‹ LéaChapitre 13 sur 15 · LÉA HT · texte numérisé non relu

LÉA HT

côté de mon lit dans ton sârrau de lustrine noire... Tu as été douce pour moi et tu n'as jamais cherché que mon bonheur. Ce n'est pas ta faute si...

Elle ne dit point ce qui n'était pas la faute de Frédérique. Les larmes que celle-ci ne retenait plus tachaient le volant de l'oreiller. Léa poursuivit :

— Je t'aime, ma Fédi... Il y a quelque temps, je ne t'aimais plus... quand j'ai tant souffert à l'hôpital... et même après que j'ai eu retrouvé Georg... Je t'accusais... c'était absurde... je t'accusais d'être cause de toutes mes misères. Maintenant, je vois mieux les nécessités de ma vie. Je suis bien contente de t'avoir près de moi. Donnemoi du courage. J'ai tant de chagrin I

Elles s'enlacèrent avec la tendresse d'autrefois.

— J'ai tant de chagrin!... Je voudrais rester... rester avec Georg. Vivre près de lui. Rien que cinq années, comme cette petite May Bodson qui couchait à l'hôpital dans le lit voisin du mien. Elle avait été cinq ans heureuse avec son ami, et cela lui était égal de mourir. Mais moi, Fédi! moi qui suis tellement jeune... tu ne trouves pas que c'est horrible de s'en aller, juste au moment où le bonheur commence? Fédi... je t'en prie! Sauve-moi! Quand j'étais petite et que tu veillais auprès de mon lit, tu ne m'aurais pas laissé mourir.

Sa voix s'était montée, puis sombrait dans des

sanglots. Georg accourut, et les visages anxieux de Pirnitz et d'Edith parurent à la porte. Léa se calma peu à peu. Quand elle eut repris sa posture ordinaire, couchée sur le dos, la tête droite contre l'oreiller, elle murmura :

— Si j'étais à Paris, peut-être on me sauverait. Tu ne crois pas, Fédi? Un grand médecin comme Bouchardon me sauverait... Mais on ne peut pas me transporter à Paris, n'est-ce pas?

Frédérique répondit :

— Pas maintenant. Quand tu seras mieux. Léa regarda sa sœur aîoée : et dans ses yeux le

sourire hostile de tout à l'heure se ranima.

— A présent, dit-elle sévèrement, je veux être seule avec Georg jusqu'à ce que le médecin vienne.

On obéit. Le médecin ne tarda guère. Edith et Georg assistaient seuls à la visite. Quand Bryce sortit, il rencontra sur le palier Tinka et Frédérique :

— Eh bien? dirent-elles.

— Elle est faible... Prenez courage. C'est la fin, tout à fait la fin.

Elles ne lui demandèrent rien déplus, et il s'en alla précipitamment par l'étroit escalier de bois. Tinka prit le bras de Frédérique dans la pénombre :

— La fin?... il a dit que c'était tout à Êiit la fin. Est-ce que vous croyez cela possible, Frédérique? que Léa ne soit plus?...

Elle levait ses yeux^vert pâle sur les yeux som-

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bres de là jeune fille; elle crispait sa main sur la manche de Frédérique, si étroitement que Frédérique sentit la meurtrissure dans sa chair. Parmi tous les instants affreux de cette semaine affreuse, celui-ci devait pour toujours se fixer dans sa mémoire, avec les menus incidents ambiants, le pas de Bryce qui s'éloignait, l'escalier paré de moquette vulgaire, une fenêtre à faux vitraux, dans laquelle le soleil se jouait, projetant sur le mur des lueurs roses, — et cette petite femme aux courts cheveux fi-isés, cette figure de poupée décomposée par l'anxiété, les beaux yeux noyés d'épouvante, et le timbre de la voix disant : « Est-ce que vous croyez cela possible?... » et la morsure des doigts dans l'avantbras... Les mots de Tinka n'avaient qu'un sens confus, mais ils éveillèrent pour la première fois dans la pensée de Frédérique l'image de Léa absente du monde, — cette âme précieuse éteinte, le vide, la mort...

