I: ment. Ces deux âmes, héroïques chacune à sa
^ manière, se réchauffèrent l'une l'autre. Daisy
[ n'était inquiète que de Geneviève. Pimitz lui
donna les nouvelles recueillies la veille à l'infirt merie du Dépôt, où d'ailleurs la détenue ne com-
i muniquait avec aucun visiteur. Geneviève n'était
pas malade au sens ordinaire du mot : elle manr geait bien, dormait bien, elle disait des choses
l sensées, sauf quand on l'interrogeait sur son
crime. Alors eue se mettait à divaguer, à pro- '^ noncer des discours révolutionnaires.
— Puissent-ils la croire folle! s'écria Daisy. Us ne la condamneront pas... Et moi, je me charge de la guérir.
— Oui; il faut souhaiter qu'on la croie irresponsable. Malheureusement, il m'a paru que
Topinion de radministrarion était que Geneviève simule...
— Geneviève simuler ! Ah ! ils la connaissent mal. La chère petite n'a jamais menti... La soigne* t-on bien, au moins?
— On m'a assuré qu'elle est traitée avec égards... C'est assurément mieux qu'ici... Comment vous y trouvez-vous, chère Daisy?
— Moi? très bien! dit sincèrement l'Irlandaise. On m'a interrogée ce matin : le jeune juge d'instruction qui est venu à l'École le jour du crime. Il est très intelligent. II voulait abso^ lument me prouver que j'étais affiliée à toutes sortes de société anarchistes... Il a paru fort désappointé quand je lui ai dit carrément que j'étais revenue depuis longtemps de ces fariboles, que j'étais une vieille bête d'écrivassière et d'institutrice incapable de donner une chiquenaude à la société... Il insistait : ce Pourtant, miss Craggs, vous vous êtes mêlée à des mouvements nationalistes, en Irlande... j> Je ne l'ai pas nié; je lui ai raconté ma jeunesse... ça a paru î'ntéresser, il m'a posé cent questions; évidemment, il devenait anarchiste lui-même dès qu'il s'agissait de l'Irlande. En me quittant, il m'a dit : « Votre rôle dans l'affaire Bartlett semble vraiment insignifiant. Prenez courage... j> J'ai demandé : « Alors, vous allez me relâcher ? — J'espère, en effet, a-t-il répondu, ne pas vous garder trop longtemps. j>
— Nous souffrons horriblement, Daisy, de vous savoir ici, dans cette promiscuité épouvantable.
— Oh 1 je ne m'ennuie pas, répliqua la vieille fille. Si je n'étais enfermée entre quatre murs, je prendrais même goût à la société de ces malheureuses. Si malheureuses I vous ne pouvez pas imaginer à quel point la fatalité les a accablées, toutes I II y en a qui n'ont jamais connu leurs parents; il y en a que leur père ou leur mère ont débauchées. D'autres ont commencé par aimer naïvement un garçon qui les a jetées ensuite à la prostitution ou à l'mfanticide. Les pauvres!... J'ai fait amitié tout de suite avec elles. Elles me comprennent et je les comprends tellement bien!... Je trouve vite le coin de leur cœur demeuré intact... Et ce coin est frais, ingénu, aimant comme le cœur d'une première communiante...
Pirnitz conta à Daisy les événements de la journée, la double démarche de Quignonnet, le nouveau contrat. L'Irlandaise fît tous ses efforts pour marquer de l'intérêt : mais les yeux clairvoyants de l'apôtre la devinèrent absente, dès qu'il n'était plus question de Geneviève. . . Quand les deux femmes prirent congé l'une de l'autre, l'Irlandaise dit à Pirnitz :
— Si l'on me garde ici, oubliez-moi, mais pensez à ma petite chérie! Frédérique m'a dit qu'elle connaît quelqu'un de puissant parmi les
gens de la justice. Je ne veux pas qu'dle se serve de lui pour moi... Pour Geneviève seule! toute seule...
