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lilliputiens, petits fauteuils, petits trépieds, prie- Dieu réduits à la taille d'un enfant.
a A qui ont servi toutes ces choses puériles ? songeait Léa. A Lizzie Morlejr? y>
Mais elle n'osait poser la question, de peur qu'on ne lui répondît :
— A un enfant qui est mort.
La cheminée du salon était en marbre clair, avec une tablette étroite à la façon anglaise, posée sur deux colonnettes. Peu d'objets avaient pu y trouver place : principalement des japonaiseries en bois sculpté. La plus importante figurait une sorte de Tour de Babel en bois merveilleusement fouillé; à chaque étage, de petits bonshommes de bois, tous différents, regardaient par les galeries. Sur la même cheminée un album de photographies enfermait une collection de Japonaises très jolies, très drôles sur leurs souliers de pieds-bots, drapées dans la soie raide et chamarrée. A la première page de l'album, on lisait :
I Tresented to
I Capt. John éMorley,
j with kindest regards from
Capt. and SMrs. 7{pbinsdn.
Tokohama-Japan.
20 Septher i8j^.
... Léa vivait dans la société des petits meubles
lilliputiens, de l'album japonais, de la Tour de Babel en bois sculpté, du stéréoscope, des cadres et des porcelaines. Toute cette histoire de gens morts et de gens vivants, racontée autour d'elle par des choses qui n'étaient point siennes, qui l'accueillaient avec indifférence, comme elles avaient accueilli déjà tant de passants, tout ce décor de hasard l'irritait et l'attirait. Mais elle feuilletait surtout un cahier oblong trouvé sur un des trépieds enfandns, contenant d'anciennes vues de Torquay. C'étaient de fort jolies gravures sur bois : elles représentaient le port, la ville, les promenades favorites, à une époque où Torquay n'était pas aussi étendu qu'aujourd'hui. Les dames portaient des jupes évasées et des polonaises, les messieurs des pantalons de nankin, des jaquettes pincées à la taille, des chapeaux hauts de forme un peu pointus... Et déjà la pedte chaise à poney circulait sur ces gravures, et dans la chaise on voyait une morne figure pâle. Le cahier datait de 1868.
ce Trente ans! pensait Léa. Où sont-ils aujourd'hui, ceux que le dessinateur prenait pour modèles, quand il figurait des malades dans leur chaise à poney?... j>
Trente ans! l'affreuse cerdtude d'être, dans trente ans,'non plus même la disparue que l'on pleure, mais une pauvre morte oubliée, engloutie dans le néant par-dessus lequel la vie des
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autres se rejoint et continue, submergeait son cœur de mélancolie.
a Trente ans! D'autres qui ont aujourd'hui mon âge vivront dans trente ans. Et moi! Et moi!... »
Elle jetait un regard avide sur l'appartement, et sur le paysage pluvieux qu'elle voyait des fenêtres. Son désir se ranimait de voir durer autour d'elle la lumière, les rochers, la mer, les arbres, même les plus humbles choses.