Toutes deux entendirent alors dans la chambre des bruits légers de choses remuées et de pas... La porte s'ouvrit, jetant sur le palier une clarté soudaine.

— Léa voudrait voir les enfants, dit la nurse.

— Mes filles ?

— Oui... Ida, Carola... Elle se plaint qu'on ne les lui amène plus. Est-ce qu'elles sont là ?

— Elles sont là, dit la voix faible de Léa, de son lit. Elles riaient, tout à l'heure, là-haut...

— Je vais les chercher, fit Tinka.

Frédérique rentra dans la chambre. Elle fut

frappée par Taltération des traits de sa sœur, qu'elle n'avait pas vue depuis une heure. Tout le visage se serrait, se pinçait.

— C'est absurde, pensait-elle. Depuis une heure, il ne peut pas y avoir de changement. Ce sont les paroles de Tinka et de Bryce qui me troublent.

Mais Léa lui dit presque durement :

— Le médecin t'a dit que c'était fini, n'est-ce pas?

Frédérique essaya un geste de dénégation.

— Tu vois, reprit Léa. Tu ne sais même pas me dire non... Oui, fini, fini. Est-<:e singulier? Avant qu'il vînt, je reprenais un peu d'espoir... Le soleil me donnait l'illusion de revivre. Mais c'est fini. C'est fini.

Elle redisait ce mot âprement, et, chaque fois, il y avait dans sa voix un sanglot si déchirant que Frédérique, n'y tenant plus, s'abattit sur une chaise et fondit en larmes. Elle cachait ses yeux avec ses mains : elle souhaitait ne plus rien entendre. Mais elle entendait cependant la respiration haletante de Léa, et les sanglots sourds de Georg.

Les petites filles entrèrent, poussées par Tinka. Frédérique alors releva les yeux. Ida marchait la première, sérieuse dans un costume d'indienne à petits carreaux, les cheveux noués d'un ruban;

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son nez mince frémissait à l'odeur acre de là chambre. Carola suivait, sans lâcher la robe de sa mère. Léa se souleva un peu pour les recevoir. Elle embrassa Ida dont elle caressa les cheveux blonds. La petite, toute pâle, se laissait faire, sans cesser d'examiner Léa... Puis Carola vint à son tour, qui tendit placidement ses deux joues.

— Chères petites, murmura la malade, les contemplant côte à côte au pied du ht, Carola les yeux gauchement baissés, Ida tremblante, les prunelles élargies. — N'est-ce pas, Georg, qu'elles sont adorables?... Heureuse Tinka!

Un soupir déchira sa poitrine. Georg, Tinka, Frédérique et même Edith devinèrent sa désolation de mourir stérile. Mais soudain Ida éclata en pleurs et en cris perçants. Elle se réfugia contre sa mère, clamant: ce Emmenez-moi! Emmenezmoi !... » toute raidie par une sorte de crise nerveuse... Carola, voyant sa sœur dans cet état se mit elle-même à pleurer. Il fallut les emporter au plus vite : Ida menaçait de se trouver mal. Frédérique suivit Tinka.

— Je leur fais peur, murmura Léa.

Et, laissant tomber sa tête sur les oreillers, elle ferma les yeux...

Seule avec Georg et Edith, elle ne parla plus. Elle paraissait dormir. Georg ne bougeait pas, assis au chevet du lit ; Edith s'était agenouillée hors de la vue de la malade : elle priait, sa bonne figure de pelote couperosée transfigurée par l'ar-

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deur de la foi. Mais ses lèvres ne faisaient aucun bruit. Il y avait dans la chambre un tel silence que chaque inspiration de Léa, un peu rauque, s'entendait. Le grand soleil emplissait maintenant le salon jaune. Georg écoutait; à chaque soupir de Léa, Thorrible vérité tombait sur sa nuque comme un coup de massue : ce Elle va mourir... mourir... ]> Et cela le poignait si étrangement qu'il ne savait plus si c'était sa femme ou lui-même qui mourait. Il regardait les doigts de Léa, posés sur la couverture, au bout de la manche bouffante de la chemise. Il pensait : oc Ces doigts vivent; une force mystérieuse les anime, arrête victorieusement la décomposition de la chair... et tout à l'heure... tout à l'heure... ? » Des élans d'amour le traversaient, comme ces douleurs fulgurantes qui secouent les malades de la moelle épinière, et le laissaient ensuite comme perclus, foudroyé.

Cependant, un bruit confus, fait de craquements et de susurrements arrivait aux oreilles de Georg, du palier voisin. Sur ce palier et sur les premières marches, les hôtes de Dartmoor House se groupaient. Frédérique et Tinka n'avaient pu se résoudre à s'éloigner de la porte. Ida et Carola remises aux mains de Lizzie Morley, les deux femmes, accablées de fatigue et de chagrin, s'assirent à même l'escalier : Pirnitz restait debout, adossée au mur. Et, peu à peu, la vie entière de la maison se concen*

tra autour de cette porte d'agonie qu'à chaque instant l'on s'attendait à voir ouvrir. Lizzie et la bonne se penchaient par-dessus la rampe du se-

/ cond, interrogeaient du regard... Le rouge et

' suant visage du capitaine surgissait du rez-deohaussée... Mrs. Morlejr elle-même, de temps en

li^ |emps, venait prendre des nouvelles.

Frédérique pleurait en silence. Plus qu'autrefois l'agonie de sa pauvre humble mère, cette agonie la suppliciait. Comment avait-elle été si ferme, presque cruellement ferme, devant la mort de Christine Sûrier? Ah! c'est qu'alors la foi dans la vie, l'ardeur à édifier une grande œuvre, entretenaient un foyer d'orgueil et d'espoir au plus fort de son chagrin. Maintenant, dans le crépuscule de sa ferveur d'apôtre, elle sentait peer tout le poids de sa douleur, a Léa va mourir... Léa va mourir... -ù Cela oppressait son esprit. Elle rappelait tout le passé de Léa, oubliant les mois récents où leur amour s'était comme étiolé; elle ne songeait plus qu'aux années de communion et de tendresse parfaites. Les paroles de Léa, tout à l'heure, avaient été le verbe d'évocation qui ressuscitait le temps aboli... Elle ne pouvait plus .écarter cette image : Léa, dans sa couche d'enfant et elle-même, Frédérique, debout auprès, Ht en sarrau de lustrine noire, guettant la pensée naissante, la captant à la source... Puis Léa lui apparaissait déjà grandelette, fine et longue dans sa

^^ robe princesse, ses cheveux de bronze clair pen-

rê

dânc sur son dos, Léa curieuse, gaie, colère, mais domptée par un seul regard de l'aînée... Puis Léa travaillant chez Duramberty, dessinant et lavant des épures dans son atelier spécial, à côté du bureau de Frédérique..* Une certaine aprèsmidi de printemps ressuscita, une après-midi quelconque — pourquoi celle-là plutôt que tant d'autres? — trois heures, en mai, les fenêtres ouvertes, des chants d'oiseaux parmi les arbres du terrain vague, des souffles tièdes... Frédérique se revit elle-même dans son bureau de l'usine, observant, par la porte de communication, Léa en blouse grise par-dessus son costume de drap bleu, debout devant la planche à dessin, le buste un peu cambré en arrière pour juger l'effet d'une teinte. Cette scène fut un instant l'image du bonheur, de tout le bonheur dont leurs deux vies étaient capables. « Alors maman vivait... Nous rentrions ensemble, le soir, dîner avecelle... Alors nous ne connaissions pas Romaine... » Elle releva les yeux vers l'apôtre : et aussitôt, malgré la rancune de sa douleur et l'obscur regret du temps écoulé, elle s'aperçut qu'elle lui appartenait toujours, qu'elle aurait beau souffrir et voir souffrir les êtres chers, — elle aimerait mieux sa vie désemparée, son cœur meurtri, pourvu que Romaine dît : « C'est bien... ! » Elle pensa : a II fallait que toutes ces choses s'accomplissent. Romaine a les paroles de la vérité, et cette vérité, apprise d'elle, toujours je la suivrai, malgré tout.