Daisy fut mise en liberté le suriendemain. Quand elle rentra dans l'École, elle fut accueillie par des acclamations enthousiastes : on la pona en triomphe. Elèves et maîtresses s'étaient refusées à la croire coupable; elles proclamaient Tirresponsabilité de Geneviève.
Au dehors, après le choc terrible de l'arresta* tion, la paix s'était refaite autour de l'École. Aucune des élèves ne l'avait quittée. Les embarras financiers étaient définitivement conjurés par l'accord récent. Le drame de la rue du Colisée semblait devoir se terminer par l'internement de l'accusée dans une maison de santé. Les journaux eux-mêmes n'en parlaient presque plus. Un incident de frontière, un de ces mille bruits de guerre qui auront tant de fois alarmé l'Europe sans résultat, de iSyj* au xx* siècle, avait dévié la curiosité publique. Pirnitz, Frédérique, Daisy reprenaient de l'espoir. Seule Léa, sans confier à personne le secret de sa pensée, sentait se confirmer les présages de la ruine prochaine, et sa résolution de s'affranchir elle-même au milieu de cet écroulement.
« Quand l'œuvre sera détruite, nous serons dispersées; alors, moi, je partirai pour rejoindre Georg... a
Elle en était sûre : et depuis qu'elle avait cette certitude, elle ne vivait plus que dans l'avenir. Elle accomplissait les gestes habituels, faisait ses cours de dessin et de lavis, prenait part aux conversations; mais elle organisait mentalement son plan pour l'inévitable lendemain.
« Je m'en irai sans rien dire, sans avertir Frédérique; je lui ferais plus de chagrin et peut-être laisserions-nous échapper, l'une ou l'autre, des paroles irréparables. Une lettre, ce sera le mieux. j>
Comme un captif, elle réglait à l'avance les détails de son évasion.
a D'abord j'irai à Londres, je m'informerai dans Apple-Tree-Yard de l'adresse actuelle de Georg... Si on ne la sait plus, je consulterai M™« Sanz... »
Tout ce bouillonnement de projets était caché sous un front tranquille. Ni Frédérique ni Pirnitz ne pouvaient rien deviner; la résolution de se libérer avait rendu à Léa la force de dissimuler.
Juste onze jours après l'arrestation de Geneviève, quelques lignes assez énigmatiques furent publiées par le éMatin, Elles étaient ainsi conçues :
« L'affaire de la rue du Colysée. — On n'a pas oublié l'assassinat commis en pleins Champs-Elysées, par une fille Geneviève Soubize, sur la personne d'un haut personnage an-
glais. Le juge qui instruit l'affaire serait, nous assure-t-on, sur le point de la classer. L'instruction aurait abouti à cette conclusion bizarre que le crime n'a pas de mobile, que la jeune fille est une simple détraquée agissant au hasard, qu'elle est irresponsable et qu'on doit l'interner.
a Nous avons de graves raisons pour croire ces. conclusions en désaccord avec les faits. Parallèlement à l'enquête ofificielle, nous avons mené la nôtre. Elle nous a révélé des choses tellement graves que nous en avons retardé la publication, estimant qu'elles ne pouvaient échapper au magistrat instructeur et que, dès lors, il n'y avait pas lieu de nous substituer à la Justice.
oc Puisque l'instruction n'a rien su ou n'a rien voulu découvrir, nous publierons demain les premiers résultats de notre enquête... »
Cette note fut reproduite par tous les journaux et ralluma la curiosité... L'incident de frontière était clos, toute alarme belliqueuse s'apaisait, la place se retrouvait libre dans les quoddiens pour la chronique de la vie courante... Les révélations inaugurées le lendemain par le éMatin furent continuées les jours suivants. La presse entière les commenta.
Les fondatrices de l'bcole devinèrent aisément qui les inspirait. Bien que le ton fût différent, bien que les articles fussent évidemment écrits d'une autre main, on y reconnaissait l'esprit de la Semaine de S aint- Charles. Toutes les accusa-
tions portées contre l'École furent renouvelées et, cette fois, mises en œuvre avec plus d'adresse technique.