Aux premiers jours d'octobre, le temps se guérît avec lenteur. De pâles rayons soulevèrent la draperie des nuages. La mer changea de couleur, plus agitée, mais plus bleue... Une journée se leva enfin, à peine voilée de brume. Et ce fut ensuite le plein soleil irradiant sur les quais aux dalles sèches, sur le port, sur le large calmé. Pourtant le paysage n'était plus celui qui avait accueilli, dans sa joie éclatante, la jeune fiancée arrivant de Salisbury. Beaucoup de yachts étaient partis, qui ne reviendraient plus avant le prochain été. L'atmosphère perdait cette transparence vibrante, évocatrice de l'Italie. Les lointains s'estompaient : la végétation tropicale semblait mal à l'aise, frileuse dans cette température à peine tiède. Cependant, par les après-midi limpides, le docteur Bryce recommanda à la malade de prendre un peu d'air. Comme elle ne pouvait plus faire le moindre effort physique sans risquer
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rëtouflfement, la congestion, le crachement de sang, une chaise à poney vint la chercher à Dartmoor House. Georg descendait sa femme dans ses bras, fardeau plus léger chaque jour; la voiture, guidée par un long gamin à figure énergique, gagnait le promenoir couvert adossé au roc, en face de Princess Gardens. Là se tenait un congrès de malades : Torquay, l'hiver, est une station de phdsiques. Leurs faces pâles, creuses, teintées de rose vif sous leurs grands yeux de fièvre, se tournaient avidement vers le soleil. Quelques-uns toussaient; d'autres faisaient de visibles efforts pour se retenir; d'autres, de temps en temps, portaient leur mouchoir à leur bouche, et, furtivement, après, le regardaient, guettant la tache rouge redoutée. Léa, avec Georg à son côté, s'asseyait comme eux en face du soleil, et, comme eux, dans des alternatives de confiance et de détresse, cherchait à boire la vie dans la lumière du jour.
Georg soignait sa femme avec une ferveur passionnée, ne la quittait que lorsqu'elle l'exigeait, à ses heures de désespérance extrême. De cette lente agonie, son âme à lui-même agonisait. Il eût souhaité mourir avant Léa, ne pas voir chaque instant la détériorer et la diminuer. Mais ses yeux cherchaient invinciblement le visage de la bien-aimée : une petite poitrinaire maintenant pareille aux autres, égoïste, sujette à s'énerver et à pleurer, indifférente aux soucis
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grandioses qui avaient agité sa jeunesse, — curieuse seulement de ce qu'elle souffrait, ne pen^ sant qu'à vivre, à vivre, à vivre!
Quand Léa voulait être seule, ou encore le soir, après qu'elle s'était mise au lit, veillée par Edith, Georg se réfugiait auprès de Tinka. Mieux que jamais alors, il goûtait rafTecdon de cette sœur de sa chair et de son âme, l'affection qui l'avait accompagné dans la vie depuis l'enfance, plus que fraternelle et si parfaitement pure!
— Tinka, lui disait-il, ce n'est point la mort qui est affreuse. La mort est le repos et l'immobilité, que nous admirons, que nous aimons dans les choses. La mort, dans sa quiétude définitive, offre autant de beauté que la vie dans son action et dans son mouvement. Ce qui est affreux et haïssable, c'est la lutte de la vie contre la mort... C'est l'aflfaissement de l'être convulsé de sursauts, aigri de rancune, vers le repos dont il ne veut pas...
Un matin du commencement d'octobre, juste au moment où Edith, ayant mis la chambre en ordre, allait mander Georg comme à l'ordinaire, Léa l'attira et lui dit :
— Edith, je veux que vous écriviez à Frédérique et à Pirnitz.
— Oh ! chère... repartit Edith. Certes, je le ferai bien volontiers. Je l'aurais fait déjà si je
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n'avais pas craint de vous déplaire. Il me semblait que je n'avais pas le droit d'intervenir... Que devrai-je dire ?
— Dites-leur qu'elles quittent tout pour me rejoindre, si elles m'aiment encore. Autrement... (sa gorge étrangla un instant le son de sa voix), autrement elles ne me verront plus.
Léa méditait ce projet depuis plus d'une semaine. Elle y pensait dans la chaise à poney, sur les bancs du promenoir, dans le salon jaune quand elle conversait avec les choses.
Tinka se chargea de prévenir Frédérique, tandis qu'Edith écrivait à Pirnitz. Edith raconta dans son style précis, entremêlé de pieuses sentences, l'odyssée lamentable de Léa à Londres. Tinka exposa sincèrement l'état désespéré de la malade.
a Nous sommes navrés, conclut-elle. Ce n'est plus qu'une quesdon de jours. Léa a eu raison de le dire à Edith *: hâtez-vous si vous voulez la revoir. Je ne sais où cette lettre vous trouvera, à quel labeur utile et généreux elle vous arrachera ; mais il faut, il faut venir! d
Elles arrivèrent un soir, l'ombre depuis longtemps tombée. A l'heure où elles mirent pied à terre devant la maison Morley, des groupes d'hommes et de femmes, les femmes en toilette claire sous leurs manteaux, les hommes en smoking, montaient la côte le long de Park-Hiil
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Roady devisaient avec la gaieté discrète des Anglais en divertissement. Il y avait bal à l'Impérial Hôtel, tout proche de Dartnioor House : la popularion bien portante de Torquay s'y rendait. Même plusieurs landaus fermés suivaient la foule : on y apercevait à la lueur des lanternes le pâle visage de quelque poitrinaire qui avait voulu aussi participer à la fête. Frédérique et Pirnitz, accueillies par Tinka et Georg dans le salon jaune, furent presque aussitôt conduites à la chambre de Léa. L'entrevue n'eut aucune apparence dramatique. Léa était étendue dans son lit : une élégante matinée, façonnée naguère chez les Cockington, couvrait ses épaules et ses bras; la fièvre colorait ses joues. Le déchamement de son corps n'était révélé que par la maigreur des mains et les plis raides et creux de la couverture sur les jambes. On avait reculé la lampe, voilée d'un abat- jour, derrière le lit; elle répandait une clarté très atténuée. Des mots banals furent échangés, après que Frédérique et Pirnitz eurent baisé la malade au front, mouillant leurs lèvres à la sueur qui emperlait la racine des cheveux. Ces mots ne trahissaient rien du trouble profond des âmes, cherchaient au contraire à le dissimuler... Léa dit qu'elle n'était pas trop souffrante, qu'elle espérait passer une nuit calme, parce qu'elle sentait déjà l'envie du sommeil. Elle demanda si les voyageuses avaient eu une heureuse traversée; elles répondirent que
tout le voyage s'était accompli facilement, sans fatigue. Il y eut un silence; puis derechef Pirnitz et Frédérique baisèrent le front moite de Léa; elles lui souhaitèrent une bonne nuit et montèrent dans leur chambre.
C'était la chambre ordinaire de Georg qui, pour la céder aux nouvelles venues, s'était fait dresser une couchette dans un cabinet voisin. Tinka y demeura quelque temps avec elles. Pressée de questions par frédérique, elle commenta sa lettre. De grosses larmes naissaient de ses yeux. Sa voix de petite prophétesse, égale et pénétrante, racontait :
— Nous avons vu cette chère plante reprendre vie dans notre soleil, devenir plus belle que nous ne l'avions jamais connue, même au temps d'Apple-Tree-Yard... Quand elle fut mariée avec Georg, elle se rassura : et nous tous commencions à espérer... Puis, après une promenade qu'ils firent ensemble à Gilder Rock, Léa eut cette rechute... J'en suis mourante moi-même. Je ne puis plus travailler... Je ne puis plus penser qu'à cette figure d'où la vie semble sortir fiévreusement par les yeux.
Tandis que parlait Tinka, les deux voyageuses entendaient depuis quelques instants des gazouillements enfantins et des rires dans la chambre voisine, séparée par une simple cloison à coulisse. Des pas menus, précipités, coururent sur le plancher, se poursuivant; soudain, la
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porte à coulisse fut brusquement ouverte, les visages de Carola et d'Ida, roses parmi des cheveux blonds, parurent, émergeant de longues chemises que leurs petites mains relevaient par la traîne. Elles firent irruption dans la chambre en criant : oc Maman I maman I d et elles s'arrêtèrent interdites à la vue de deux personnes étrangères.
— Ce sont mes filles, dit Tinka simplement. Voici Carola, l'aînée; et la cadette, Ida.
Pirnitz et Frédérique les embrassèrent. Ida regardait fixement les deux femmes. Carola, boudeuse, se cachait les yeux avec les manches bouffantes de sa chemise. Tinka les emmena.
— A demain, dit-elle aux voyageuses.
Et elle sortit. Alors Frédérique, accablée, tomba sur un fauteuil, appuyant sa tête contre le sein de Pirnitz.
— Romaine... balbutia-t-elle ; Romaine... c'est moi qui ai tué Léa. Sans moi elle eût été depuis longtemps la femme de Georg. Et rien de ce qui l'a terrassée ne serait advenu.
Des jours passèrent encore, de ces jours d'attente qui engourdissent autour de la maladie d'un seul être la vie de toute une maison. Aucun élan de tendresse ne réunit Léa à Pirnitz ni à Frédérique. Après avoir elle-même souhaité leur présence, elle semblait n'y prendre aucun intérêt. On eût dit qu'elles étaient là par hasard.
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sans qu'elle les eût réclamées. Quand elles venaient s'asseoir auprès de son lit, Léa se taisait, répondait à peine à leurs questions. Elle fixait sur elles ses yeux incendiés par la fièvre, comme si elle eût voulu, sans parler, leur faire comprendre le reproche intime qu'elle leur adressait.
Bientôt, elle ne quitta plus l'espace étroit de sa chambre et du salon : sa faiblesse lui interdit même les promenades d'après-midi. A partir du moment où elle fut ainsi confinée à la maison, elle voulut Georg auprès de son lit jour et nuit, renonça peu à peu devant lui à toute parade de coquetterie. Elle se laissa voir dans toute la misère de sa déchéance physique. Elle la lui montra avec insistance :
— Regarde! regarde mes bras... regarde ma poitrine...
Une étrange ardeur amoureuse la bouleversait : elle attirait contre son sein la tête de son mari, la couvrait de caresses et de baisers. Le couple s'isola dans son agonie. Georg ne vivait plus que pour Léa. Il coucha dans le salon jaune, étendu sur un canapé, accourant, la nuit, au moindre bruit de toux, au plus léger appel de son nom. Mystérieusement, sans laisser personne entendre leurs entretiens, ils goûtèrent leur affreuse désespérance, ils s'avouèrent tous leurs désirs, tout ce qu'ils auraient fait de la vie, si la vie leur avait été donnée. Et ni l'un ni l'autre ne cherchait à se leurrer. Us ne disaient pas : c Nous
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ferons... Nous irons... i>, mais : c Nous aurions fait... Nous aurions été... j>
On respecta leur solitude. Toute la maison fit silence en une sorte de veillée funèbre. A Fécart de Georg et de Léa, les autres habitants de Dartmoor House se serrèrent les uns contre les autres : leurs âmes peu à peu se pénétraient. Frédérique connut mieux Edith, qui jadis, à Londres, avait été plutôt la compagne, l'amie de Léa. Elles conversèrent volontiers ensemble. Edith exposait ses projets : rejoindre dans le Quensland australien la florissante colonie féministe de Hopetown. Elle montrait des lettres venues de là-bas, qui décrivaient la curieuse société constituée dans ce pays par quelques novateurs hardis, avec l'égalité économique, l'égalité politique, l'égalité dans Tamour réellement acquise aux deux sexes. Frédérique, après tant d'épreuves, prise de dégoût pour les antiques sociétés d'Europe, rebelles à l'effort des apôtres, aurait voulu dire à Edith : a Emmenez-moi... Dès que l'inévitable sera accompli, je vous en conjure, emmenez-moi ! je pars avec vous. » La pensée de Pirnitz, qui toujours méditait de se remettre à l'œuvre, elle, dans Paris hostile et dédaigneux, la retenait encore.
Pirnitz, exerçant sur ceux mêmes qui la connaissaient à peine son magnétisme d'attraction, était bientôt devenue le centre moral de Dartmoor House. Carola et Ida la chérissaient, lui
demandaient sans cesse des histoires; l'apôtre causait des heures avec elles sans les lasser et sans se lasser : et déjà elle influait sur le caractère difficilement traitable de la cadette.
Elle avait doucement reproché au professeur Ebnerde torturer d'innocentes bêtes oc dont la vie est si courte, disait-elle, pour jouir de l'air et du soleil : et vous leur ôtez brusquement cette vie, vous en faites de laids petits cadavres collés sur des pages blanches! i> Le digne Ebner, partagé entre sa passion et le désir de ne point lire de reproche dans les yeux prophétiques de l'apôtre, cachait maintenant son studieux vice, s'adonnait à la botanique, passait fièrement devant Pirnitz, I lui jetant un regard presque tendre de ses grosses
^ prunelles bleues à travers les lunettes d'or, di-
1^ sait, tout en tapant sur sa boîte de zinc :
k — Rien que des fleurs, là dedans, made-
moiselle! Aucune bête! Des fleurs, rien que
> Pareillement le capitaine et Lizzie, et la lym-
phatique M™* Morley, subissaient l'action de Pirnitz. Tous cédaient à un impérieux besoin de lui plaire, d'être distingués, approuvés par elle. La mieux conquise fut Tinka. Jamais Tinka n'avait vu Pirnitz avant ces heures tragiques. Elle reçut de son apparirion un choc violent, décuplé par son organisme délicat, par son esprit ardste. Curieuse des âmes plus que des formes pittoresques, la femme de Justus Ebner n'avait pas
encore rencontré une âme de cette rareté, de cette beauté. Désormais, ayant laissé tout travail et remisé dans un tiroir le roman commencé, elle ne quittait plus Pirnitz, la suivait comme un chien familier suit son maître, écoutait toutes ses paroles. Romaine, comprenant que le ménage Ebner était rétabli dans Tordre le plus désirable, ne cherchait point à diriger Tinka. Mais Tinka, pour ainsi dire, se baignait dans sa présence : et en même temps son instinct de romancier étudiait, composait le personnage de l'apôtre, indispensable au nouveau récit qu'elle méditait. Elle disait naïvement à Pirnitz, de son air d'enfant inspiré qui la faisait si captivante :
— Il fallait que vous vinssiez près de moi, et que je vous connusse pour que mon livre fût vrai. Je ne m'étonne pas que vous soyez venue. Toujours, à mesure que j'écris, les êtres ont apparu réellement auprès de moi, quand ils manquaient à mes livres...
Ainsi, dans la maison Park-Hill Road, où lentement Léa inclinait vers la mort, veillée par Georg, — la vie, lentement aussi, nouait autour d'eux de mystérieuses alliances d'âmes.
Comme Léa pouvait maintenant à peine quitter son lit, on tint désormais la double porte à glissières grande ouverte et, durant le jour, le lit fut roulé en face de cette porte. Léa, couchée, put apercevoir une fenêtre du salon, celle du
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coin droit. Elle en faisait lever le store et, par là, entrevoyait le ciel et devinait la mer.
Le 6 octobre, une vive alerte bouleversa Dartmoor House. Après une nuit d'étouffement, Léa était tombée dans une prostration qui avait fait présager la fin prochaine par Robert Bryce luimême. Frédérique, d'accord avec Pirnitz et Edith, manda le vicaire catholique qui avait marié Léa. La malade reçut les sacrements, sans reprendre connaissance. Pourtant, les paupières abaissées, elle répondit, par moment, aux oraisons. S.es lèvres murmurèrent deux fois : a c4men... j> Elle ébaucha un signe de croix.
Vers le milieu de ce même jour, elle s'éveilla, déclara qu'elle était mieux. Il ne fut pas question des sacrements reçus. On ne lui en dit rien, et elle n'en dit rien elle-même. L'après-midi, la soirée et la nuit coulèrent assez calmes... Le lendemain fut meilleur. Durant les journées suivantes, l'afTaiblissement continua, sans crises. Léa ne prenait plus qu'un peu de gelée, une cuillerée chaque fois, et encore Edith la décidait avec mille peines. Elle ne parlait guère, sommeillait, exigeait la présence de Georg.
Le 14, Lizzie Morley, vers six heures du matin, alla frapper à la porte de la chambre où couchaient Pirnitz et Frédérique :
— Mon Dieu! qu'y a-t-il? s'écria Frédérique, réveillée en sursaut.
— Miss Craggs prie ces dames de descendre
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dès qu'elles seront prêtes... Ne vous alarmez pas, il n'y a rien de nouveau. M™« Léa est plutôt mieux; c'est elle qui a demandé ces dames.
Elles s'habillèrent en hâte. Quand elles entrèrent dans la chambre de la malade tout y était déjà mis en ordre par l'active Edith. Léa, étendue dans le lit blanc, le dos appuyé contre les oreillers à volants piqués, sourit aux arrivantes d'un sourire singulier. Georg, le visage ravagé par l'insomnie, ne dit rien aux deux femmes, qui se penchèrent sur Léa, et la baisèrent au front.
— Bonjour, Fédi... Bonjour, Romaine. Je ne vais pas plus mal, n'ayez pas peur. Je vous ai fait appeler parce que je suis un peu plus forte. Je peux parler très bien aujourd'hui. N'est-ce pas que j'ai ma voix ordinaire?
Georg se détourna, la bouche tordue par l'émotion sous sa moustache blonde. Pirnitz inclina le front. Frédérique dit :
— Oui. Ta voix est très claire, ce matin, ma chérie.
En effet, le voile qui depuis longtemps amortissait et faussait les sonorités de cette voix semblait un peu moins épais. On causa d'abord de choses indifférentes. Mais cette fois, après un silence, la malade dit tout à coup :
— Je voudrais... Je voudrais vous entendre parler de l'École. Comment tout cela s'est-il terminé?
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Avec une impatience enfantine, elle ajouta :
— Vous ne m'en parlez jamais!... Et, ce marin, j'ai pensé à Daisy... Jamais, non plus, vous ne me parkz de Daisy, ni de cette pauvre Geneviève.
C'était la première allusion que fît Léa aux événements de Paris. Malgré le ton énervé, on sentait qu'elle désirait vraiment être renseignée. Sur un signe de Frédérique, Pirnitz répondit :
— Nous ne vous avons pas conté nos misères, Léa, pour ne pas vous fatiguer et vous attrister... Du reste, rien de bien nouveau n'est survenu depuis que nous avons abandonné ensemble la rue des Vergers. L'École a rouvert ses portes le i^*^ octobre, sous la direction de M^^® Heurteau. Le conseil d'administration est présidé par M. Duramberty, qui a pris Quignonnet, Anquetin, l'abbé Minot, pour assesseurs.
— Ah ! fit Léa, M. Duramberty s'occupe d'éducation, à présent?
— Oui. Et de politique. Le député de Saint- Charles, Remblart, est mort; Duramberty va probablement le remplacer.
Léa songea quelque temps. Puis elle regarda fixement Pirnitz :
— Alors, dit-elle, vous n'avez pas résisté? Vous avez laissé les hommes prendre tranquillement votre place, et vous voler le fruit de votre travail?
— Il n'y avait rien à faire, chérie, répondit
Frédérique. Moi-même, qui d'abord tenais pour la lutte, pour les procès, j'ai dû me rendre à l'évidence : notre dernier contrat nous livrait à Duramberty, pour peu que Durambertjr marchât d'accord avec le gouvernement.
Le même sourire singulier plissa les lèvres de Léa. Ses yeux se portèrent successivement sur Frédérique et sur Pirnitz. Elle prit la main de Georg, qui traînait sur la couverture, la ramena contre sa joue.
— Et Geneviève? dit-elle.
— Geneviève a été mise en liberté il y a quatre jours, répliqua Pirnitz : Daisy me l'a écrit.
— Oh! vous avez reçu cette nouvelle, et vous ne me l'avez pas dit!... Alors... où est Geneviève, maintenant ?
— Grâce au professeur Bouchardon, la pauvre enfant a été placée dans une maison de santé à Neuilly, où elle sera soignée jusqu'à ce que les médecins la déclarent guérie. Mais elle vit à part, dans un pavillon, avec Daisy.
— Et qui paie les frais?
— Nous avons recouvré quarante mille francs du cautionnement...
Léa ne questionna plus. Elle avait appuyé ses lèvres sur la robuste main de Georg. On eût dit qu'elle s'accrochait à lui, de peur d'être reprise par Pirnitz et Frédérique. Les minutes se succédèrent dans un silence de malaise.
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Enfin Léa reprit :
— Alors Daisy n'est plus avec vous, Romaine, pour vous aider dans cette autre école que vous projetiez?
Le cœur de Frédérique, à cette question, souffrit de tout le mal dont elle sentait souffrir le cœur de Pirnitz. L'apôtre elle-même eut un frémissement. Elle répondit :
— L'avenir n'appartient à aucune de nous. Mais je crois, en effet, que Daisy ne quittera plus Geneviève.
Léa ébaucha encore un demi-sourire, un peu ironique.
— Et M^^« de Sainte-Parade?
— M^^® de Sainte-Parade est morte. Frédérique Ta conduite à sa dernière demeure, dans le Gers, avec Maria et sœur Odile...
Sans attendre une nouvelle interrogation de Léa, Pirnitz ajouta vivement :
— Maria est demeurée dans son pays. Sœur Odile est retournée à Thann.
— En sorte qu'il ne reste plus personne auprès de vous. Romaine?...
— U reste Frédérique.
— Oh! — répliqua Léa, dont la voix prenait plus de force et qui paraissait remuer plus à l'aise. Frédérique demeurera-t-elle longtemps encore avec vous?
L'apôtre et Frédérique échangèrent un coup d'œil. Sans doute, les paroles de Léa s'accor*
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daient étrangement avec des entretiens qu'elles avaient eus ensemble, car les yeux de la jeune fille se mouillèrent. Pirnitz fut seulement un peu plus pâle. Elle dit :
— Toutes, nous avons eu de grandes épreuves, Léa. Il faut mettre en commun notre pitié et notre affection, et ne pas nous armer les unes contre les autres.
Une tristesse si touchante, une si digne demande de grâce s'exprimaient dans les paroles de Pirnitz que Léa, malgré son égoïsme maladif, en fut remuée.
— C'est vrai, dit-elle. Si je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi. Pensez que je suis encore la plus misérable de toutes, parmi les compagnes de cette pauvre M^^*^ de Sainte-Parade... Les autres vivront... Moi, je voudrais vivre, maintenant que j'entrevois la vérité.
Georg, soulevé à demi, enfouit ses lèvres dans les cheveux de Léa :
— Ne parle pas... Ne parle pas, soupira-t-il... Tu vas dire des choses qui nous feront souffrir tous les deux !
— Mon chéri I fit Léa, baisant les yeux de son mari.
Frédérique, Pirnitz, Edith, pleuraient... Pendant quelque temps, aucun mot ne fut prononcé. Le jour grandissait. Par les fenêtres du salon jaune pénétrait maintenant à larges flots le soleil matinal
fp LES VIERGES FORTES
Léa reprit :
— Je vois la vérité. Nous avons souhaité l'impossible, Romaine... Frédérique, nous avons essayé l'impossible... Comment avons-nous pu croire que nous resterions unies contre les hommes et que nous triompherions d'eux?
Comment ai-je pu croire, moi, que j'achèverais ma vie loin de Georg? Aussi clairement que cette lumière du soleil, j'aperçois la vanité de ce que nous tentions.
— Regrettez-vous de l'avoir tenté? demanda Pirnitz.
Léa fut quelque temps sans répondre. Puis, fermant à demi les yeux, elle dit :
— Non.
Pirnitz continua :
— Ce que nous avons tenté n'était pas réalisable? SoitI ce que nous tenterons demain le sera peut-être. Une chose est certaine, c'est que des femmes pareilles à nous, aussi faibles que nous, recommenceront un jour notre effort, et réussiront. Ces femmes, qui réussiront là où nous avons échoué, n'auront pas plus que nous, au début de l'entreprise, le gage du succès entre leurs mains. Elles marcheront comme nous, dans les ténèbres, vers la lumière devinée... Puisque cette vocation était en nous, nous devions, oui, nous devions faire ce que nous avons fait... Et celles de nous qui restent debout doivent continuer l'œuvre. Quelle femme est assurée que son
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vœu d'affranchissement demeurera vain?... Chacune, à Tépoque incertaine et féconde où nous sommes, a le devoir d'espérer, comme ces femmes juives des temps prophétiques, qui, lorsque leur enfant tressaillait dans leur sein, palpitaient de l'espoir que ce fut le Messie.
La voix de Pirnitz avait parlé ferme au milieu de cette chambre d'agonisante, et soudain, par la seule force du Verbe, on eût dit qu'elle en avait chassé la laideur, l'épouvante de la mort. Les yeux de Georg, de Frédérique, d'Edith n'avaient plus de larmes. Ceux de Léa et tout son visage perdirent leur expression d'ironie et de rancune. Elle appela :
— Romaine!...
L'apôtre s'approcha :
— Quoi ? ma chérie...
— Plus près, venez plus près...
Tout contre le pâle visage de Pirnitz, la mourante murmura ces mots que seule Pirnitz entendit :
— Ne m'en veuillez pas. Romaine. Je vous ai fait de la peine, tout à l'heure... Et je l'ai fait exprès, par un besoin cruel... Il y a des moments où je me sens mauvaise. Ne me condamnez pas. C'est si triste, si triste! J'aurais été si heureuse... Alors!... Vous me comprenez?... Vous m'aimez toujours?...
— Oui, chère Léa.
— Je voudrais aussi parler à Frédérique.
Frédérique, sur un signe de Pirnitz, avança à son tour. Georg alla appuyer son front aux vitres de la fenêtre. Pirnitz emmena Edith dans le salon.
— Viens là, dit Léa à sa sœur, lui montrant la chaise que Georg quittait.
Elle lui prit les mains :
— Écoute-moi. Ne parle pas... ne m'interromps pas. Je n'ai plus beaucoup de force.. • Toute cette nuit, en sommeillant, j'ai songé à notre enfance... Je t'ai revue comme tu étais lorsque j'ai commencé à comprendre les choses autour de moi... avec ton sarrau de lustrine noire... tes cheveux, tes yeux noirs... debout auprès de mon petit lit, tu me regardais... Ai-je rêvé cela, ou si c'est vrai?...
— C'est vrai... Bien des fois, alors, je t'ai guettée ainsi. Il me semblait que je recueillais ta pensée à mesure qu'elle se formait.
— Oui. Et j'ai vu tout par tes yeux, Fédi... Tu as capté ma pensée, mon cœur. Aussi l'amour que je te donnais n'était comparable à rien... pas même à celui que j'éprouve pour Georg... Ce n'était pas la même chose... et c'était presque aussi fort, aussi grand...
— Oh! Léa... soupira Frédérique. Est-ce que je t'ai donc perdue tout à fait? Tu ne m'aimes plus?...
— Si... je t'aime... maintenant... aujourd'hui... depuis que je t'ai revue, cette nuit, debout à