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Seulement je ne veux pas retourner à Paris, dans la maison de la rue de la Sourdière, et labourer encore une terre ingrate. J'irai plutôt au bout du monde donner mon effort à des civilisations jeunes... Je partirai avec Edith : Romaine m'approuvera!... T)

— Tlease, iSMum! "Beg pardon I — Pardon, m'ame, s'il vous plaît!

Un jeune garçon, en tablier bleu, face imberbe et pourpre, cheveux de lin coiffés d'une étroite casquette ronde, grimpait l'escalier, à marches doublées, ayant au coude un panier recouvert d'une serviette... Une odeur de laitage le suivit, tandis qu'il montait au second, accueilli par les Hush! (chut\^ de Lizzie et de la bonne. C'était le garçon crémier, apportant les œufs, le beurre, la crème pour le lunch.

ce Midi, » songea Frédérique. Elle ne sut pas si la journée lui semblait lente ou brève : il n*y avait plus d'heures ni de minutes; on était hors de la vie, dans un cauchemar.

Le crémier au tablier bleu redescendit, avec un effort d'attitude contrite; puis ce fut Bryce, le médecin, qui reparut. Il avait l'air sombre et gêné. 11 demanda :

— Eh bien?

Tmka répondit :

— Rien de nouveau. Elle repose, je crois.

Il entra dans la chambre. Alors un silence absolu se fit dans l'escalier, si absolu que l'on

entendit le vol d'une mouche grésiller contre les faux vitraux. Au bout d'un quart d'heure le médecin sortit. Edith le suivait, la face congestionnée par les larmes.

On l'interrogea. Il haussa les épaules.

— Elle veut être seule avec son mari... Qu'importe! Personne ne peut plus servir de rien.

L'étrange garçon redescendit deux marches, et, s'arrêtant avant de continuer, il dit :

— Celles de vous qui croient dqivent commencer à prier.

Dans la chambre, Léa venait, en effet, d'exiger qu'on la laissât avec Georg; et Bryce avait fait signe à Edith de sortir en même temps que lui. La malade souffrait d'un fort accès de fièvre : l'éclat de ses yeux était extraoi-dinaire et la rougeur qui estompait le haut des joues, pareille à une double tache de fard, accentuait le décharnement du visage.

Elle guetta la sortie du médecin et d'Edith. Quand la porte fut refermée sur eux, elle soupira :

— Georg...

11 s'approcha. Elle se souleva encore, avec une apparence d'énergie que depuis bien des jours elle n'avait plus. Georg l'aida à s'asseoir sur le lit. Alors, avec ses mains tâtonnantes, elle tourna doucement le buste de son mari en face de la fenêtre qui donnait sur la cour. Le soleil se glissait maintenant par là.

— Que je te regarde!... dit-elle.

Il baissait un peu sa haute taille. Elle lui mit une de ses mains sur les cheveux; elle le contemplait avidement, comme si elle voulait graver ce visage dans sa mémoire.

■ — Que je voie tes yeux et ta bouche!... Souris-moi... Oh! il me semble que je ne t'ai pas assez regardé quand je t'avais... quand je croyais t'avoir encore pour longtemps... Et maintenant, maintenant...

Elle retomba sur le lit, convulsée par un sanglot. Avec des gestes indécis, tremblants, elle s'efforça de l'attirer :

— Viens! viens!

Il s'agenouilla contre le lit, de façon qu'elle pût encore le voir de près. Ses doigts incertains caressèrent le visage de Georg, ses vêtements même, s'accrochant à l'échancrure du gilet et au nœud de cravate, comme si elle eût voulu se retenir à lui sur le bord d'un précipice. Elle balbutia :

— Garde-moi... je t'en supplie... Ne me laisse pas partir... Si tu le veux, tu me garderas.