En résumé, voici ce que Ton racontait : Qc Un groupe de filles cosmopolites, décorant du^nom de féminisme les théories de l'anarchie la plus radicale, avaient réussi à circonvenir une demoiselle paralytique, à moitié démente, et lui avaient extorqué les sommes nécessaires pour fonder une École où seraient enseignées et appliquées leurs doctrines. Elles avaient eu soin de recruter les élèves parmi les orphelines, afin d'exercer une domination sans entraves. Elles se glorifiaient d'un athéisme absolu; défense de prononcer ou d'écrire les mots : Dieu, Providence, âme... etc.. Certains cours étaient bien faits, car les éducatrices ne manquaient pas d'intelligence. Mais, outre un défaut absolu de méthode, outre le dédain de tous principes moraux, outre le ferment anarchiste jeté dans les jeunes esprits, le cynisme de l'enseignement lui-même était effrayant. Ainsi, une sage-femme diplômée professait un cours d'accouchement; les mystères de l'amour physique et de la maternité y étaient exposés devant des fillettes de dix, douze et quatorze ans!
oc Le professeur de ce cours abominable était précisément la Geneviève Soubize qui venait d'assassiner sir James Bartlett d'un coup de bistouri!
ce Cet odieux cynisme, ajoutait le S^fatin, ne régnait pas seulement dans la doctrine, mais aussi dans les mœurs de l'École. On encourageait entre les maîtresses, d'une part, entre élèves et maîtresses d'autre part, une tendresse d'un genre particulier sur laquelle il convenait de ne pas insister. C'était, disait le chroniqueur, un féminisme sentimental que nos usages, arriérés sans doute, persistent à réprouver.
oc Cependant, les théories antimasculines des fondatrices n'étaient pas inflexibles. L'une d'elles, M^^® D. H., avait déserté le bercail en compagnie d'un simple menuisier, venu à l'École pour quelques réparations. Quant à la jeune sage-femme, professeur d'accouchement, elle portait, le jour même de son arrestation, les traces de son inconduite.
a Telle était l'École des Arts de la Femme : révolte contre l'autorité (on ne reconnaissait à la mairie aucun droit de contrôle; un inspecteur de l'Université avait été injurié et chassé); enseignement à tendances antipatriotiques, cosmopolites et athées; cynismes dans les propos, dans l'éducation; immoralité à l'état habituel chez les élèves et les maîtresses.
€ Qu'attendait le ministre de l'instruction publique pour porter le fer rouge dans ce nid de guêpes? Quelle protection mystérieuse, après de tels scandales, absolument avérés, confiait
encore des enfants innocentes à un groupe d'aventurières et de folles, chez lesquelles l'aventure allait jusqu'à la débauche, et la folie jusqu'à l'assassinat?... i>
Surexcités par ces a révélations s>, les reporters assaillirent de nouveau l'École. On refusa de les recevoir, sur le conseil de M^^® Heurteau : le dédain seul pouvait répondre à de semblables calomnies. Mais l'effet de la campagne si violemment menée ne se fit pas attendre. Une première note de l'Agence Havas annonça qu'un député de la droite se disposait à interpeller le ministre sur les oc Scandales de Saint-Charles »... Une seconde note informa le public que l'interpellation était différée, le ministre ayant ordonné de lui-même une enquête à l'École des Arts de la Femme.
Cette enquête fut confiée à un sous-chef de bureau de l'enseignement primaire, nommé Roudier; celui-là même qui, l'année précédente, avait été délégué par le ministre pour l'inauguration. Roudier assista aux cours, vérifia les livres de comptabilité, interrogea les maîtresses et les élèves. Pendant toute la durée de cette enquête ^ItcMatin et un grand nombre de journaux parisiens continuèrent la série des articles sensationnels. Ils ne racontaient plus rien de neuf: mais ils s'en prenaient au ministère, l'accusaient de paaiser avec les socialistes, les internationalistes. Roudier fut personnellement dénoncé comme un
LÉA 29f
complice secret du groupe féministe. Dès lors, très timoré, inquiet des attaques, il aggrava son rapport, insista sur le désarroi des méthodes, si peu conformes à l'esprit de l'Université, sur le péril de laisser subsister un institut où le ferme propos des maîtresses était de se soustraire à l'action officielle. Il constata l'existence d'un cours d'hygiène où les soins à donner aux nouveau-nés étaient enseignés, d'un laboratoire de chimie et d'anatomie obstétricales : en réalité, ce laboratoire se réduisait à la trousse de Geneviève, déjà saisie par la police. Tout ce rapport fut rédigé par Roudier mystérieusement, tandis qu'en apparence il approuvait le bon ordre, la discipline, l'ingénieux enseignement de l'École. Ce chef-d'œuvre d'hypocrisie, d'interprétation systématique, fut transmis à la direction de l'enseignement primaire, puis au ministre, dans un moment où Pirnitz et Frédérique croyaient Roudier dévoué à leur cause, prêt à les défendre, et comptaient sur son témoignage pour détruire la légende, poursuivre et confondre les calomniateurs.
Par un effet ordinaire, la campagne de presse entreprise contre l'École avait exercé son influence, non seulement au ministère de l'Instruction publique, mais aussi sur le magistrat qui instruisait l'affaire Bartlett.
Soucieux de n'être point tracassé lui-même par quelques gazettes insolentes, le juge corsa
son instruction. Daisy ne pouvait être ressaisie» Mais, en groupant et en reliant par des commentaires les réponses qu'elle avait faites, en entremêlant adroitement au présent le récit des événements d'autrefois, on arrivait à représenter la pauvre vieille fille comme une sorte de professeur d'anarchie : Geneviève avait seulement trop bien profité des leçons, et mis en pratique les théories de l'Irlandaise.. . Dès lors, l'histoire du crime s'éclairait. Geneviève, surexcitée par la crise que traversait l'École (tel était l'aveu de Daisy elle-même), s'était résolue à la propagande par le fait. Elle avait prémédité son acte puisqu'elle avait emporté un bistouri du laboratoire. Les traces de la jeune fille furent aisément retrouvées, bien qu'elle se refusât absolument à donner aucun récit de son affreuse aventure. On établit qu'elle avait cherché à joindre M. Duramberty : elle comptait donc commettre un double meurtre. Le patron, interrogé, déclara n'avoir pas vu la jeune fille. Il s'était renseigné. Il savait que la détenue était muette sur l'emploi de sa nuit; il prit le parti de ne pas raconter le tragique vaudeville de la rue La Trémoille. La vérité dût-elle un jour être connue, il justifierait son silence par un sentiment de générosité : à quoi bon charger une pauvre fille détraquée, irresponsable?...
La violence subie par Geneviève fut expliquée par son état névropathique. Plusieurs commer-
çants ou concierges du quartier de T Aima témoignèrent .qu'ils avaient vu la jeune fille errer au hasard, vers la tombée de la nuit. Un agent assura qu'elle regardait les hommes d'un air provocant : il avait failli l'arrêter... Un autre témoignage, inattendu celui-là, parut décisif : celui d'un certain Galopier, courtier d'assurances, qui affirma spontanément s'être assis auprès de l'accusée sur un banc de l'avenue l'Aima et avoir subi de sa part des propositions qu'il avait repoussées. Le juge estima que sans doute un autre promeneur avait été moins réservé : et comme Geneviève, interrogée, confrontée, opposait un mutisme hargneux et obstiné, il ne fut contredit par personne.
On avait d'abord admis l'excuse de la folie; mais cette hypothèse fut délaissée. Les médecins aliénistes déclarèrent Geneviève responsable, malgré sa nervosité. Toute sa vie le prouvait! Elle avait été guidée, dès l'enfance, par des sentiments de rébellion antisociale. Jamais elle n'avait donné le moindre signe de dérangement cérébral. Son crime même n'était-il pas logique, une fois admis les principes qu'elle professait? Lady Mary, pendant l'enquête, chargea durement son ancienne lectrice. Dans ses dépositions, Geneviève devint une dangereuse petite anarchiste dont elle, lady Mary, avait surpris depuis longtemps les intentions criminelles; elle s'en était séparée précisément à cause de cela. Le bruit se
répandit alors dans la presse que l'instruction concluait à un assassinat prémédité.
Cette nouvelle bouleversa brusquement la confiance que Daisy avait rapportée de ses entretiens avec le juge, et que Pirnitz, Léa, Frédérique, partageaient. Puis, aussi soudainement, une autre stupeur les accabla. Le 4 juillet, le ministre de l'Instruction publique, interpellé à la Chambre par un député du centre sur les oc Scandales de Saint-Charles ]», lut à la tribune les passages principaux du rapport Roudier : lecture qui provoqua l'indignation généreuse de l'assemblée... Vainement, un socialiste voulut défendre le féminisme : son discours aggrava les méchantes dispositions de la majorité. Le député du centre remonta à la tribune, riposta victorieusement, et enfin demanda au grand maître de l'Université quelle sanction il comptait donner au rapport de son agent. Le ministre répondit que la sanction était déjà un fait accompli : par décision du jour même, il réorganisait complètement l'école de Saint-Charles et l'attribuait à la municipalité, sous la surveillance de TÉtat. Les directrices actuelles seraient congédiées, sauf une seule, personne honorable, ancienne fonctionnaire de l'Université, qui avait toujours fait opposition aux excès de l'enseignement soi-disant féministe^ et qui présentait toute garantie. La reprise des locaux et du matériel se trouvait facilitée par les clauses d'une convention entre les fondatrices et
le propriétaire du terrain, lequel était absolument d'accord avec le gouvernement. Les fondatrices, d'ailleurs, ne seraient nullement spoliées : elles récupéraient un certain cautionnement disponible, et r£tat leur assurait, pendant une année, quinze cents francs d'appointements.
Ces explications ne parurent pas fort claires au Parlement; mais l'incident était réglé d'avance, comme une comédie, et le ministre sûr d'être approuvé. Un député de la droite trouva opportun de procurer un grand succès au cabinet : il déposa un amendement « blâmant l'incurie du gouvernement en face de l'Ecole athée et anarchiste }», — amendement qui fut repoussé par une grosse majorité.
On ne prit pas la peine d'avertir directement Pirnitz, Frédérique, Léa et Daisy, de leur déchéance. Elles étaient déjà, atix yeux des représentants du gouvernement, retranchées de la vie sociale. Parce qu'elles avaient voulu vivre et prospérer sans le concours de l'Homme, l'Homme les rejetait, plus fort, comme des parias débiles... La décision fut communiquée à W^^ Heurteau, qui était la oc personne honorable » désignée par le ministre dans son discours. Elle réunit aussitôt Frédérique, Pirnitz, Daisy et Léa en comité extraordinaire. Il était six heures du soir, précisément l'heure où se terminait la séance de la Chambre. Quand la lettre ministérielle eut été lue au milieu d'un profond silence, Daisy dit :
— Heurteau, vous nous avez trahies...
L'ancienne institutrice protesta :
— Pouvez- vous penser que je sois pour quelque chose dans l'arrêté qui vous frappe?... Depuis le jour où nous avons obtenu l'autorisation d'ouvrir rÉcole, je n'ai pas parlé au ministre. Je n'ai jamais correspondu avec lui, fût-ce par des intermédiaires. Quant à Roudier, vous l'avez vu à l'œuvre ici, comme moi : comme moi, vous l'avez cru favorable.
Daisy répéta :
— Heurteau, vous nous avez trahies. J'en ai la certitude, aujourd'hui; vous avez travaillé souterrainement contre l'Ecole depuis sa fondation... Je le sentais, je le savais... Nous le sentions toutes : n'est-ce pas, Frédérique?
Frédérique acquiesça de la tête. M^^« Heurteau, sans perdre son aplomb, répliqua : * — Je vous pardonne, Daisy... Je vous pardonne à toutes. Vous êtes accablées et le malheur vous rend injustes. Si vous m'aviez écoutée, récemment encore, l'École évitait la catastrophe. Il n'a pas tenu à moi qu'elle fût sauvée. C'est donc moi qui devrais récriminer. Mais, je le répète, je comprends votre irritation et je vous pardonne. Je garderai ici la saine tradition : je sais, moi, comment on s'arrange avec les pouvoirs publics. Et bientôt, je l'espère, quand l'orage sera passé, je vous rappellerai.
Pirnitz fit un geste de dénégation :
— Non, Heurteau, nous ne reviendrons pas
— Quoi! vous aussi, Romaine; vous, si équitable, vous me condamnez? Mais, qu'ai-je fait contre vous, qu'ai-je fait? Je vous le jure : j'ignore à quelle protection je dois d'être maintenue ici... Je n'ai tenté aucune démarche.
— Sans doute... Mais vous vous êtes ménagé la sympathie de nos ennemis; vous avez représenté pour eux le féminisme sage, discipliné... Alors, tout naturellement... D'ailleurs, à quoi bon récriminer? C'est affaire avec votre conscience. Vous aviez vos idées... Vous les avez fait triompher. Nous sommes des vaincues, nous partirons.
Elle regarda longuement l'ancienne institutrice... Il y avait dans ce regard un si douloureux: reproche, et si digne, que M^^® Heurteau ne sut rien répondre; elle devint très rouge et des larmes montèrent à ses paupières.
— Venez, dit Pirnitz aux deux sœurs et à Daisy.
Elles quittèrent la salle du comité, y laissant seule la directrice officielle. Pirnitz emmena Daisy, Frédérique et Léa dans sa propre chambre. Là, elles tinrent conseil. Autour d'elles, la ruche laborieuse qu'elles avaient construite et peuplée, dont elles étaient dépossédées, bourdonnait... Daisy ne retint plus ses pleurs.
— Ah ! s'écria-elle en sanglotant, c'est moi,
^ 302 LES VIERGES FORTES f
c'est moi la cause de tout ! Pourquoi m'avez-vous prise au milieu de vous ? Je porte malheur à ce que j'aime. Je n'avais au monde que l'École et ma petite Geneviève. Geneviève va passer en cour d'assises et nous sommes chassées de l'École.
Pirnitz et Frédérique durent la consoler. Elles gardaient seules leur courage lucide, tandis que Léa, épuisée par la fièvre qui cernait ses yeux et crispait ses doigts, s'abattait sur une chaise, dans l'attente morne d'événements auxquels elle ne voulait prendre aucune part. La discussion s'engagea entre Pirnitz et Frédérique. Frédérique tenait pour la résistance, pouf un procès entamé au nom des expulsées spoliées — contre l'État et la commune spoliateurs. Pirnitz fiit d'un autre avis.
— Nous perdrons tous les procès, Frédérique. La querelle qu'on nous cherche est absurde; le le ministre n'a aucun droit sur l'École; tout le monde sait cela; mais personne n'est avec nous. L'hostilité instinctive des hommes contre l'affranchissement de notre sexe est déchaînée. J'ai déjà connu des crises pareilles en Autriche-Hongrie. Il faut les laisser passer.
— Alors, dit Frédérique, nous abandonnerons les jeunes âmes auxquelles nous avons promis notte dévouement ?
— Nous avons accompli ce qui était en notre pouvoir. Et l'effort ne sera pas perdu. Louise
Heurteau est une ambitieuse : elle a vilainement joué son jeu personnel contre nous; mais, au fond, elle partage nos idées sur l'enseignement de la femme, et l'École, dirigée par elle, sera encore très supérieure à la plupart des autres. Nous ne nous cacherons pas, d'ailleurs : celles des élèves qui voudraient et pourraient nous suivre sauront où nous joindre.
Elle lit une courte pause.
— Notre dignité nous ordonne de quitter, dès ce soir, une maison où nous ne pouvons plus exercer aucune autorité.
— Oui!... Partons tout de suite, approuva Daisy. Mais où aller?
— Nous trouverons toujours un abri pour cette nuit dans mon ancienne chambre de la rue de la Sourdière : cette bonne mademoiselle de Sainte-Parade, qui la conservait, par une sorte de dévotion, comme le berceau de TOEuvre, en a payé le loyer d'avance... Demain, nous aviserons à nous installer. Maintenant, je vous propose d'appeler quelques élèves, chacune une, si vous le voulez, celles qui nous semblent les mieux douées, et sur qui nous pouvons le plus compter. Nous leur dirons adieu, en leur confiant, pour ainsi dire, le testament de notre pensée...
— A votre place. Romaine, dit Daisy, j'aurais réuni les élèves dans la grande salle et je leur aurais fait un discours, comme l'autre soir...
^- Vous avez sur elle plus d'influence que M^^« Heur-
[ teau. Toutes seraient parties avec nous.
— Et ensuite, dit tristement l'apôtre, qu'en aurions-nous fait? Où aurions-nous mené ce troupeau sans bergerie ? Non ! nous n'avons pas le droit d'entraîner dans l'inconnu de jeunes
■ êtres qui, malgré tout, ont ici un refuge et un
[ enseignement.
i L'avis de Pirnitz fut reconnu le plus sage.
f Chacune des quatres proscrites désigna une
- élève, que Léa descendit appeler à l'étude. Elle
r demanda pour son compte Georgette Vincent,
\ une ancienne pupille de l'Assistance publique,
f vive, tendre, intelligente, depuis longtemps sa
f: préférée. Pirnitz désigna la petite vaguemestre
l Alexandrine; Frédérique une jolie brune, très
p sérieuse, nommée Ninette Vanderbrouck. Quand
I à Daisy, elle avait voulu qu'on appelât Alice
I Aubry, une des aînées de l'École, pardculière-
ment chère à Geneviève Soubize.
Lorsque les quatre fillettes, tout émues par
cette convocation subite, furent assemblées
autour de leurs maîtresses dans la chambre de
Pirnitz, l'apôtre leur dit :
— Mes chères petites, ce que je vous laissais pressentir l'autre soir est consommé. Nous sommes obligées, ces demoiselles et moi, de vous quitter. M^^« Heurteau, seule d'entre nous, est autorisée par le ministère à demeurer à l'École, dont elle conserve la direction.
LÉA ^OÇ
OC Notre chagrin est profond, vous le comprenez; le vôtre aussi, je le vois. Pourtant, nous ne nous laissons pas aller au désespoir. Soyez fortes vous-mêmes... Nous ne sommes point perdues pour vous : la crise présente aura une jRn, et alors, si vous le voulez, vous nous retrouverez... Pour le moment, votre devoir est de rester ici, de vous soumettre à vos maîtres et à vos maîtresses, de travailler, en un mot, de vous comporter comme si nous étions encore là... L'École va passer à l'enseignement officiel : il y aura donc, sans doute, des changements dans les méthodes. Soumettez-vous; mais rappelez-vous que nul n'a le droit de peser sur votre conscience. Vous êtes des êtres libres. Ne cédez jamais sur la question de l'assujettissement de la femme; n'acceptez jamais des doctrines qui l'imposeraient.
ce Nous vous laissons cette mission parmi vos compagnes. Vous avez sur elles l'influence d'un esprit plus vif, d'une intelligence plus complète de nos principes, puisque, toutes les quatre, vous avez recueilli plus de notre pensée : remplaceznous auprès d'elles.
« Vous pourrez, si vous le souhaitez, et nous le désirons, rester en communication avec nous. Vous n'aurez qu'à nous écrire 21 rue de la Sourdière, à nos noms, et même à venir nous voir, les jours de sortie. Mais surtout, faites-le ouvertement; pas de cachotteries!
3o6 LES VIERGES FORTES
ce Maintenant, embrassez-nous et rentrez sans bruit dans vos études...
L'émotion causée par ces quelques mots, si simplement dits, fut extrême. Les quatre fillettes avaient bien envie de pleurer; mais telle était sur elles l'autorité d.e Pirnitz qu'elles se continrent de leur mieux. Les sanglots étouffaient les paroles dans leur gorge : elles ne pouvaient que se jeter au cou de leurs maîtresses et de les baiser passionnément. « Emmenez-nous ! emmeneznous! » leur disaient-elles... Georgette Vincent, la plus nerveuse des quatre, s'accrochait si étroitement aux bras de Léa qu'on eût dit d'un nauj&agé étreignant une épave... Léa souffrit de cette étreinte : à cette même minute, elle sentait avec une sorte de joie âpre et fiévreuse se rompre les derniers liens qui l'attachaient à sa prison; et cette frénésie muette de liberté, qui la dévorait, était si violente, qu'il n'y avait plus de place dans son cœur même pour la pitié. Tandis que les bras de Georgette se crispaient contre ses bras, Léa n'avait qu'une idée : a Oh ! que tout cela soit fini, fini..., que cette agonie s'abrège... » Elle goûta un peu de soulagement quand les jeunes filles, à la fois désolées et fières de leur mission eurent rejoint leurs compagnes.
Alors, avec Daisy, Frédérique et Pirnitz, elle commença les préparatifs du départ. Il était convenu que, ce soir, on emporterait seulement l'indispensable. Daisy reviendrait, dès qu'un loge-
ment serait arrêté, chercher tout ce qui appartenait aux proscrites.
— Quoi ! Daisy, murmura Léa, vous reviendrez ici?... Vous reverrez cette Heurteau?
— Certes, je la reverrai, répliqua l'Irlandaise. Et c'est elle qui baissera les yeux devant moi. Et Tabbé Minot, Quignonnet ou Duramberty luimême, qui ont machiné cette infamie, ne me feraient pas peur.
Avant de quitter leurs chambres, elles évaluèrent les ressources dont elles disposaient : leurs bourses mises en commun, elles réunirent trois cents francs. Mais Léa et Frédérique possédaient environ deux mille cinq cents francs déposés en banque : les économies d'autrefois. Pirnitz avait mille francs à elle, pécule amassé par d'anciennes leçons. Seule Daisy ne possédait absolument rien : tout l'argent de ses appointements, aussitôt reçu, elle le dépensait en aumônes.
Il était sept heures et demie passées quand un pesant fiacre à galerie, que le concierge alla prendre chez un loueur de Saint-Charles emporta les quatre femmes hors de cette maison où elles avaient dépensé, durant tant de mois, le meilleur de leur intelligence et de leur volonté. Tandis que la vieille et incommode voiture les cahotait de Saint-Charles à la rue Saint-Honoré, elles échangèrent peu de paroles. Serrées les unes contre les autres, elles sentaient peser sur elles l'iniquité
de la force sociale. Frédérique, Pirnitz, Daisy ellemême rêvaient au moyen de recommencer la bataille. Seule des quatre, Léa pliait devant la destinée, abandonnait la lutte et tout espoir de revanche. Elle s'absorbait dans cette pensée : a Non... Je ne puis pas rentrer dans cette maison de la rue de la Sourdière, et revoir la chambre de Pirnitz... Je n'y rentrerai pas. J'aimerais mieux mourir. Mais comment faire?...
Elle tendait l'efFort de son intelligence :
ce Eh bien! s'il le faut, quand nous arriverons rue de la Sourdière, je dirai tout à Frédérique... Moi aussi, je veux être libre. Je veux avoir la liberté qui me convient, celle dont j'ai besoin... »
Elle prit une résolution :
(( Dès que ce fiacre atteindra la place de la Concorde, je leur dirai la vérité... que je les quitte, que je retourne en Angleterre. » > Mais avant qu'on eut passé le pont des Inva-
lides, Frédérique remit à Léa les trois cents francs recueillis.
— Tu seras notre trésorière. Charge-toi de payer le fiacre et, pendant que nous monterons là-haut avec nos valises, achète le nécessaire pour dîner tant bien que mal.
— