‹ LéaChapitre 1 sur 15 · LIV\E I · texte numérisé non relu

LIV\E I

OMME toutes les capitales, Paris est composé de plusieurs villes; quelques-unes sont de très petites villes. Si l'on franchit les portes, surtoutducôtédeFouest, on trouve aussitôt d'autres villes, qui sont encore Paris, ou qui s'en distinguent par une simple fiction administrative; mais ces villes

ont l'apparence, la population, les mœurs d'un chetlieu provincial : telles Neuilly ou Levallois. Un étranger, qu'on amènerait dans le faubourg Saint-Charles, contigu au quartier de Javel, pour l'y promener un jour durant avant de le renvoyer dans sa patrie, emporterait une singulière idée de Paris. Cependant il aurait visité une annexe de la capitale située à quelques portées de fusil de l'Arc de Triomphe, et qui, dans dix ans, les fortifications détruites, sera Paris.

Saint- Charies occupe un espace angulaire compris entre la Seine — rive gauche — et le chemin de fer de Ceinture. Au sommet de l'angle s'ouvre la porte du Bas-Meudon. La grande artère de la ville prolonge la rue Saînt-Charies, qui traverse Javel dans sa longueur, et, passé l'enceinte, garde le même nom.

C'est dans cette rue que l'habitant du quartier fait les emplettes indispensables aux besoins de la vie. Quand ces besoins excèdent les provisions du boutiquier de la rue Saint-Charies, le boutiquier répond à l'acheteur, — tout comme répondrait un confrère de Mantes ou de Romorantin :

— Nous pouvons vous faire venir ça de Paris. Et l'habitant de Saint-Charles dit lui-même à

sa femme, le matin :

— Je ne rentrerai pas déjeuner. Je suis obligé d'aller à Paris.

Il convient de donner quelques indications sur cet individu rarement vu par le Parisien : le

Qc Sainc-Charlâis )». Comme dans les villes des États-Unis, il faut distinguer l'habitant héréditaire, autochtone — et l'immigré. Saint-Charles est un ancien village; il y a seulement cent années, grâce à la lenteur des communications, Saint-Charles était aussi distant de Paris qu'un village du Loiret ou de l'Eure en est distant aujourd'hui. C'est dire que dans le Paris de Louis XVI, on ignorait jusqu'au nom du village : ses habitants étaient de simples cultivateurs dont plusieurs vivaient et mouraient sans avoir jamais vu le Louvre.

De ces cultivateurs primitifs, quelques familles subsistent encore, reconnaissables à leurs noms que l'on trouve en abondance sur les enseignes deê marchands et qui figurent déjà sur les anciens registres paroissiaux au commencement du XVII® siècle. Les noms de Froment, Martin, Bahuchet, reviennent le plus souvent. Ces habitants héréditaires, par une loi mystérieuse que personne n'a jugé intéressant d'étudier, sont presque tous de modestes détaillants : quincailliers, épiciers, boulangers ; aucune famille Bahuchet, Martin, Froment, n'est réputée riche dans une commune où se sont fondées de grosses fortunes industrielles. Celles-ci sont le privilège d'immigrés; les grands industriels qui ont colonisé Saint-Charles, depuis la période révolutionnaire jusqu'à présent, étaient en général des Parisiens de Paris, et le sont restés. Les Roussin, dont la

rafBnerie de pétrole est rue Delormel, ont leur hôtel au parc Monceau; l'éditeur Verdier, dont les ateliers bordent en partie la rue Lacordaire, habité le Trocadéro. Jude Duramberty, grand fabricant de papiers peints, a son usine rue des Vergers, mais il occupe, à Paris, une somptueuse demeure, rue François-I*'. Tous ces fabricants vont à Saint-Charles comme l'industriel ou le négociant anglais vont à la Cité; aucun d'eux n'a ridée d'y habiter.

Cependant ces fabriques, ces entrepôts, ces magasins ont exercé une influence considérable sur la population. Ils l'ont, d'abord, augmentée numériquement en y introduisant deux éléments nouveaux : l'employé et l'ouvrier. Saint- Charles a passé peu à peu de l'état de village à celui de bourg, puis à celui d'un chef-lieu de département; il compte aujourd'hui plus de vingt mille âmes, autant que Chartres. Les employés des grandes fabriques y habitent presque tous. Quelques-uns sont logés à l'usine; d'autres ont élu domicile dans les environs; bien peu franchissent les fortifications. Il importe de ne pas diminuer les heures de loisir en allongeant inutilement les quatre courses quotidiennes! Quant aux ouvriers, comme le centre de Saint-Charles est devenu bien vite trop coûteux pour eux, ils habitent ce qu'on pourrait appeler les faubourgs de ce faubourg. Ainsi le chef-lieu suburbain présente cette caractéristique : une population de

petits détaillants indigènes et d'employés modestes; une population ouvrière un peu supérieure en nombre : — point d'habitants riches, bien que Saint-Charies, tout entier, appartienne à de gros capitalistes. On pressent TefFet de cette répartidon : les ouvriers et la petite bourgeoisie perpétuellement en conflit pour toutes les questions purement locales; la haute influence sur les affaires politiques appartenant — comme partout — à l'argent, c'est-à-dire à des gens qui n'habitent pas le quartier.

L'influence de ceux-ci, d'ailleurs, se manifeste rarement, comme une sorte de Providence à éclipses. Quelque industriel éprouve parfois le besoin de se créer dans Saint-Charles un fief politique. Mais, à l'ordinaire, la polidque de l'endroit, et ses prébendes, sont l'apanage des véritables habitants, autochtones ou immigrés. Et l'éternelle division de la province française en deux partis, l'autoritaire et le libéral, y apparaît. Comme il n'y a pas d'aristocratie, les détaillants indigènes représentent, avec quelques renders, le parti autoritaire avancé, ou si l'on veut, réacdonnaire, qui s'augmente peu à peu des employés de bureau en retraite. Quand on a, vingt ou trente années durant, travaillé dans une ville de province, et qu'on est ce pitoyable type : un retraité, on n'a guère envie ni le moyen de quitter son chef-lieu et d'aller vivre à Paris. Ainsi pour la plupart des retraités de

Saint-Charles, ville de province. Ils louent une maison à jardinet, de préférence vers les fortifications; ils s'y installent avec leur famille, et continuent, rentiers, l'ancienne vie d'employés, aggravée d'ennui. Leurs distractions sont les promenades sur les quais de la Seine, le spectacle des exercices militaires, le théâtre de Grenelle, quelques foires, — parmi lesquelles, tous les onze ans environ, une énorme : l'Exposition.

Rentiers, ils sont réactionnaires, comme presque tous les rentiers de France : par épouvante d'un vague péril de dépouillement. Leurs enfants, nés à Saint-Charles, ont l'âme fonctionnaire comme la plupart des fils de rentiers : mais Saint-Charles enclôt tout le champ de leur ambition; ils rêvent d'être employés à la mairie, instituteurs ou adjoints dans les écoles municipales de l'arrondissement, fonctionnaires dans les hôpitaux. Les plus aventureux convoitent des places dans les usines : lorsqu'un gamin témoigne de dispositions pour les mathématiques, on le dépêche sur l'École centrale; à vingt et un ans, son service militaire accompli, il revient souvent au lieu natal et entre chez Roussin, chez Duramberty, chez Verdier ou chez les concurrents de ces princes de la fabrique. Gens en redingote, en jaquette ou en veston, ils font à leur tour souche d'autoritaires, lancines sans relâche par la peur des révolutions. Car ils voient chaque jour passer devant eux le fantôme de la <c Sociale », sous

la forme de bourgerons tâchés d'huile, de faces noires de houille, ou de maigres femelles en cheveux allaitant des petits trop pâles, rongés de scrofule, — à l'heure où sonnent les cloches des usines, comme un tocsin avertisseur. Les vieux rentiers, les retraités regardent, tapis derrière les vitres de leurs petites maisons, défiler cette armée de la misère, de la faim, du labeur rude et de l'alcool. Ils appellent leur femme et disent :

— Voilà les anarchistes !

Ils ont tort d'avoir peur. Le parti ouvrier serait le plus fort à Saint-Charles comme dans tous les centres industriels, s'il n'était inintelligent, borné et berné : mais il est tout cela. Après avoir marché uni — de 1880 environ, à 1886, — sous la direction d'un patron ambitieux, la mort de ce chef l'a désorganisé. Personne ne sut le remplacer à la tête du parti, qui se scinda. Une campagne adroite des réactionnaires et des cléricaux envenima et exploita ces divisions : le parti ouvrier.s'allia avec les réactionnaires pour culbuter la municipalité et la remplacer par une municipalité panachée de droitiers et de soi-disant socialistes extrêmes. Cet étrange assemblage dura trois ans, fut battu à son tour par les socialistes et les radicaux alliés, mais triompha de nouveau complètement, et pour longtemps cette fois, aux élections municipales de 1896, sur un programme dit d'affaires. L'historien doit noter l'article principal de ce programme : les four-

nicures scolaires de la ville devaient être distribuées aux écoles libres comme aux laïques. Moyennant cette concession, les cléricaux accordèrent la majorité aux socialistes ralliés que le gros du parti appelait dédaigneusement : ce les traîtres. » Et ce contrat entre ceux-ci et les cléricaux fut baptisé : pacte de Saint-Charles — nom sous lequel les chefs socialistes l'ont plus d'une fois dénoncé avec indignation.

Ainsi, en 1898, à la veille de la grande Exposition qui devait terminer le siècle, cette commune industrielle était gouvernée par une municipalité soi-disant socialiste : le maire, Anquedn, ancien contremaître mécanicien de l'usine Roussin, établi aujourd'hui patron d'un atelier d'ajustage, rue Lacordaire; les adjoints Quignonnet, agent d'affaires, employé surtout par les nombreux établissements religieux, écoles ou hôpitaux de la ville, et Ouvert, directeur d'une fabrique de papiers peints, fort prospère, qu'il souhaitait vendre à Duramberty. L'agent Quignonnet, premier adjoint, était le lien entre la municipalité et le tiers clérical des conseillers. Personne n'aurait pu dire ses opinions politiques : il avait toujours réussi à éviter de s'en expliquer. Anquetin, homme sombre, dévoré d'ambition, rêvait de succéder au député Ramblart, guetté par l'apoplexie. Quant à Ouvert, asservi à M. Duramberty, qui avait de lui plus de cinquante mille francs de papiers, tous ses

adversaires déclaraient qu'il était un simple homme de paille derrière lequel se dérobaient les projets politiques du grand fabricant de la rue des Vergers. Anquedn, Ouvert, et tout leur parti dit socialiste, bien que renié par les chefe Jaurès, Viviani, Millerand, marchaient la main dans la main avec des cléricaux avérés, tels que les Aiglon, vieille famille de robe, M. de Lesparre, colonel de cavalerie en retraite, l'abbé Minot, premier vicaire de l'église Saint-Charles, et toute la petite bourgeoisie rentière. M. Duramberty, qui n'avait jamais voulu être autre chose que simple conseiller municipal, était considéré comme du parti Anquetin; mais son allure autoritaire, sa grande fortune, lui valaient les sympathies de l'Église. Il avait, à plusieurs reprises, largement donné pour les écoles Ubres... Chaque fois, d'ailleurs, il se couvrait, pour ainsi dire, en donnant davantage aux écoles laïques. Grâce à ces libéraUtés, l'Église lui pardonnait de ne point pratiquer et d'être inscrit à la loge du Grand Sphinx, où d'ailleurs, il ne mettait pas plus les pieds qu'à la paroisse.

L'Église est représentée, dans le faubourg de Saint-Charles, outre la paroisse, par un nombre considérable, démesuré, de chapelles, de couvents, de fondations religieuses : couvent des Dames du Calvaire, rue Delormel; Rédempcolistes, rue Pujol; hôpital des Enfants-Malades et

Dames du Saint-Sang, rue Lacordaire. Ces forces catholiques restaient isolées les unes des autres et indifférentes à la politique, jusqu'à Tarrivée de Tabbé Minot, premier vicaire paroissial. La figure de ce prêtre vaut d'être dessinée à part.

Jean-François-Marie Minot, fils de cultivateurs maraîchers des environs de Louveciennes, était né en 1862. Sa mère, rongée par un cancer et portée vers la religion par désespoir de guérir, l'avait toujours destiné à la prêtrise. Il suivit les étapes du métier ecclésiastique avec régularité, sans le moindre incident, passant du petit séminaire d'Orléans au grand séminaire de Versailles, desservant aux environs de Paris, enfin troisième vicaire à Saint-François-Xavier, dans le septième arrondissement. Tout à fait ignoré jusque-là, il se fit dès lors connaître dans le monde aristocratique de sa nouvelle paroisse. Il n'avait, cependant, aucune aristocratie de manières; il affectait une tenue simple, en contraste avec l'élégance de plusieurs de ses collègues. Ses façons étaient polies sans servilité ; sa rude figure, bizarrement découpée comme une sorte de masque guerrier japonais, où Tépiderme demeurait rouge sous la cuisson du rasoir, tant le poil était dur, ses cheveux noirs et bourrus, ses grosses mains, ses grands pieds trahissent Forigine paysanne dont il se vantait. Il prêcha le carême de 1894, sans éclat. Malgré cette absence de dehors et de talents brillants, il exerçait sur ses paroissiens, sur

ses collègues et même sur plusieurs de ses chefs, Tautorité que donne, parmi la faiblesse et l'indécision de tous, l'apparence d'une volonté ferme et d'un propos déterminé, jointe à des mœurs irréprochables. On sentait Jean-François Minot absolument désintéressé, dépourvu d'ambition, mais prêt à tout tenter et à tout souffrir pour la plus grande prospérité de l'Église.

Ce tempérament, assez ordinaire dans plusieurs ordres religieux, est moins fréquent dans le clergé séculier, surtout à Paris. Il n'y est guère goûté. L'activité infatigable de Minot semblait un perpétuel reproche à la paresse de beaucoup de ses collègues; comme cette activité se dépensait au dehors et pour les intérêts matériels de la paroisse, elle offrait une prise assez facile aux critiques. Avec cela, indépendant de caractère, Minot ne consultait personne sur les démarches qu'il jugeait profitables. On le vit à la direction des cultes, à l'Hôtel de Ville, dans les ministères, chez des banquiers, solliciteur infatigable, frappant à toutes les portes et à toutes les bourses, obtenant des résultats notables au prix de quelques camouflets qu'il dédaignait. Ce fut lui qui fonda, près de Saint-François-Xanvier, l'hôpital des gens de maisons, trouvant les capitaux nécessaires, menant l'entreprise avec une extraordinaire adresse d'administrateur. L'accusation d'intrigue, d'abord portée sourdement contre lui dans le milieu ecclésiastique même, finit par de-

venir une rumeur si persistante et si bruyante que Taf chevêche s'en émut. L'abbé Minot fut déplacé sans être consulté, et envoyé — avec avancement d'ailleurs — premier vicaire à la paroisse de Saint-Charles. En l'exilant ainsi dans un faubourg ouvrier, ses chefs, dont la vue était courte, espéraient ôter toute matière à une activité qui les inquiétait. Jean-François accepta son nouveau poste sans murmurer : à peine installé, il se mit à l'œuvre, étudiant les lieux et les personnes. Quelques jours lui suffirent pour se rendre compte de l'état politique du quartier. Les élections municipales avaient ramené à la mairie une municipalité socialiste intransigeante, homogène, qui refusait tout compromis avec les cléricaux. Le para réactionnaire était désemparé. L'abbé rallia les débris de la coalition d'autrefois, entreprit de les réunir en un tout et y réussit si bien que toute la liste du a Pacte de Saint-Charles » repassa en 96... Minot pouvait se dire que cette victoire était sienne : mais il n'avait ni orgueil, ni souci de gloire. Il travaillait pour travailler, intriguait pour intriguer, avec l'infaillibilité de l'instinct. Les divers groupes qu'il avait adroitement reformés ignoraient presque son effort. On le croyait l'instrument d'influences puissantes. En fait, il ne dépendait que de luimême. Les chefs du parti clérical, M. de Lesparre, les Aiglon, étaient vite tombés entre ses mains. Quant au curé, l'abbé Dubourdier, c'était

i un vénérable prêtre de soixante-cinq ans, affaibli

0 par une maladie chronique du larynx, d'une / piété séraphique, d'une charité inlassable; il s'estimait heureux d'avoir trouvé un administrateur intelligent, intègre et actif.

Dans le courant de Tannée 1 897, un terrain vague assez vaste, propriété de M. Jude Duramberty et contigu à son usine, fut acquis par une certaine M^^® de Sainte-Parade pour y fonder une école professionnelle de filles. M^^® de Sainte- Parade, de bonne famille originaire du Gers, avait cinquante ans environ; paralysée des jambes, on la portait dans un fauteuil, lorsqu'elle voulait se déplacer. Elle était riche; outre Thôtel qu'elle habitait à Paris, rue de Grenelle, seule avec ses gens et une religieuse, elle possédait des propriétés dans les environs de Condom et de gros capitaux. L'abbé Minot, qui avait été son directeur lorsqu'il desservait Saint- François- Xavier, assurait qu'elle avait accru considérablement sa fortune par des spéculations de Bourse : un agent d'affaires dévoué au clergé, nommé Michel, la conseillait.

L'entreprise scolaire de M^^® de Sainte-Parade excita la curiosité; elle apparaissait au milieu des nombreuses écoles de Saint-Charles comme

1 une des premières tentatives du féminisme. M^^® de Sainte-Parade s'entourait d'un état-major féminin qui négocia,' sans le concours d'aucun

homme, Facquisition du terrain, dirigea les travaux, organisa l'École. Cet état-major ne se composait pas uniquement de vieilles personnes ridicules et laides, reproche très souvent adressé aux groupes féministes. Plusieurs auxiliaires agréables aidaient la fondatrice : W^^ Heurteau, ancienne institutrice publique; les deux oc petites Sûrier », Léa et Frédérique, dix-neuf et vingt-six ans, qui, toutes les deux, avaient été employées à l'usine Duramberty et l'avaient quittée brusquement, quelques-uns disaient pour avoir refusé de céder au patron. Ces deux jeunes filles étaient d'une beauté remarquable : Taînée, Frédérique, brune, au teint mat, aux yeux sombres, aux traits d'un dessin ferme et noble; Léa, la cadette, plus frêle, plus sentimentale d'aspect, plus jolie au sens ordinaire du mot, avec des prunelles bleues et des cheveux châtain, d'une belle couleur de bronze clair. On citait encore, parmi <i les jolies » M^^« Duyvecke Hespel, une grasse Flamande à la chair de lait, aux cheveux de lin; Geneviève Soubize, sage-femme diplômée, petite rousse tachée de son, dont la laideur piquante et les vives allures aiguisaient l'appétit libertin des hommes. Quelques autres, moins plaisantes à voir, furent baptisées sans façon : a les monstres. » On rangeait M^^® de Sainte -Parade parmi les monstres, avec sa tête énorme au-dessus de son corps ratatiné d'infirme, sa voix suraiguë, son visage de parchemin froissé. Daisy Craggs fut

LÉA If

un autre monstre : c^était une Irlandaise de quarante ans environ, bonne figure de vieux bébé couperosé, couronnée de bandeaux indécis entre le gris et le blond. Trois adjointes, qu'on vit promener les élèves, parurent également sans beauté et sans élégance. Enfin, un des personnages féminins qui intéressait le plus la ville ne fut classé ni parmi c les jolies ]», ni parmi c les monstres ]». C'était une petite femme d'apparence souffre^ teuse, aux maigres cheveux noirs : son visage, couleur de pain à chanter, creusé et pour ainsi dire transparent, s'éclairait d'un regard bleuâtre d'une force, d'un magnétisme extraordinaires. Sans être contrefaite, elle avait cette tournure et cette démarche que le peuple désigne pittoresquement par les termes de : bossue manquée. Elle portait un nom étranger : Romaine Pirnitz. A tort ou à raison, on lui attribuait l'influence occulte qui dirigeait tout, quoiqu'elle ne fut décorée d'aucun titre officiel. Quiconque l'avait une fois rencontrée ne l'oubliait plus : ses prunelles exhalaient cette flamme communicative, secrète puissance des séducteurs d'âmes, des apôtres. Son éloquence devint célèbre dans Saint-Charles depuis le jour de l'inauguration de l'Ëcole; elle y prononça le discours-programme de l'éducation nouvelle. Les termes dont elle s'était servie demeuraient dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient alors entendue. Sans obscurité, sans emphase, elle avait exposé au public

rassemblé dans la grande salle de l'établissement, public mêlé de curieux, de journalistes, de politiciens, âe mondains, qu'il ne s'agissait pas seulement d'enseigner à des fillettes du peuple l'orthographe, le calcul, la couture, le dessin ornemental et les éléments des arts industriels. Il s'agissait de fonder l'éducation intégrale de la femme parla femme; de créer un séminaire de jeunes filles qui fussent des personnes morales^ capables de suffire elles-mêmes à leurs besoins, sans l'obligation de recourir aux hommes, — à une époque où, en France comme en Amérique et en Angleterre, le célibat devenait, pour beaucoup d'entre elles, une cruelle nécessité sociale. Toutes ces idées étaient exprimées si aisément, et d'un telle chaleur convaincante, qu'elles n'avaient paru nullement subversives; elles semblaient au contraire l'expression d'une moyenne de sens commun. Romaine Pirnitz, tout humble et effacée qu'elle se plût à paraître, demeura dans l'esprit des auditeurs comme l'inspiratrice, l'âme de V École des (Arts de la Femme.

La dfrection oflîcielle appartenait à M^^® Heur- Kau, aidée de Frédérique Sûrier. Quand à W^^ de Sainte-Parade, M. Duramberty, qui la connaissait pour avoir discuté avec elle la cession du terrain, lui avait fait la réputation d'une vieille folle, maniée tour à tour par les prêtres, les agents d'affaires et les utopistes du féminisme.

Cette cession avait été opérée dans des conditions assez rares. M. Jude Duramberty voulant, disait-il, concourir à une entreprise ginéreuse, n'avait pas demandé d'argent comptant. Pendant vingt ans, l'École n'aurait aucun loyer à payer. Si elle existait encore au même endroit dans vingt ans, elle louerait alors le terrain au prix des lieux environnants, sans rien verser pour les vingt années d'occupation. Si, au contraire, l'œuvre échouait pour une raison quelconque, si les fondatrices l'abandonnaient, M. Duramberty recouvrait le libre usage de son terrain, et les bâtiments lui appartenaient sans qu'il eût à fournir aucune compensation. Enfin, pour que le paiement du terrain, au bout de vingt années, fut au moins partiellement garanti, l'administration de r£cole déposait à la Banque de France un cautionnement de trois cent mille francs, dont elle touchait, d'ailleurs, les intérêts en totalité.

L'École des Arts de la Femme eut la fortune d'être bien accueillie, non seulement dans le quartier, mais dans Paris tout entier. La presse illustrée publia les photographies des bâtiments, les portraits de M}^^ de Sainte-Parade et de M"® Heurteau. Des chroniqueurs brodèrent des lieux communs sur la question féministe en démontrant, par leurs articles mêmes, qu'il l'ignoraient absolument. Puis, Paris pensa à autre chose, parla et écrivit sur autre chose, et l'École

des Arts de là Femme n'intéressa plus que le coin du faubourg où elle se trouvait. Ses débuts furent prospères. Les commerçants du quartier souriaient à cette clientèle nouvelle. La paroisse voyait, chaque dimanche, une trentaine d'élèves, de dix à seize ans, assister correctement à la messe, accompagnées par une des dames professeurs. L'abbé Minot entretenait de bons rapports avec la direction de l'École. A la mairie, le bruit courait que M. Duramberty avait donné son terrain, fondé une bourse dans l'établissement : on assurait qu'il s'y intéressait, principalement à cause de M^^® Frédérique Sûrier, poursuivie par lui de tentatives obstinées : qu'il eût ou non réussi auprès d'elle, les opinions ne concordaient point. Naturellement, l'École, concurrence redoutable, n'était pas vue d'un œil amical dans le parti scolaire officiel, instituteurs primaires et directeurs d'enseignement industriel; cependant, comme elle était autorisée par l'État, — un délégué du ministère avait présidé à l'inauguration, — on ne pouvait lui témoigner une hostilité ouverte. Le pacte de Saint-Charles ne proclamait-il pas l'armistice entre l'enseignement de l'État et l'enseignement libre? D'ailleurs, la directrice de l'École était une universitaire, M^^® Heurteau, pourvue de tous ses brevets. Que pouvait-on exiger de plus?

Après l'éclat de l'inauguration, l'œuvre féministe sembla, d'ailleurs, prendre à tâche de se

faire oublier. La rue des Vergers, sur laquelle donnait la porte principale de la cour antérieure, est peu fréquentée : les rares passants, lorsque cette porte s'ouvrait, pouvaient se rendre compte de la belle tenue des bâtiments, de la propreté des cours, de Tordre qui régnait partout. Le soir, les vitrages baignés de lumière électrique, éclipsaient même ceux de l'usine Duramberty. On voyait circuler dans le quartier, toujours sans surveillante, sauf quand elles étaient en grand nombre, les petites élèves proprement vêtues de noir, ceinturées d'une écharpe de cachemire rouge. Ce n'étaient que des petites Parisiennes du peuple, recrutées avec soin : mais l'enâince est si malléable et si accessible aux idées neuves, que les façons des petites ce Zarts }d, comme on les nomma, les eussent fait vite distinguer. Elles montraient un air d'intelligence, de décision, d'émancipation qui divertissait. On en envoyait trois au marché, chaque matin, accompagnées les premières fois, puis seules. Elles firent bientôt toutes les emplettes courantes de l'école. Au théâtre de Grenelle, des matinées classiques ayant été organisées, une vingtaine de petites c Zarts 9 y assistèrent le dimanche et le jeudi, si naturellement dignes et attentives, que les lazzis du paradis ne les visèrent même pas. Quand le printemps ranima la vie de la campagne, des bandes de petites a Zarts » s'échappèrent joyeusement de l'école, sous la conduite d'une mai-

tresse, et se répandirent dans la banlieue, le nécessaire de Tentomologiste sur le côté. A la fin de chaque trimestre, on conviait les notabilités de la viUe à une séance dramatique et musicale dans la grande salle. Le programme en était ordinaire, mais rien qu'à pénétrer dans l'école, un système évidemment neuf d'éducation se reconnaissait dans l'allure des élèves, très libres, très peu surveillées, regardant franchement leurs maîtresses et le public en face, récitant nettement, sans embarras, sans timidité. Il fut admis que les petites a Zarts » étaient gentilles et amusantes, mais qu'elles n'avaient pas froid aux yeux.

Cet accord entre l'école et les forces sociales de la commune durait encore à la fin de la première année d'enseignement. Un philosophe avisé s'étonnera qu'il ait pu persister si longtemps. L'essence même de l'œuvre entreprise par Romaine Pirnitz et ses collaboratrices était inassimilable à l'esprit contemporain d'un faubourg de Paris. D'abord, la population parisienne ne se laisse pas aisément persuader que des femmes réunies, à l'exclusion de tout homme, puissent entreprendre et mener à bonne fin une tâche sérieuse, durable. La femme, à Paris, est objet de luxe, objet de débauche — ou simple ménagère. Tout effort qui la dirige vers d'autres fonctions est réputé révolutionnaire ou ridicule.

L'école de la rue des Vergers échappa miraculeusement à la raillerie, lorsqu'elle fut fondée : mais elle était guettée par l'esprit bourgeois, que la rébellion des femmes irrite, et par l'ironie de la foule, pour qui le féminisme est une variété de mascarade. Quant aux forces sociales proprement dites — l'église, la municipalité, l'école officielle — les deux premières au moins pouvaient laisser vivre l'œuvre de Pirnitz, mais à la condition qu'elles s'en serviraient, et qu'elles l'asserviraient. Le pacte de Saint-Charles n'était pas un programme de tolérance : il était un acte d'alliance offensive, menaçant pour quiconque refuserait d'y participer. Une école libre qui ne souscrivait pas au pacte était à la fois suspecte à la paroisse et suspecte à la mairie : indépendante, elle pouvait inaugurer ou renforcer, quelque jour, l'opposition. Enfin, l'école officielle, qui acceptait assez impatiemment les conditions du pacte et l'égalité de traitement avec les établissements congréganistes, s'irrita bientôt d'une concurrence qui n'avait même pas le sauf-conduit de la municipalité.

Donc, sourdement, l'instinct de la foule et les intérêts politiques se coalisaient contre l'expansion de rOEuvre. On peut résister à de telles coalitions et triompher : la fondation de l'Institut Pasteur, si combattu et finalement victorieux, en est une preuve. Mais il faut être soutenu par un parti puissant et surtout par de l'argent pour

ainsi dire inépuisable. Le parti féministe, solide dans d'autres contrées, n'a pas encore, à Paris, de force appréciable. La question financière était donc, pour l'Ecole des Arts de la Femme, une question de vie ou de mort.

I NE après-midi du mois de juin — vers la fin de Tannée scolaire 1898, — le premier adjoint de Saint-Charles, Quignonnet, attablé devant le massif bureau d'acajou de son cabinet, à la mairie, vérifiait les comptes d'une réparation récente au bâtiment municipal des pompes à incendies, lorsqu'un garçon de bureau, sans livrée, en simple jaquette, entr'ouvrit la porte.

Quignonnet, qui finissait une addition, lui Ht de la main signe d'attendre. Le total écrit, il releva la tête, — toute petite tête rousse, effilée, avec des cheveux rares, une moustache en brosse au ras de la lèvre. Il dit, biaisant un peu, comme si à travers sa bouche mince, où les dents se bousculaient en avant, la parole eût péniblement trouvé une issue :

— Qu'est-ce que c'est, Bonnault?

— C'est M. Tabbé qui veut vous parler, monsieur l'adjoint... M. l'abbé Minot.

— Bon. Faites-le entrer.

Sans refermer la porte, le garçon s'éloigna, puis revint, suivi du prêtre.

Jean-François Minot s'avança familièrement, son tricorne jauni et bossue sous le bras, sa soutane courte découvrant les gros souliers à boucle d'acier. Sur sa face de paysan, la sueur luisait par-dessus l'écarlate de la peau que le rasoir avait corrodée. — Il tendit sa large main à Quignonnet, qui y mit deux doigts avec précaution : une des plaisanteries de l'abbé était de serrer dans sa forte pince les phalanges maigres de de l'homme d'affaires.

— Bonjour, usurier.

— Bonjour, croque-mort.

Minot entendait la blague et la pratiquait. Entre Quignonnet et l'abbé, cette blague consistait surtout à échanger des épithètes injurieuses, travestissant leurs métiers respectifs.

— Quelle chaleur ! soupira le prêtre en s'asseyant, sans en être prié, et en s'épongeant le front d'un large mouchoir blanc, dont l'ourlet robuste et les marques en fil rouge s'apercevaient à distance.

L'atmosphère de la pièce, vraiment étouffante par cette température de canicule, s'alourdissait d'une odeur humaine particulière aux gens de poil roux; elle était presque irrespirable, quoi-

LÉA 2f

qu'une porte-fenêtre fût ouverte sur le jardin. Mais ce jardin était absolument dépourvu d'ombrage, sauf une tonnelle au fond.

L'abbé passa son doigt dans le col du rabat pour se donner de l'air :

— Vous qui êtes un paquet d'os et de peau tannée, reprit-îl, vous êtes à votre aise comme une morue sèche. Mais moi qui suis gros, je sue, je sue...

— On mange trop au presbytère, répondit Quignonnet posant sa plume. Si vous n'aviez que des appointements d'adjoint pour vivre, vous n'engraisseriez pas. Qu'est-ce qui vous amène ?

Minot le regarda sans parler. Tous les muscles de ses lèvres, de ses yeux, de son front convergèrent dans un sourire qu'il tâcha de rendre engageant.

— Je voudrais, dit-il...

Il s'arrêta.

— Quoi?,..

— Vous vous en doutez bien...

— Si c'est de l'argent pour vos sales baraques congréganistes, interrompit brusquement l'adjoint, vous pouvez secouer vos godillots tout de suite du côté de la porte. On ne voit que votre nom, depuis un an, dans le budget. Quel rongeur, bon Dieu !... Savez-vous que vous finirez par nous faire attaquer sérieusement? Ouvert qui reçoit les confidences de Frédal, l'instituteur public, et de M»»« Ribaut, la directrice de l'école

professionnelle de filles, m'a die qu'ils commencent à se plaindre de nous en sourdine.

— Ouvert?... répliqua tranquillement Tabbé. Il se moque bien de Frédal, de Ribaut et de nous tous ! Ouvert a deux filles qu'il envoie chez nos soeurs du Saint-Sang, et un fils chez les Pères de Vaugirard. Il sait à quoi s'en tenir sur la qualité de vos boîtes, vieux prêteur à six.

— Tant que vous voudrez. Ouvert élève ses gosses comme il lui plaît. Ça n'empêche pas que la municipalité ne donnera plus un sou à vos écoles, cette année. Tenez-vous-le pour dit.

Minot tira de sa soutane une pastille qu'il se mit à mâcher et à sucer bruyamment. Quignonnet, ricanant, le regardait. L'abbé demanda :

— Alors, avec quoi est-ce que nous ferons notre distribution de prix ? Oeux écoles de filles, une de garçons, une crèche, et l'hôpital des Enfants -Malades qui demande aussi quelque chose pour égayer sa fin d'année. Avec quoi, dites ?

Il avait dépouillé toute allure plaisante ; une vraie anxiété embrunissait sa figure de paysan.

— Ah ! bonne Vierge de bois, conclut-il, tapant du poing sur l'appui de lia banquette où il était assis...

L'adjoint reprit :

— Vous avez touché plus de deux mille francs à titre exceptionnel, justement sous le prétexte de vos distributions de prix. Est-ce que vous les

avez déjà mangés? Pas étonnant que vous engraissiez, alors.

— Deux mille francs ? grommela Tabbé. Ils sont loin, s'ils courent toujours... Et ma nouvelle crèche de la rue Delormel ?... Il y a là une centaine de bouches qui en dévorent de l'argent, quoiqu'elles n'aient guère de dents... Dire que vous êtes mufle avec nous parce que ce magot de Ouvert vous a raconté des histoires ! Soit. C'est votre afFaire. Je m'en vais exposer la situation à M. de Lesparre et à notre comité de patronage. Us jugeront si vous observez les conditions de l'accord. Qu'est-ce que ça me fait, à moi, personnellement? Je dépose mon bilan et je me lave les mains.

Il se leva sur ces mots, ramassa son tricorne :

— Allons, je m'en vais.

Le visage de Quignonnet cessa de railler.

— Restez donc, voyons. Quel sale caractère ! Est-ce qu'on ne marche pas ensemble, au fond ? Seulement, que voulez-vous ? je n'ai pas le budget de Rothschild à ma disposition, moi. Franchement, vous devriez taper un peu vos dévotes. C'est bien leur tour.

Minot, les traits immobiles, laissait Quignonnet se tirer de sa phrase, sans l'aider... L'adjoint se leva.

— Allons fumer une cigarette sous la tonnelle ! Nous causerons plus à l'aise.

Il y avait peut-être quelque malice dans cette

proposition, que Tabbé accepta cependant, malgré l'aspect torride du jardin. Tous deux allèrent s'installer sous la tonnelle construite à l'angle du mur d'enceinte. L'adjoint offrit une cigarette.

— Vous comprenez, blaisa-t-il après quelques bouffées, je suis tout disposé à vous faire plaisir... Je sais bien que vous ne mettez pas l'argent dans votre poche... parbleu!... Seulement, je ne suis pas libre... Anquetin n'aime guère les soutanes. Il est jaloux de vous : à notre dernière réunion il a dit que vos écoles coûtaient vraiment trop cher...

— Anquetin ?

— Oui, lui-même. Il a cité, en opposition avec vos écoles, l'école des petites ce Zarts » qui se suffit à elle-même, qui ne demande rien à l'arrondissement, rien à l'État. Croiriez-vous qu'elles ont refusé la quote-part municipale qui leur revenait, pour les prix comme pour les fournitures d'après le pacte?...

— Vrai? dit Minot, pensif. Elles ont fait ça? Elles sont riches, ces dames ! Elles font les sucrées... Ah ! elles ont bien su empaumer la Sainte-Parade.

— Ce sont vos amies, dit Quignonnet.

L'abbé, soufflant brusquement sa fumée, grommela:

— Mes amies ? Ce sont des pécores ! Elles n'ont qu'une idée, c'est de marcher sans lisières, comme des grandes personnes, et elles

sont aussi ignorantes de la vie pratique qu'une novice au couvent. Elles me croient bête. On essaye de m'amadouer, de me cajoler, tout en me fermant la porte dès que je veux mettre le nez dans les affaires de l'école... Moi, je ne dis rien. Mais j'y vois clair. Quiconque n'est pas avec nous est contre nous. Savez-vous qui a dit ça, fabricant de fausses traites?

Il tapa sur le genou maigre de l'adjoint, qui sursauta et fit une grimace.

— Vous ne savez pas ? Et bien, c'est Notre Seigneur Jésus-Christ, mon maître.

Il y eut un instant de silence. Puis Minot, sournoisement, demanda :

— Vous êtes en bons termes, à la mairie, avec les petites « Zarts » ?

— Duramberty a l'air de les protéger. Vous n'ignorez pas ce qu'on dit ?

— On dit, on dit !... La vérité, c'est que Duramberty est berné, tout comme moi... Et même, malgré ses avances à la belle fille que vous savez, on ne le laisserait seulement pas pénétrer dans l'école, lui.

— Hum ! reprit Quignonnet. Il a donné son terrain gratis, il a fondé une bourse... Il n'est pas homme à dépenser son argent pour le roi de Prusse. Tout de même, depuis quelque temps, j'ai l'idée que ça ne doit pas marcher tout seul entre lui et ces dames.

Il s'arrêta, voulant être interrogé par l'abbé.

Mais l'abbé fit semblant de se désintéresser de la question. Jetant le culot de sa cigarette, il se leva:

— Au revoir, dit-il négligemment.

— Vous êtes pressé?

— J'ai affaire chez nos sœurs du Saint-Sang. Elles veulent s'agrandir, acheter un autre emplacement ou traiter avec des voisins... Enfin, d'immenses projets... Au revoir!

Quignonnet retint la main velue que tendait l'abbé.

— Attendez... attendez donc... Qu'est-ce que vous me chantez là ?... Les sœurs du Saint-Sang vont s'agrandir?... Elles ne m'ont rien dit... Elles ne comptent pas pourtant traiter ça ellesmêmes?...

— ^ Je ne pense pas, dît Minot.

Il s'en allait doucement, vers la mairie.

— Elles ont un agent ? questionna l'adjoint.

— Non. Elles m'ont demandé conseil. Au revoir.

Quignonnet força l'abbé à s'arrêter, lui mettant la main sur le bras.

— Vous n'allez pas leur indiquer un autre intermédiaire que moi, je suppose!

— Je ne leur indiquerai rien du tout. Ça ne me regarde pas. Retenez ça, mon ami : rien de plus dangereux que de conseiller les bonnes sœurs.

— Voyons... l'abbé, fit l'adjoint : ça n'est pas

sérieux. Je compte sur vous. De même que pour vos écoles, vous pouvez compter sur moi, vous le savez bien.

La figure de l'abbé Minot prit l'expression à la fois niaise et matoise du fermier qui va conclure un marché.

— Oh ! dit-il, les sœurs n'ont peut-être besoin de personne... Tout ce que je sais, c'est que l'affaire sera grosse. Cent cinquante mille francs au bas mot.

•— Cent cinquante, répéta Quignonnet, biaisant d'émorion... Faites-ça, mon petit Jean-François... Je vous garantis que vos nonnes seront bien servies et je n'oublierai pas vos boîtes congréganistes. Ce que je vous en disais tout à l'heure, c'était de la plaisanterie; je vous suis tout dévoué. Est-ce entendu?

Il haussait un peu la voix, par le désir d'emporter l'assentiment du prêtre. Minot, sans répondre, désigna du regard le seuil du cabinet de l'adjoint, devant lequel ils arrivaient... Quignonnet leva les yeux à son tour et fut un moment interdit en apercevant un homme debout devant sa propre table, penché sur ses papiers, les feuilletant du doigt. C'était Jude Duramberty, le chapeau sur la tête, la canne dans une de ses mains gantées... Au bruit des pas de Quignonnet et de Minoc montant les deux marches du seuil, il se tourna. Son visage coloré, à moustache et mouche bien noires, tandis que la brosse drue

des cheveux grisonnait, apparut en pleine lumière; ses yeux foncés examinèrent le couple. Il fit un pas vers eux.

— Bonjour, Quignonnet... Bonjour, monsieur l'abbé.

Il ôta son chapeau haut de forme, le posa sur le bureau. L'abbé et l'homme d'affaires saluèrent aimablement.

— Vous m'excuserez, Quignonnet, d'avoir pénétré dans votre cabinet. Bonnault m'avait assuré que vous y étiez.

— Parfaitement, monsieur Jude, parfaitement. Vous êtes chez vous ici. Nous avions été prendre le frais avec l'abbé, dans le jardin. Qu'est-ce qui me vaut l'honneur ?...

— Je vais vous le dire. Vous avez un moment?

— Mais certainement, tout le temps qu'il vous plaira, monsieur Jude... Prenez donc un siège.

— Je vous quitte, fit l'abbé Minot, se dirigeant vers la porte.

— Vous n'êtes pas de trop, l'abbé, dit Duramberty. Au contraire. Vous nous donnerez peut-être des renseignements utiles.

Duramberty s'assit sur le canapé, l'abbé sur une chaise, tandis que Quignonnet reprenait place devant son bureau.

Il y eut quelques instants de silence pendant lesquels l'usinier, les sourcils plissés, sembla mé-

diter ce qu'il allait dire. Les interlocuteurs, respectueusement, l'attendaient.

— J'ai reçu ce matin la visite de Frédal et celle de M°^® Ribaut. Tous deux sont assez mécontents et inquiets.

— De quoi? dit Quignonnet.

— Leur prochaine rentrée ne s'annonce pas bien. Frédal ne perd que trois élèves, mais chez M"® Ribaut, il n'y a pas de « nouvelle » annoncée, et elle perd onze élèves. Et savez-vous où va tout ce monde-là?

— Aux écoles libres, parbleu ! fit Tadjoint en regardant l'abbé.

— Hum ! soupira l'abbé. Nos rentrées ne sont déjà pas si brillantes !...

— Tout ce qui quitte M°^« Ribaut va à l'école Pirnitz-Heurteau. Il y a dans le quartier un engouement... La direction met toutes sortes d'obstacles à l'entrée, repousse celle-ci et celle-là. Malgré tout, les demandes affluent. La maison plaît.

— Dieu sait pourquoi! fit l'abbé. Le programme ne ressemble à rien de connu ; il n'y a pas d'enseignement régulier; aucune de leurs élèves n'a été présentée au certificat d'études.

— Oui... pas d'examens, appuya Quignonnet: c'est leur règle. Je comprends que les élèves aiment mieux ça; mais les parents ?

— La nouveauté les attire. L'idée que les enfants feront les emplettes, trois par trois, avec la

ceinture rouge et la robe de cachemire noir; qu'elles iront attraper des papillons à la campagne, une boîte verte sur les reins. Est-ce que je sais, moi? grommela Minot.

L'adjoint demanda à M. Duramberty :

— C'est comme membre de la commission d'enseignement que Frédal et M™* Ribaut se sont adressés à vous ?

— Frédal, oui, répliqua Duramberty; quant à M^^ Ribaut, elle se proposait d'envoyer un rapport au Conseil sur la situation que leur fait la nouvelle concurrence, et, comme elle me supposait protecteur des petites « Zarts », elle venait s'en excuser à l'avance et me demander si je lui ferais opposition.

Quignonnet ne dit rien. Minot, après un temps, questionna :

— Vous vous y intéressez, en effet, n'est-ce pas ? Il avait repris cet air bonhomme et niais qui

lui servait pour poser les questions dangereuses.

— Moi? fit Duramberty... Pas plus qu'à n'importe quelle autre entreprise du quartier. D'ailleurs, ces femmes n'encouragent pas la bienveillance. Elles ont un peu trop confiance en elles.

— L'inspecteur s'en plaint, dit Quignonnet, enhardi.

— Et moi, fit l'abbé, déployant son mouchoir à gros ourlets, je dis que ce sont des pécores... Si elles n'avaient pas derrière elles les millions de la Sainte-Parade, leur école ne durerait guère.

LÉA , 3f

Il se moucha avec fracas. Duramberty souriait :

— Des millions?... Vous les avez vus, les millions de W^^ de Sainte-Parade?

— Oh ! ça, monsieur le conseiller, la Sainte- Parade a de l'argent. Je l'ai connue à Saint- François-Xavier; j'ai été même son directeur. C'était, au moins en ce temps-là, une très sainte fille; elle n'était pas encore aux mains de la bande Pirnitz; mais, pour riche, elle l'est.

— Elle spécule, dit Duramberty.

— Elle a doublé sa fortune avec des valeurs de cuivre que lui a fait acheter Michel.

— Oui, Michel l'a bien conseillée, reprit Duramberty. Mais elle a goûté à la spéculation ; les frais de l'école sont énormes; elle va avoir une rentrée de soixante élèves, cette année. Je me suis renseigné auprès de celle de ces dames qui est à peu près accessible.

— Mi^« Pirnitz?

— Non, M"® Heurteau, l'ancienne institutrice publique. Elle avoue cinq cents francs de dépenses par an et par tête d'élève... M^^*^ de Sainte- Parade est assez riche pour subvenir à l'école telle qu'elle est, mais pas aux agrandissements qu'elle rêve. Elle a spéculé, elle spéculera. Et le jour où Michel fera le plongeon...

Jude Duramberty n'acheva pas sa phrase. Il mâcha quelque temps son cigare. Minot et Quignonnet ne disaient mot, très curieux de voir

LES VIEUGES FORTES

ne faut pourtant pas permettre que les écoles municipales se dépeuplent au bénéfice de ces extravagantes !

— J'ai des raisons de croire, reprit Duramberty, que les embarras financiers commenceront bientôt pour elles. On pourrait se renseigner. Tâchez donc, Quignonnet, de savoir sur quelles valeurs est Michel en ce moment. On m'a dit qu'il a risqué des fonds dans un trust américain pour les blés. Cela me paraît fou.

— Je le saurai.

— Maintenant, il faudrait aussi faire de la propagande, défendre nos écoles... Vous avez un journal, l'abbé?

— Oui. La Semaine de Saint-Charles. C'est un petit torchon pas méchant. On pourra tout de même y fourrer un ardcle ou deux qu'on ferait reproduire par la grande presse. . .

— Des articles sur nos écoles?

— Plutôt sur la leur. Il y a longtemps que j'aurais commencé dans la Semaine^ si je n'avais pas cru vous déplaire, monsieur Jude... Comptez sur moi. Et puis, outre les ardcles, on peut parler.

— Parler?

— Bien sûr... entre amis. Dire ce qu'on pense ds cette maison... de ses tendances... Je sais des petits rentiers à Saint-Charles qui ne se soucient pas de voir prospérer dans le quartier une pépinière d'anarchistes.

— Et de cosmopolites, appuya Quignonnet.

Elles ne sont de nulle parc. Il y a une Roumaine, une Irlandaise, une Anglaise, que sais-je?...

— Fort juste, dit l'abbé. C'est l'école antipatriote et antisociale. Voilà le titre pour mon article dans la Semaine, ajouta-t-il en se parlant à lui-même : a l'Ecole hors de la Patrie et de la Société. Une prétendue tentative féministe. » Ah! le féminisme!... J'en parlerai au catéchisme de persévérance, en présence des mamans. Je leur mettrai un peu le feu au derrière.

Duramberty et Quignonnet sourirent.

— C'est égal, conclut l'abbé en se levant et en brossant son tricorne avec sa manche. Il y a des choses à prendre dans le programme de ces toquées. Le jour où la religion vivifiera ça, on aura une fameuse école. C'est ce que je dis sans cesse à nos bonnes sœurs, qui sont d'un encroûtement!... A propos, il est temps que je file. Voilà trois quarts d'heure qu'on m'attend au Saint-Sang.

Il prit congé.

— Au revoir, l'abbé, fît Duramberty.

Quignonnet le reconduisit jusqu'à la porte et

lui glissa :

— Entendu, n'est-ce pas?... Je compte sur vous?