Il eut lui-même un espoir fou, un espoir de fièvre allumé en lui par ces yeux fiévreux qui le sollicitaient, par cette bouche de fièvre qui l'implorait. Toujours agenouillé, il embrassa le buste de sa femme, il colla sa bouche contre l'oreille exsangue, et, chargeant ses paroles de tout son désir, de tout son vouloir, il dit :

— Je veux que tu vives... je veux... je veux! Si tu m'aimes vraiment, tu vivras... Je t'en conjure, ramasse tes forces et pense que tu ne veux pas me quitter... Moi, je te donne toute ma volonté. Ne la sens-tu pas passer en toi. Léa!... Léa!... je veux te garder. Pense que je suis là... que je ne te quitterai plus jamais... que nous sommes mariés... que toute notre vie nous serons Tunà l'autre... Je t'emporterai avec moi... là-bas, dans un pays meilleur pour toi... tu sais? l'Italie, dont nous rêvions ensemble... Je veux t'emporter. Je veux que tu vives. Je veux! Je veux!

Elle murmura, extasiée :

— L'Italie... l'Italie... Oui... Tu m'emporteras. Il dénoua son étreinte. L'effort surhumain

qu'il venait de faire pour tendre follement sa volonté contre l'impossible lui laissait autour du front la meurtrissure d'un étau. Léa souriait :

— Je suis mieux, dit-elle. Vois quel est ton pouvoir! Tu m'as donné ta force. Oh! si tu le veux réellement, je ne te quitterai pas!

Elle se reprenait à l'espoir, avec cette étonnante foi dans la vie que les jeunes phtisiques conservent jusqu'à leur dernier souffle. Lui, déjà désespérait de nouveau, sentait fléchir la croyance insensée en un miracle de la volonté. Et chaque mot de Léa, parlant d'avenir, lui tomba sur le cœur comme une goutte de sang.

Elle disait :

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Kl — Nous irons en Italie... Il faut que mes yeux

DK voient la lumière en même temps que les tiens.

e. Tous les lieux où tu es allé seul, quand je t'avais

r abandonné, mon chéri, tu m'y conduiras. En-

tends-tu? Je veux que mes pieds se posent par-

L tout où se sont posés les tiens... Tu me le pro-

L< mets?

j. — Je te le promets.

Elle poursuivit, avec une voix merveilleusement éclaircie, presque sa voix d'autrefois, tout en frôlant le visage de Georg :

— Je dois vivre pour que notre destinée s'accomplisse. C'est maintenant seulement que je comprends la vie, et je mourrais? Ce n'est pas possible. Maintenant j'ai retrouvé l'équilibre. Je suis affranchie et je t'appartiens, et cela ne m'apparaît pas contradictoire. . Georg!... Mon chéri!... Je t'ai affranchi et tu m'as affranchie. Oh! notre baiser en face de la mer... Je suis sûre que j'ai conçu de toi un enfant dans ce baiser-là... Il naîtra... Tu vois bien que je ne vais pas mourir?...

Elle offrait à son mari des yeux d'hallucinée, et dans cette chambre enfiévrée, l'hallucination peu à peu gagnait Georg lui-même. Soudain elle se laissa glisser sur les oreillers.

— Je suis bien faible, soupira-t-elle.

Un voile se tendit sur sa figure, un voile de souffrance qui en changea l'expression, la fit inquiète.

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Elle répéta :

— Bien faible... bien faible...

Sa langue passa sur ses lèvres qui se collèrent et se décollèrent, coup sur coup, avec un bruit sec.

— Est-ce que tu as soif? dit Georg.

Il tendait la inain vers la tablette où se trouvait un verre de boisson fraîche... Elle fit un brusque signe de refus. Quelque temps elle demeura immobile. Georg, qui l'observait de toute la force de son attention, n'eût pu dire si elle veillait ou si elle sommeillait. Elle laissait échapper des mots, mots de délire ou de cauchemar :

— Plus tard... plus tard... quand il sera né... Oui... la vérité... je vois... je vois... La mer... avec cette ville... cette ville qui monte... Georg!

Sa respiration devenait rauque; ses mains s'agitèrent lentement sur le lit. Georg ne perçut plus dans le bourdonnement du souffle mêlé de voix que son nom prononcé : a Georg I... » Elle disait ce nom comme un appel misérable, et chaque fois Georg lui répondait par une pression qui semblait la calmer. Cela dura un temps qu'il ne put apprécier. Il entendait autour de la chambre, sur le palier, dans l'escalier, le bruissement des attentes anxieuses. Il vit que Léa le regardait. Ce regard était sombre, débordant de désespoir indigné.

Elle parla, parfaitement lucide :

— Je veux, dit-elle, quand je serai morte, que tu retournes là-bas, dans la lumière...

— Oui, dit Georg, sans bien comprendre.

— Tu m'entends? Je yeux que tu retournes en Italie... Quand tu es revenu d'Italie, tu voulais m'emmener. J'aurais dû te suivre... Maintenant je ne pourrai plus... Tu retourneras en Italie, et à chaque chose que tu verras, tu te rappelleras que ma pensée est auprès de toi, dans toi... Et nulle femme ne te distraira de moi... Tu me le jures?

— Oui... je te le jure.

La joue appuyée contre l'oreiller, elle fut calme et silencieuse quelques minutes. Elle reprit brusquement, sans expliquer par quelles voies ses réflexions en étaient venues là.

— En ce moment, je crois qu'il y a une autre vie. J'en ai douté souvent, depuis que je suis si malade. Hier, je ne le croyais pas. Ce matin même, j'étais sûre que j'allais disparaître toute. A présent, je crois que ma pensée restera auprès de toi... si tu le désires bien fort. Oîi est la vérité? Le sais- tu?

L'heure était si solennelle que Georg n'eut pas le courage du mensonge. Il sentait en lui ce vouloir passionné d'un au-delà, d'une persistance de la personne qui toujours tourmentera l'humanité; et cependant, en face de cette agonisante, le mécanisme de la mort lui paraissait si simple, si simple que les plus vulgaires images l'expliquaient : une lampe qui s'éteint.

rîo

— OÙ est la vérité? répéta Léa. Tu ne sais pas?

Il baissa les yeux et répondit :

— Non, je ne sais pas.

Il ajouta après une courte^ause :

— Mais tant que je vivrai moi-même, ta pensée vivra en moi. Je te le promets. Je retournerai là- bas, puisque tu le désires... A chaque pas que je ferai, à chaque spectacle que mes yeux verront, ta pensée m'enveloppera.

EUedit:

— Tu es bon... je t'aime.

Leurs lèvres se joignirent. Malgré leur désolation commune, malgré l'ombre mortelle qui envahissait déjà les yeux de Léa, ce fut encore un baiser d'amants. Quand ils se déprirent, Léa dit:

— Donne-moi de la force, comme tout à l'heure.

Il ne comprit pas tout d'abord. Elle eut un peu d'impatience. Elle insista :

— Reprends-moi dans tes bras... Parle-moi à l'oreille... Donne-moi ta force.

Il obéit. Il lui dit encore :

— Je veux que tu vives... Je veux... Prends ma force... Toute ma force... Je veux que tu vives.

Et il se suggestionnait lui-même, il arrivait à croire derechef, à espérer l'impossible. Ce fut Léa qui Técarta doucement :

— Ecoute-moi, dît-elle. Tu vois ma robe de

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chambre blanche... là... pendue à la patère, contre la porte?...

— Oui.

Il alla jusqu'à la porte, toucha la robe en molleton ornée de dentelles.

— Apporte-la-moi.

Quand elle Teut, elle se mit sur son séant, avec un effort qui contracta sa figure. Puis, regardant Georg :

— Je veux me lever, dit-elle.

Il crut qu'elle délirait. Mais elle répéta :

— Si. Je veux me lever... Oh! ne me refuse pas. Tu serais malheureux de m' avoir refusé, après. Aide-moi. N'appelle personne, je t'en prie! Avec toi, je pourrai... je t'assure!

Elle se dégageait du lit avec une sorte d'ardeur désespérée. Déjà elle avait rejeté les couvertures... Alors il l'aida, il s'empressa de lui passer, par dessus sa longue chemise, l'ample vêtement blanc. Il offrit des mules à ses pieds nus.

— Mes pieds, murmura-t-elle, regarde comme ils ont maigri... Ils étaient vaillants, n'est-ce pas? Comme ils ont marché pour te suivre!... tu te rappelles?... dans les parcs de Londres... et même ici, dans la campagne... et les rochers?

Elle parlait avec une résignation affreuse. Appuyée sur l'épaule de Georg, elle se dressa. Mais elle fléchit aussitôt, retomba épuisée, à demi couchée. Elle haleta.

— N'appelle pas! n'appelle pas!... Je t'en

supplie. Tous les deux cous seuls... si tu m'aimes! Il céda encore. Au bout de quelques secondes, elle se ranima, crispa ses doigts au vêtement de Georg. Il la soutenait, il la portait. De son bras droit tendu, elle montrait les fenêtres du salon...

— Là... Là!... dit-elle... Mène-moi... Je veux voir encor... Voir la mer... Voir la Ville.

Divaguait-elle?... Georg ne le sut pas; mais comme si son corps à lui eût été animé par cette volonté de mourante, il fit ce qu'elle exigeait. Elle marchait, pesant sur lui de tout son léger poids. Arrivée à la fenêtre, elle posa son front contre les vitres. Ses cheveux s'étaient dénoués et inondaient ses épaules : Georg sentait leur odeur réveiller en lui le souvenir des désirs inapaisés.

Elle tourna vers lui ses yeux égarés :

— Ouvre, dit-elle. Ouvre la fenêtre... Je veux... la Ville.

Elle crispait si douloureusement ses doigts sur la crémone, sans pouvoir ouvrir, qu'il obéit, craignant de la voir tomber là, foudroyée dans un effort. L'air tiède de l'après-midi ensoleillée caressa leurs deux visages, tout proches l'un de l'autre.

— Oh! c'est délicieux! fit Léa.

Elle eut un sourire charmé. La mer s'étendait calme et unie comme au jour de Gilder Rock, tout argentée de soleil. Quelques voiles passaient au large. Le petit bateau de Paignton,

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fuyant dans un reflet de lumière, luisait, telle une grosse étoile, au ras de Teau.

Léa devint anxieuse.

— La Ville?... Oîi est la Ville?

Georg lui indiqua Torquay, endormi dans le soleil, avec ses villas, ses verdures, ses hôtels, sa chaussée monumentale.

— Mais non, fit-elle, agacée comme une enfant à qui l'on refuse un jouet, — Je veux la Ville... où nous avons été ensemble... Où je t'ai aimé.

Elle se pencha par-dessus le balcon, scruta la mer du côté opposé à Torquay. Gilder Rock se dressait parmi les flots comme une borne légère. Mais la ligne d'horizon se dessinait en bleu, avec une netteté absolue, sur le ciel un peu pâle, sans un nuage.

— La Ville? répéta Léa d'une voix dolente. Où est-elle?

Puis, comme si elle comprenait enfin la vanité de son envie, elle se retourna brusquement vers Georg, lui jeta un regard désespéré. Un fort soupir la secoua, puis deux plus faibles... Elle porta la main à sa bouche, en un geste d'étouffement.

— Léa! dit Georg.

Il s'aperçut qu'il tenait dans ses bras une forme raide; du sang filtrait entre les lèvres. Alors il cria :

— Léa! Léa!

TH

La porte s'ouvrit. Des pas se précipitèrent. Georg vit dans un brouillard, autour de lui, les gros yeux bleus d'Ebner avec le cercle d'or des lunettes, les visages épouvantés de Frédérique, de Tinka, d'Edith...

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EPUis sept jours, Léa reposait en face de la mer, au lieu qu'elle avait choisi, où la destinée avait voulu qu'elle fut faite femme, dans un élan surhumain vers l'équilibre conjugal des temps futurs. En face de la mer, elle reposait, étendue comme à l'heure de cette initiation... Une pierre rouge, arrachée à ces rocs qu'elle avait escaladés en compagnie de Georg, couvrait sa dépouille, une pierre horizontale portant une entaille en forme de croix. Sous cette croix, étaient gravés, en langue finnoise, ces simples mots :

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