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une entrevue singulière, après laquelle la jeune fille avait quitté l'usine, emmenant sa sœur, pour n'y plus revenir. Depuis près d'une année, voilà qu'elle habitait à quelques pas de distance, un mur séparant les deux cours, et, malgré les efforts obstinés qu'il avait essayés pour renouer avec elle des rapports, fût-ce d'affaire, elle se dérobait toujours, mettaht en avant tantôt M^® Heurteau, tantôt Pirnitz... Il n'avait même pas pu lui parler...
Son désir, en même temps que son appétit de domination, s'irritait; il concevait, maintenant, d'autres moyens de réduire une résistance qui lui semblait extravagante, accoutumé qu'il était à imposer sa volonté même à qui ne dépendait pas de lui...
— Nous verrons bien, murmura-t-il... J'ai été trop patient.
Mais, comme il pressentait encore des délais à la satisfaction de son envie, — il se força à penser à autre chose, à Remblart malade, à Anquetin discrédité, à l'avenir d'activité nouvelle qui s'ouvrirait bientôt pour lui, déjà trop riche, rassasié des affaires, soucieux d'agir et de commander plus loin que ces murs d'usine, plus loin que les limites de ce faubourg perdu...
> EPT femmes d'élite composaient ce que la fondatrice, W^^ de Sainte-Parade, appelait son état-major. M^^® de Sainte- Parade elle-même n'avait été qu'un instrument suscité par la volonté apostolique de Romaine Pirnitz, Tune des sept.
Née à Pest, vers iSp, d'une bonne famille consulaire de la ville — délicate, presque contrefaite, mais douée d'une singulière puissance de séduction tendre qui résidait surtout dans la profondeur extraordinaire de son regard, — Pirnitz, dès sa jeunesse, avait fait alliance avec une de ses compagnes d'école, Herminie Sanz, et, désormais, leurs deux vies furent vouées à cet idéal : l'affranchissement de la femme. Un vieux philosophe, leur maître de mathématiques, les avait initiées : les livres, celui de Stuart Mill principalement, la méditation, des voyages en An-
gleterre, en Amérique, en pays Scandinaves, achevèrent de les former. Esprits clairs l'un et l'autre, Herminie avec plus de sens administratif et pratique, Pirnitz avec plus d'envolée, d'audace et d'éloquence, elles dégagèrent peu à peu des choses lues et des choses vues une doctrine précise et personnelle.
La société contemporaine, où s'épanouissent les vieilles traditions autoritaires, assujettit la femme à l'homme par l'argent et par l'amour. L'argent que gagne l'homme et dont il fait vivre la femme, est une des chaînes par où il la tient. L'amour, où il est considéré comme vainqueur — elle comme vaincue, — où il choisit, où il impose, où il violente; l'amour où la femme, malgré le mensonge des poètes, subit réellement un esclavage, est l'autre chaîne. Briser la chaîne de l'argent, Pirnitz et M™® Sanz étaient convaincues que toute femme le doit à sa dignité : donc, il faut que toute femme soit apte à gagner sa vie. Briser la chaîne de l'amour, les deux apôtres sentaient bien que ce serait toujours le fait du petit nombre. Si l'on peut proposer à la femme cet idéal : se passer de l'homme soutien et protecteur, — seule, une élite féminine, peu nombreuse, se passera de l'homme, amant ou mari. Cependant, il importait de favoriser l'éclosion, le développement de telles âmes d'élite. Car le nombre de femmes vouées au célibat, qu'elles le veuillent ou non, s'ac-
croît d'année en année : parce qu'il naît plus de femmes que d'hommes; parce que le travail et les excès tuent les hommes plus tôt que les femmes; parce qu'enfin la terrible concurrence rend l'homme de plus en plus hésitant devant la surcharge de la famille. Aux femmes que les nécessités sociales condamnent au célibat, n'y avait-il donc pas un rôle à proposer, meilleur que la résignation ou la rancune ? Vraiment affranchies de l'homme, celles-ci ne seraient-elles pas le type de la femme libre, les prêtresses d'une société où les vieilles religions n'ont plus de croyants — conseillant leurs sœurs, les enseignant, influant à leur tour sur la moralité de l'homme? Oui, de telles affranchies sont nécessaires dans la société nouvelle. Il faut à tout prix les faire éclore.
Toute rénovation féministe doit commencer par l'école, où la femme-enfant apprend un métier, et une doctrine. La première application que Pirnîtz et M°^® Sanz firent de leurs idées, fut un collège fondé aux environs de Bude, dans leur pays. Il réussit vite : les deux fondatrices purent bientôt confier sa fortune à des auxiliaires fidèles. La seconde application fut cet admirable Free Collège de Londres, installé d'abord à Cavendish Square, puis transporté en 1897 dans les vastes bâtiments qu'il occupe aujourd'hui, Allan Street, près de Kensington Road. Le développement de cette maison était bientôt devenu tel
que M™® Sanz avait dû s'y consacrer entièrement. Du reste, à mesure que l'âge venait à celle-ci, grosse personne asthmatique qui se remuait avec peine, les nécessités pratiques l'absorbaient davantage. De plus en plus, elle restreignait son ambition à créer des femmes indépendantes, conscientes de leur personnalité en face de la personnalité masculine : et le tempérament anglo-saxon de ses élèves, à Free Collège, l'y aida puissamment.
Au contraire, les années n'enlevaient point à Pimitz son enthousiasme pour l'Idée. Façonner des prêtresses de la société restaurée, des oc Vierges fortes j>, comme elle disait, capables, non seulement de vivre libres,,mais encore de libérer et de vivifier d'autres consciences humaines^ demeurait le constant idéal de son cœur... Laissant Herminie diriger Free Collège prospère, elle repassait la Manche vers 189^, s'installait à Paris, étudiait les groupes féministes, nullement pour s'y enrôler, mais pour y choisir de dignes adeptes. Dans le brouhaha des congrès et des meetings, elle en trouvait peu. Son choix se porta d'abord sur une ancienne institutrice de l'État, M^^« Heurteau, très intelligente, imbue des idées d'af&anchissement, et sur une amie de celle-ci, Duyvecke Hespel, fille de cultivateurs aux environs d'Hazebrouck, venue dans la capitale pour se préparer à l'enseignement. D'autre part, Pir-
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nitz rencontrait à Paris la sœur aînée d'une certaine Edith Craggs, qu'elle avait connue à Londres, dans les cercles méthodistes. Daisy Craggs était une Irlandaise d'environ quarante ans; durant son adolescence, elle avait contribué aux agitations nationalistes de son pays; maintenant, assagie par les leçons de la vie, elle n'était plus révolutionnaire que dans ses propos, — gagnant son pain au moyen de traductions, de collaborations à des journaux étrangers. Passionnée de charité, elle avait recueilli chez elle une pupille de l'oeuvre du Sauvetage de l'enfance, Geneviève Soubize, fille d'alcooliques invétérés, névropathe elle-même : sa tendresse dévouée avait transformé la gamine hargneuse et violente en une jeune personne intelligente et vive; ses soins maternels l'avaient guérie. Geneviève Soubize, ayant achevé ses études à la Faculté, étale pourvue du diplôme de sage-femme.
W^^ Heurteau, Duyvecke Hespel, Geneviève et Daisy, furent les premières recrues de Pirnitz... L'apôtre cherchait en même temps l'argent nécessaire à la fondation d'une école : une annonce de journal la mettait en rapport avec W^^ de Sainte-Parade, qui aussitôt s'éprenait de Pirnitz et de ses projets. Tout cela était beaucoup, mais n'était pas assez. Pirnitz n'avait plus Herminie Sanz auprès d'elle ; or, ni Daisy, ni Geneviève, ni Duyvecke, ni même M^^* Heurteau n'incarnaient le type des auxiliaires ardentes qu'elle
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souhaitait. Elle ne voulait commencer l'oeuvre que quand elle les aurait trouvées. En 1896 seulement, le hasard d'un voisinage les lui donna.
Elle avait loué une chambre modeste au numéro 21 de la rue de la Sourdière. Porte à porte vivait une famille composée d'une veuve et de ses deux filles. La veuve, Chrisrine Sûrier, gagnait quelque argent en faisant des chapeaux pour une modiste de la maison. Les deux filles, Frédérique et Léa, toutes deux très jolies et d'apparence très sérieuse, travaillaient à l'usine Duramberty , Léa comme dessinatrice, Frédérique comme chef de la comptabilité.
Pirnitz reconnut dans les deux sœurs les signes de la prédestination.
Un concours de fatalités impérieuses avait façonné la grande âme de l'aitiée, lui avait révélé, encore enfant, sa conscience et sa personnalité de femme, l'avait révoltée contre le servage imposé par l'homme: et, à son tour, Frédérique avait formé à son image l'âme douce, plus malléable, de sa cadette... Les deux sœurs, qui portaient le même nom, savaient qu'elles n'étaient pas nées du même père. Elles savaient le drame vulgaire qui avait déshonoré le foyer : Christine, fille d'un humble professeur, séduite, rendue mère à dix-neuf ans par un jeune docteur en droit, Henri d'Ubzac : — le père d'Henri, banquier millionnaire du faubourg Saint-Honoré, rompant la liaison d'un acte d'autorité violente.
LES VIERCES FORTES
faisant expédier son fils comme juge suppléant en Algérie, dotant Christine et la mariant à Constant Sûrier, l'un des employés de la banque.
Elles savaient que leur mère avait consenti à cette déchéance, qu'elle avait même fini par aimer ce Sûrier, bellâtre joueur et rongé de phtisie, dont Léa était Tenfant posthume. .
Oui, Frédérique et Léa connaissaient toutes ces misères : l'ignominie des pauvres est publique; et puis, lambeau par lambeau, Christine, aux heures de rancune, avait livré ses secrets. Frédérique enfant, — précocement clairvoyante, exécra Pintrus qui la gouvernait. A sa jeune conscience, la faute maternelle semblait excusable : mais elle ne pardonna pas le marché qui l'avait aggravée; elle s'indigna surtout que sa mère pût aimer Sûrier, s'asseoir à ses genoux, lui donner ses lèvres... Quand Sûrier fut mort, elle prit à tâche de purifier le foyer souillé. Elle veilla sur l'honneur de sa mère, sur l'innocence de sa cadette, avec une jalousie farouche. L'amour et le mariage lui étaient apparus, durant son enfance muette et douloureuse, comme une double source d'infamie : impression confuse, irraisonnée, mais qui demeura si profonde et si forte que, plus tard, rien ne put l'abolir. Aucun homme n'approcha plus de Christine veuve. Quant à Léa, comme Frédérique, elle avait résolu de ne jamais se marier : les deux sœurs vivraient toujours l'une près de l'autre, l'une pour l'autre... Pirnitz leur
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révéla l'Idéal vers lequel elles tendaient, sans le connaître : vivre non seulement pour se défendre elles-mêmes de Thomme, mais pour défendre leurs innombrables sœurs moins fortes, le troupeau débile des non-prédestinées,... Initiées par l'apôtre à ses projets, menées à W^^ de Sainte- Parade, elles participèrent à l'enfantement de Fœuvre scolaire : même, ce fut Frédérique qui proposa le terrain vague voisin de l'usine Duramberty et conduisit heureusement les négociations.
Cependant, la mort de Christine libérait les deux sœurs de tout devoir filial; une tentative extraordinaire de Jude Duramberty, proposant à Frédérique, avec un sang-froid insultant, d'associer ce qu'il appelait l'excédent de leur liberté, la chassait de l'usine avec Léa. Dès lors, elles appartenaient à l'œuvre. Pirnitz les envoyait à Londres; Léa devait étudier l'art décoratif anglais dans la grande fabrique Clariss and Sons, où travaillait Edith, la sœur de Daisy Craggs; elle pourrait ainsi professer avec plus de compétence les cours de dessin industriel à l'École. Frédérique s'entraînerait à l'administration en aidant M™^ Sanz, surchargée de besogne depuis l'agrandissement de Free Collège, qu'on venait de transférer dans AUan Street.
Dans la pensée de Pirnitz, Londres devait avoir encore une autre influence sur ses deux disciples : elles y trouveraient réalisées, vivantes,
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des associations féministes pratiques : tel Free Collège, tel le club Wesleyen d'Edith. Elles y trouvèrent cela, et autre chose que Pirnitz n'avait pas prévu : Londres fut la suprême étape de leur initiation...
Qui démêlera les lois d'attirance des âmes, plus mystérieuses, mais aussi infaillibles que celles des mondes inertes ?... Si nous jugeons surprenantes certaines rencontres d'êtres destinés à exercer les uns sur les autres une action puissante, n'est-ce pas seulement parce que nous ignorons, parce que nous oublions le nombre infiniment plus grand de vaines rencontres, de forces inutilisées faute de réaction ?...
Qu'on imagine, dans un bourg écarté de la Finlande occidentale, un ménage de professeur : le mari, nommé Ebner, sa femme Tinka, deux fillettes de cinq et six ans, Carola et Ida. Le frère de Tinka, Georg Ortsen, vit avec eux : et l'union intellectuelle de Georg et de Tinka est telle que c'est le frère, et non le mari, qui est le véritable compagnon d'âme de la jeune femme. Us ne se sont jamais quittés; les mêmes goûts artistes, les mêmes rêves, les mêmes lectures, leur ont amassé un trésor de souvenirs, de sensations, d'aspirations communes.
Un jour Georg et Tinka découvrent que le professeur Ebner, avant son mariage, a eu une fille d'une pauvre servante. La servante est
morte; la fille, qui ne connaît pas son vrai père, est en apprentissage dans une ville voisine. Aussitôt, Tinka et Georg s'indignent; ils somment Ebner de reconnaître cette enfant, de la faire vivre avec ses sœurs. Et comme le professeur, homme timoré, effaré de l'opinion, hésite, refuse, — une telle horreur pour cette lâcheté criminelle saisit Tinka, qu'elle se déprend aussitôt du mari et du foyer, et même des enfants qui volent une place à l'abandonnée... L'âme Scandinave, telle que nous l'a révélée la littérature du nord, est capable de telles révolutions de conscience : elles étonnent nos âmes façonnées à la moralité traditionnelle et nous font sourire d'incrédulité ou de pirié.
Mais qu'importaient le scepticisme et la compassion de la morale traditionnelle à des êtres impulsifs tels que Georg et Tinka ?
Ils se réfugièrent à Copenhague. Georg, beau comme un héros du paradis d'Odin, mais de santé débile depuis une bronchite qu'il avait eue dans son enfance, donna des leçons de peinture et de piano : il était un amateur merveilleusement doué pour tous les arts. Tinka, sans prétention, pour gagner son pain, essaya d'écrire. La première histoire qu'elle conta fut la sienne, le drame de sa conscience, son exode de la maison conjugale.
Or, il advint que ce livre de vérité et de souffrance, écrit par une enfant artiste, soudain em-
plit le monde Scandinave de sa nouveauté et de son éclat. Tinka, comme jadis Byron au lendemain de Childe Harold, se réveilla célèbre... Indifférente à la gloire, mais éprise désormais d'un art que la nécessité lui avait révélé, elle se remit ausitôt à l'œuvre et entreprit un autre livre, intitulé Serge et Hilda. Elle y traitait, cette fois encore, la question de l'affranchissement de la femme : le sujet était un mariage de libre grâce, un de ces mariages mystiques nullement exceptionnels dans les pays septentrionaux (témoin celui de Fillustre Sophie Kovalewsky), où deux êtres marient leur âme, leur tendresse, leur esprit, et écartent toute pensée d'union physique... Elle travaillait à ce livre quand la santé de Georg l'inquiéta. Le climat de Copenhague ne lui valait rien. Anxieuse de consulter les médecins d'une grande capitale, elle partit avec lui pour Londres. M™® Sanz, après son premier livre, lui avait envoyé une lettre admirative. Georg et Tinka s'adressèrent à elle; ce fut elle qui leur indiqua un logement confortable et respectable dans une maison meublée de PiccadiUy, — 5, Apple-Tree-Yard.
Cette même maison d'Apple -Tree -Yard, il était naturel que M™^ Sanz, consultée par Pirnitz, le recommandât également à Frédérique et à Léa, quand elle vinrent habiter Londres... Les deux sœurs firent donc connaissance de Georg
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et de Tinka. Dès lors, qui n'aurait prévu les réactions puissantes de telles âmes les unes sur les autres?... Tinka et Georg représentaient pour les deux Françaises un idéal moral insoupçonné jusque-là. Ils leur semblaient pour ainsi dire immatériels. Georg les traita bientôt comme des sœurs; elles, qui avaient l'horreur foncière des entreprises de l'homme sur la femme, pour la première fois se trouvaient face à face avec cet être extraordinaire : un homme pur. En revanche, par leur grâce de Parisiennes, par je ne sais quoi d'harmonieux, d'élégant, d'ardent aussi qui leur venait de l'héritage latin, elles excitaient chez Georg et Tinka une admiration passionnée... Et le rêve des unions mystiques, où l'époux n'est plus qu'un frère d'élection, — suscité par les lectures que faisait Tinka de son livre, — enchantait, troublait délicieusement la communion toujours plus étroite de leur vie.
Ce rêve, Frédérique et Léa le précisèrent sur Georg; mais il s'accomplit pour la seule Léa. La grande âme de Frédérique ensevelit sa douleur, et cette victoire suprême remportée sur ellemême acheva de la confirmer... Léa, choisie par Georg comme sœur d'élection, était destinée à d'autres souffrances, plus poignantes. Après quatre mois de fiançailles mystiques, vrai songe d'idéal, elle s'éveilla dans la réalité : elle aimait Georg non comme une sœur, mais comme une épouse. Le premier contact de leurs bouches.
unies dans un inconscient transport, avait suffi à déchirer le voile dont s'enveloppait pour eux, jusque-là, l'inévitable amour humain. Eperdue, Léa s'arrachait aussitôt à Georg, suppliait Frédérique de la défendre contre elle-même. Quittant Londres et les Ortsen, les deux sœurs regagnaient en hâte Paris, venaient s'abriter dans l'ombre de Pirnitz.
— Maintenant vous êtes vraiment des apôtres, leur avait dit Romaine en les serrant dans ses bras : la douleur vous a affranchies!
\ Plus d'une année avait coulé depuis cette
L crise, à l'heure où, pour la première fois, les hos-
t tilités soulevées par le succès de Tœuvre com-
(T mencèrent à se coaliser...
^ Année féconde : l'École fut achevée, installée,
% inaugurée; douze mois suffirent à âiçonner un
groupe de trente élèves bien homogène, apte à recevoir l'enseignement industriel qui donne le métier et l'enseignement moral qui inculque la doctrine : et ce groupe se doublerait sans doute à la prochaine rentrée. La même ardeur, la même confiance dans l'avenir semblait animer les sept femmes d'élite qui gouvernaient et instruisaient ces trente élèves.
Mais quel regard perspicace, accoutumé au diagnostic des âmes, eût été surpris, descendant dans le cœur de ces femmes, d'en trouver plus d'un où saignaient encore les fibres rompues qui
Tavaient lié naguère au passé? En ce pays latin, à la difFérence de ce qui se passe en Amérique, en Scandinavie, même en Angleterre et dans certaines contrées de l'AUemagne, où déjà fleurit une tradition féministe, — tout affranchie brise avec le peuple qui Tentoure...
Que de fois Daisy Craggs et sa vive compagne, Geneviève Soubize, avaient senti des larmes monter à leurs yeux en évoquant secrètement le temps de bohème charitable, l'appartement de l'avenue de Ségur où elles vivaient dans un pêle-mêle de livres et d'instruments chirurgicaux, — servies par une bonne demi-folle que Daisy avait recueillie!... Combien leur pesait cette règle presque conventuelle, cette méthode pourtant acceptée, voulue!... Même la santé de Geneviève s'altérait : des crises hystériques, soigneusement cachées par Daisy, la secouaient de nouveau pendant d'affreuses nuits...
Duyvecke Hespel aussi, la calme Duyvecke aux blanches chairs, aux yeux placides, tournait souvent son regard vers le passé. Naguère, tandis qu'elle menait, rue Cujas, sa vie pure et laborieuse d'étudiante, elle s'était attachée au petit garçon d'un voisin, d'un veuf nommé Rémineau, sculpteur sur bois; et depuis son installadon à l'école, elle savait que l'enfant, nerveux, délicat, dépérissait de ne plus voir qu'à de longs intervalles sa a maman Vecke », comme il l'appelait.
M^« Heurteau, femme sérieuse et de sens tran-
quilles, se trouvait certes à l'aise dans un milieu scolaire et féministe; mais elle l'eût souhaité plus notoire, plus officiel. Comparant secrètement sa destinée avec celle de telles compagnes d'études devenues directrices d'établissements de l'État, elle souffrait avec impatience l'obstination de Romaine Pirnitz à repousser le concours de la ville et du gouvernement...
Quant à Léa, aux yeux de toutes ses compagnes, elle ne dépensait que trop d'ardeur pour la prospérité de l'œuvre, usant ses forces dans l'excès d'un zèle inlassable, adorée des élèves, respectée des maîtresses comme le type de la vierge forte... Elle-même barrait son cœur aux pensées troubles, aux ressouvenirs amollissants... Que de fois, pourtant, elle se surprenait, baignée dans l'atmosphère du passé!... Combien de rêves involontaires évoquaient telle après-midi d'Apple- Tree-Yard, telle promenade de fiançailles avec Georg dans les parcs et les suburbs de Londres, et surtout ce baiser unique échangé un soir, dans la voiture qui les ramenait de Richmond!...
Alors, irritée et humiliée, elle avait un sursaut d'orgueil et de révolte :
« J'ai pourtant triomphé, pensait-elle. J'ai quitté Georg volontairement. Je l'ai revu, et je n'ai point cédé... »
Elle l'avait revu en effet, à Paris, quelques mois après s'être enfuie de Londres... Il revenait alors d'Italie, ou il avait tenté de distraire sa soli-
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tude chagrine par le spectacle d'un art et d'un ciel nouveau; et il avait paru différent à Léa, plus viril et nîoins pur, épris de la vie aux dépens du rêve — transformé comme tous les barbares qui ont foulé la terre latine, révélé à lui-même sous l'influence magique de l'Italie, ainsi qu'il advint à tant d'artistes du Nord, à Gœthe, à Schelley, à Bjornsten-Bjornson. Il l'avait suppliée de le suivre, la voulant pour femme, reniant les chimères des fiançailles mystiques. Et peut-être eût-elle cédé, si Pirnitz n'eût su, d'un mot, la ressaisir :
oc Cet homme se prétend transformé, avait dit l'apôtre; il prétend que la vie lui a été révélée... Or, apprenez, Léa, qui lui a révélé la vie... Ce sont les caresses des autres femmes. Il a découvert une volupté nouvelle, il voudrait l'éprouver par vous. Il vous offre l'éternel marché d'esclavage... »
Georg, qui ne savait pas mentir, ne put contredire la divination de Pirnitz. Dès lors, il était vaincu : sa fiancée, indignée, refusa de le suivre. Depuis, elle n'avait de lui aucune nouvelle; elle ne prononçait plus son nom... Mais sa pensée rebelle demeurait auprès de l'absent. Elle s'adonnait alors avec une sorte de fureur aux devoirs de sa vie d'éducatrice et d'apôtre; elle y consumait sa santé, sans réussir à trouver l'oubli, la sérénité. Au contraire, l'ivraie des souvenirs semblait pousser chaque jour plus drue, plus vivace :
Léa voyait avec épouvante sa foi dans l'œuvre, son goût d'abnégation, sa confiance même en Pirnitz, toutes les saines moissons de son cœur envahies par cette ivraie mauvaise...
Des sept fondatrices, seules Pirnitz et Frédérique demeuraient donc libérées du passé, les yeux invariablement fixés sur l'avenir, sur l'épanouissement de l'idée : Pirnitz, fille d'une race où le rêve de l'affranchissement féminin a déjà hanté les générations antérieures; Frédérique, fleur d'exception, germée et grandie en terre française, fortifiée par l'mgratitude même du sol et les intempéries... Toutes deux constituaient la vraie force de l'œuvre; et si l'œuvre, menacée par les ennemis du dehors, minée par les ferments de désagrégation intime, devait s'abolir, elles se sentaient le courage de la réédifier ailleurs.
EU de jours après la conversation [ou Quignonnet, Tabbé Minot et Jude Duramberty s'étaient confié leurs opinions touchant l'œuvre de Romaine Pirnitz, un fiacre, chargé d'une de ces malles en peau de porc bien connues de quiconque a parcouru l'Angleterre, s'arrêtait, vers onze heures du matin, devant l'école, rue des Vergers.
La porte s'ouvrit aussitôt, et la silhouette frêle de Pirnitz s'élança vers la voyageuse qui descendait du fiacre. Celle-ci était une forte personne, dont le visage aux traits réguliers, empâté par la graisse entre les bandeaux de cheveux blonds grisonnants, montrait encore des traces de beauté.
— Herminie !
— Ma petite Romaine !...
Les deux femmes, sur le seuil, se tinrent quel-
que temps embrassées. Tandis que le concierge payait le cocher et recevait la malle, Romaine Pirnitz, gardant dans ses longues mains souffreteuses la main forte et potelée d'Herminie Sanz, disait :
— Quelle envie j'avais d'aller au-devant de toi à la gare du Nord !... Mais, jusqu'à dix heures un quart, je fais une conférence aux élèves les plus âgées... Il m'a semblé que je n'avais pas le droit d'y manquer pour une joie personnelle. Tu ne m'en veux pas?
