l'Italie... » Georg et Léa profitaient des derniers beaux jours, allongeaient leurs promenades. 11 leur arrivait de partir après le déjeuner du matin, de demeurer dehors jusqu'au soir : ils déjeunaient dans une auberge quelconque, dans une de ces petites inns où Ton trouve toujours de la bière, du beurre et quelque crustacé bien frais, homard ou crabe... Après le lunch, Léa se reposait, étendue sur un canapé ou simplement assise en quelque vieux et confortable fauteuil : Georg tenait sa main, elle s'endormait. Ils revenaient de bonne heure, évitant, d'après les conseils de Bryce, la chute de température déjà brusque qui suivait le coucher du soleil.

Et chaque jour, durant leurs excursions autour de la baie, ils apercevaient, surgissant des flots en forme de pyramide tronquée, cet écueil de Gilder Rock où Georg, avant l'arrivée de Léa, abritait sa farouche solitude, sa haine de tout bruit et de tout visage vivant. Suivant l'angle d'où on le voyait, l'écueil montrait un versant velu de verdure ou une surface rouge et nue, entaillée à mi-hauteur d'une cavité noire. Léa aimait cette roche isolée. Elle la cherchait tout de suite du regard... Elle eût voulu s'y rendre en pèlerinage avec Georg, comme en un lieu consacré, où il avait pensé à elle dans le désespoir et la rancune. Mais Bryce avait conseillé d'attendre que Léa fût rétablie; la convalescente craignait la mer, et, si courte que fût la traversée, un spasme de l'estomac pouvait, par contre-coup, provoquer une hémoptysie.

Un dimanche matin, Léa s'éveilla si joyeuse, si bien portante, qu'elle eut le vif désir d'une promenade en barque. Elle courut aux vitres du salon jaune. La mer,

qui montait, était à peine moirée de facettes, et la dentelle légère du flux s'éparpillait, s'évanouissait sur la côte, dès que mourait la vague. Le soleil, encore bas, avait déjà de la force; GilderRock, dans l'éloignement, s'enveloppait d'une gaze bleuâtre.

Edith était à l'église : elle y passait le dimanche entier. Léa se vêtit seule. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait tout à fait d'aplomb, la respiration franche et libre, la gorge claire. Elle ne souffrait de nulle part. Sa gaieté, sa beauté, frappèrent tous les hôtes de Dartmoor House, au déjeuner du matin. A Georg seul elle confia son envie. Il la voyait si vaillante qu'il consentit. Il fut convenu qu'ils partiraient à pied aussitôt le déjeuner fini, sans attendre la visite quotidienne de Bryce.

Ils quittèrent la maison vers dix heures : personne ne connut leur projet. Le dimanche, odieux en Angleterre aux touristes soucieux de divertissement, leur plaisait entre tous les jours de la semaine. Surtout pendant les offices, c'est-à-dire jusqu'aux environs de quatre heures du soir, un vide presque absolu se faisait sur la plage, dans la ville aux magasins clos, dans les jardins aux tennis abandonnés, dans le port où les bateaux sommeillaient, sur les routes même que les joyeux chars à bancs, les landaus, les piétons n'emplissaient plus de poussière. Il leur semblait alors que la campagne déserte, les routes et la mer leur appartenaient en propre. — Ils contournèrent Torquay sans y pénétrer, par Parkhill Road et Sea Road, gagnèrent Babbacombe et St-Mary's Church, deux jolis villages jumeaux, sur le plateau nord qui domine la baie. De là on apercevait Gilder Rock si proche qu'on distinguait les fleurs sauvages dans les buissons. Georg guida Léa jusqu'à un sentier qui mène à la plage, à travers

les rochers. Mais, avant de sV engager, il frappa à la porte d'un petit cottage ancien, sur le bord de la route. Un jardinet l'entourait, envahi par les fuchsias. La toiture s'affaissait sur Tunique étage. Un homme maigre, de haute taille, les cheveux blancs, la peau tannée par le rasoir, ouvrit. 11 parlait d'une voix réche et basse, le masque immobile.

— Bonjour, sir, dit-il.

— Bonjour, Bissie. On va bien chez vous?

— Oui. La vieille est au service. Elle s'inquiétait de vous parce qu'on ne vous voyait plus. Vous n'avez pas été malade?

— Non, Bissie, merci... Le canot est en bas?

— Oui, sir. Je l'ai visité hier matin, et je l'ai nettoyé. Vous voulez la clef du cadenas?

Il fouilla son gilet de laine et tendit une clef toute rougie par la rouille marine.

— Quel temps aurons-nous? demanda Georg.

— Oh ! la pluie nous viendra bien la prochaine nuit, ou peut-être ce soir... Il fait trop chaud. Mais si vous allez seulement au Rock, la lady et vous, vous ne risquez rien. Vous aurez toujours le temps de voir venir l'orage et de rentrer sans vous mouiller.

— Hâtons-nous I dit Léa.

Ils partirent, alertes et gais comme des enfants. Tout en dégringolant le sentier, Georg expliquait à Léa que ce vieux était un ancien pêcheur, entré plus tard au

service de M. Savil, le premier propriétaire de Gilder Rock. Il avait transporté tous les matériaux dont la chapelle était construite, et, plus récemment, les quelques meubles installés par Georg dans son atelier improvisé. Le canot où ils allaient faire la brève traversée lui appartenait.

C'était un fort canot : dix personnes y eussent tenu à Taise. Une chaîne nouée autour des deux avirons attachait l'arrière à un anneau scellé dans la falaise. Georg ouvrit le cadenas de la chaîne, délia les avirons, traîna le canot sur le sable et le mit à flot. Léa admirait sa souple adresse et sa force : elle voulut, pour montrer qu'elle-même était redevenue robuste, porter les rames sur ses épaules. Ils s'embarquèrent dans une petite crique toute proche. Léa prit le gouvernail. Georg nagea vivement pour doubler Gilder Rock, abordable seulement, à marée haute, par la paroi occidentale.

Ils l'atteignirent en moins d'une demi-heure sans que Léa eût ressenti le moindre trouble, tant la mer était unie. Le flux couvrait toute la base de Técueil ; mais on avait ouvert à coup de mine un abri, un petit port avec un entablement assez large. Georg y sauta le premier, amarra le canot, et, prenant Léa dans ses bras, la fit débarquer à son tour.

De là jusqu'à la plate-forme où la chapelle était bâtie, on montait aisément par un escalier taillé dans la roche vive, et cet escalier, comme le triste gothique de la chapelle anglicane, aurait sans doute gâté le pittoresque du site, si durant les douze années écoulées depuis la mort du pieux Savil son œuvre n'eût été continuée et corrigée par la nature. L'embrun de la mer, entrant librement par les jours et les nuits de tempête dans le morne édifice, rongeait et patinait la

crudité des pierres. Des mousses, d*un vert maintenant roussi par l'été, tapissaient le mur nord-est opposé au vent dominant; une ample fenêtre ogivale

trouait ce mur, son meneau central et sa base écroulés, tandis qu'un inextricable fouillis d'arbustes, poussés entre la bosse extérieure du chœur et le roc, soudait la pierre taillée à la pierre brute : en sorte que la petite chapelle semblait enfantée par recueil. Une floraison de corolles blanches, portant sur chaque pétale une tache brune oblongue, débordait du faîte.

— Oh ! les gracieuses fleurs ! s'écria Léa. . . Je n'en ai jamais vu de pareilles...

Comment les appelles-tu?

— Ce sont des espèces de liserons sauvages, dit Georg. Moi-même je n'en ai jamais vu qu'à Gilder Rock.

11 releva les rideaux de toile à voile dont Bissie se servait pour clore, contre les intempéries, la porte d'entrée et la fenêtre ogivale. A ce moment une bande de mouettes frôla l'écueil, tout près des deux amants. Léa distingua leurs petites têtes rapaces, où luisaient des yeux de proie, leurs pattes rosâtres demi-pliées, et soudain ce ne fut plus qu'une envolée de neige, loin, loin, sur la mer. Avec

une clameur mourante, l'odeur salée de leur passage s'évanouit.

Maintenant la petite chapelle s'ouvrait à l'air et au soleil. Georg y promena Léa, émue et curieuse.

— Ce n'est guère confortable, n'est-ce pas? disait-il en souriant. Mais, sauf mon attirail de peintre, les meubles ont été choisis par Bissie.

Ce que Georg appelait son attirail de peintre formait un tas remisé dans un coin et recouvert d'une bâche, d'où émergeait la pointe d'un chevalet. Le mobilier consistait en un divan, un fauteuil, une table basse. Sur l'autel, au fond, une grosse lanterne marine était posée; des vêtements goudronnés, le suroît des pêcheurs, pendaient accrochés au mur, avec un plaid écossais.

— Il m'est arrivé de passer plusieurs jours de suite sans quitter ce pauvre abri, dit Georg. J'ai dormi sur ce divan les courtes heures de quelques nuits d'août.

Léa, unissant dans une sorte de ferveur amoureuse son propre passé au passé de Georg, murmura :

— Comme nous avons souffert 1

Elle s'appuyait sur lui, emplissait son œil du spectacle de ces pierres, de ces mousses, de ces humbles objets témoins de la douleur solitaire de son aimé. La voûte du chœur était fendue obliquement. Par la fissure, quelques branches déjà vigoureuses jaillissaient: l'une d'elles touchait presque le sol. Ils revinrent vers la fenêtre écroulée : de là, tout le profil des côtes était invisible; on n'apercevait que le ciel et la mer, vers le sud-ouest — comme de la proue d'un navire, au large.

Georg roula le divan devant la fenêtre, pour que Léa pût se reposer. Tous deux s'assirent côte à côte.

4l8 LES VIERGES FORTES

envahis d'une grande paix. Le soleil montait vers le méridien, versait sa lumière presque d'aplomb sur Teau, où même les moires peu à peu s*effaçaient. L'eau glauque aux abords de l'écueil, puis bleuâtre, s'étendait plus loin comme un grand lac de cuivre liquide. Lca dit :

— Je suis heureuse que jamais aucune autre femme ne soit venue ici avec toi.

Il ne répondit pas : leurs yeux se caressèrent. Georg comprit qu'elle pensait à ces femmes d'Italie qu'il avait serrées dans ses bras, qui lui avaient révélé la volupté. Et cette volupté lui parut si vaine, si infime, qu'il n'eut plus de remords de l'avoir goûtée.

Au fond de l'horizon, une bande livide s'élargissait. Les mouettes étaient revenues; à un quart de mille de Gilder Rock elles s'acharnaient en tourbillons avides sur un point indistinct de la mer. Georg et Léa, leurs mains se touchant, éblouis par le jour plus éclatant aux approches de midi, demeurèrent longtemps silencieux. Ils étaient certains de rêver aux mêmes choses: à leur propre vie, au mystère de la destinée qui les avait fait se connaître — lui, venant des steppes d'un pays boréal, d'un pays de pêcheurs et de pasteurs proches encore de la simplicité primitive; elle, de la Ville par excellence, symbole des civilisations surannées. La destinée les avait fait s'aimer, se quitter, presque se haïr, puis se réunir pour souffrir encore à l'heure présente, où ils se pardonnaient.

Léa rompit le silence, d'une voix grave :

— Je pense qu'en ce moment Pirnitz et Frédérique luttent à Paris contre de rudes obstacles pour affranchir les femmes de l'autorité, de la protection, de l'amour de l'homme. Elles croient que tel est leur devoir. Et moi-même, ce fut longtemps ma croyance.

Maintenant je suis sûre que mon devoir est de demeurer près de toi et de t'aimer.

— Je t'aime, dit Georg.

Elle posa ses mains jointes contre la poitrine du jeune homme, les prunelles levées vers lui, comme si elle implorait de sa bouche les paroles de vérité :

— Alors, poursuivit-elle, je suis hantée par ce que Tinka et toi disiez, je m'en souviens, le soir où je suis arrivée. Il me semble qu'auprès de Pirnitz et de Frédérique j'avais raison, je faisais ce que je devais, et il me semble aussi qu'aujourd'hui, auprès de toi, je me conforme à la raison, au devoir... Les deux devoirs, les deux vérités ont beau se contredire, je ne sens plus leur contradiction engendrer en moi la révolte ou la haine. Dis, mon aimé, toi qui .pénètres si merveilleusement les secrets de la conscience, d'où vient qu'aujourd'hui je goûte ce calme? Il n'est point fait d'indifférence, puisque j'aime à la fois la vérité d'hier et la vérité d'aujourd'hui.

Georg fut un instant méditatif, les yeux attachés sur cette bande livide, allongée comme une entaille dans l'horizon entre la mer et le ciel. De plus en plus large, elle s'enfumait çà et là d'une buée obscure.

— Souvent, répliqua-t-il, quand j'étais loin de toi, je me suis interrogé moi-même sur ces choses. Et, comme toi, j'estime que Frédérique, Pirnitz, Edith font le bien; que Tinka et moi, en quittant Larmsoë, nous avons fait le bien. Non; ces idées absolues dont la foule se moque, ne sont pas erronées! La nécessité d'affranchir la femme n'est pas une utopie: la femme est réellement aujourd'hui la serve de l'homme; l'homme est réellement l'ennemi et le tyran de la femme. Seulement, ces temps d'asservissement et d'hostilité ne dureront pas toujours. La doctrine de Pirnitz, bonne

pour un temps de combat, deviendra par suite inutile et fausse. Elle s'abolira d'elle-même le jour où la femme aura triomphé, conquis rëgalite\ Or, ces temps à venir, il dépend de nous de les réaliser dès maintenant pour nous-mêmes, pour le couple humain que nous sommes.

— C'est vrai, murmura Léa. Pourquoi serais-tu mon ennemi, toi que j'adore? Pourquoi te traiterais-je en ennemi puisque tu ne veux pas mon mal?

— Ni ton mal, ni même ton esclavage. J'ai, Dieu merci! dépouillé pour ma part l'hérédité mauvaise qui incite l'homme à courber la femme sous son joug. Je sais que tu es mon égale : il n'est pas besoin que tu te révoltes contre moi pour me le prouver. Er. dès lors, tu ne saurais t'asservir en m*aimant.

— Tu sais ce qu'elles disent, Ceorgr... bues aisent que, malgré tout, la femme est une vaincue dans l'amour, et l'homme un tyran. N'est-ce pas la réalité? Les premiers jours, ne l'avons-nous pas éprouvé nousmêmes, sans nous l'avouer?

— Elles disent juste, répliqua Georg, dans la conception des sexes ennemis, qui est bien celle de l'humanité d'aujourd'hui. Mais quand s'accomplira cette Cité future dont l'image est en nous, quand la femme affranchie deviendra Tégale de l'homme, l'un de ces deux êtres sera-t-il donc le vainqueur, et l'autre le vaincu, parce qu'ils s'aimeront? J'en ai la certitude, j'en ai la foi ; l'amour, loin de sacrifier l'un à l'autre, doublera leur commune puissance.

Léa prit entre ses mains le front de Georg, et les yeux fervents, de cette voix qu'elle avait eue sur les bruyères de Hampstead, au temps de leurs fiançailles mystiques :

— Georg! Georg! s'écria-t-el!e, si tu dis vrai, pour

LÈA

que j'aie le droit d'abdiquer les grands rêves de Frédérique et de Pirnitz, il faut que je sois moi-même enfin devenue cette Eve qu'elles annoncent, la femme

de la Cité future. Si je ne suis qu'un pauvre être encore emprisonné dans le passé, elles ont raison, — j'abdique vraiment et je déchois en me donnant à toi! Oh ! ne me trompe pas, toi qui es meilleur, plus

lucide et plus fort que moi. Révèle-moi ï moi-même. Dussé-je défaillir et déchoir, je veux tout de même l'appartenir. Et je serai la vaincue, et je serai l'ancienne esclave, et je me courberai. Mais pour toi, pour toi qui es tellement Taffranchi, l'homme de la C\xé future, je voudrais l'apporter en moi TÈve prochaine, la seule épouse digne de toi I...

Sans répondre, il l'attira. Elle renversa sur l'épaule de Georg un visage transfiguré; la beauté récupérée de leur tendresse les enivra. Ils aimèrent, en cette minute, tout ce qu'ils avaient enduré; ils comprirent pourquoi tant d'épreuves furent nécessaires. Ce que l'humanité masculine et l'humanité féminine devaient souffrir durant une longue suite d'années, de siècles peut-être, pour s'élever jusqu'à la conquête de leurs droits égaux, ils l'avaient souffert, eux, dans le court cycle de leur jeunesse. Ils étaient mûrs de toute la maturité des générations successives. La destinée les avait élus. Partis de l'ignorance d'aimer, d'une sorte de pureté farouche, ils avaient connu l'héroïsme de la conscience, l'immolation à l'Idée. La séparation les avait fait pâlir dans leur chair et dans leur sang. 11 avait subi le désir cuisant, inassouvi; elle avait frémi de révolte. Cette ère de solitude hostile prédite par le poète, les deux sexes à l'écart l'un de l'autre, se jetant un regard irrité, ils l'avaient traversée, comme un désert.

Puis, un jour, brisant les entraves, la Femme avait rejoint l'Homme, l'Épouse était montée vers l'Époux par un calvaire. Et, quand elle était tombée dans ses bras, elle était toute meurtrie, toute saignante des aspérités de la route... Quelque temps ils ne s'étaient point reconnus. Voici qu'enfin aujourd'hui ils se trouvaient face à face, libres et conscients. Pour la pre-

mlère fois, ils comprenaient la leçon et le symbole de leur propre passé, ils lisaient dans leurs yeux la volonté de se donner librement et de se conquérir sans violence. Ils étaient parfaitement des égaux revenus à la liberté du paradis légendaire, seul Homme et seule Femme devant la nature. Leurs lèvres, auxquelles l'hérédité avait enseigné le geste du baiser, s'unirent comme au soir de Richmond : mais, étonnés, au lieu de la joie trouble qui les avait alors convulsés, ils goûtèrent l'apaisement d'une eau fraîche étanchant leur soif. Ils se baisaient, puis se contemplaient. Ils contemplaient le lieu témoin de cette transfiguration; la terrasse de roc avec sa chapelle ruinée, le berceau de la voûte fleurie, et, par la fenêtre écroulée, la vaste mer dont le soleil, aux approches de midi, faisait une nappe de cuivre liquide.

— Vois! là-bas... dit Georg.

Sa main montra l'horizon. La bande livide avait disparu : mais de lourdes nuées montaient à sa place : déjà tout l'ouest en était envahi. Dans ces nuées superposées, lentement mouvantes, le regard cherchait, comme toujours, les formes de la réalité. Une ville de rêve, plus grandiose que nulle architecture, détachait maintenant sur le ciel éclatant l'orbe de ses dômes, les fûts de ses colonnes rostrales, les nefs et les frontons de ses temples. Des avenues convergeaient à des arcs triomphaux. Les galeries des palais se prolongeaient par des portiques... Les deux amants, joue contre joue, mêlant leur souffle, voyaient avec ravissement cette cité idéale s'exalter au moment où eux-mêmes sentaient comme une ancienne écaille se fendre, se détacher d'eux, tomber en poussière à leurs pieds. Et la ville ne naissait pas à l'heure du couchant, sous la pourpre défaillante du soir, mais à l'heure méridienne,

bâtie dans le soleil. Hallucinés par trop de clarté, Georg et Léa n'aperçurent bientôt que cette étendue de cuivre étincelant et cette ville qui en était comme Tenfantement gigantesque. Les distances s'abolissaient, dans le mirage répercuté du ciel et de la mer. Ils vécurent parmi ces nuées groupées en monuments. Leurs yeux, qui se fermaient, las de lumière, en gardèrent l'image sur leurs paupières abaissées. Ils se donnèrent l'un à l'autre, — conscients d'être les habitants prédestinés de cette Cité future qui s'édifiait autour d'eux.

Quand Georg, ayant repoussé de l'aviron l'immobile rocher, navigua de nouveau vers la côte, — Léa assise en face de lui dans le canot, — ils se sentaient encore engourdis par leur songe héroïque et voluptueux. Étaient-ils plus proches de midi ou de la nuit? Us ne le savaient pas et le soleil ne les enseignait plus. Ces nuées superposées qui naguère, à l'ouest, bâtissaient une ville, s'étaient effondrées lentement, réduites en poussière obscure, et peu ï peu répandues sur toute la surface du ciel. D'autres nuées montaient maintenant, déchiquetées comme des bouts de crêpe noir, pointillées de fumées livides et rondes, beaucoup plus basses. Tous ces météores se rassemblaient; on les eût dits encore incertains du point où ils s'uniraient... Il y en avait d'immobiles, soudés à la voûte du ciel; quelques-uns glissaient rapidement, comme animés d'une vie indépendante. La mer, sans vagues, commençait à se strier de lignes blanches.

Georg força de rames. La pâleur de Léa l'inquiétait, bien qu'elle lui sourît et ne montrât aucune peur.

— Tu ne sens point de mal, chérie? demanda-t-il. Elle fit « non » de la tête. Ni la morosité du flot, ni

la menace de l'orage qui l'effrayait tant d'habitude, ne troublaient son enchantement. Bientôt ils atteignirent la côte, le petit port au pied de la falaise.

— Maintenant, allons vite! dit Georg.

Le canot tiré sur le sable, la chaîne rattachée à l'anneau, ils escaladèrent le sentier vers le plateau. A moitié route, Léa s'arrêta :

— Comme c'est beaul Regarde!

La surface de l'eau pâlissait, crispée, le ciel se tachait comme une peau de panthère. Tout au fond, vers la droite, des rayons d'un soleil étrange, électrique, fendaient le plafond des nuées et dansaient dans une mer lointaine, déjà furieuse.

— Je t'en conjure, hâtons-nous! s'écria Georg, entraînant sa femme.

— Mais, répliqua-t-elle, gaie toujours, goûtant comme une caresse son étreinte inquiète, nous n'aurons jamais le temps de regagner Torquay avant l'orage?

— Aussi n'irons-nous pas jusqu'à Torquay. Nous nous réfugierons au cottage de Bissie et nous laisserons passer le grain.

Ils touchèrent enfin la crête des rochers. Comme ils se mettaient à courir, se tenant la main, vers la maisonnette isolée qu'on voyait à cent yards environ, une rafale du large balaya le plateau, secoua la jupe de Léa, telle une flamme de drapeau, les enveloppa des premières gouttes pulvérisées d'une pluie glacée. En moins d'une minute, ils furent au cottage.

La porte, que Georg heurtait, résista. Porte chenue, dont les ais avaient la blancheur d'ossements desséchés, elle était en partie enfouie sous le seuil de pierre,

426 LES VIERGBS FORTES

et tout le logis, si petit qu'on Teût dit habité par des nains, offrait un aspect de vieillesse accablée; il semblait rentrer sous terre lentement. Alentour le vent secouait dans la pluie les fuchsias des haies, les chrysanthèmes liés en bottes verticales. Les roses du Bengale s'effeuillaient.

— Ho! Bissie! cria Ccorg, frappant du poing contre la porte.

On entendit, de l'intérieur, une clameur enrouée, des pas inégaux. Ceorg protégeait de son mieux Léa, qui riait et disait :

— N'aie pas peur, je suis bien.

Enfin la porte s'ouvrit, et une vieille toute vêtue de cachemire noir, avec un bonnet de crin noir, inspecta les arrivants d'un œil vitreux. Son visage était curieusement crevassé, terreux, moussu. Elle s'anima soudain en reconnaissant Georg.

— Oh! bonne après-midi, sir... Entrez vite! Comment êtes-vous dehors par ce temps?...

— Mère Kate, dit Georg, avez-vous du feu et du thé chaud ? La dame a froid et ses vêtements sont mouillés.

— Aujourd'hui dimanche il n'y a pas de feu dans la cuisine. Mais je peux en allumer.

— Bon! dépêchez-vous... Maintenant, puisque vous n'avez pas de feu, il faut que vous prêtiez des vêtements à ma femme et que vous la laissiez se reposer sur le lit, bien couverte.

— Certes, dit la vieille.

Elle s'empressa, un peu affolée, tournant comiquement sur elle-même, marmonnant des paroles inintelligibles dont elle aidait sans doute sa pensée défaillante. D'une armoire en massif acajou, elle tira une jupe de drap brun et un caraco, soigneusement empaquetés

dans un papier qui sentait le thym. Léa, très joyeuse, avec l'aide de Georg, défit ses bottines, sa robe, son corsage. Un lit antique à baldaquin, qui devait dater de la reine Anne, occupait le fond du petit parloir. Léa s'étendit sur la couche dure; par-dessus ses pieds une couverture piquée fut ramenée... Elle obéissait à Georg, soucieuse surtout de ne point l'alarmer. Pourtant elle éprouvait un peu de répugnance pour ces choses qui, malgré leur propreté méticuleuse, exhalaient une étrange et persistante odeur de vieillesse.

— Où est Bissie? demanda Georg.

— Il est allé là-bas, répondit la vieille, indiquant une direction par un geste de la tête. Il est allé voir du travail qu'il aura à faire demain. C'est pour un jeune homme étranger... Oh! voilà la saison où le travail recommence. Mais il va rentrer.

Elle dit cela avec un vague sourire qui étoila sa face de grosses rides. Puis elle s'en alla dans la cuisine allumer du feu. On la vit reparaître de temps en temps, apportant un à un, avec des mains tremblantes, les objets nécessaires à la confection du thé. Elle les posait sur la table ronde du parloir, couverte d'une rude serviette blanche. C'était un service en étain aux formes rebondies, insolites.

Georg ne lâchait point les doigts de Léa; il guettait la fièvre dans ses yeux. Elle était un peu rouge, sous ses cheveux châtains, qui paraissaient bruns dans la demi-obscurité de la pièce. Mais le pouls battait régulièrement ; la peau restait fraîche.

— J'ai bien envie, dit Georg, de te laisser à la garde de cette vieille et de courir à Torquay ou plutôt à St- Mary's Church qui est plus près. Je ferai atteler une voiture fermée pour nous ramener chez nous.

— Oh! non... ne me quitte pas! fit-elle, s'accro-

chant à la main de Georg. Nous sommes bien ici. Quand Bissie reviendra, tu l'enverras chercher la voiture.

Il jugea qu'elle avait raison. Dehors, maintenant, la pluie faisait rage. Par la fenêtre à guillotine, à rideaux de crochet, on apercevait le jardin exigu, les rosiers, les fuchsias en déroute sous les rafales. Kate s'attardait : dans la cuisine toute proche son pas s'affairait lourdement et sa vieille voix ronronnait... Soudain un effort crispa les traits de Léa et ses doigts serrèrent plus fort les doigts de son mari. Puis elle ne put résister davantage, un frisson la secoua... Durant quelques secondes elle claqua des dents et trembla de tous ses membres. Georg, effrayé, embrassait le buste de sa femme. 11 appela :

— Kate! Kate! dépêchez-vous, pour Dieu... Vite... le thé! du thé chaud!...

Mais la vieille, encore qu'elle se hâtât, ne put achever ses préparatifs avant que la crise fût calmée. Toute vibrante encore et quelques gouttes de sueur aux tempes, Léa but coup sur coup deux tasses du liquide chaud.

— Je vais mieux, dit-elle, oh! bien mieux... ne t'inquiète pas, je t'en prie.

Et pour rassurer Georg elle plaisanta.

— Dieu! que ce thé est mauvais! 11 sent la vieillesse comme toute cette maison.

La porte s'ouvrit alors, livrant passage à Bissie en complet de drap lustré. Il s'arrêta un instant à la vue de Georg et de Léa étendue; mais il ne proféra aucune parole.

— Bissie, dit Kate, voici Sir Georg et sa femme qui ont été pris par la pluie. 11 faut que tu ailles chercher une voiture de remise pour les ramener à Torquay.

— Bon, fit le vieux.

— Courez vite, Bissie, insista Georg. Tenez, voici une livre.

— Chez Samson de St-Mary's Church, demanda l'homme, je dois louer la voiture?

— Où vous voudrez, mais vite... N'importe à quel prix.

Quand il fut parti d'un pas leste, Léa sentit s'apaiser son malaise. Elle s'amusa avec Georg à regarder les lieux où ils étaient, tellement curieux dans leur vétusté, avec la quantité de petits cadres qui décoraient les murs comme les ex-voto d'une chapelle, daguerréotypes miroitants, portraits de souverains découpés dans des journaux illustrés, et surtout nombre de photographies représentant des tombeaux. «-^ ^^^1

Peu à peu, dans la tiédeur de la chambre bien close, la jeune femme s'endormit. Georg veillait son sommeil. Bouleversé d'une indéfinissable anxiété, il ne lâchait pas la main qui devenait moite de sueur... Un temps assez long passa ainsi. La vieille avait voulu desservir la table; Georg lui fit signe de rester dans sa cuisine, de ne pas troubler le repos de Léa. Déjà le vent secouait avec moins de brutalité les fuchsias du jardin. La tempête se pacifiait dans une pluie dense et

continue. Georg tenait la main de Léa, et cette petite chose de chair et de sang, pâle, veinée de bleu, l'émouvait d'une profonde tendresse. 11 posait dessus sa bouche; toute sa vigueur, à lui, il souhaitait la faire pénétrer dans les légères veines bleues, dans la pulpe de la chair. Son amour, comme tous les grands amours, s'était décuplé par la possession : le bonheur d'être le mari de Léa lui apparaissait désormais si prodigieux qu'il éprouvait, par contre-coup, une affreuse angoisse de l'avenir. Dans son sommeil, Léa prononça quelques mots indistincts. Elle se réveilla, sourit à Georg.

— Je vais bien, dit-elle encore, préoccupée de le rassurer.

Ils parlèrent amicalement, plus tranquilles. Léa demanda :

— La vieille disait tout ^ rheure : « Bissie est allé là-bas pour voir du travail, » et il était question d'un jeune homme étranger. Quel travail fait donc Bissie?

Georg hésita :

— C'est le fossoyeur de St-Mary's Church...

Léa ne parut pas alarmée de la réponse. Elle parla aussitôt d'autre chose, pria Georg de lever le rideau de la fenêtre « pour voir le temps »... La vieille se montra sur le seuil du parloir :

— J'entends la voiture, fit-elle.

En effet, le gravier de la route grinçait sous des roues. La porte de l'enclos fut ouverte. Alors Léa, penchée à l'oreille de Georg, lui dit avec une voix tendre et sereine :

— Si je mourais dans ce pays, je ne veux pas qu'on me mette à Torquay, ni à St-Mary's Church. Je veux dormir où nous étions, — sur notre rocher, en face de la mer!

D URANT de longs jours, le soleil demeura caché derrière les nuées grises. La pluie tombait fine, menue, comme un brouillard, noyant tout le paysage devant Dartmoor House. Lorsqu'elle cessait un instant, on apercevait une mer hérissée, d'un vert glauque, avec de petites vagues dentelées de blanc sale. Par les trois hautes fenêtres du salon, Léa regardait, quelquefois debout, plus souvent assise dans le fauteuil de Tinka auprès de la table à écrire. Le port, le chemin de Park Hill, le morne établissement des bains, des bateaux à l'ancre qui dansaient sur place en creusant un long sillage, tout avait un aspect abandonné et lavé, infatigablement rincé par d'inépuisables coulées d'eau. Il sem-

blait à la jeune femme que Pespoir fût perdu de voir jamais le soleil. Était-ce donc une chimère, cette baie méridionale aux verdures fougueuses, ce site de lumière et de fleurs, contemplé naguère par ces mêmes fenêtres ?

Léa n'était pas plus malade qu*à l'hôpital de Commercial Road, bien que les sueurs nocturnes et les étouffements eussent recommencé. Même elle souffrait moins : on eût dit que tout ce par quoi elle percevait le monde extérieur s'était ouaté, amorti. Seulement, dans les tragiques heures d'hôpital, parfois le cauchemar s'interrompait, se déchirait : par la déchirure la patiente entrevoyait ce pays de songe, cet horizon de soleil et de fleurs, — intimement certaine d'y atteindre. Aujourd'hui, la vision luisait dans le passé, elle s'y effaçait lentement parmi le brouillard et la pluie. Chaque fois que l'imagination de Léa l'évoquait, son cœur en ressentait un choc douloureux : « Cela a été, pensaitelle, et ne sera plus... » Elle fermait les yeux, pour oublier la pluie qui dissolvait lentement son rêve.

Tous les hôtes de Dartmoor House s'empressaient autour d'elle : tous, depuis Georg jusqu'à la petite Morley, jusqu'aux blondes fillettes de Tinka. Elle obéissait aux prescriptions du médecin et d'Edith; docilement elle se couchait, se levait, changeait de linge, mangeait, prenait des potions... Mais elle acceptait tous ces soins par reconnaissance, pour ne point faire de peine autour d'elle. Depuis le jour de Gilder Rock, sans pouvoir s'expliquer à elle-même la raison de son désespoir, elle ne croyait plus guérir. Et, de cacher cela à Edith, à Tinka, à Georg surtout, lui imposait une fatigue intolérable. Elle demandait grâce parfois, suppliait qu'on la laissât seule dans les deux pièces du premier étage, sa chambre à coucher et le salon jaune.

Elle disait qu'elle avait sommeil : elle aspirait à ne plus composer son visage, à ne plus surveiller ses gestes, ses mots. Être seule! Pouvoir penser à soi-même avec Tégoïsme absolu des malades condamnés! Pouvoir se regarder dans les glaces, guetter le ravage du mal, contempler en face la mélancolie du sort! Se pleurer librement comme la fille de Jephté, comme Iphigénie, comme toutes les jeunes créatures vouées à une injuste fin!...

Cette fin, elle la savait proche. Elle la savait nécessaire, — conséquence, non seulement de sa présente misère physique, mais de l'ordre même des choses. L'heure surhumaine de Gilder Rock ne pouvait recommencer; les deux êtres unis dans cette extase ne pouvaient plus vivre comme des époux ordinaires, mêlant leur tendresse conjugale au train-train de la réalité... Une évidence impérieuse affirmait cette loi. Léa l'acceptait dans le secret de son cœur. Mais elle goûtait l'amère joie de s'attendrir sur sa destinée.

Elle parcourait son domaine de mourante, ces deux pièces du premier étage où son mal et l'inclémence de l'atmosphère la confinaient. Elle attachait sur tous les coins un œil avide et minutieux, comme on goûte avec un palais plus attentif les dernières gouttes d'une liqueur. Aimait-elle ces choses, ou les haïssait-elle? Elle n'aurait su le dire. Mais elle les regardait passionnément. « Ce sont les dernières choses que je verrai, » pensait-elle, et cette pensée les lui rendait précieuses, rares, comme si un peu de sa personnalité, qui allait s'évanouissant, demeurait attaché aux formes inertes. Elle passait sans bruit d'un objet à l'autre, les examinait, les touchait... Elle les comprenait peu à peu, devinait leur histoire, et comment ils témoignaient de

la vie de toute une famille, antérieure à son propre séjour, qui continuait à vivre maintenant autour d'elle, et qui vivrait encore lorsqu'elle aurait disparu.

Dans la chambre à coucher on avait suspendu des rideaux rouges par-dessus le store de la fenêtre, pour empêcher les rayons du jour de réveiller trop tôt la malade, qui dormait le matin son meilleur sommeil. Même relevés, ils donnaient à la lumière une teinte rosée, avivant le blanc papier de tenture, à larges fleurs d'iris pâles. Le décor familier de celte chambre s'imprimait dans les yeux de Léa. Le lit en fer, où elle couchait, montrait sous le couvre-pieds de dentelle ses draps fins, ses deux petits oreillers oblongs à volants empesés. A côté, la couchette d'Edith, repliée, se masquait d'un tapis. Léa s'attardait ï regarder, sur la toilette, les deux cuvettes en porcelaine de Chine, les pots à eau de même porcelaine, en forme de grosse carafe. Elle songeait que le capitaine, qui les avait rapportés, avant d'être le maniaque agité d'aujourd'hui, avait été un jeune marin joyeux, actif, avec des yeux clairs et un teint frais, et qu'il avait joui de la vie, et qu'il avait aimé...

Dans le salon, la tapisserie jaune citron clair, bordée vers le plafond par une large frise, gardait quelque gaieté dans la pièce, même quand le soleil agonisait. Aux murs étaient accrochés trois cadres : une lithographie représentant un enfant qui soufflait des bulles de savon; l'estampe bien connue où l'on voit des capitaines anglais jouer aux boules tout en attendant l'Armada; deux danses d'odalisques, avec ce titre : Flowers of the East, — Fleurs de l'Orient... Sur le petit bureau, dans le coin de la fenêtre de droite, où d'ordinaire écrivait Tinka, un calendrier en maroquin bleu à indications mobiles était disposé près du buvard et

des plumes. Il marquait : Sunday, 7 November. Et, sans doute, il s'agissait du 7 novembre d'une année écoulée depuis longtemps. Il y avait aussi un « carnet des engagements », c'est-à-dire des invitations; mais la famille Morley avait très vite renoncé à cette comptabilité mondaine, car le cahier ne contenait qu'une dizaine de. dates... Un troisième objet sur le même bureau occupait souvent la solitude volontaire de Léa. C'était un stéréoscope portatif, assez rudimentaire, auquel s'adjoignait une boîte en peluche rouge contenant des vues d'Italie et du Devon, et aussi quelques scènes d'intérieur. Toutes ces photographies, adroitement coloriées, paraissaient dater d'un quart de siècle. Elles étaient jaunies; les personnages y étaient vêtus à l'ancienne mode. L'une d'elles représentait deux fillettes au piano, la mère debout auprès d'elles, jeune et jolie, en jupe de soie brune arrondie par la crinoline, le corsage décolleté, à dentelle retombante, bordé sur le nu de la peau par un velours noir. La plus grande des fillettes était vêtue de bleu, l'autre de violet. Elles habitaient un salon à sièges capitonnés, sans nul style. Léa s'hypnotisait à regarder cette image dans le stéréoscope. Au bout de quelques instants, elle se trouvait en face de gens vivants, qu'elle surprenait dans le jeu de leur activité... Puis elle repoussait tristement l'appareil.

« Dire que la mère est morte, pensait-elle, que les petites sont vieilles, et que cette ressemblance humaine persiste encore comme pour railler leur forme gracieuse, disparue, dévorée par la vieillesse ou parla mort... »

L'affreuse successivité de la vie humaine, oubHée de nous lorsque notre corps est plein de santé, affirmait sa réalité tragique. La malade avait la sensation

de glisser, au milieu des autres humains, et plus vite qu*eux, vers le noir précipice où tout s'abîme.

L'appartement abondait en étranges sièges lilliputiens, petits fauteuils, petits trépieds, prie-Dieu réduits à la taille d*un enfant.

« A qui ont servi toutes ces choses puériles? songeait Léa. A Lizzie Morley? »

Mais elle n*osait poser la question, de peur qu'on ne lui répondît :

— A un enfant qui est mort.

La cheminée du salon était en marbre clair une tablette étroite i la façon anglaise, posée suracux colonnettes. Peu d'objets avaient pu y trouver place : principalement des japonaiseries en bois sculpté. La plus importante figurait une sorte de Tour de Babel en bois merveilleusement fouillé; ï chaque étage, de petits bonshommes de bois, tous différents, regardaient par les galeries. Sur la même cheminée un album de photographies enfermait une collection de Japonaises très jolies, très drôles sur leurs souliers de pieds bots, drapées dans la soie raide et chamarrée. A la première page de l'album, on lisait :

Presented to

Capt. John Morley,

wilh kindest regards froni

Capt, and Mrs Rohinson.

Yokohama-Japan.

20 Septber tSjj.

... Léa vivait dans la société des petits meubles lilliputiens, de l'album japonais, de la Tour de Babel en bois sculpté, du stéréoscope, des cadres et des porce-

laines. Toute cette histoire de gens morts et de gens vivants, racontée autour d'elle par des choses qui n'étaient point siennes, qui l'accueillaient avec indifférence, comme elles avaient accueilli déjà tant de passants, tout ce décor de hasard l'irritait et l'attirait. Mais elle feuilletait surtout un cahier oblong trouvé sur un des trépieds enfantins, contenant d'anciennes vues de Torquay. C'étaient de fort jolies gravures sur bois : elles représentaient le port, la ville, les promenades favorites, à une époque où Torquay n'était pas aussi étendu qu'aujourd'hui. Les dames portaient des jupes évasées et des polonaises, les messieurs des pantalons de nankin, des jaquettes pincées à la taille, des chapeaux hauts déforme un peu pointus... Et déjà la petite chaise à poney circulait sur ces gravures, et dans la chaise on voyait une morne figure pâle. Le cahier datait de 1868.

« Trente ans! pensait Léa. Où sont-ils aujourd'hui, ceux que le dessinateur prenait pour modèles, quand il figurait des malades dans leur chaise à poney?... »

Trente ans! l'affreuse certitude d'être, dans trente ans, non plus même la disparue que l'on pleure, mais une pauvre morte oubliée, engloutie dans le néant par-dessus lequel la vie des autres se rejoint et continue, submergeait son cœur de mélancolie.

« Trente ans! D'autres qui ont aujourd'hui mon âge vivront dans trente ans. Et moi! Et moi!... »

Elle jetait un regard avide sur l'appartement et sur le paysage pluvieux qu'elle voyait des fenêtres. Son désir se ranimait de voir durer autour d'elle la lumière, les rochers, la mer, les arbres, même les plus humbles choses.

Aux premiers jours d'octobre, le temps se guérit

avec lenteur. De pâles rayons soulevèrent la draperie des nuages. La mer changea de couleur, plus agitée, mais plus bleue... Une journée se leva enfin, à peine voilée de brume. Et ce fut ensuite le plein soleil irradiant sur les quais aux dalles sèches, sur le port, sur le large calmé. Pourtant le paysage notait plus celui qui avait accueilli, dans sa joie éclatante, la jeune fiancée arrivant de Salisbury. Beaucoup de yachts étaient partis, qui ne reviendraient plus avant le prochain été. L'atmosphère perdait cette transparence vibrante, évocatrice de l'Italie. Les lointains s'estompaient :

la végétation tropicale semblait mal

à Taise, frileuse dans cette température ï peine tiède. Cependant, par les après-midi limpides, le docteur Bryce recommanda <i la malade de prendre un peu d'air. Comme elle ne pouvait plus faire le moindre effort physiq^ue sans risquer l'étouffement, la congestion, le crachement de sang, une chaise à poney vint la chercher à Dartmoor House. Ceorg descendait sa femme dans ses bras, fardeau plus léger chaque jour; la voiture, guidée par un long gamin a figure énergique, gagnait le promenoir couvert adossé au roc, en face de Princess Gardens. Là se tenait un congrès de ma-

lades : Torquay, l'hiver, est une station de phtisiques. Leurs faces pâles, creuses, teintées de rose vif sous leurs grands yeux de fièvre, se tournaient avidement vers le soleil. Quelques-uns toussaient; d'autres faisaient de visibles efforts pour se retenir; d'autres, de temps en temps, portaient leur mouchoir à leur bouche, et, furtivement, après, le regardaient, guettant la tache rouge redoutée. Léa, avec Georg à son côté, s'asseyait comme eux en face du soleil, et, comme eux, dans des alternatives de confiance et de détresse, cherchait à boire la vie dans la lumière du jour.

Georg soignait sa femme avec une ferveur passionnée, ne la quittait que lorsqu'elle l'exigeait, à ses heures de désespérance extrême. De cette lente agonie, son âme à lui-même agonisait. Il eût souhaité mourir avant Léa, ne pas voir chaque instant la détériorer et la diminuer. Mais ses yeux cherchaient invinciblement le visage de la bien-aimée : une petite poitrinaire maintenant pareille aux autres, égoïste, sujette à s'énerver et à pleurer, indifférente aux soucis grandioses qui avaient agité sa jeunesse, — curieuse seulement de ce qu'elle souffrait, ne pensant qu'à vivre, à vivre, à vivre!

Quand Léa voulait être seule, ou encore le soir, après qu'elle s'était mise au lit, veillée par Edith, Georg se réfugiait auprès de Tinka. Mieux que jamais alors, il goûtait l'affection de cette sœur de sa chair et de son âme, l'affection qui l'avait accompagné dans la vie depuis l'enfance, plus que fraternelle et si parfaitement pure!

— Tinka, lui disait- il, ce n'est point la mort qui est affreuse. La mort est le repos et l'immobilité, que nous admirons, que nous aimons dans les choses. La mort, dans sa quiétude définitive, offre autant de beauté que

la vie dans son action et dans son mouvement. Ce qui est affreux et haïssable, c'est la lutte de la vie contre la mort. C'est l'affaissement de l'être convulsé de sursauts, aigri de rancune, vers le repos dont il ne veut pas...

Un matin du commencement d'octobre, juste au moment où Edith, ayant mis la chambre en ordre, allait mander Ceorg comme ^ l'ordinaire, Lëa l'attira et lui dit:

— Edith, je veux que vous écriviez à Frédérique et à Pirnitz.

— Oh! chère... repartit Edith. Certes, je le ferai bien volontiers. Je l'aurais fait déjà si je n'avais pas craint de vous déplaire. Il me semblait que je n'avais pas le droit d'intervenir. Que devrai-je dire?

— Dites- leur qu'elles quittent tout pour me rejoindre, si elles m'aiment encore. Autrement... (sa gorge étrangla un instant le son de sa voix) autrement elles ne me verront plus.

Léa méditait ce projet depuis plus d'une semaine. Elle y pensait dans la chaise ï poney, sur les bancs du promenoir, dans le salon jaune quand elle conversait avec les choses.

Tinka se chargea de prévenir Frédérique, tandis qu'Edith écrivait à Pirnitz. Edith raconta dans son style précis, entremêlé de pieuses sentences, l'odyssée lamentable de Léa à Londres. Tinka exposa sincèrement l'état désespéré de la malade.

« Nous sommes navrés, conclut-elle. Ce n'est plus qu'une question de jours. Léa a eu raison de le dire à Edith : hâtez-vous si vous voulez la revoir. Je ne sais où cette lettre vous trouvera, à quel labeur utile et généreux elle vous arrachera; mais il faut, il faut venir! »

Elles arrivèrent un soir, l'ombre depuis longtemps tombée. A l'heure où elles mirent pied à terre devant la maison Morley, des groupes d'hommes et de femmes, les femmes en toilette claire sous leurs manteaux, les hommes en smoking montaient la côte le long de Park- Hill Road, devisaient avec la gaieté discrète des Anglais en divertissement. Il y avait bal à l'Impérial Hôtel, tout proche de Dartmoor House : la population bien portante de Torquay s'y rendait. Même plusieurs landaus fermés suivaient la foule : on y apercevait à la lueur des lanternes le pâle visage de quelque poitrinaire qui avait voulu aussi participer à la fête. Frédérique et Pirnitz, accueillies par Tinka et Georg dans le salon jaune, furent presque aussitôt conduites à la chambre de Léa. L'entrevue n'eut aucune apparence dramatique. Léa était étendue dans son lit : une élégante matinée, façonnée naguère chez les Cockington, couvrait ses épaules et ses bras; la fièvre colorait ses joues. Le décharnement de son corps n'était révélé que par la maigreur des mains et les plis raides et creux de la couverture sur les jambes. On avait reculé la lampe, voilée d'un abat-jour, derrière le lit; elle répandait une clarté très atténuée. Des mots banals furent échangés, après que Frédérique et Pirnitz eurent baisé la malade au front, mouillant leurs lèvres à la sueur qui emperlait la racine des cheveux. Ces mots ne trahissaient rien du trouble profond des âmes, cherchaient au contraire à le dissimuler... Léa dit qu'elle n'était pas trop souffrante, qu'elle espérait passer une nuit calme, parce qu'elle sentait déjà l'envie du sommeil. Elle demanda si les voyageuses avaient eu une heureuse traversée; elles répondirent que tout le voyage s'était accompli facilement, sans fatigue. Il y

eut un silence; puis derechef Pirnitz et Fr^dërique baisèrent le front moite de Léa; elles lui souhaitèrent une bonne nuit et montèrent dans leur chambre.

C'était la chambre ordinaire de Georg qui, pour la céder aux nouvelles venues, s'était fait dresser une couchette dans un cabinet voisin. Tinka y demeura quelque temps avec elles. Pressée de questions par Frédérique, elle commenta sa lettre. De grosses larmes naissaient de ses yeux. Sa voix de petite prophétesse, égale et pénétrante, racontait :

— Nous avons vu cette chère plante reprendre vie dans notre soleil, devenir plus belle que nous ne l'avions jamais connue, même au temps d'Apple-Tree- Yard... Quand elle fut mariée avec Georg, elle se rassura : et nous tous commencions «i espérer... Puis, après une promenade qu'ils firent ensemble à Gilder Rock, Léa eut cette rechute... J'en suis mourante moi-même. Je ne puis plus travailler... Je ne puis plus penser qu'à cette figure d'où la vie semble sortir fiévreusement par les yeux.

Tandis que pariait Tinka, les deux voyageuses entendaient depuis quelques instants des gazouillements enfantins et des rires dans la chambre voisine, séparée par une simple cloison ï coulisse. Des pas menus, précipités, coururent sur le plancher, se poursuivant; soudain, la porte ï coulisse fut brusquement ouverte, les visages de Carola et d'Ida, roses parmi les cheveux blonds, parurent, émergeant de longues chemises que leurs petites mains relevaient par la traîne. Elles firent irruption dans la chambre en criant : « Maman ! maman l » et elles s'arrêtèrent interdites à la vue de deux personnes étrangères.

— Ce sont mes filles, dit Tinka simplement. Voici Carola, l'aînée ; et la cadette, Ida.

Pirnitz et Frédérique les embrassèrent. Ida regardait fixement les deux femmes. Carola, boudeuse, se cachait les yeux avec les manches bouffantes de sa chemise. Tinka les emmena.

— A demain, dit-elh aux voyageuses.

Et elle sortit. Alors ^ Frédérique, accablée, tomba sur un fauteuil, appuyant sa tête contre le sein de Pirnitz.

— Romaine... balbutia-t-elle; Romaine...

c'est moi qui ai tué Léa.

Sans moi elle eût été depuis longtemps la femme de Georg. Et rien de ce qui l'a terrasséeneseraitadvenu.

Des jours passèrent encore, de ces jours d'attente qui engourdissent autour de la maladie d'un seul être la vie de toute une maison. Aucun élan de tendresse ne réunit Léa à Pirnitz ni à Frédérique. Après avoir elle-même souhaité leur présence, elle semblait n'y prendre aucun intérêt. On eût dit qu'elles étaient là par hasard, sans qu'elle les eût réclamées. Quand elles venaient s'asseoir auprès de son lit, Léa se taisait, répondait à peine à leurs questions. Elle fixait sur elles ses yeux incendiés par la fièvre, comme

444 I-BS VIERGES FORTES

si elle eût voulu, sans parler, leur faire comprendre le reproche intime qu'elle leur adressait.

Bientôt, elle ne quitta plus l'espace étroit de sa chambre et du salon : sa faiblesse lui interdit même les promenades d'après-midi. A partir du moment où elle fut ainsi confinée à la maison, elle voulut Georg auprès de son lit jour et nuit, renonça peu <i peu devant lui à toute parade de coquetterie. Elle se laissa voir dans toute la misère de sa déchéance physique. Elle la lui montra avec insistance :

— Regarde! regarde mes bras... regarde ma poitrine...

Une étrange ardeur amoureuse la bouleversait : elle attirait contre son sein la tête de son mari, la couvrait de caresses et de baisers. Le couple s'isola dans son agonie. Georg ne vivait plus que pour Léa. Il coucha dans le salon jaune, étendu sur un canapé, accourant la nuit, au moindre bruit de toux, au plus léger appel de son nom. Mystérieusement, sans laisser personne entendre leurs entretiens, ils goûtèrent leur affreuse désespérance, il s'avouèrent tous leurs désirs, tout ce qu'ils auraient fait de la vie si la vie leur avait été donnée. Et ni l'un ni l'autre ne cherchait à se leurrer. Ils ne disaient pas : « Nous ferons... Nous irons... », mais : « Nous aurions fait... Nous aurions été... »

On respecta leur solitude. Toute la maison fit silence en une sorte de veillée funèbre. A l'écart de Georg et de Léa, les autres habitants de Dartmoor House se serrèrent les uns contre les autres : leurs âmes peu à peu se pénétraient. Frédérique connut mieux Edith, qui jadis, à Londres, avait été plutôt la compagne, l'amie de Léa. Elles conversèrent volontiers ensemble. Edith exposait ses projets : rejoindre dans le Queensland australien la florissante colonie féministe de Ho-

petown. Elle montrait des lettres venues de là-bas, qui décrivaient la curieuse société constituée dans ce pays par quelques novateurs hardis, avec l'égalité économique, l'égalité politique, l'égalité dans l'amour réellement acquise aux deux sexes. Frédérique après tant d'épreuves, prise de dégoût pour les antiques sociétés d'Europe, rebelles à l'effort des apôtres, aurait voulu dire à Edith : « Emmenez-moi... Dès que l'inévitable sera accompli, je vous en conjure, emmenez-moi! je pars avec vous. » La pensée de Pirnitz, qui toujours méditait de se remettre à l'œuvre, elle, dans Paris hostile et dédaigneux, la retenait encore.

Pirnitz, exerçant sur ceux mêmes qui la connaissaient à peine son magnétisme d'attraction, était bientôt devenue le centre moral de Dartmoor House. Carola et Ida la chérissaient, lui demandaient sans cesse des histoires ; l'apôtre causait des heures avec elles sans les lasser et sans se lasser : et déjà elle influait sur le caractère difficilement traitable de la cadette.

Elle avait doucement reproché au professeur Ebner de torturer d'innocentes bêtes « dont la vie est si courte, disait-elle, pour jouir de l'air et du soleil : et vous leur ôtez brusquement cette vie, vous en faites de laids petits cadavres collés sur des pages blanches ! » Le digne Ebner, partagé entre sa passion et le désir de ne point lire de reproche dans les yeux prophétiques de l'apôtre, cachait maintenant son studieux vice, s'adonnait à la botanique, passait fièrement devant Pirnitz, lui jetant un regard presque tendre de ses grosses prunelles bleues à travers des lunettes d'or, disait, tout en tapant sur sa boîte de zinc :

— Rien que des fleurs là-dedans, mademoiselle! Aucune bête! Des fleurs, rien que ça!...

Pareillement le capitaine et Lizzie, et la lymphatique

M"" Morley, subissaient Taction de Pirnitz. Tous cédaient à un impérieux besoin de lui plaire, d'être distingués, approuvés par elle. La mieux conquise fut Tinka. Jamais Tinka n*avait vu Pirnitz avant ces heures tragiques. Elle reçut de son apparition un choc violent, décuplé par son organisme délicat, par son esprit artiste. Curieuse des âmes plus que des formes pittoresques, la femme de Justus Ebner n'avait pas encore rencontré une âme de cette rareté, de cette beauté. Désormais, ayant laissé tout travail et remisé dans un tiroir le roman commencé, elle ne quittait plus Pirnitz, la suivait comme un chien familier suit son maître, écoutait toutes ses paroles. Romaine, comprenant que le ménage Ebner était rétabli dans Tordre le plus désirable, ne cherchait point ï diriger Tinka. Mais Tinka, pour ainsi dire, se baignait dans sa présence : et en même temps son instinct de romancier étudiait, composait le personnage de l'apôtre, indispensable au nouveau récit qu'elle méditait. Elle disait naïvement ï Pirnitz, de son air d'enfant inspiré qui la faisait si captivante :

— Il fallait que vous vinssiez près de moi et que je vous connusse pour que mon livre fût vrai. Je ne m'étonne pas que vous soyez venue. Toujours, à mesure que j'écris, les êtres ont apparu réellement auprès de moi quand ils manquaient à mes livres...

Ainsi, dans la maison de Park-Hill Road, où lentement Léa inclinait vers la mort, veillée par Georg, — la vie, lentement aussi, nouait autour d'eux de mystérieuses alliances d'âmes.

Comme Léa pouvait maintenant à peine quitter son lit, on tint désormais la double porte à glissières grande ouverte, et, durant le jour, le lit fut roulé en face de

cette porte. Léa, couchée, put apercevoir une fenêtre du salon, celle du coin droit. Elle en faisait lever le store et, par là, entrevoyait le ciel et devinait la mer.

Le 6 octobre, une vive alerte bouleversa Dartmoor House. Après une nuit d'étouffement, Léa était tombée dans une prostration qui avait fait présager la fin prochaine par Robert Bryce lui-même. Frédérique, d'accord avec Pirnitz et Edith, manda le vicaire catholique qui avait marié Léa. La malade reçut les sacrements, sans reprendre connaissance. Pourtant, les paupières abaissées, elle répondit, par moment, aux oraisons. Ses lèvres murmurèrent deux fois : « Amen... » Elle ébaucha un signe de croix.

Vers le milieu de ce même jour, elle s'éveilla, déclara qu'elle était mieux. Il ne fut pas question des sacrements reçus. On ne lui en dit rien, et elle^ n'en dit rien elle-même. L'après-midi, la soirée et la nuit coulèrent assez calmes. Le lendemain fut meilleur. Durant les journées suivantes, l'affaiblissement continua, sans crises. Léa ne prenait plus qu'un peu de gelée, une cuillerée chaque fois, et encore Edith la décidait avec mille peines. Elle ne parlait guère, sommeillait, exigeait la présence de Georg.

Le 14, Lizzie Morley, vers six heures du matin, alla frapper à la porte de la chambre où couchaient Pirnitz et Frédérique :

— Mon Dieu! qu'y a-t-il? s'écria Frédérique réveillée en sursaut.

— Miss Craggs prie ces dames de descendre dès qu'elles seront prêtes... Ne vous alarmez pas, il n'y a rien de nouveau. M""* Léa est plutôt mieux; c'est elle qui a demandé ces dames.

Elles s'habillèrent en hâte. Quand elles entrèrent dans la chambre de la malade, tout y était déjà mis en

ordre par Tactive Edith. Lca, étendue dans le lit blanc, le dos appuyé contre les oreillers à volants piqués, sourit aux arrivantes d'un sourire singulier. Ceorg, le visage ravagé par Tinsomnie, ne dit rien aux deux femmes, qui se penchèrent sur Léa, et la baisèrent au front.

— Bonjour, Fédi... Bonjour, Romaine. Je ne vais pas plus mal, n'ayez pas peur. Je vous ai fait appeler parce que je suis un peu plus forte. Je peux parler très bien aujourd'hui. N'est-ce pas que j'ai ma voix ordinaire?

Georg se détourna, la bouche tordue par Témotion sous sa moustache blonde. Pirnitz inclina le front. Frédérique dit :

— Oui. Ta voix est très claire, ce matin, ma chérie. En effet, le voile qui depuis longtemps amortissait

et faussait les sonorités de cette voix semblait un peu moins épais. On causa d'abord de choses indifférentes. Mais cette fois, après un silence, la malade dit tout à coup :

— Je voudrais... Je voudrais vous entendre parler de l'École. Comment tout cela s'est-il terminé?

Avec une impatience enfantine, elle ajouta :

— Vous ne m'en parlez jamais!... Et, ce matin, j'ai pensé à Daisy... Jamais, non plus, vous ne me parlez de Daisy, ni de cette pauvre Geneviève.

C'était la première allusion que fît Léa aux événements de Paris. Malgré le ton énervé, on sentait qu'elle désirait vraiment être renseignée. Sur un signe de Fré- , dérique, Pirnitz répondit :

/yl — Nous ne ^ous avons pas conté nos misères, Léa, 1 pour ne pas vous fatiguer et vous attrister... Du reste, rien de bien nouveau n'est survenu depuis que nous avons abandonné ensemble la rue des Vergers. L'Ecole

a rouvert ses portes le i" octobre, sous la direction de M'^* Heurteau. Le conseil d'administration est présidé par M. Duramberty, qui a pris Quignonnet, Anquetin, Tabbé Minot, pour assesseurs.

— Ah ! fit Léa, M. Duramberty s'occupe d'éducation, à présent?

— Oui. Et de politique. Le député de Saint-Charles, Remblart, est mort; Duramberty va probablement le remplacer.

Léa songea quelque temps.

Puis elle regarda fixement Pirnitz :

— Alors, dit-elle, vous n'avez pas résisté. Vous avez laissé les hommes prendre tranquillement votre place et vous voler le fruit de votre travail?

— Il n'y avait rien à faire, chérie, répondit Frédérique.

Moi-même, qui d'abord tenais pour la lutte, pour les procès, j'ai dû me rendre à l'évidence : notre dernier contrat nous livrait à Duramberty, pour peu que Duramberty marchât d'accord avec le gouvernement.

Le même sourire singulier plissa les lèvres de Léa. Ses yeux se portèrent successivement sur Frédérique et sur Pirnitz. Elle prit la main^de Georg, qui traînait sur la couverture, la ramena contre sa joue.

— Et Geneviève? dit-elle.

— Geneviève a été mise en liberté il y a quatre jours, répliqua Pirnitz. Daisy me Ta écrit.

— Oh! vous avez reçu cette nouvelle, et vous ne me l'avez pas dit!... Alors... où est Geneviève maintenant? ***

— Grâce au professeur Bouchardon, la pauvre enfant a été placée dans une maison de santé à Neuilly, où elle sera soignée jusqu'à ce que les médecins la déclarent guérie. Mais elle vit à part, dans un pavillon, avec Daisy.

— Et qui paie les frais?

— Nous avons recouvré quarante mille francs du cautionnement...

Léa ne questionna plus. Elle avait appuyé ses lèvres sur la robuste main de Georg. On eût dit qu'elle s'accrochait à lui, de peur d'être reprise par Pirnitz et Frédérique. Les minutes se succédèrent dans un silence de malaise.

Enfin Léa reprit :

— Alors Daisy n'est plus avec vous, Romaine, pour vous aider dans cette autre école que vous projetiez?

Le cœur de Frédérique, à cette question, Souffrit de tout le mal dont elle sentait souffrir le cœur de Pirnitz. L'apôtre elle-même eut un frémissement. Elle répondit :

— L'avenir n'appartient à aucune de nous. Mais je crois, en effet, que Daisy ne quittera plus Geneviève.

Léa ébaucha encore un demi-sourire, un peu ironique.

— Et M"* de Sainte-Parade?

— M"* de Sainte-Parade est morte. Frédérique l'a conduite à sa dernière demeure, dans le Gers, avec Maria et sœur Odile...

Sans attendre une nouvelle interrogation de Léa, Pirnitz ajouta vivement :

— Maria est demeurée dans son pays. Sœur Odile est retournée à Thann.

— En sorte qu'il ne reste plus personne auprès de vous, Romaine?...

— Il reste Frédérique.

— Oh! — répliqua Léa, dont la voix prenait plus de force et qui paraissait remuer plus à l'aise. Frédérique demeurera-t-elle longtemps encore avec vous?

L'apôtre et Frédérique échangèrent un coup d'oeil. Sans doute, les paroles de Léa s'accordaient étrangement avec des entretiens qu'elles avaient eus ensemble, car les yeux de la jeune fille se mouillèfcnt. Pirnitzfut seulement un peu plus pâle. Elle dit :

— Toutes, nous avons eu de grandes épreuves, Léa. Il faut mettre en commun notre pitié et notre affection, et ne pas nous armer les unes contre les autres.

Une tristesse si touchante, une si digne demande de grâce s'exprimaient dans les paroles de Pirnitz, que Léa, malgré son égoïsme maladif, en fut remuée.

— C'est vrai, dit-elle. Si je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi. Pensez que je suis encore la plus misérable de toutes, parmi les compagnes de cette pauvre M^^* de Sainte-Parade... Les autres vivront... Moi, je voudrais vivre, maintenant que j'entrevois la vérité.

Georg, soulevé à demi, enfouit ses lèvres dans les cheveux de Léa :

— Ne parle pas... Ne parle pas, soupira-t-il... Tu vas dire des choses qui nous feront souffrir tous les deux !

— Mon chéri ! fit Léa, baisant les yeux de son mari.

Frédérique, Pirnitz, Edith, pleuraient... Pendant quelque temps, aucun mot ne fut prononcé. Le jour grandissait. Par les fenêtres du salon jaune pénétrait maintenant ï larges flots le soleil matinal.

Léa reprit :

— Je vois la vérité. Nous avons souhaité l'impossible, Romaine... Frédérique, nous avons essayé l'impossible... Comment avons-nous pu croire que nous resterions unies contre les hommes et que nous triompherions d'eux? Comment ai-je pu croire, moi, que j'achèverais ma vie loin de Gcorg? Aussi clairement que cette lumière du soleil, j'aperçois la vanité de ce que nous tentions.

— Regrettez-vous de l'avoir tenté? demanda Pirnitz.

Léa fut quelque temps sans répondre. Puis, fermant à demi les yeux, elle dit :

— Non.

Pirnitz continua :

— Ce que nous avons tenté n'était pas réalisable? Soit! ce que nous tenterons demain le sera peut-être. Une chose est certaine, c'est que des femmes pareilles à nous, aussi faibles que nous, recommenceront un jour notre effort, et réussiront. Ces femmes, qui réussiront là où nous avons échoué, n'auront pas plus que nous, au début de l'entreprise, le gage du succès entre leurs mains. Elles marcheront comme nous, dans les ténèbres, vers la lumière devinée... Puisque cette vocation était en nous, nous devions, oui, nous devions faire ce que nous avons fait... Et celles de nous qui restent debout doivent continuer l'œuvre. Quelle femme est assurée que son vœu d'affranchissement demeurera vain?... Chacune, à l'époque incertaine et féconde où nous sommes, a le devoir d'espérer,

comme ces femmes juives des temps prophétiques, qui, lorsque leur enfant tressaillait dans leur sein, palpitaient de l'espoir que ce fût le Messie.

La voix de Pirnitz avait parlé ferme au milieu de cette chambre d'agonisante, et soudain, par la seule force du Verbe, on eût dit qu'elle en avait chassé la laideur, l'épouvante de la mort. Les yeux de Georg, de Frédérique, d'Edith n'avaient plus de larmes. Ceux de Léa et tout son visage perdirent leur expression d'ironie et de rancune. Elle appela :

— Romaine!...

L'apôtre s'approcha :

— Quoi? ma chérie...

— Plus près, venez plus près...

Tout contre le pâle visage de Pirnitz, la mourante murmura ces mots que seule Pirnitz entendit :

— Ne m'en veuillez pas, Romaine. Je vous ai fait de la peine, tout à l'heure... Et je l'ai fait exprès, par un besoin cruel... Il y a des moments où je me sens mauvaise. Ne me condamnez pas. C'est si triste, si triste! J'aurais été si heureuse... Alors!... Vous me comprenez?... Vous m'aimez toujours?...

— Oui, chère Léa.

— Je voudrais aussi parler à Frédérique. Frédérique, sur un signe de Pirnitz, avança à son

tour. Georg alla appuyer son front aux vitres de la fenêtre. Pirnitz emmena Edith dans le salon.

— Viens là, dit Léa à sa sœur, lui montrant la chaise que Georg quittait.

Elle lui prit les mains :

— Ecoute-moi. Ne parle pas... ne m'interromps pas. Je n'ai plus beaucoup de force... Toute cette nuit, en sommeillant, j'ai songé à notre enfance... Je t'ai revue comme tu étais lorsque j'ai commencé à com-

prendre les choses autour de moi... avec ton sarrau de lustrine noire... tes cheveux, tes yeux noirs... Debout auprès de mon petit lit, tu me regardais... Ai-je rêvé cela, ou si c'est vrai?...

— C'est vrai... Bien des fois, alors, je t'ai guettée ainsi. 11 me semblait que je recueillais ta pensée à mesure qu'elle se formait.

— Oui. Et j'ai vu tout par tes yeux, Fédi... Tu as capté ma pensée, mon cœur. Aussi l'amour que je te donnais n'était comparable à rien, pas même à celui que j'éprouve pour Ceorg... Ce n'était pas la même chose... et c'était presque aussi fort, aussi grand...

— Ohl Léa... soupira Frédérique. Est-ce que je t'ai donc perdue tout ^ fait? Tu ne m'aimes plus?...

— Si... je t'aime... maintenant... aujourd'hui... depuis que je t'ai revue, cette nuit, debout à côté de mon lit dans ton sarrau de lustrine noire... Tu as été douce pour moi et tu n'as jamais cherché que mon bonheur. Ce n'est pas ta faute si...

Elle ne dit point ce qui n'était pas la faute de Frédérique. Les larmes que celle-ci ne retenait plus tachaient le volant de l'oreiller. Léa poursuivit :

— Je t'aime, ma Fédi... 11 y a quelque temps je ne t'aimais plus... quand j'ai tant souffert à l'hôpital... et même après que j'ai eu retrouvé Ceorg... Je t'accusais... c'était absurde... je t'accusais d'être cause de toutes mes misères. Maintenant, je vois mieux les nécessités de ma vie. Je suis bien contente de t'avoir près de moi. Donne-moi du courage. J'ai tant de chagrin I

Elles s'enlacèrent avec la tendresse d'autrefois.

— J'ai tant de chagrin!... Je voudrais rester... rester avec Ceorg. Vivre près de lui. Rien que cinq années, comme cette petite May Bodson qui couchait à

l'hôpital dans le lit voisin du mien. Elle avait été cinq ans heureuse avec son ami, et cela lui était égal de mourir. Mais moi, Fédi ! moi qui suis tellement jeune... tu ne trouves pas que c'est horrible de s'en aller, juste au moment où le bonheur commence? Fédi... je t'en prie! Sauve-moi 1 Quand j'étais petite et que tu veillais auprès de mon lit, tu ne m'aurais pas laissé mourir.

Sa voix s'était montée, puis sombrait dans des sanglots. Georg accourut, et les visages anxieux dePirnitz et d'Edith parurent à la porte. Léa se calma peu à peu. Quand elle eut repris sa posture ordinaire, couchée sur le dos, la tête droite contre l'oreiller, elle murmura :

— Si j'étais à Paris, peut-être on me sauverait. Tu ne crois pas, Fédi? Un grand médecin comme Bouchardon me sauverait... Mais on ne peut pas me transporter à Paris, n'est-ce pas?

Frédérique répondit :

— Pas maintenant. Quand tu seras mieux.

Léa regarda sa sœur aînée, et dans ses yeux le sourire hostile de tout à l'heure se ranima.

— A présent, dit-elle sévèrement, je veux être seule avec Georg jusqu'à ce que le médecin vienne.

On obéit. Le médecin ne tarda guère. Edith et Georg assistaient seuls à la visite. Quand Bryce sortit, il rencontra sur le palier Tinka et Frédérique.

— Eh bien? dirent-elles.

— Elle est faible... Prenez courage. C'est la fin, tout à fait la fin.

Elles ne lui demandèrent rien de plus, et il s'en alla précipitamment par l'étroit escalier de bois. Tinka prit le bras de Frédérique dans la pénombre.

— La fin?... il a dit que c'était tout à fait la fin.

456 LBS VIERGES FORTES

Est-ce que vous croyez cela possible, Frédérique, que Léa ne soit plus?...

Elle levait ses yeux vert pâle sur les yeux sombres de la jeune fille; elle crispait sa main sur la manche de Frédérique, si étroitement que Frédérique sentit la meurtrissure dans sa chair. Parmi tous les instants affreux de cette semaine affreuse, celui-ci devait pour toujours se fixer dans sa mémoire, avec les menus incidents ambiants, le pas de Bryce qui A s'éloignait, Tescalier paré de moquette vulgaire, une fenêtre à faux vitraux, dans laquelle le soleil se jouait, projetant sur le mur des lueurs roses, — et cette petite femme aux courts cheveux frisés, cette figure de poupée décomposée par Tanxiété, les beaux yeux noyés d'épouvante, et le timbre de la voix disant : « Est-ce que vous croyez cela possible?... » et la morsure des doigts dans Tavant-bras... Les mots de Tinka n'avaient qu'un sens confus, mais ils éveillèrent pour la première fois dans la pensée de Frédérique l'image de Léa absente du monde, — cette âme précieuse éteinte, le vide, la mort...

Toutes deux entendirent alors dans la chambre des bruits légers de choses remuées et de pas... La porte s'ouvrit, jetant sur le palier une clarté soudaine.

— Léa voudrait voir les enfants, dit la nurse,

— Mes filles?

— Oui... Ida, Carola... Elle se plaint qu'on ne les lui amène plus. Est-ce qu'elles sont là?

— Elles sont là, dit la voix faible de Léa, de son lit. Elles riaient, tout à l'heure, là-haut...

— Je vais les chercher, fit Tinka.

Frédérique rentra dans la chambre. Elle fut frappée par l'altération des traits de sa sœur, qu'elle n'av.ait pas vue depuis une heure. Tout le visage se serrait, se pinçait.

— C'est absurde, pensa-t-elle. Depuis une heure, il ne peut pas y avoir de changement. Ce sont les paroles de Tinka et de Bryce qui me troublent.

Mais Léa lui dit presque durement :

— Le médecin t'a dit que c'était fini, n'est-ce pas? Frédérique essaya un geste de dénégation.

— Tu vois, reprit Léa. Tu ne sais même pas me dire non... Oui, fini, fini. Est-ce singulier? Avant qu'il vînt, je reprenais un peu d'espoir... Le soleil me donnait l'illusion de revivre. Mais c'est fini. C'est fini.

Elle redisait ce mot âprement, et, chaque fois, il y avait dans sa voix un sanglot si déchirant que Frédérique, n'y tenant plus, s'abattit sur une chaise et fondit en larmes. Elle cachait ses yeux avec ses mains : elle souhaitait ne plus rien entendre. Mais elle entendait cependant la respiration haletante de Léa et les sanglots sourds de Georg.

Les petites filles entrèrent, poussées par Tinka. Frédérique alors releva les yeux. Ida marchait la première, sérieuse dans un costume d'indienne à petits carreaux, les cheveux noués d'un ruban; son nez mince frémissait à l'odeur acre de la chambre. Carola suivait, sans lâcher la robe de sa mère. Léa se souleva un peu pour les recevoir. Elle embrassa Ida, dont elle caressa les cheveux blonds. La petite, toute pâle, se laissait faire, sans cesser d'examiner Léa... Puis Carola vint à son tour, qui tendit placidement ses deux joues.

— Chères petites, murmura la malade, les contemplant côte à côte au pied du lit, Carola les yeux gau-

458 LES VILKGLS FORTES

chement baissés, Ida tremblante, les prunelles élargies. N'est-ce pas, Gcorg, qu'elles sont adorables?... Heureuse Tinkal

Un soupir déchira sa poitrine. Georg, Tinka, Frédérique et même Edith devinèrent sa désolation de mourir stérile. Mais soudain Ida éclata en pleurs et en cris perçants. Elle se réfugia contre sa mère, clamant : « Emmenez-moi! Emmenez-moi!... » toute raidie par une sorte de crise nerveuse... Carola, voyant sa sœur dans cet état, se mit elle-même à pleurer. 11 fallut les emporter au plus vite : Ida menaçait de se trouver mal. Frédérique suivit Tinka.

— Je leur fais peur, murmura Léa.

Et, laissant tomber sa tête sur les oreillers, elle ferma les yeux...

Seule avec Georg et Edith, elle ne parla plus. Elle paraissait dormir. Georg ne bougeait pas, assis au chevet du lit; Edith s'était agenouillée hors de la vue de la malade : elle priait, sa bonne figure de pelote couperosée transfigurée par l'ardeur de la foi. Mais ses lèvres ne faisaient aucun bruit. Il y avait dans la chambre un tel silence que chaque inspiration de Léa, un peu rauque, s'entendait. Le grand soleil emplissait maintenant le salon jaune. Georg écoutait; à chaque soupir de Léa, l'horrible vérité tombait sur sa nuque comme un coup de massue : « Elle va mourir... mourir... » Et cela le poignait si étrangement qu'il ne savait plus si c'était sa femme ou lui-même qui mourait. 11 regardait les doigts de Léa, posés sur la couverture, au bout de la manche bouffante de la chemise. Il pensait : « Ces doigts vivent; une force mystérieuse les anime, arrête victorieusement la décomposition de la chair... et tout à l'heure... tout à l'heure?... » Des élans d'amour le traversaient, comme ces douleurs

fulgurantes qui secouent les malades de la moelle épinière, et le laissaient ensuite comme perclus, foudroyé.

Cependant, un bruit confus, fait de craquements et de susurrements arrivait aux oreilles de Georg, du palier voisin. Sur ce palier et sur les premières marches, les hôtes de Dartmoor House se groupaient. Frédérique et Tinka n'avaient pu se résoudre à s'éloigner de la porte. Ida et Carola remises aux mains de Lizzie Morley, les deux femmes, accablées de fatigue et de chagrin, s'assirent à même l'escalier. Pirnitz restait debout, adossée au mur. Et, peu à peu, la vie entière de la maison se concentra autour de cette porte d'agonie qu'à chaque instant l'on s'attendait à voir ouvrir. Lizzie et la bonne se penchaient par-dessus la rampe du second, interrogeaient du regard... Le rouge et suant visage du capitaine surgissait du rez-de-chaussée... Mrs Morley elle-même, de temps en temps, venait prendre des nouvelles.

Frédérique pleurait en silence. Plus qu'autrefois l'agonie de sa pauvre humble mère, cette agonie la suppliciait. Comment avait-elle été si ferme, presque cruellement ferme, devant la mort de Christine Sûrier? Ah ! c'est qu'alors la foi dans la vie, l'ardeur à édifier une grande oeuvre, entretenaient un foyer d'orgueil et d'espoir au plus fort de son chagrin. Maintenant, dans le crépuscule de sa ferveur d'apôtre, elle sentait peser tout le poids de sa douleur. « Léa va mourir... Léa va mourir... » Cela oppressait son esprit. Elle rappelait tout le passé de Léa, oubliant les mois récents où leur amour s'était comme étiolé; elle ne songeait plus qu'aux années de communion et de tendresse parfaites. Les paroles de Léa, tout à l'heure, avaient été le verbe d'évocation qui ressuscitait le temps aboli...

460 LES \. ^.xw.,^ ioiiTtS

Elle ne pouvait plus écarter cette image : Léa dans sa couche d*enfant, et elle-même, Frëdérique, debout auprès, en sarrau de lustrine noire, guettant la pensée naissante, la captant à la source... Puis Léa lui apparaissait déjà grandelette, fine et longue dans sa robe princesse, ses cheveux de bronze clair pendant sur son dos, Léa curieuse, gaie, colère, mais domptée par un seul regard de l'aînée... Puis Léa travaillant chez Duramberty, dessinant et lavant des épures dans son atelier spécial, à côté du bureau de Frédérique... Une certaine après-midi de printemps ressuscita, une aprèsmidi quelconque — pourquoi celle-là plutôt que tant d'autres? — trois heures, en mai, les fenêtres ouvertes, des chants d'oiseaux parmi les arbres du terrain vague, des souffles tièdes... Frédérique se revit elle-même dans son bureau de l'usine, observant, par la porte de communication, Léa en blouse grise par-dessus son costume de drap bleu, debout devant la planche à dessin, le buste un peu cambré en arrière pour juger l'effet d'une teinte. Cette scène fut un instant Timage du bonheur, de tout le bonheur dont leurs deux vies étaient capables. « Alors maman vivait... Nous rentrions ensemble, le soir, dîner avec elle... Alors nous ne connaissions pas Romaine... » Elle releva les yeux vers l'apôtre : et aussitôt, malgré la rancune de sa douleur et l'obscur regret du temps écoulé, elle s'aperçut qu'elle lui appartenait toujours, qu'elle aurait beau souffrir et voir souffrir les êtres chers, — elle aimerait mieux sa vie désemparée, son cœur meurtri, pourvu que Romaine dît : « C'est bien!... » Elle pensa : « Il fallait que toutes ces choses s'accomplissent. Romaine a les paroles de la vérité, et cette vérité, apprise d'elle, toujours je la suivrai, malgré tout. Seulement je ne veux pas retourner à Paris,

dans la maison de la rue de la Sourdière, et labourer encore une terre ingrate. J'irai plutôt au bout du monde donner mon effort à des civilisations jeunes... Je partirai avec Edith. Romaine m'approuvera!... »

— Phase, mum! Beg pardonl — Pardon, m'ame, s'il vous plaît!

Un jeune garçon, en tablier bleu, face imberbe et pourpre, cheveux de lin coiffés d'une étroite casquette ronde, grimpait l'escalier, à marches doublées, ayant au coude un panier recouvert d'une serviette... Une odeur de laitage le suivit, tandis qu'il montait au second, accueilli par les hushf (chut!) de Lizzie et de la bonne. C'était le garçon crémier, apportant les œufs, le beurre, la crème pour le lunch.

« Midi, » songea Frédérique. Elle ne sut pas si la journée lui semblait lente ou brève : il n'y avait plus d'heures ni de minutes; on était hors de la vie, dans un cauchemar.

Le crémier au tablier bleu redescendit, avec un effort d'attitude contrite; puis ce fut Bryce, le médecin, qui reparut. Il avait l'air sombre et gêné. Il demanda :

— Eh bien?

Tinka répondit :

— Rien de nouveau. Elle repose, je crois.

Il entra dans la chambre. Alors un silence absolu se fit dans l'escalier, si absolu que l'on entendit le vol d'une mouche grésiller contre les faux vitraux. Au bout d'un quart d'heure le médecin sortit. Edith le suivait, la face congestionnée par les larmes.

On l'interrogea. Il haussa les épaules.

— Elle veut être seule avec son mari... Qu'importe! Personne ne peut plus servir de rien.

L'étrange garçon redescendit deux marches, et, s' arrêtant avant de continuer, il dit :

— Celles de vous qui croient doivent commencer à prier.

Dans la chambre, Léa venait en effet d'exiger qu'on la laissât avec Georg ; et Bryce avait fait signe à Edith de sortir en même temps que lui. La malade souffrait d'un fort accès de fièvre : l'éclat de ses yeux était extraordinaire, et la rougeur qui estompait le haut des joues, pareille à une double tache de fard, accentuait le décharnement du visage.

Elle guetta la sortie du médecin et d*Edith. Quand la porte fut refermée sur eux, elle soupira :

— Georg...

Il s'approcha. Elle se souleva encore, avec une apparence d'énergie que depuis bien des jours elle n'avait plus. Georg Taida ï s'asseoir sur le lit. Alors, avec ses mains tâtonnantes, elle tourna doucement le buste de son mari en face de la fenêtre qui donnait sur la cour. Le soleil se glissait maintenant par 1^.

— Que je te regarde!... dit-elle.

Il baissait un peu sa haute taille. Elle lui mit une de ses mains sur les cheveux; elle le contemplait avidement, comme si elle voulait graver ce visage dans sa mémoire.

— Que je voie tes yeux et ta bouche!... Sourismoi... Oh! il me semble que je ne t'ai pas assez regardé quand je t'avais... quand je croyais t'avoir encore pour longtemps... Et maintenant, maintenant...

Elle retomba sur le lit, convulsée par un sanglot. Avec des gestes indécis, tremblants, elle s'efforça de l'attirer :

— Viens! viens!

11 s'agenouilla contre le lit, de façon qu'elle pût encore le voir de près. Ses doigts incertains caressèrent

le visage de Georg, ses vêtements même, s'accrochant à réchancrure du gilet et au nœud de cravate, comme si elle eût voulu se retenir à lui sur le bord d'un précipice. Elle balbutia :

— Garde-moi... je t'en supplie... Ne me laisse pas partir... Si tu le veux, tu me garderas.

Il eut lui-même un espoir fou, un espoir de fièvre allumé en lui par ces yeux fiévreux qui le sollicitaient, par cette bouche de fièvre qui l'implorait. Toujours agenouillé, il embrassa le buste de sa femme, il colla sa bouche contre l'oreille exsangue, et, chargeant ses paroles de tout son désir, de tout son vouloir, il dit:

— Je veux que tu vives... je veux... je veux! Si tu m'aimes vraiment, tu vivras... Je t'en conjure, ramasse tes forces et pense que tu ne veux pas me quitter... Moi, je te donne toute ma volonté. Ne la sens-tu pas passer en toi? Léa!... Léa!... je veux te garder. Pense que je suis là... que je ne te quitterai plus jamais... que nous sommes mariés... que toute notre vie nous serons l'un à l'autre... Je t'emporterai avec moi... làbas, dans un pays meilleur pour toi... tu sais? l'Italie, dont nous rêvions ensemble... Je veux t'emporter. Je veux que tu vives. Je veux! Je veux!

Elle murmura, extasiée :

— L'Italie... l'Italie... Oui... Tu m'emporteras.

Il dénoua son étreinte. L'efFort surhumain qu'il venait de faire pour tendre follement sa volonté contre l'impossible lui laissait autour du front la meurtrissure d'un étau. Léa souriait :

— Je suis mieux, dit-elle. Vois quel est ton pouvoir ! Tu m'as donné ta force. Oh ! si tu le veux réellement, je ne te quitterai pas !

Elle se reprenait à l'espoir, avec cette étonnante foi

dans la vie que les jeunes phtisiques conservent jusqu'à leur dernier souffle. Lui déjà désespérait de nouveau, sentait fléchir la croyance insensée en un miracle de la volonté. Et chaque mot de Léa, parlant d'avenir, lui tomba sur le cœur comme une goutte de sang.

Elle disait :

— Nous irons en Italie... 11 faut que mes yeux voient la lumière en même temps que les tiens. Tous les lieux où tu es allé seul, quand je t'avais abandonné, mon chéri, tu m'y conduiras. Entends-tu? Je veux que mes pieds se posent partout où se sont posés les tiens... Tu me le promets?

— Je te le promets.

Elle poursuivit, avec une voix merveilleusement éclaircie, presque sa voix d'autrefois, tout en frôlant le visage de Ceorg :

— Je dois vivre pour que notre destinée s'accomplisse. C'est maintenant seulement que je comprends la vie, et je mourrais? Ce n'est pas possible. Maintenant j'ai retrouvé l'équilibre. Je suis affranchie et je t'appartiens, et cela ne m'apparaît pas contradictoire... Georg!... Mon chéri!... Je t'ai affranchi et tu m'as affranchie. Oh! notre baiser en face de la mer... Je suis sûre que j'ai conçu de toi un enfant dans ce baiser-là... Il naîtra... Tu vois bien que je ne vais pas mourir?...

Elle offrait à son mari des yeux d'hallucinée, et, dans cette chambre enfiévrée, l'hallucination peu à peu gagnait Georg lui-même. Soudain elle se laissa glisser sur les oreillers.

— Je suis bien faible, soupira-t-elle.

Un voile se tendit sur sa figure, un voile de souffrance qui en changea l'expression, la fit inquiète.

Elle répéta :

— Bien faible... bien faible...

Sa langue passa sur ses lèvres qui se collèrent et se décollèrent, coup sur coup, avec un bruit sec.

— Est-ce que tu as soif? dit Georg.

Il tendait la main vers la tablette où se trouvait un verre de boisson fraîche... Elle fit un brusque signe de refus. Quelque temps elle demeura immobile. Georg, qui l'observait dé toute la force de son attention, n'eût pu dire si elle veillait ou si elle sommeillait. Elle laissait échapper des mots, mots de délire ou de cauchemar :

— Plus tard... plus tard... quand il sera né... Oui... la vérité... je vois... je vois... La mer... avec cette ville... cette ville qui monte... Georg!

Sa respiration devenait rauque; ses mains s'agitèrent lentement sur le lit. Georg ne perçut plus dans le bourdonnement du souffle mêlé de voix que son nom prononcé : « Georg!... » Elle disait ce nom comme un appel misérable, et chaque fois Georg lui répondait par une pression qui semblait la calmer. Cela dura un temps qu'il ne put apprécier. Il entendait autour de la chambre, sur le palier, dans l'escalier, le bruissement des attentes anxieuses. Il vit que Léa le regardait. Ce regard était sombre, débordant de désespoir indigné.

Elle parla, parfaitement lucide :

— Je veux, dit-elle, quand je serai morte, que tu retournes là-bas, dans la lumière...

— Oui, dit Georg, sans bien comprendre.

— Tu m'entends? Je veux que tu retournes en Italie... Quand tu es revenu d'Italie, tu voulais m'emmener. J'aurais dû te suivre... Maintenant je ne pourrai plus. Tu retourneras en Italie, et, à chaque chose que

466 LES VIKRGF.S FORTES

tu verras, tu te rappelleras que ma pensée est auprès de toi, dans toi... Et nulle femme ne te distraira de moi... Tu me le jures?

— Oui... je te le jure.

La joue appuyée contre l*oreiIlcr, elle fut calme et silencieuse quelques minutes. Elle reprit brusquement, sans expliquer par quelles voies ses réflexions en étaient venues là.

— En ce moment, je crois qu*il y a une autre vie. J'en ai douté souvent, depuis que je suis si malade. Hier, je ne le croyais pas. Ce matin même, j'étais sûre que j'allais disparaître toute. A présent, je crois que ma pensée restera auprès de toi... si tu le désires bien fort. Où est la vérité? Le sais-tu?

L'heure était si solennelle que Ceorg n'eut pas le courage du mensonge. Il sentait en lui ce vouloir passionné d'un au-delà, d'une persistance de la personne qui toujours tourmentera l'humanité; et cependant, en face de cette agonisante, le mécanisme de la mort lui paraissait si simple, si simple que les plus vulgaires images l'expliquaient : une lampe qui s'éteint.

— Où est la vérité? répéta Léa. Tu ne sais pas? Il baissa les yeux et répondit :

— Non, je ne sais pas.

11 ajouta après une courte pause :

— Mais, tant que je vivrai moi-même, ta pensée vivra en moi. Je te le promets. Je retournerai là-bas, puisque tu le désires. A chaque pas que je ferai, à chaque spectacle que mes yeux verront, ta pensée m'enveloppera.

Elle dit :

— Tu es bon... je t'aime.

Leurs lèvres se joignirent. Malgré leur désolation commune, malgré l'ombre mortelle qui envahissait

déjà les yeux de Léa, ce fut encore un baiser d'amants. Quand ils se déprirent, Léa dit :

— Donne-moi de la force, comme tout à l'heure.

Il ne comprit pas tout d'abord. Elle eut un peu d'impatience. Elle insista :

— Reprends-moi dans tes bras... Parle-moi à l'oreille... Donne-moi ta force.

Il obéit. Il lui dit encore :

— Je veuxquetu vives. Je veux... Prends ma force... Toute ma force... Je veux que tu vives.

Et il se suggestionnait lui-même, il arrivait à croire derechef, à espérer l'impossible. Ce fut Léa qui l'écarta doucement :

— Écoute-moi, dit-elle. Tu vois ma robe de chambre blanche... là... pendue à la patère, contre la porte?...

— Oui.

Il alla jusqu'à la porte, toucha la robe en molleton ornée de dentelles.

— Apporte-la-moi.

Quand elle l'eut, elle se mit sur son séant, avec un effort qui contracta sa figure. Puis, regardant Georg :

— Je veux me lever, dit-elle.

11 crut qu'elle délirait. Mais elle répéta :

— Si. Je veux me lever... Oh! ne me refuse pas. Tu serais malheureux de m'avoir refusé, après. Aidemoi. N'appelle personne, je t'en prie! Avec toi, je pourrai... je t'assure!

Elle se dégageait du lit avec une sorte d'ardeur désespérée. Déjà elle avait rejeté les couvertures... Alors il l'aida, il s'empressa de lui passer, par-dessus sa longue chemise, l'ample vêtement blanc. 11 offrit des mules à ses pieds nus.

— Mes pieds, murmura-t-elle, regarde comme ils ont maigri... Us étaient vaillants, n'est-ce pas? Comme

ils ont marché pour te suivre!... tu te rappelles?... dans les parcs de Londres... et même ici, dans la campagne... et les rochers?

Elle parlait avec une résignation affreuse. Appuyée sur répaule de Ceorg, elle se dressa. Mais elle fléchit aussitôt, retomba épuisée, ^ demi couchée. Elle haleta.

— N'appelle pas! n*appellc pas !... Je t*en supplie. Tous les deux tous seuls... si tu m Vîmes.

Il céda encore. Au bout de quelques secondes, elle se ranima, crispa ses doigts au vêtement de Georg. Il la soutenait, i^ la portait. De son bras droit tendu, elle montrait les fenêtres du salon...

— U... U! dit-elle... Mène-moi... Je veux voir encore.... Voir la mer... Voir la Ville.

Divaguait-elle?... Georg ne le sut pas; mais, comme si son corps à lui eût été animé par cette volonté de mourante, il fit ce qu'elle exigeait. Elle marchait, pesant sur lui de tout son léger poids. Arrivée à la fenêtre, elle posa son front contre les vitres. Ses cheveux s'étaient dénoués et inondaient ses épaules. Georg sentait leur odeur réveiller en lui le souvenir des désirs inapaisés.

Elle tourna vers lui ses yeux égarés :

— Ouvre, dit-elle. Ouvre la fenêtre... Je veux... la Ville.

Elle crispait si douloureusement ses doigts sur la crémone, sans pouvoir ouvrir, qu'il obéit, craignant de la voir tomber là, foudroyée dans un effort. L'air tiède de l'après-midi ensoleillée caressa leurs deux visages, tout proches l'un de l'autre.

— Oh ! c'est délicieux! fit Léa.

Elle eut un sourire charmé. La mer s'étendait calme et unie comme au jour de Gilder Rock, tout argentée

de soleil. Quelques voiles passaient au large. Le petit bateau de Paignton, fuyant dans un reflet de lumière, luisait, telle une grosse étoile, au ras de l'eau.

Léa devint anxieuse.

— La Ville?... Où est la Ville?

Georg lui indiqua Torquay, endormi dans le soleil, avec ses villas, ses verdures, ses hôtels, sa chaussée monumentale.

— Mais non, fitelle agacée comme une enfant à qui l'on refuse un jouet, — je veux la ville... où nous avons été ensemble. .. où jet'ai aimé.

Elle se pencha par-dessus le balcon, scruta la mer du côté opposé à Torquay. Gilder Rock se dressait parmi les flots comme une borne légère.

Mais la ligne d'horizon se ^ dessinait en bleu, avec une netteté absolue, sur le ciel un peu pâle, sans un nuage.

— La Ville? répéta Léa d'une voix dolente. Où estelle?

Puis, comme si elle comprenait enfin la vanité de son envie, elle se retourna brusquement vers Georg, lui jeta un regard désespéré. Un fort soupir la secoua]

puis deux plus faibles. . . Elle porta la main ii sa bouche, en un geste d'ëtoufFement.

— Léal dit Georg.

Il s'aperçut qu'il tenait dans ses bras une forme raide ; du sang filtrait entre les lèvres. Alors il cria :

— Léa! Léaî

La porte s'ouvrit. Des pas se précipitèrent. Georg vit dans un brouillard, autour de lui, les gros yeux bleus d'Ebner avec le cercle d'or des lunettes, les visages épouvantés de Frédérique, de Tinka, d'Edith....

Depuis sept jours, Léa reposait en face de la mer, au lieu qu'elle avait choisi, où la destinée avait voulu qu'elle fût faite femme, dans un élan surhumain vers l'équilibre conjugal des temps futurs. En face de la mer, elle reposait, étendue comme à l'heure de cette initiation... Une pierre rouge, arrachée à ces rocs qu'elle avait escaladés en compagnie de Georg, couvrait sa dépouille, une pierre horizontale portant une entaille en forme de croix. Sous cette croix étaient gravés, en langue finnoise, ces simples mots :

Page 1