L'adjoint et Duramberty conversèrent encore quelque temps des affaires municipales courantes. Puis, les registres fermés, tout replacé en ordre.

Quignonnet accompagna l'usinier jusque chez lui.

— Connaissez-vous ce Michel, Quignonnet, demanda Duramberty.

— Nous avons eu affaire ensemble deux ou trois fois. C'est un homme intelligent, mais qui doit avoir un vice, car il gagne de l'argent et ne s'enrichit pas. Il a pour... participant un notaire de Levallois d'assez mauvaise réputation... Le bruit a couru Fan passé que ce notaire avait levé le pied; ce n'était pas vrai, mais les déposants ont eu une fière peur.

— J'ai causé avec lui, fit Duramberty, — la première fois que j'ai vu M^^® de Sainte-Parade, quand nous avons jeté les bases du contrat d'aliénation de mon terrain... Il m'a paru fin et timide...

— La timidité des gens qui craignent des allusions à leur casier judiciaire.

— Eh bien, j'ai fait faire, à cette époque, une enquête sur la façon dont il avait géré les intérêts de la Saince-Parade... Pas une incorrection à relever. Une audace folle, par exemple. Ah! elle l'a échappé belle... Alors, maintenant, il lui conseillerait de jeter son argent dans la Seine pour nourrir les goujons, qu'elle le ferait.

— C'est ce qu'on m'a dit aussi. Il a été honnête avec elle. C'est inexplicable.

Les deux hommes tournaient la rue des Vergers. Ils firent encore quelques pas jusque devant

la porte de Tusine. Comme ils ratceignâienr, deux petites c Zarts 9 sortirent de l'école voisine.

— Elles sont gentilles^ murmura Quignonnet.

— Oui. Ça fera de rudes concurrentes pour les hommes quand ça sera dessinateurs, glaceurs, imprimeurs, et cœtera.,.

Pensif, Duramberty ajouta :

— Les hommes ne gagnent déjà pas leur vie... Ce féminisme est criminel; il double le nombre des candidats sans doubler le nombre des places. C'est une muldplication de la misère.

— Bah! fit Quignonnet... Les femmes rivales des hommes, moi, je n'y crois pas. Elles seront toujours des gâte- métiers... Vous voyez ça à l'usine, bien sûr, vous, monsieur Jude... Une femme ne fait jamais, dans le même atelier, que les trois quarts du travail d'un homme.

— Les femmes d'à présent... Mais celles de demain, autrement élevées, entraînées dès Ten- Êince à la lutte, comme le sont ces petites à ceinture rouge... qui sait le rendement qu'elles fourniront? Les deux Sûrier valaient chacune un très bon employé, chez moi.

— Alors, dit Quignonnet, la tête basse, ce sera tant pis pour les femmes. Le jour où elles gêneront les hommes dans leur métier, les hommes cogneront. Ça, c'est sûr.

— Vous êtes dans le vrai, conclut Duramberty. Les premiers outils dont il faudrait pourvoir les

femmes rivales et adversaires des hommes, ce seraient des muscles égaux à ceux des hommes... Us se serrèrent la main et se séparèrent. Mais Quignonnet n'avait fait que quelques pas dans la rue des Vergers quand Duramberty le rappela et le rejoignit.

— Dites-moi, Quignonnet, fit-il en lui posant la main sur l'épaule, avez-vous su que notre député Remblart ait eu une attaque?

— Oui. Ouvert me Fa dit ce matin. Ça m*a été confirmé également par un de mes comptables qui habite la maison voisine de la sienne, rue Delormel. Il a eu une attaque vendredi dernier, en dînant, après cette longue séance de la Chambre où il avait pris la parole. Aujourd'hui, il va mieux. Il est debout, mais il ne sort pas encore.

— On n'y pas fait allusion dans les journaux.

— Non. La famille ne veut pas qu'on sache... Elle a peur qu'on exploite ça contre lui à la pro* chaine élection. Mais l'avis du médecin, que Ouvert a fait causer, est que Remblart n'en a pas

•pour longtemps. Anquerin est bien amusant à voir en ce moment.

— Vraiment?

— Anquerin songe déjà à la succession... Il a été prendre des nouvelles de Remblart dès qu'il a connu l'accident... La famille l'a mis à la porte... On s'est douté qu'il flairait le cadavre.

Duramberty riait.

— Ah ! monsieur Jude, poursuivit Quignon- ^ net, je ne veux pas de mal à ce pauvre Remblart, 2 mais sa mort ne serait pas une grande perte pour 1 la circonscription.

— Il est fatigué. Il n'a plus d'entrain.

— C'est un homme comme vous qu'il nous ^^ faudrait, un vrai administrateur au courant des '^ affaires, des besoins de Saint-Charles....

— Il n'est pas question de moi, Quignonnet.

— Je vous demande pardon, monsieur Jude... il est question de vous partout en ce moment, sans même qu'on soit fixé sur vos intentions...

On dit de tous les côtés que vous devriez vous I

présenter pour succéder à Remblart. Saint- Charles est immobile tandis que tous les fau- I bourgs de Paris se transforment. Il suffirait d'un | homme énergique comme vous pour le mettre en mouvement.

— Je suis trop occupé, moi, fit Duramberty J d'un air détaché. Anquetin fera parfaitement i votre affaire.

— Anquetin? Ça n'est pas mon avis. Anquetin est un très brave homme, très honnête, qui travaille... Mais il n'a pas des moyens propor- ^ tionnés à son ambition. Il fait un maire sufiSsant, \ parce que d'être maire, ça n'est pas malin. Mais comme député, il ne vaudra pas Remblart.

— Bah I Remblart vit encore, nous avons du temps devant nous avant de songer à son remplaçant.

Les deux hommes se retrouvaient devant la porte de l'usine.

— Au revoir, Quignonnet, fit le patron.

— Au plaisir, monsieur Jude, dit Quignonnet en saluant.

Duramberty ouvrit une petite porte latérale dont il avait la clef et pénétra dans la cour de l'usine.

La cour pentagonale, macadamisée, bordait la rue des Vergers, séparée par un mur mitoyen du préau de Técole. Elle était déserte à cette heure. Duramberty la traversa vivement, monta l'escalier, gagna son cabinet dont les fenêtres donnaient sur l'établissement voisin.

Appuyé aux vitres, il inspecta du regard la cour de l'école. Une fillette en noir, à ceinture rouge, sonnait la cloche pour la récréation de cinq heures. Les élèves sortirent avec des clameurs de gaieté; le goûter fut distribué, puis une partie de barres s'organisa, dirigée par une des maîtresses, jeune femme rousse à figure chiffonnée, qui, malgré la chaleur encore lourde, menait le jeu avec une fougue extrême : c'était Geneviève Soubize... Le patron regarda longtemps cette agitation joyeuse. Sans témoins, il ne se surveillait plus ; il n'avait plus son masque d'ironie autoritaire. Il semblait soucieux, nerveux. Il revint à sa table de travail et, debout, médita... C'était à cette place même que, deux ans plus tôt, il avait eu avec Frédérique Sûrier

Page 1