Herminie Sanz pressa la main de son amie.
— Non. J'aurais agi comme toi, tu le sais bien.
Le concierge, la petite malle jaune sur son épaule, précédait maintenant les deux femmes, par la cour sablée, plantée d'acacias... Les bâtiments de l'école luisaient sous le soleil, avec leurs amples vitrages, les faïences ornementales de leurs murailles, les fers bleuâtres de leur armature. Pirnitz, plus légère, dépassait M™® Sanz qui marchait avec peine.
— Tu vas trop vite pour moi, dit celle-ci, s'arrêtant pour respirer, et s'asseyant sur un banc dans la cour, la main sur l'épaule enfantine de Romaine... Tu as toujours ta prestesse de quinze ans, toi... Moi, je vieillis terriblement.
— C'est que moi, même à quinze ans, j'avais déjà l'air d'une vieille petite bonne femme comme aujourd'hui...
M™® Sanz inspectait du regard les constructions environnantes.
— Très bien, tout cela, dit-elle. Très bien conçu et réalisé pour une école professionnelle à Paris.
— Ce n'est pas le luxe de Free Collège, répliqua Pirnitz en souriant.
— Free Collège est une maison aristocratique. Du reste, même pour une école professionnelle, ceci serait encore trop simple — trop a atelier •», selon les idées qui triomphent maintenant à Londres... On veut enseigner dans des temples... Allons, nous pouvons repartir!
Elles se dirigèrent doucement vers l'aile droite des bâtiments, y pénétrèrent.
— Ta chambre est contîguë à la mienne, dit Pirnitz, tandis qu'elles montaient l'escalier, — M™^ Sanz, s'arrêtant de marche en marche. Cette charmante Léa Sûrier, que tu as connue à Londres, te la cède. Pendant ton séjour, elle partagera la chambre de sa sœur.
— Comment vont-elles, ces deux jolies sœurs? questionna M™® Sanz, atteignant enfin au palier du second étage. Toujours brillantes et actives?
— Frédérique, oui. Léa va moins bien...
Le portier, débarrassé de son fardeau, s'en revenait. Il rencontra les deux femmes sur le seuil de la chambre. Pirnitz acheva sa phrase en anglais :
— Lea ispoorly. I am afraid ofconsumption.
Et, comme elles entraient, elle mit un doigt sur sa bouche, montrant du regard la porte de la chambre voisine.
— Leur chambre, murmura-t-elle.
— Ah ! s'écria M™® Sanz, se laissant tomber dans un fauteuil et poussant un profond soupir. Décidément, je suis brouillée avec les escaliers... Votre école manque d'ascenseurs. Mais c'est charmant ici... Cette lumière, cet air... Voilà qui me change de Londres!...
Pirnitz, debout, la main gauche appuyée à la tablette de la cheminée, couvrait sa chère compagne d'apostolat de ses beaux yeux magnétiques, pleins de joie affectueuse.
— Te voir, Minnie! t'avoir! quel bonheur! Ce que j'ai fait ici me semblait inutile et incomplet tant que je ne te l'avais pas montré... Si tu vivais près de moi, comme l'effort serait facile et fructueux!
— C'est ce que j'ai pensé souvent, répondit M™* Sanz... Mais les ouvrières ne sont pas assez nombreuses pour qu'il soit permis de choisir sa compagne : chaque vigne réclame une de nous. Cependant, Romaine, même loin de toi, je suis toujours avec toi. Quand je dois me décider dans une conjoncture douteuse, je pense à toi : je me dis : oc Que ferait Romaine ?» Et tes chers yeux me répondent, m'éclairent.
Des larmes montaient aux paupières d'Herminie. Pirnitz vint baiser son amie sur les rides
précoces du front, entre les bandeaux de cheveux grisonnants.
— Ma pensée ne t'a jamais désertée, dit-elle. Mais s'il plaisait à la Providence que nos vies finissent unies, j'en serais joyeuse...
Elles réfléchirent toutes deux silencieusement pendant quelques secondes. Pirnitz, secouant la tête comme pour chasser la fumée des rêves, demanda :
— Combien de temps demeures- tu parmi nous?
— Moins d'une semaine. C'est un voyage d'avant-courrière que je fais, tu le sais. Quelques-unes de mes élèves à Free CoUege, se sont mis en tête d'avoir une succursale de la pension à Paris pour se perfectionner dans l'étude du français... Les familles offrent l'argent nécessaire, avec la prodigalité des Anglais en matière d'éducation. 11 s'agit de trouver un petit hôtel confortable : une de nos adjointes viendra ensuite l'installer. Voilà tout. Il me semble que cinq à six jours suflSront?
— J'ai déjà cherché pour toi, chérie. Nous irons visiter des maisons cette après-midi. Quel plaisir de sortir avec toi !... Je suis trop contente. Et j'avais besoin de ta présence, je t'assure. Car j'ai de graves soucis.
— Elle d'abord... Et puis d'autres... de nouveaux, que je ne t'ai pas écrits, encore.
— Au sujet de l'école ?
— Oui.
— Tout paraît si prospère?
— Tout est prospère aujourd'hui. Mais le lendemain n'est pas sûr... je t'expliquerai cela.
La porte de la chambre voisine s'ouvrit comme elle prononçait ces mots : une grande jeune fille mince, vêtue d'une robe tailleur mauve sombre, simple et sâns coquetterie, montra sa silhouette élégante, son visage pâle et romanesque, avec de beaux yeux bleu clair et d'abondants cheveux châtains... En voyant M™^ Sanz et Pirnitz, elle s'arrêta, interdite, la main sur le bouton de la porte.
— Entrez, Léa, dit Pirnitz, entrez...
— Excusez-moi... je croyais... j'ai laissé ma roulette à épures dans ma chambre...
Ses joues, d'une blancheur comme translucide, s'étaient inondées d'un rouge trop vif, trop brusque, obscurcissant même la douce, clarté des yeux. M™® Sanz se leva :
— Vous ne me reconnaissez pas ?...
— Oh! si, madame... Pardonnez-moi. J'ai été toute saisie de trouver quelqu'un dans ma chambre. C'est bien sot, puisque je savais que vous étiez attendue... Comment allez-vous? Frédérique sera bien heureuse de vous revoir.
— Moi aussi, dit l'étrangère, je la reverrai avec une joie extrême. Je me rappelle les mois qu'elle a passés à Free Collège. Ah ! je n'ai pas retrouvé
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pareille collaboratrice. Elle était venue là soidisant pour apprendre l'administration d'une école. Mais au bout d'une quinzaine elle s'y entendait mieux que moi. Quelle intelligence lumineuse, et quelle ferme conscience I
Léa regardait M™* Sanz : la rougeur s'évaporait peu à peu de ses joues, qui redevenaient comme à l'ordinaire d'une éclatante pâleur. On eût dit qu'elle se parlait à elle-même; elle murmura :
— Free Collège... Londres... comme c'est loin tout cela... et parfois il me semble que c'est hier. Notre arrivée par la Tamise, à la nuit tombante... Edith Craggs,avec son costume étrange de wesleyenne nous attendant au ponton de Fresh-Warf et nous conduisant à la chambre que vous aviez choisie pour nous, dans Apple-Tree- Yard... Et notre visite à Free Collège, le soir même... Vous rappelez-vous, madame ?...
— Certes, répliqua M™« Sanz. Il y avait chez nous, ce soir-là, quand Edith vous a amenées, une conférence sur la coéducation... par une Américaine, miss... Comment donc?
— Miss Smith, dit Léa... Ada Smith.
— C'est cela... Après la conférence, Edith vous a présentées à moi et tout de suite je vous ai reconnues pour les jolies Françaises que m'annonçait Pirnitz... Je vous vois encore dans votre deuil élégant de Parisiennes... Vous, Léa, vous pleuriez, malgré votre courage, à la pensée d'al-
1er dès le lendemain travailler avec Edith chez Clariss and Sons, tandis que votre sœur resterait avec moi à Free Collège.
— Bonne Edith, murmura Léa... Ce fut une de mes plus chères compagnes à Londres. Nous avons eu sa visite, à Paris, il y a une dizaine de mois; elle suivait les séances d'un congrès méthodiste... Depuis, je n'ai reçu d'elle aucune nouvelle. Qu'est-elle devenue?
— Moi-même, répondit M™* Sanz, je ne l'ai pas vue depuis longtemps... A notre dernière rencontre, elle avait manifesté l'envie de quitter l'usine Clariss; elle trouvait que, surveillante d'ouvrières, elle ne faisait pas assez de bien. Le métier de garde-malade — de nurse — la tentait...
Elle s'arrêta. Mais Léa, déjà n'écoutait plus. Un voile avait passé sur son visage. Pirnitz attira la jeune fille contre elle et la baisa maternellement.
— Chère petite ! chère petite ! murmurat-elle...
Sans répondre, Léa se dégagea... Des ondes de sanglots, qu'elle contenait, agitaient sa poitrine... Elle ne put dire une parole et oubliant même l'objet qu'elle était venue chercher, sortit précipitamment.
— La pauvre enfant ! dit M™* Sanz... Elle a l'air bien cruellement frappée.
— Ta présence et tes paroles lui ont trop vi-
vemenc rappelé une époque donc le souvenir la bouleverse... Tu as connu l'histoire, n'est-ce pas?
— Oui... les Ortsen... Georg et sa sœur Tinka... Tinka m'a tout conté, après que Léa et Frédérique eurent quitté Londres... J'ai eu là, une fois de plus, la preuve que certaines idées, certaines coutumes sont impossibles à transplanter et que la différence des climats et des races fait la différence des mœurs. La romanesque Tinka avait amené Georg et Léa, qui s'aimaient, à ces fiançailles mystiques, communes et possibles dans les pays Scandinaves, mais incompatibles avec le tempérament d'une Latine... Tu sais le dénouement...
— Oui, fît Pirnitz... J'ai recueilli cette pauvre Léa quand elle revint, avec sa sœur, de Londres à Paris, aussi honteuse des caresses de fiancée qu'elle avait laissé surprendre que d'une chute irréparable. J'ai fortifié sa résolution. Léa, entre sa sœur ec moi, est redevenue apôtre. Georg, au retour d'Italie, voulut nous la reprendre; mais j'ai su la retenir.
— Tu as fait cela, Romaine ?
— M'en blâmes-tu ?
— Non. Le célibat volontaire est évidemment, pour la femme, une condition tellement supérieure, une telle aristocratie d'âme que celles qui peuvent s'y vouer sont des élues. Mais la vie m'a montré que toutes ne le peuvent pas. L'Eve pro-
chaine, la new woman dont parle Tennyson, est l'exception. La vierge forte, que nous avons rêvé toute notre vie de créer, est plus rare encore. On ne saurait la forcer comme, un fruit dans une serre. Elle s'épanouit d'elle-même. Si Léa a vraiment cette âme d'élite, tu as bien fait. Sinon... peut-être le mariage valait-il mieux pour elle.
Pirnitz, ses larges prunelles, d'un bleu violet, immobiles dans le clair émail de ses yeux, pensive, belle de grâce douloureuse, répondit :
— Souvent, depuis le jour où j'ai consommé la séparation de Georg et de Léa, j'ai réfléchi sur ces choses. Souvent, quand j'étais le plus torturée par la vue de cette enfant, qui meurt de son sacrifice, je me suis demandé : « Ai-je bien fait? Avais- je le droit?... » Et je me suis repré* sente Georg revenant ici, comme il y est venu il y a huit mois, réclamant sa fiancée au nom de l'amour, lui promettant le bonheur par le mariage, par la famille... Je me suis demandé si aujourd'hui, sachant combien Léa a souffert depuis, je referais ce que j'ai fait.
— Eh bien?
— Eh bien, oui... je le referais. Je dirais à Léa ce que je lui ai dit alors, et ce qui l'a retenue : ce Des femmes ont appris une volupté à cet homme; il la voudrait de vous... Il vous offre l'éternel esclavage... » Herminie! toi qui as été de tout temps ma sœur d'élection et dont la pensée a grandi avec la mienne, tu ne peux pas me
dire que j'ai tort!... Cette enfant était affranchie : fallait-il la rejeter au servage?
M™*^ Sanz demeura quelque temps silencieuse.
— . Sans doute tu as raison. Tu as travaillé à libérer une conscience. Peux-tu croire que je t'en blâme ?... Seulement j'aurais eu, peut-être, moins de courage que toi... Ne fus-je pas toujours, de nous deux, la moins héroïque? Et puis !... Léa est si attachante !... Georg est si séduisant !... Par eux, l'amour et la famille devaient être beaux.
Une joyeuse explosion de voix enfantines, partie de la cour, les interrompit.
— La famille de Léa, dit Pirnitz, la voici. Crois-tu qu'elle ne soit pas plus digne de sacrifice?
Elle montrait à son amie, par la fenêtre ouverte sur la cour ensoleillée, la mêlée des élèves sorties de l'étude. Une récréation précédait le repas de midi. La chaleur du jour empêchait les divertissements violents, assez habituels aux pensionnaires : des jeux de croquet, de grâces, de billes, s'organisaient en hâte; quelques isolées allaient jardiner dans le terrain livré à leurs travaux. D'autres se promenaient simplement, les bras enlaçant les tailles. Toute liberté était laissée : on interdisait seulement la lecture pendant ce temps de repos, afin que l'esprit fatigué pût se détendre.
M™« Sanz, d'une curiosité attentive d'éduca-
trice professionnelle, observait les allées et venues des pensionnaires.
— Elles sont vraiment charmantes, ces fillettes, avec leur costume noir à ceinture rouge, leurs voix claires, leur vivacité de petites Françaises. On ne croirait jamais que ce sont là des enfants du peuple.
-T— Pourtant, plus des deux tiers sont issues des écoles libres et des orphelinats. Ah ! si tu les avais vues quand nous les avons prises... L'hypocrisie de l'éducation traditionnelle les avait déformées : elles n'avaient ni franchise, ni goût de reffort, ni individualité d'aucune sorte... Heureusement, elles nous apportaient la malléabilité de l'enfance... En moins d'un an, les voici transformées, rien que parce que nous leur avons montré la vérité et donné l'exemple... Le déchet a été insignifiant : nous avons, en tout, renvoyé quatre élèves, et cela dans le premier mois... Dès maintenant, la bourgeoisie vient à nous. Sans présenter nos élèves à un examen officiel, — car j'ai acclimaté id, comme outre-Manche, l'horreur des testimonials, — nous réussissons ; on veut notre enseignement, de confiance. Dans la commune, dans les quartiers adjacents de Paris, les fillettes tourmentent leur famille pour entrer ici. Si nous y consentions, à la prochaine rentrée, nos bâtiments seraient combles...
— Et l'argent? demanda M"^« Sanz.
— L'argent, jusqu'à présent, ne manque pas...
La fondatrice, M^* de Sainte-Parade, subvient largement aux frais de l'École.
— Elle est riche, n'est-ce pas ?
Pirnitz fit un signe dubitatif :
— Comment le savoir? Elle ne donne aucun détail sur la nature des spéculadons qu'elle fait. Elle annonce seulement les bénéfices. Car cette vieille demoiselle, qui est une sainte d'ailleurs, spécule. Oh ! dans l'intérêt de la charité. Elle voudrait prodiguer des millions... Elle est entre les mains d'un homme d'affaires nommé Michel, qui lui a fait jusqu'ici gagner de grosses sommes. Mais demain?... Penser que tout ce que nous avons créé ici, tout ce qui prospère, est à la merci d'un coup de Bourse, n'est-ce pas horrible?
— Il faudrait arriver à se passer d'elle.
— Ma chérie, nous ne sommes pas ici en Amérique ou en Angleterre, où l'or afflue dès qu'il s'agit d'instituts, d'écoles. Si W^^ de Sainte- Parade nous manquait subitement, il ne nous resterait plus qu'à invoquer l'éternelle Providence des Français.
— L'État?
— Justement... Tu comprends que j'y répugne. La directrice de notre enseignement, qui s'appelle W^^ Heurteau, ancienne universitaire très intelligente, y tendrait volontiers. Je la soupçonne, entre nous, d'avoir un peu la nostalgie des situations officielles... Moi, voir notre école
devenir l'entreprise de l'État ou de la Ville, il me semble que c'est la voir mourir... C'est à former des âmes que nous travaillons. Le jour où nous ne serions plus maîtresses de les former ^elon nos idées, nous serions un pensionnat pareil aux autres; nous élèverions, comme tant d'autres, de petites drôlesses sensuelles et égoïstes. Il n'y aurait plus qu'à partir, à tenter ailleurs l'ensemencement...
Une tristesse résignée brillait dans les yeux de Pirnitz, tandis qu'elle prononçait ces paroles : mais on sentait que nul revers, nul déboire ne la découragerait du bon combat.
Toutes deux quittèrent la fenêtre. M™* Sanz, debout devant la glace de la cheminée, ôta son chapeau, puis ouvrit sa malle et commença d'en tirer les objets de toilette.
— Que sont devenus Georg et Tinka Ortsen, depuis huit mois ? demanda Pirnitz.
— Georg, à son retour de France, demeura à peine une semaine auprès de Tinka : il partit aussitôt pour Larmsoë, en Finlande, son pays natal, où le mari de sa sœur vivait toujours avec ses deux petites filles, Carola et Ida. Tinka m'a raconté qu'il décida le professeur Ebner à reconnaître sa fille naturelle; on la maria presque aussitôt, convenablement dotée, avec un honnête commerçant. C'était une transaction heureuse qui servait la justice et la morale, et ne blessait personne. Cela fait, Ebner et les deux fillettes
revinrent avec Georg en Angleterre trouver Tinka : le mari et la femme se réconcilièrent sous l'influence de Georg... J'ai vu tout ce monde uni et prospère vivre à Londres pendant environ la moitié d'une année.
— Georg était heureux?
. — Georg reste un homme trop énergique pour laisser deviner son secret. Je ne l'ai jamais entendu parler de Frédérique ni de Léa. Il semblait, avec la même âpre volonté qu'autrefois, s'être imposé d'aimer la vie et d'en user...
— Y eut-il des femmes dans sa vie?
— Tinka, qui seule m'a renseignée, m'assurait que les mœurs de son frère demeuraient aussi chastes, depuis sa rupture avec Léa, qu'avant le voyage en Italie. D'ailleurs, malgré l'intimité plus que fraternelle qui régnait entre eux, Georg, en sa présence, ne fait jamais aucune allusion à Léa, ni à aucune autre femme.
Après un silence, Pirnitz demanda :
— Ils ont quitté Londres ?
— L'hiver se prolongeait interminablement, dans la neige et le brouillard. Tinka, et surtout Georg, ont l'horreur de l'hiver londonien... Maintenant que le ménage Ebner était reconstitué, Tinka ne se souciait pas de retourner de sitôt en Finlande. Toute la famille partit au mois de- février dernier pour le pays de Cornouailles, avec l'intention d'y attendre le printemps... Tu sais
qu'en Cornouailles, l'hiver est d'une clémence toute méridionale.
— Et depuis?
— Je n'ai pas eu d'eux de bien fréquentes nouvelles. Tinka m'a écrit deux fois, durant le premier mois d'absence. Ils étaient installés à Penzance, tous, sauf Georg, qui faisait en mer une croisière sur un bateau de pêche : un goût extrême des violents exercices du corps agitait ce garçon si longtemps languissant... Depuis plus de quatre mois, ni Tinka ni sa famille ne m'ont donné signe de vie... J'ai lu dans un journal suédois, Voifronblader, que Tinka va publier un roman indtulé : Les Veux Sœurs de William TowelL Je ne sais rien de plus.
M™* Sanz ayant achevé, tout en parlant, de vider sa petite malle et d'en ranger le contenu dans la commode, demanda à son amie :
— Où est la salle de bain, chérie ?
— Oh! pardon, répondit Romaine... Je te parle, je te parle, et j'oublie que tu arrives de voyage et que tu dois avoir un tel besoin de repos et de toilette... Viens... Je vais te montrer... C'est presque en face de ta chambre...
Les salles de bain étaient trois pièces assez larges, blanchies à la chaux, pourvues chacune d'une baignoire en zinc galvanisé, et d'un appareil à douches.
— Toujours moins luxueux qu'à Free Collège, n'est-ce pas? dit Pimitz en souriant. Mais vos
baignoires nickelées, dans leur caisse d'âcajou verni, coûtent trop cher pour nous. Croirais-tu que notre pauvre luxe est exceptionnel pour une école parisienne? Les parents sont confondus de surprise, quand ils apprennent que nos élèves se baignent tous les jours... Allons! je te laisse... Vois... le linge est ici dans cette armoire. Notre usage est qu'on se serve soi-même...
— Comnue à Free Collège, répondit M™® Sanz. A tout à l'heure.
Pirnitz regagnait sa chambre, quand, en passant devant celle de Frédérique, elle entendit un bruit de sanglots et de soupirs. Elle hésita un instant devant la porte fermée. Puis, prenant son parti, elle entra.
Elle trouva Léa assise sur la couchette qu'on avait dressée pour elle auprès du lit de sa sœur aînée. En apercevant Pirnitz, Léa eut un sursaut comme pour se lever et s'enfuir. Mais, d'un geste découragé, elle retomba, laissant voir son visage mouillé de larmes. Les beaux cheveux châtains, dépeignés à demi, voilaient le front et les joues.
Pirnitz s'assit à côté d'elle, et lui prit la main :
— Léa! ma fille chérie...
La jeune fille regarda les yeux de Pirnitz comme pour y puiser le calme : et le magnétisme de ces yeux, presque aussitôt, exerça son pouvoir infaillible. Léa cessa de sangloter : les larmes séchèrent sur les joues que leur sel brûlait.
— Un grand chagrin, un nouveau chagrin? questionna l'apôtre.
Léa fit signe que non.
— Alors ?
— Je suis irritée contre moi, dit la jeune fille à voix basse. Je n'ai pas de force. Je ne vaux rien.
— Parce que la vue d'Herminie a bouleversé votre cœur? dit Pirnitz en souriant. A cause de cela vous vous jugez faible et vaincue?... Eh bien, voulez-vous savoir?... M™® Sanz et moi nous admirions votre vaillance...
— Moi, répartit Léa avec une sorte de rudesse, inattendue dans cette bouche délicate, je me méprise bien.
Et jetant ses deux bras autour du cou de Pirnitz :
— Ah!... Romaine... je ne vaux rien... je ne vaux rien. Toute ma force est partie... Et je... je ne sais plus... non... je ne sais plus si je ne vous trompe pas en demeurant près de vous... avec les autres... si ma vie n'est pas un répugnant
mensonge
Je ne comprends pas, dit Pirnitz. Votre vie, un mensonge? En conscience, je ne comprends pas.
Tout bas à l'oreille de l'étrangère, mais scandant les syllabes comme si elle se forçait à les prononcer, Léa répondit :
— Oui. Je mens. J'ai honte de moi. Je suis
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au milieu de vous; je fais les mêmes choses que VOUS; avec ardeur, comme vous, je recommande, je glorifie l'œuvre que nous avons créée id... Duyvecke, Geneviève, M"« Heurteau, M"« de Sainte-Parade, et vous-même, Romaine ! me regardez comme une des vôtres. J'enseigne à nos fillettes la même doctrine : l'affranchissement de la femme... l'émancipation de la jeune fille... l'Eve prochaine... la vierge forte... Ma bouche ne parle que de ces choses... Et cela justement m'irrite...
— Pourquoi?...
— : Parce que ma pensée n'est pas là ! s'écria la jeune fille. Je ne pense pas, je ne vis pas vraiment avec vous... Je vous dis que je mens, et ce mensonge m'est insupportable...
Elle dénoua ses bras, se leva, se mit à marcher à travers la chambre :
— Si vous saviez quel vide est en moil... Je n'ai plus le désir de rien, je n'ai plus de foi en rien... Rien ne me tient plus au cœur... L'école s'effondrerait demain, ou brûlerait... je crois que je regarderais... inerte, indiffiérente. Tout ce qui m'a passionnée me paraît maintenant étranger.** Mes petites préférées... celles que j'ai formées spécialement, Alice Aubry, Georgette Vincent, Lydie Ronacker, que j'ai chéries comme s j'eusse été leur mère, qui m'ont rendu au centuple le prix de mon effort : eh bien L«. je ne m'en soucie plus..* elles peuvent devenir ce
qu'elles voudront.,, elles peuvent partir... elles peuvent me détester... cela m'est égal... Si je les voyais mourir, je ne trouverais pas une larme pour les pleurer. Ah ! Pirnitz... Je suis bien malr heureuse!...
Droite, les bras raidis, les paupières arides et les prunelles luisantes de fièvre, elle s'appuyait des deux mains au lit de Frédérique. Pirnitz, qui n'avait pas bougé de la couchette où elle était assise, cherchait les yeux de la révoltée; mais Léa baissait les siens, comme si elle redoutait la suggestion mystérieuse tant de fois subie. Elle voulait soulager son âme, crier son désespoir. Elle reprit :
— Alors, à quoi bon vivre id? au milieu de vous toutes qui êtes sincères et parfaites? Ma présence même parmi vous est choquante... Vous le comprenez bien. Romaine... Je n'ai. plus la foi. Ma pensée et mon cœur sont dévastés... Je ne crois plus à rien... Je ne souhaite plus rien... Je suis sûre, maintenant, sûre... vous entendez? que je n'étais pas faite pour suivre et imiter des êtres d'exception comme Frédérique ou comme vous.
Pirnitz ne répondait pas; Léa poursuivit :
— 11 y a une chose horrible... Par moments je me sens comme dédoublée... Je m' apparais à moi-même... débarrassée de tout ce que Frédérique et vous avez mis en moi. Je vous assure que je me vois comme je verrais une autre personne vivante... Je vois la Léa Sûrier que j'eusse été si
Frédérique ne m'avait pas, pour ainsi dire, captée dès renfance... si elle n'avait pas greffé sa pensée et sa volonté sur les miennes... et si vous n'étiez pas survenue à votre tour, vous qui remuez les pierres avec votre regard de magicienne... Eh bien!...
Elle crispait ses doigts sur la barre de cuivre du lit; la respiration sembla lui manquer.
— Eh bien!... j'aurais été une petite chose très vile... très misérable... une fille de Paris comme les autres... Ce que mon père et ma mère m'ont légué, voyez- vous! ni Frédérique ni vous ne l'abolirez... Mon père, sans conscience... épousant une fille séduite et enceinte parce qu'on lui donnait de l'argent... ma mère... capable d'accepter ce marché et d'aimer... oui... d'aimer l'homme qui s'y prêtait... Ah! je dis des choses infâmes!... Romaine! Romaine!... Ayez pitié de moi... Prenez-moi!... Gardez-moi! Ayez pitié!...
Brusquement détendue, elle venait s'abattre, comme un mannequin désarticulé, aux pieds de Pirnitz... Elle cachait sa tête dans le giron de la petite femme souffreteuse, et, presque couchée par terre, s'abandonnait, lâchant les écluses aux larmes... Pirnitz, sur cette tête déchevelée, passait lentement ses longues mains frêles, douloureuses et douces : elle ne disait rien, elle guettait le premier regard que Léa lèverait sur elle.
Timidement, parmi les boucles de bronze
fluide, le front de la jeune fille et ses yeux apparurent en effet. Une voix humble, différente de celle qui blasphémait tout à l'heure, implora :
— J'ai prononcé des paroles affreuses... Vous ne me les pardonnerez pas, Romaine... Je le sens. Et si vous vous écartez de moi, alors, je veux mourir...
Pirnitz, arrêtant enfin ce regard désorienté, et dès lors sûre de maîtriser la jeune fille, dit :
— Quand vous étiez petite, Léa, Frédérique m'a conté que vous étiez prompte à la colère... Elle vous disait, au moment où elle voyait poindre l'orage : « Tu vas être folle... » et cela vous calmait.
— Chère Fédi !
— Vous venez d'être folle un instant... Ce n'est pas vous qui parliez tout à l'heure... la preuve^ c'est que vous ne rediriez pas à présent les mots que vous avez dits... C'est l'autre Léa — vous avez raison en cela — qui les a prononcés... Mais ne croyez pas être seule à porter en vous l'hostile compagne qui souffre impatiemment le joug de la vérité...
— Pas vous I Pirnitz... pas vous... jamais vous n'avez été autre chose que ce que nous admirons!... Vous êtes la sainte.
— Faut-il vous le répéter une fois de plus? répliqua l'apôtre. Moi^ je ne suis pas une femme... Regardez-moi !
— Ne dites pas! ne dites pas !... supplia Léa.
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Je sais ce que vous allez dire... Je ne veux pas l'entendre... Moi, je vous trouve plus adorable que les plus belles... S'il vous avait plu, qui n'eût pas été conquis par votre regard? Mais vous êtes forte et je suis faible... Vous êtes bonne et je suis mauvaise. Vous n'imagineriez pas les idées inavouables qui me tyrannisent l'esprit.
— L'idée de nous quitter ?...
— Celle-là m'est venue, oui... Je crois pourtant que je ne vous quitterai jamais... Oùirais-je? Tout est fini maintenant... Ceux que j'ai aimés, sans doute ne pensent même plus à moi...
Sa figure se contracta d'angoisse. Elle continua :
— Je ne vous quitterai pas, mais déjà je ne suis plus avec vous. Je vis dans le passé... Il m'enveloppe, je ne parviens pas à m'en distraire. Parfois vous me voyez absente, vous me dites de votre chère voix, bien doucement : « Léa... où êtes-vous?... » Eh bien I je suis à Londres, dans le drawing-room d'Apple-Tree-Yard... je suis chez Clariss, dans les grands ateliers de Walworth road... je me promène surles routes du Surrey... avec Georg. Je le revois dans votre chambre de la rue de la Sourdière, le jour où je surveillais le déménagement de vos meubles, qu'on allait apporter ici... quand il me guetta... Ou encore le soir de l'inauguration de l'école, lorsqu'il plaida sa cause devant nous et que votre autorité. Romaine, m'empêcha de suivre. Ma pensée n'est
occupée que de ces choses... Tout le reste de la vie se déroule autour de moi comme une vague fantasmagorie. Et ce ne sont pas seulement des images qui me harcèlent, si précises qu'elles effacent la réalité : je suis perpétuellement à méditer sur les événements, à imaginer les idées qui ont guidé les actes des autres, à songer à ce que moi-même j'aurais pu faire. Ces imaginations sont affreuses... J'en arrive à m'irriter contre vous, contre ma sœur Fédi... Jamais, jamais je n'oserai vous dire ce que j'ai pensé de Frédérique!...
— Si vous me le dites, murmura tendrement Pirnitz, vous serez un peu soulagée.
— Eh bien ! j'ai réfléchi longuement à notre vie commune en Angleterre. J'ai revu, oui, revu les attitudes de Frédérique et de Georg... Je me suis rappelé Fédi le soir où Tinka lui annonça notre résolution de nous fiancer mystiquement, après certaine après-midi que nous passâmes, lui et moi, sur les bruyères de Hampstead-Heath... Je me suis rappelé Fédi au temps de mes fiançailles... et le jour où je revins de Richmond, épouvantée... et ici, enfin, quand elle parla si durement à Georg le soir de notre dernière entrevue...
— Et alors? demanda Pirnitz, voyant que la jeune fille hésitait à poursuivre.
— Alors... j'ai eu une idée horrible... mais qui s'est peu à peu imposée à moi, implantée dans
moi... une idée que je méprise et que je ne peux pas chasser. Oh ! ne me la demandez pas, Romaine, je ne pourrais pas vous la dire... En conscience, je ne pourrais pas... c'est trop honteux...
— Vous avez pensé que Frédérique avait été jalouse de vous ou jalouse de Georg?...
Léa, la tête cachée dans le sein de Pirnitz, inclina le front pour dire oui.
— Frédérique s'en doute-t-elle? demanda Pirnitz.
— Oh! non... Pour rien au monde je ne voudrais... Il me semble que je mourrais de honte... Vous voyez comme je suis mauvaise... indigne de vous...
Elle s'était levée; les yeux à terre, elle attendait son arrêt.
— Léa, dit Pirnitz, nous ne sommes pas les maîtres de nos pensées; mais il ne faut pas non plus nous laisser tyranniser par elles. Il faut les arrêter au passage, les regarder en face... Frédérique jalouse de vous? d'une jalousie tout humaine, tout ordinaire?... J'en doute : son âme est si haute! Mais quand ce serait? Mettons les choses au plus invraisemblable : quand elle aurait aimé, oui, aimé Georg, qui ne l'aimait pas, qui vous aimait? Est-ce que son attitude ne serait pas plus admirable, au contraire? Elle n'en a rien laissé paraître : vous-même ne vous en avisez qu'aujourd'hui, et encore n'en êtes-vous pas sûre... Si vous voulez mon sentiment, je crois
bien qu'elle fut jalouse; mais surtout jalouse de sa Léa, jalouse de vous. Elle le fut déjà quand vous et moi fîmes connaissance, rue de la Sourdière. Elle fut jalouse de voir que je lui prenais quelque chose de vous. Elle me l'avoua. Pensez combien ce grand cœur dut souffrir lorsqu'un homme vous conquit tout entière!...
Léa baissait la tête. Pirnitz poursuivit d'une voix peu à peu plus ferme, plus dominatrice :
— Le passé est mort, Léa, il ne faut plus y songer, il ne faut plus! Laissons les morts ensevelir les morts! Vous avez été tentée par l'amour humain. Vous avez résisté. Vous avez librement choisi d'être la vierge forte, l'ouvrière héroïque de l'affranchissement féminin... Aujourd'hui encore vous êtes libre. Cette école n'est pas une prison, les portes s'ouvrent pour qui veut sortir. Vous pouvez donc nous quitter...
— Oh! murmura Léa, joignant les mains, .comme pour implorer Pirnitz.
— Vous pouvez nous quitter. Seulement, sachez-le, on ne revient pas impunément sur des résolutions généreuses comme fiit la vôtre, quand, en présence de Georg Ortsen, de Frédérique et de moi, vous fîtes choix de demeurer parmi nous... Sortie d'ici, que deviendrez- vous? Qu'est-il advenu, depuis plus d'un an, dans le cœur et dans la vie de celui que vous aimiez?... Qui le sait?
— Il m'a dit, murmura Léa, le jour même où
nous nous sommes séparés, que, toute sa vie, il me regarderait comme sa femme.
— Croyez-vous que cette parole signifie qu'il vous sera fidèle, sa vie durant, fidèle comme vous Têtes, vous?... c'est-à-dire que jamais femme n'aura une pensée ni une caresse de lui?... Vous rougissez... vous tremblez... Voilà pourtant la vérité! Dénonçons l'éternel malentendu entre l'homme dominateur et la femme esclave!... Tandis que vous vous consumez ici pour le vague souvenir de quelques promenades sentimentales, d'un baiser sur vos lèvres, — l'homme que vous aimez caresse peut-être une femme quelconque comme sa femme et ne croit même pas vous trahir!
Léa poussa un gémissement.
— Imaginez donc que vous le rejoigniez, en ce moment! concevez votre douleur possible, et votre déchéance!... N'est-ce pas, ce serait affreux? toutes les angoisses de l'absence valent mieux que de le retrouver ainsi?... Léa, vous avez eu le courage d'accomplir le sacrifice : résignez-vous et dites-vous qu'il est irréparable. Rien ne peut plus vous ramener en arrière. Le Georg Ortsen que vous avez aimé n'existe plus; vous-même, jamais plus ne serez la Léa qu'il aimait...
De grosses larmes coulaient de nouveau sur les joues de la jeune fille.
Pirnitz se leva, la prit par le bras, l'amena de-
vant la fenêtre ouverte. La cloche tintait la fin de la récréation.. Librement, les élèves quittaient leurs jeux. Il n'y avait pas de surveillance, pas de rangs, pas de silence exigé; chacune se rendait au réfectoire comme il lui convenait. Presque toutes passaient d'abord aux lavabos, car la propreté à table était particulièrement recommandée.
Léa regardait tout cela d'un œil morne.
— Voilà votre famille, Léa, dit Romaine : je le disais tout à l'heure à M™« Sanz. Il est trop tard, désormais, pour l'abandonner. Vous appartenez à ces petites : elles ont cru en vous. Allons ! mon enfant, soyez forte : essuyez ces larmes. Je ne veux pas que M™« Sanz se doute de vos angoisses.
— Hélas! dit Léa, j'ai en/ie de ne plus la voir, de me cacher... Ah! je ne vous fais guère honneur, Romaine. Pourquoi avez-vous essayé de me hausser jusqu'à vous?
— C'est à vous-même que vous ne feriez pas honneur, si vous vous laissiez envoûter par le souvenir d'un homme qui, assurément, ne pense pas à vous..,
— Oh!...
— Qui ne pense pas à vous comme vous pensez à lui. Je vous veux affranchie, vraiment libre...
— Je tâcherai.
— Et vous réussirez. Ce n'est qu'une crise...
Imposez-vous la discipline de faire chaque jour votre devoir ici, et, peu à peu, les mauvaises idées s'évaporeront.
La porte s'ouvrait : une grande jeune femme, brune de cheveux, mate de teint, avec des yeux foncés et de nobles traits nettement dessinés, parut. Elle ne vit pas, ou feignit de ne pas voirie tfouble de Léa, et, souriant à Pirnitz : .
— On me dit que M^« Sanz est arrivée; où est-elle?... Dans sa chambre?
— Non, Fédi, répliqua Pirnitz... Elle est au bain.
— Ah! vous lui avez montré sa chambre?
— Oui.
— Tu Tas vue, Léa?
— Oui, murmura Léa.
Frédérique lui prit la main, et, la regardant de son œil calme, intelligent :
— Il était bon qu'elle revînt et que tu la visses. Il faut connaître la mesure de son cœur. Un trouble passager importe peu : tu seras plus forte que les souvenirs. Moi aussi, je pense à Londres plus que de coutume depuis que M"*® Sanz doit venir. Et, parfois, j'en suis émue, car songer au passé nous tourmente, nous prouve que nous sommes des êtres instables et successifs!... Aidons-nous l'une l'autre à devenir fortes!...
Pirnitz, qui observait attentivement les deux sœurs, crut voir Léa trembler sous la main de
son aînée, et, comme malgré soi, essayer de se dégager... Les yeux de l'apôtre, qui cherchaient en vain ceux de la dévoyée, s'emplirent de tristesse.
— Voici M°^® Sanz dans sa chambre, dit Léa.
On entendait, en effet, des pas dans la pièce voisine. Quelques secondes après, M™« Sanz entra.
— Ah! Frédérique, mon enfant!
Elle ne l'embrassa pas tout de suite, lui tenant les deux poignets, la regardant :
— Vous êtes plus belle encore qu'autrefois, Fédi! murmura-t-elle. Il y a. sur votre visage le reflet de votre noble vie. Chère fille, quelle joie de vous revoir!
Elle la baisa sur les deux joues. La sérénité des gestes, des paroles de cette femme, leur communiquait une sorte de beauté qui toucha même le cœur ulcéré de Léa. Contemplant Pirnitz, Frédérique et M^® Sanz, — ces trois apôtres dont l'âme sereine se voyait pour ainsi dire à fleur de visage, elle eut un violent sursaut de honte. La cloche sonnait de nouveau.
— Allons déjeuner, dit* Pirnitz... Herminie doit avoir faim... Tu vais manger l'ordinaire de nos élèves et le nôtre, Minnie. Quoique simple, il l'emporte encore, je crois, sur la cuisine anglaise de Free Collège.
Toutes les quatre descendirent, Pirnitz et Léa
en avant, Frédérique donnant le bras à M"« Sanz, qui marchait moins vite.
Le réfectoire était situé au rez-de-chaussée. Comme à Free Collège, c'était une grande pièce pouvant servir, hors les repas, de salle de conférences; mais elle n'offrait aucun luxe, claire et gaie seulement, avec ses murs d'un blanc un peu vert, les poutres apparentes de son plafond, les larges baies vitrées ouvrant sur la cour. Les maîtresses avaient leurs places insérées parmi celles des élèves, ce qui évitait tout appareil de surveillance. Déjà la plupart des fillettes étaient debout devant les tables. M™« Sanz, Pirnitz, Léa et Frédérique trouvèrent sur le seuil, causant ensemble, trois des maîtresses. L'une, Daisy Craggs, avait la figure de bébé couperosé si fréquente chez les vieilles filles d'outre-Manche. Les deux autres étaient plutôt jolies : Duyvècke grasse, blanche et blonde, avec de belles colorations sur son visage de Flamande; Geneviève gracile et bien faite, frimousse chiffonnée de gamin parisien, à beaux yeux pers, — les cheveux roux, la peau fine et tachée de son.
— M^^* Geneviève Soubize, dit Pirnitz, la présentant à M°^® Sanz. C'est le docteur de l'établissement... c'est en même temps le professeur d'histoire naturelle, de chimie usuelle et d'hygiène.
Comme les deux autres dames s'avançaient à leur tour, Pirnitz les nomma :
— M^^* Duyvecke Hespel... M^^^Daisy Craggs, qui esc Irlandaise et a longtemps habité Londres... la sœur d'Edith, que tu connais, n'est-ce pas?
M°^« Sanz serra les mains qui se tendaient. Pirnitz demanda :
— M^^® Heurteau n'est pas arrivée?
— La voici, dit Geneviève.
Une femme d'une quarantaine d'années, de haute taille, le visage agréable et sérieux entre des bandeaux de cheveux très noirs, s'avançait par le corridor, lisant une brochure. Elle leva les yeux, et sourit aimablement à M™® Sanz.
— Je suis charmée, madame, dit-elle, de voir la lady président de cet admirable Free Collège, sur lequel j'ai lu tant de merveilles... Qu'allezvous penser de notre humble école?
— J'y respire le même air de liberté et de vérité qu'à Free Collège, et cela seul importe, répliqua M™* Sanz. Notre chère Pirnitz infuse une même sève généreuse à tous les organismes qu'elle crée.
W^^ Heurteau conduisit M™« Sanz à la place d'honneur, à sa droite. Frédérique s'assit de l'autre côté de la visiteuse. En gagnant sa place, Duyvecke dit à Pirnitz :
— Il faut que vous me remplaciez cette aprèsmidi, chère amie. J'ai reçu un télégramme de ce pauvre Rémineau. Son petit garçon ne va pas bien... On craint une fièvre muqueuse : le brave homme est aflfolé et me supplie de venir
LÉA 9y
l'aider un peu... M^^^ Heurceau n'y voit pas d'inconvénient.
Pirnitz répondit :
— C'est entendu, Duyvecke.
Elle n'ajouta rien, mais elle regarda la blonde fille avec des yeux si pénétrants qu'une vive pudeur empourpra la pulpe de ce frais visage, jusqu'aux racines piquées par les cheveux dans le petit front lisse.
iOUS reviendrez voir Tenfant, n'est-ce pas docteur? Nous comptons sur vous!
— Oui, je tâcherai... après dîner... Vous serez encore là, mademoiselle?
— Oh! bien sûr... Je m'en irai le plus tard possible.
— Alors, je reviendrai probablement...
Mal peigné, mal linge, redingote poudreuse, chapeau brossé à rebrousse-poil, le médecin de quartier déjà engagé dans la vis de l'escalier, envoyait un sourire à la jolie Duyvecke penchée sur la rampe... Mais Duyvecke ne prenait point garde aux sourires. Dans l'escalier où s'enfonçaient les épaules massives et le chapeau du médecin, elle jeta encore cette reconmiandation :
— Nous comptons sur vous, docteur!...
Elle rentra, et, la porte refermée sur le vesti-
bule obscur, eut une courte médication. Ensuite elle regagna la chambre où l'enfant, rouge de fièvre, gémissait dans son sommeil.
Rémineau, assis au chevet du petit lit, veillait. Duyvecke lui fit signe de la suivre dans la pièce voisine, qui était la salle à manger. De très jolis meubles Louis XV, en bois naturel, sculptés minutieusement, y surprenaient dans la médiocrité du décor. Rémineau, depuis trois ans environ, employait ses loisirs à fabriquer un mobilier complet qu'il ne voulait pas vendre, qu'il réservait pour des circonstances mystérieuses, touchant lesquelles il ne s'expliquait point.
— Eh bien? qu'est-ce qu'il vous a dit, le docteur?...
La figure brune, embroussaillée de Rémineau, s'assombrissait encore ; l'anxiété faisait trembler sa barbe noire. Duyvecke répondit :
— H reviendra ce soir. Il dit que ce n'est pas grave, que ce n'est pas une mauvaise fièvre...
— Bien vrai, mademoiselle Duyvecke?...
— Mais oui, Rémi, bien vrai. Je ne voudrais pas vous tromper. Le docteur croit que c'est une rougeole, ou une petite varicelle de rien du tout.
— Sacré môme! il m'en a fait, une peur!... C'est tout de même étonnant : dès que vous êtes ici, il va mieux.
Les bras ballants, les yeux à terre, le pauvre diable ajouta :
— Seulement, voilà... Vous allez vous en aller bientôt, mademoiselle Duyvecke... retourner dans votre école. Qu'est-ce que nous deviendrons, après?
— Je resterai le plus que je pourrai, Rémi, ne vous tourmentez pas...
Elle rentra dans la chambre. Comme elle passait devant lui, Rémineau, sans qu'elle s'en aperçût, se baissa vivement et baisa un pli de sa robe.
Une veilleuse éclairait faiblement la chambre. Ils s'assirent près de la fenêtre, l'un à côté de l'autre... Quelque temps silencieux, ils écoutèrent respirer le petit malade. Les ronds projetés par la veilleuse oscillaient au plafond. Aucun bruit ne montait de la rue.
... Il y avait près de quatre années que Duyvecke Hespel et Rémineau se connaissaient. Quand Duyvecke était venue d'Hazebrouck à Paris pour ses études d'institutrice secondaire, elle s'était logée dans l'appartement situé audessus de celui de l'artisan, au 17 de la rue Cujas. La maison, quoique modeste, était très correctement habitée, grâce à la vieille propriétaire, intraitable sur le chapitre des mœurs, qui occupait le rez-de-chaussée. Rémineau, veuf depuis deux ans, laborieux et timide, Duyvecke, distraite et studieuse, n'auraient jamais dépassé le bonjour dans l'escalier quand ils se
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encre les deux étages voisins. Duyrecke^ U c\>m-
plaisance même, s'occupa de ce mén^tge $an$
ménagère, où rardrait un entant* Rémineau ac«
cueillie Duyvecke comme une providence, Ton-
toura de respect, d'admiration dévote» lit »i
bonne était dans la maison et le quartier lu i*épu-
ration de ces deux êtres que personne ne riiqutt
d'hypothèse ou d'explication méchante.
Duyvecke, à cette époque, était déjà auk mains d'une de ses anciennes matcrcftgc» d'écnio primaire aujourd'hui sortie de rcnioif^tiritiriii officiel, M"« Heurteau. Ce fut M"« I Irurtruu, curieuse de doctrines féministoi) (|ui (iiç^HitiA U*
lOO LES VIERGES FORTES
doux esprit de Duyvecke, au fond indifférent à toute spéculation. Ce fut elle qui l'amena dans le cénacle Sainte-Parade, rue de Grenelle, lui fit faire la connaissance de Pirnitz. Duyvecke était sensible à l'extrême à la bonté, à la noblesse des caractères. Elle était sociable et affectueuse. Elle aima Pirnitz. Elle aima Frédérique, Léa, Daisy Craggs et Geneviève Soubize. Pour résister à l'entraînement de ces volontés et de ces intelligences supérieures, elle était sans force. Un seul lien la retenait rue Cujas, et elle ne voulut même pas penser qu'il faudrait peut-être le briser un jour : elle avait fini par chérir le petit Rémineau comme une vraie mère. Sans peine, son tempérament se résignait au célibat comme Pirnitz ou Frédérique; mais il lui fallait la douceur des yeux puérils fixés sur ses yeux, les baisers d'une bouche enfantine, les jeux, les cris, le bavardage d'un petit autour de sa souriante sérénité...
Tant que dura la construction de l'école, à Saint-Charles, Duyvecke put conserver son ancien domicile. Lorsqu'en décembre 1897, l'école fut inaugurée, il fallut bien se décider à y aller habiter : c'était la nécessité commune pour toutes celles qui composaient l'état-major de M^^^ de de Sainte-Parade. Rémineau, qui fut mort plutôt que de laisser entendre à Duyvecke, sinon par une ferveur timide et passionnée, les sentiments qui fermentaient dans son cœur, ne disait rien, se contentait de couver de regards touchants, déses-
LÉA loi
pérés, celle qui allait partir... Mais il fut impossible d'avouer la vérité au petit Gaston : nerveux à l'excès, l'enfant pâlissait et pleurait dès qu'il était quesdon de quitter, même provisoirement, sa maman V^cke. On dut inventer pour lui une fable : Duyvecke allait soigner une parente malade; elle reviendrait.
La pauvre fille, le cœur brisé, obéit cependant à celles qui dirigeaient sa vie. Elle savait que l'enÊint la demandait sans cesse. Bien qu'elle courût le revoir toutes les fois qu'elle le pouvait, il dépérissait. Au bout de quelques semaines, Gaston, qui d'abord avait cru au retour prochain de Duyvecke, commença de perdre confiance. Il questionna quelque temps son père, qui ne savait que lui répondre; puis il ne parla plus, perdit l'appétit, et lentement s'anémia. Quand Duyvecke, s'échappant de l'école, passait une heure rue Cujas, il montrait une joie fiévreuse; mais le départ de la jeune fille le laissait retomber. Il eut une bronchite au mois de février, se rétablit tant bien que mal, puis, au mois de juin, dut s'aUter encore. Duyvecke, tracassée de remords, convaincue qu'elle était la cause de la maladie, n'osait ni affronter le muet reproche de Rémineau, ni trahir ce qu'elle regardait comme des engagements formels envers Pirnitz et M^^^ Heurteau. Elle rougissait de pudeur en disant à ses collègues : ce Je vais rue Cujas... j>
justement parce que nulle discipline n'obligeait les maîtresses et que chacune était libre d'agir à sa convenance.
Et aujourd'hui plus que jamais, quand elle priait Pirnitz de la remplacer, le regard de l'apôtre Tavait troublée...
La veilleuse dessinait au plafond des ronds d'ombre et de clarté, doucement oscillants. La respiration de l'enfant s'alentissait, se rythmait. Pendant longtemps, Rémineau et Duyvecke concentrèrent toute leur attention et toute leur pensée à guetter cette haleine qui s'échappait du lit. Ils n'osaient parler. Quand le petit souffle devint égal et paisible, ils se regardèrent et se sourirent.
— Vous entendez, Rémi ?
— OuL.Xemédecin avaitraison, cela va mieux. Duyvecke se leva sur la pointe des pieds et
alla observer le malade... Rémineau la suivit. Il se tenait un peu en arrière de la jeune fille, évitant de la toucher. Duyvecke prit la main gauche de Gaston, sortie du lit avec tout le bras, dans la manche bleue.
— Il n'a plus de fièvre du tout, murmurat-elle. Il n'y a qu'à le laisser dormir.
— Et sa potion?
— Oh ! sa potion... quand il s'éveillera! L'important est qu'il repose bien. Ne restons pas dans la chambre.
"T"Trr~"^ "
eau conta la bronchite de Fhi-
^ Tanémie croissante.
:s, conclut-il, ce gamin-là se
.s d'autre mot. Il était tellement
'''<^ Duyvecke! Son départ lui a
...Et depuis, il ne s'en est pas
•, le pauvre gosse! Qu'est-ce que
j'y fasse, moi, tout seul!... Je le
"aieux : je lui donne tout ce qu'il
ne peux pourtant pas remplacer
•coudée à la table, tamponnait e larmes.
-liage, dit Geneviève, que ce ne ... Nous l'emmènerions à notre
s dit...
ait pas le mettre avec les filles?
.xcnc Rémineau. A cet âge-là!
, ecke. Pas de coéducation chez .ic aux idées de M}^^ Pirnitz...
mmes fichus, le petit et moi!
voir le plus souvent posas peur...
la tête sans répondre. La ve Soubize, l'embarrassait, 'es choses qu'il aurait dites Duyvecke, comprenant sa 'il ne les dît pas. Pendant e perçut, dans la salle à ncment de la lampe.
— Cré maladroit I mademoiselle...
murmura-t-il. Oh I pardon,
Que de fois, au temps où la jolie Flamande habitait la maison de la rue Cujas, elle avait de la sorte soupe chez Rémineau, Tenfant entre eux, les égayant de son bavardage !... Depuis qu'elle vivait à FÈcole des Arcs de la Femme, ces fêtes modestes étaient devenues rares; par leur rareté même elles avaient plus de saveur... Duyvecke se reprochait naïvement d'y goûter tant de plaisir, même ce soir où le petit Gaston n'était pas à table, et de se sentir plus heureuse, plus m chez elle », en face de cette honnête figure d'ouvrier que devant les visages affinés de Pirnitz, de M"*^ Heurteau. Oui, c'était désolant, mais incontestable : elle était plus intéressée par les propos du sculpteur, contant ses travaux, les répliques de son fils, les menues aventures des locataires, que par les lumineuses conversations de Frédérique, de Pirnitz, de M^^*^ Heurteau.
« C'est que, décidément, je suis une sotte, indigne de vivre au milieu de ces dames ! », pensat-elle.
Rémineaii, lui, jubilait. La délivrance d'une affreuse anxiété, la joie de tenir Duyvecke en face de lui, dans sa salle à manger, à sa table, le grisaient un peu. Mais, tout d'un coup, il s'inquiéta :
— Vous ne partirez pas plus tôt parce que le
petit va mieux, mademoiselle Duyvecke, n'est-ce pas?
— Non, Rémi. J'ai prié Geneviève Soubize, celle de nos compagnes qui a étudié la médecine, de venir me prendre aussitôt après le souper des élèves. Elle s'entend très bien aux maladies des enfants. J'ai plus de confiance en elle qu'en votre docteur.
— Et après ? vous vous en retournerez là-bas ?
— Naturellement, Rémi. Vous ne voulez pas que je couche dans la rue I...
Rémineau rougit sous sa peau brune, piquée de poils noirs. Il resta quelque temps sans parler. Puis, cherchant ses mots, s'appUquant à exprimer ses idées, il dit :
— C'est un bel établissement, votre école... C'est bien construit, bien installé. On dirait un couvent. Moi, ça me fait cet efFet-là, du moins. C'est beau, c'est riche. C'est tout comme un couvent.
Duyvecke sourit, montrant ses dents menues et mignonnes comme des dents de lait.
— Mais non, Rémi: ça n'a aucun rapport avec un couvent ! Nous ne faisons pas de vœux. Nous n'avons pas de discipline. Vous voyez bien que nous sortons comme nous voulons. Si j'étais dans un couvent, aurais-je pu venir à l'appel de votre télégramme, ce matin ?
— Ça, c'est vrai... Quand je pense que j'ai osé!... mais voyez- vous, mademoiselle Duy-
.Io6 LES VIERGES FORTES
f vecke, j'étais trop tourmenté! Dès que le petit
ne va pas, je perds la boule. Je m'adresse à vous comme au bon Dieu.
— Pauvre Rémi !
Elle lui tendit la main... Il la prit et, d'un geste
gauche et touchant, posa dessus sa joue... Duyvecke devînt toute rose, retira sa main sans brusf querie. Pendant quelque temps ils ne parlèrent
plus. Duyvecke roulait dans le sucre des fraises moins rouges que ses lèvres. Rémineau, renversé sur le dossier du gracieux fauteuil régence, réfléchissait.
— Tout de même, reprit-il, c'est un vrai couvent puisqu'on ne peut pas se marier I
— Où avez- vous pris cette idée, Rémi? Vous vous trompez. Aucune de nous n'a promis de ne pas se marier.
— Oh! dit Rémineau, avec une hardiesse qui ne lui était pas habituelle, vous ne faites pas de vœux écrits sur du papier timbré, bien sûr. Mais aucune de ces dames n'est mariée; et s'il s'en présentait une de mariée pour vivre à Fécole avec vous, vous ne voudriez pas.
— Mais si... Du moins, je le pense... A condition, bien entendu, que le mari ne demeurât pas avec sa femme.
— Alors, ce n'est pas être marié !...
Duyvecke, sans s'expliquer pourquoi, prenait
un plaisir particulier à exposer à Rémineau les doctrines de Pirnitz. Elle y revenait souvent dans
ses conversations avec lui, comme si elle eût spécialement souhaité le convaincre. Mais elle trouvait dans l'ouvrier sculpteur un catéchumène à la fois respectueux et têtu, plus dur à entamer que le bois de chêne qu'il façonnait.
— Comprenez donc, Rémi, reprit-elle : nous sommes plus libres en restant célibataires ; nous avons plus de loisir pour nous occuper de nos petites...
— Bah! si vous étiez toutes mariées, toutes celles qui sont réunies dans votre école, vous vous occuperiez des petits et des petites qui seraient à vous.
— Et les petits et les petites sans parents, qui s'en occuperait? Comment! Rémi... c'est vous qui me dites ça, vous dont le fils n'a plus de maman?...
— On ne serait pas obligé d'être mauvais pour les petits sans père ni mère... On les élèverait avec les siens... Chacun en prendrait selon ses moyens... Les plus riches aideraient les pauvres...
Il se tut : les mots lui manquaient pour exprimer le rêve de communisme confus qui est au fond de l'âme de tout ouvrier honnête, rêve éclos dans la fraternité des chômages et des jours sans pain.
— Non, répliqua Duyvecke. Ce sont des idées en l'air, ce que vous dites là, Rémi. En pratique, les parents trouvent toujours qu'ils ne possèdent
io8
pas assez. Ils se garderaient bien d'installer une bouche de plus à leur table. Il faut des mères sans enfants pour les enfants qui n'ont pas de mères.
— Mais toutes vos élèves ne sont pas orphelines ! interrompit Rémineau.
— Celles que leurs mères élèvent mal sont plus à plaindre encore. Croyez-vous que nos petites, enseignées par Pirnitz, M^^*^ Heurteau, Geneviève et les autres...
— Et vous, mademoiselle Duyvecke... vous surtout!
— Croyez-vous que ces petites ne deviendront pas des jeunes filles supérieures à celles qu'on voit, à Paris, grandir dans le ménage du père et de la mère?
— Ça, confessa Rémineau, c'est vrai qu'elles n'ont guère de conduite, la plupart.
— Comment en auraient-elles? On ne leur apprend pas de morale, sinon que leur corps vaut de l'argent et que d'avoir un enfant est un malheur. Elles ont sous les yeux des exemples abominables... Allez, Rémi, pour beaucoup de filles, à Paris, la maison paternelle est le danger. Il faudrait les en sortir toutes.
L'ouvrier sculpteur ne répondait pas. Sa chaise écartée de la table, les bras pendants entre ses genoux, il contemplait son assiette.
— Eh bien, Rémi? questionna Duyvecke triomphante.
— Vous savez mieux parler que moi, mademoiselle, répliqua Rémineau. Vous avez étudié; vous avez réponse à tout... Tout de même, les jeunes filles sont faites pour se marier, d'abord; ensuite, pour avoir des enfants. Et celles qui sont honnêtes et charitables peuvent aussi faire du bien autour d'elles, de cette façon-là.
Duyvecke, peut-être à son insu, l'encourageait du regard. Il prit de l'assurance :
— Ainsi... une supposition... Vous, mademoiselle, au lieu de faire partie de cette espèce de confrérie de la rue des Vergers... de cette espèce de couvent... non, pas un couvent, si vous voulez, c'est mieux, c'est plus franc, il y a moins de mic-macs et de choses en dessous... enfin, vous ne seriez pas avec ces dames; vous auriez trouvé un honnête garçon, qui vous aimerait de tout son cœur, qui donnerait sa vie pour vous, qui vous considérerait comme une vraie divinité que vous êtes, — car enfin je ne connais pas beaucoup ces dames, mais qu'il y en ait seulement deux comme vous, j'en doute...
Il s'arrêta, perdu dans sa propre éloquence. Les yeux de Duyvecke, souriante et un peu rougissante, rencontrèrent ses yeux. Alors, le fil de son discours se rompit définitivement.
— Qu'est-ce que je disais ? balbutia-t-il d'un d'un air si piteux que Duyvecke éclata de rire. Je ne sais plus ce que je disais... Oh ! mademoiselle Duyvecke, vous vous moquez de moi.
Il y avait un reproche dans la voix du sculpteur; Duy vecke se leva, lui prit la main :
— Rémi, je ne me moque pas de vous; vous savez que je vous aime bien... J'ai tant de plaisir à être ici, près de Gaston, près de vous!
— Vrai? dit Rémineau dont les prunelles, couleur de café, brillèrent vivement.
— Mais oui! fit Duy vecke, tout à coup songeuse. Notre vie s'arrange comme elle peut, Rémi, ajouta-t-elle, la voix un peu voilée; on ne fait pas toujours ce qu'on voudrait.
Rémineau, qui avait gardé la main de la jeune fille, y posa ses lèvres embroussaillées. Elle le laissa faire. Puis elle lui dit doucement :
— Allez voir comment va Gaston... Je mettrai les choses en ordre ici.
— Oh! mademoiselle Duy vecke, c'est moi qui dois...
— Non! allez...
Il obéit. Duyvecke, avec une lenteur méthodique et adroite, desservit la table, rangea les objets. De temps en temps, elle interrompait sa besogne. Debout, pensive, l'index de sa main gauche caressant le haut de l'oreille, d'un geste qui lui était familier, elle méditait. Comme elle fermait le bahut, on sonna à la porte de l'appartement... Elle entendit Rémineau qui allait ouvrir.
« Est-ce déjà le docteur? » pensa- t-elle.
Elle prit la lampe et la porta dans la chambre du malade. Celui-ci s'éveilla aussitôt :
— Maman Vecke I
Elle courut à la couchette ; penchée sur le lit, elle baisa la tête aux cheveux mêlés, maintenant presque revenue à sa pâleur accoutumée. L'enfant, voyant sa grande amie, riait, oubliait son mal. Duyvecke serra dans ses bras ce buste débile, tout en os sous la chemise bleue :
— Mon trésor! mon chéri! murmurait-elle. Elle pensait :
« Pourquoi ce gamin-là m'est-il tellement plus cher que mes élèves de l'école, cependant bien mignonnes et qui m'aiment bien?... — Ah!... Geneviève!... »
Geneviève Soubize entrait, suivie de Rémineau qui se confondait en remerciements et en protestations. Duyvecke serra la main de sa camarade.
— Voici le petit client! dit-elle, montrant Tenfant subitement sérieux et un peu inquiet devant cette nouvelle venue. Je crois que tu aurais pu ne pas te déranger.
Geneviève Soubize, sans répondre, souleva le poignet de Gaston et compta mentalement, observée par Duyvecke et Rémineau attentifs. C'était une mince fille au corps de garçon, vêtue à la diable d'une jupe en cachemire noir, d'une chemisette en satinette brune, coiffée d'un chapeau en paille de maïs bordé de velours noir. Son visage chiffonné, agité de tics légers, n'était pas sans charme, grâce à une bouche d'un rouge
vif, à de beaux yeux verdissants, couleur d'eau, au teint de blancheur exténuée, pailleté sous les yeux, et surtout à une superbe couronne de cheveux roux...
— Il a encore de la température, dit-elle en lâchant le poignet, mais le pouls est normal... As-tu faim, mon petit?
Gaston, avant de répondre, consulta Duyvecke du regard. La jolie Flamande l'encoul ragea :
— Dis, mon trésor, as-tu faim ?
D'une voix à peine perceptible, Fenfant répondit en détournant les yeux :
— Pas beaucoup.
— Donnez-lui quelques quartiers d'orange à sucer, dit Geneviève à Rémineau. Que voulezvous? il n'y a rien à ordonner. L'enfant n'a pas de maladie. Est-ce qu'il n'est pas très nerveux?
— Très, répliqua Duy vecke.
— 11 allait tout à fait mal ce madn, fit Rémineau, au moment où j'ai télégraphié. Dès qu'il a vu mademoiselle ici, sa fièvre a diminué. C'est toujours la même chose.
— Oui, ce périt est tout en nerfs! murmura Geneviève. Prenons garde, il écoute.
— Passons dans la salle à manger, proposa Rémineau.
Tous trois, assis autour de la grosse lampe que l'artisan apporta, continuèrent à s'entretenir de
l'enfant. Rémineau conta la bronchite de l'hiver, les rechutes, ranémie croissante.
— Voyez-vous, concint-il, ce gamin-là se ronge, il n'y a pas d'autre mot. 11 était tellement affectionné à M"^ Duyvecke! Son départ lui a porté un coup... Et depuis, il ne s'en est pas remis... Il végète, le pauvre gosse! Qu'est-ce que vous voulez que j'y Êisse, moi, tout seul !... Je le dorlote de mon mieux : je lui donne tout ce qu'il désire... Mais je ne peux pourtant pas remplacer M^*^ Duyvecke...
Duyvecke, accoudée à la table, tamponnait ses yeux noyés de larmes.
— Quel dommage, dit Geneviève, que ce ne soit pas une fille !... Nous l'enmièneiions à notre école et tout serait dit...
— On ne pourrait pas le mettre avec les filles? demanda timidement Rémineau. A cet âge-là!
— Non, fit Duyvecke. Pas de coéducation chez nous. C'est contraire aux idées de M"<^ Pimitz...
— Alors nous sommes fichus, le petit et moi!
— Je viendrai le voir le plus souvent possible, Rémi, n'ayez pas peur...
L'ouvrier secoua la tête sans répondre. La présence de Geneviève Soubize, l'embarrassait, l'empêchait de dire des choses qu'il aurait dites à Duyvecke seule. Et Duyvecke, comprenant sa gêne, fut bien aise qu'il ne les dît pas. Pendant quelque temps, on ne perçut, dans la salle à manger, que le ronronnement de la lampe.
Il6 LES VIERGES FORTES
— L'inspecteur a-t-il parlé à Pirnitz?
— Non ! mais il a eu Foccàsion d'échanger quelques mots avec Frédérique... Frédérique faisait son cours de français aux grandes, quand il est entré dans sa classe. Après avoir interrogé quelques élèves d'assez méchante grâce, en s'appliquant à les embarrasser, il leur demandait, une à une: a Vous avez votre certificat d'études?» Les fillettes, qui savaient à peine de quoi il s'agissait, ouvraient des yeux ahuris... La quatrième fois, Frédérique a répondu elle-même : « Non, monsieur... Aucune de ces enfants n'a de diplôme, puisqu'aucune n'a passé l'examen. Je croyais que vous le saviez. » L'inspecteur, un peu esconiaqué, a protesté : <c Mais pourquoi ne le passent-elles pas ?... — La société n'a pas besoin de diplômes, a répliqué Frédérique; elle a besoin d'énergies et de consciences. » L'inspecteur, là-dessus, est devenu tout rouge; il s'est levé et a quitté la classe. M^^^ Heurteau assure qu'il a annoncé l'intention de faire un rapport défavorable.
— Eh bien! qu'il le fasse, son rapport... Il n'y a pas de sanction, puisque le gouvernement ne nous donne rien.
— D'après M^^* Heurteau, on peut toujours nous enlever noire autorisation... Et tu verras, — continua Geneviève avec une brusque animadon qui altéra son teint et même la couleur de ses yeux, — on nous l'enlèvera !... On nous per-
sécutera, parce que nous représentons l'indépendance et la vérité : toute la bourgeoisie pourrie de Saint-Charles, tout le Paris officiel s'ameuteront contre l'école. Mais, je t'assure, il y a au moins une d'entre nous qui ne se laissera pas mettre dehors... On me tuerait plutôt I
Elle se tut; quelques instants elle demeura la face changée, les lèvres tremblantes d'une colère contenue. Rémineau regardait avec surprise ce gracieux visage subitement convulsé... Duyvecke souriait. Elle connaissait le tempérament orageux de Geneviève, ses indignations soudaines, son penchant révolutionnaire. Par une sorte d'endosmose, les doctrines anarchistes, que les années apaisaient chez Daisy Craggs, s'infiltraient à mesure dans l'esprit de sa compagne... Plus que jamais, depuis que Geneviève vivait à l'école, son caractère s'aigrissait; elle ne parlait que de rébellion, de revanche contre la vieille société caduque, tyrannique.
Dans le silence, une petite voix s'éleva de la chambre voisine :
— Maman Vecke !
Duyvecke courut au chevet de l'enfant. Rémineau et Geneviève la suivirent.
Gaston saisit le cou penché de Duyvecke entre ses bras et lui parla à l'oreille. On entendit la réponse de la jeune fille :
— Mais je reviendrai !
— Non, dit l'enfant à voix haute; faut pas
Il8 LES VIERGES FORTES
VOUS en aller du tout.. . Faut rester. Faut rester ici, tout à fait.
Duy vecke l'embrassa encore.
— C'est convenu !
Gaston laissa retomber sa tête sur le traversin. Mais ses yeux noirs, grands ouverts, ne perdaient pas de vue la joUe Flamande; il restait inquiet, décidé à ne pas se laisser tromper.
On s'éloigna de la couchette.
— Qu'est-ce qu'il vous a dit à Toreille? demanda Rémineau.
— Il veut que je reste. J'ai répondu oui, naturellement! Mais il est tard. Je vais m'en aller avec Geneviève... Le médecin n'aura pas besoin de moi, puisque tout va bien. Et d'ailleurs, je doute qu'il vienne à présent. Il est bien tard.
— Dix heures passées, lit Geneviève.
— Je vais mettre mon chapeau ; nous filerons, Geneviève et moi, par la salle à manger.
— Pourvu que le gosse ne s'en doute pas, murmura Rémineau, soucieux. Il en fera un fourbi, s'il s'aperçoit...
— Bah ! vous direz que je me repose, que je dors et qu'il ne faut pas me déranger. Il finira bien par dormir, lui aussi.
Elle ajustait, en disant ces mots, une toque de paille noire sur les lourds anneaux de ses tresses blondes; malgré elle, sa voix se troublait... Les deux jeunes filles quittèrent doucement la salle à manger par la porte qui donnait dans l'anti-
chambre. Rémineau les accompagna plus sombre que jamais. Comme on se disait adieu tout bas, la porte de la chambre à coucher s'ouvrit brusquement : on vit paraître Gaston, pieds nus, grelottant dans sa chemise bleue, lamentable de maigreur...
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Duy vecke.
Elle le prit vivement et le reporta dans son lit. Elle le couvrait de baisers tout en le grondant.
— Méchant enfant! Méchant qui se lève sans permission... Méchant !... Je ne viendrai plus.
L'enfant, sans pleurer, les yeux allumés par la fièvre, se cramponnait de ses doigts grêles aux bras, au cou de Duyvecke, et répétait, obstiné :
— Je ne veux pas que maman Vecke s'en aille, je ne veux pas... je ne veux pas...
Il tremblait, ses dents claquaient, et, de nouveau un rouge inquiétant lui montait aux joues. Geneviève dit à l'oreille de Duyvecke :
— Si tu ne restes pas, ce petit va a refaire » de la fièvre.
Duyvecke, à genoux près du chevet, rassurait l'enfant, promettait de rester. De ses mains nerveuses, il saisit les bords de la toque de paille, qu'il s'efforça d'ôter. Duyvecke riait :
— Mais tu me fais mal ! Tu me tires les cheveux...
Elle dut l'enlever elle-même... Alors seulement Gaston se calma. Il ne permit pas à Duyvecke de s'éloigner du lit et, celle-ci ayant fait mine de
passer dans la sâUe à manger, il faillit de nouveau quitter son lit.
— Comment faire? demanda Duyvecke à Geneviève.
— Que veux- tu ? reste !...
Rémineau, la figure contractée, balbutia :
— Oh! oui! mademoiselle Duyvecke. Restez, je vous en supplie... Le gosse ne tiendra plus dans son lit s'il vous voit partir... Moi, je peux m'en aller de l'appartement, si vous voulez... Je m'assoirai dehors, sur l'escalier... Ou bien on ira chercher une voisine qui veillera avec nous... Comme ça, personne ne pourra rien dire de mal.
Duyvecke haussa les épaules.
— Ce n'est pas ce qu'on dira ici qui me tourmente... Mais à l'école ?
— Je raconterai ce qui s'est passé, dit Geneviève. Crois-tu que Daisy ou Pirnitz agiraient autrement à ta place ?
— Daisy, non... Pirnitz... je ne sais pas! Enfin... à la grâce de Dieu... Je reste. Tâche de taire comprendre à ces dames que je n'ai pas pu rentrer...
Sitôt que Geneviève fut partie, Rémineau saisit la main de Duyvecke et voulut la baiser. Mais elle la lui retira, tout à coup gênée, confuse.
— Je vous en prie... Rémi... Laissez-moi seule avec le petit.
Il s'en alla — aussi loin d'elle que le permettait l'étroit logement : il se réfugia dans la cuisine. Duyvecke, assise au pied du lit de Gaston, appuya sa tête sur le traversin, joue contre joue... L'enfant la caressa quelque temps de ses mains moites, la frôla de ses lèvres, puis s'endormit. Elle s'endormit elle-même, d'un profond sommeil.
Cependant l'ouvrier sculpteur, installé sur un escabeau, dans la cuisine, les talons sur un des barreaux, les mains en cercle autour de ses genoux, regardait par la fenêtre ouverte un coin de ciel bleu, palpitant d'étoiles, découpé entre les cheminées et les mansardes des maisons voisines. Il n'avait pas envie de dormir. Il n'avait pas envie de bouger. Il était heureux.
A vaste salle rectangulaire, où Léa enseignait l'art du lavis à une vingtaine d'élèves, s'éclairait, cette après-midilà, d'une chaude lumière de juin, nullement atténuée, bien qu'il fût plus de quatre heures. De l'autre côté de la rue Delormel, sur laquelle donnait cette aile de bâtiments, les marronniers d'un terrain vague dressaient pardessus un mur leurs verdures immobiles, sèches, estompées de poussière. Pas un souffle de fraîcheur ne pénétrait du dehors. Les vingt fillettes, en blouse de lustrine, perchées sur de hauts tabourets ou debout devant les tables, inclinaient sur les planches à dessin des fronts emperlés de sueur, des yeux attentifs au glissement de l'eau colorée que guide le pinceau, — tandis qu'une moue crispait les bouches, que les dents mordaient les lèvres, dans un effort... Et malgré la
largeur des baies et la propreté minutieuse, cette vaste salle aux murs blancs s'emplissait du parfum acre de toutes ces jeunes chevelures mouillées, de tous ces jeunes corps moites, emprisonnés.
Léa, de Tune à l'autre, inspectait les rangs; quelque temps debout, sans rien dire, elle suivait le travail de l'élève : si celle-ci s'interrompait, elle lui disait :
— Allez! allez! ne vous occupez pas de moi...
Lorsqu'une teinte était posée, eue faisait ses observations; parfois elle prenait elle-même le pinceau, donnait l'exemple, réparait adroitement un accident, — passait à l'élève voisine. Pas une minute, durant les deux longues heures que durait chaque jour cette classe de lavis, elle ne cessait d'enseigner... Les élèves remarquaient qu'elle s'accordait de moins en moins de loisir. Il ne lui arrivait plus, comme naguère, de remonter pour un moment sur l'estrade desdnée à la maîtresse» d'y écrire une lettre, d'y parcourir une revue ou simplement d'y rêver. Tout à l'heure même, les jeunes dessinatrices, sérieuses et disciplinées, mais qui ne perdaient pas leurs droits à la curiosité et à l'espièglerie de leur âge, avaient noté un exemple de ce dévouement professionneL La fillette qui, pendant cette semaine, remplissait les foncrions de vaguemestre, était entrée, un pedt paquet à la main, qui semblait un livre expédié par la poste» et s'était avancée vers Léa,
le lui Cendant. Léa corrigeait une teinte dans le ^! godet d'une élève; elle avait dit, sans prendre le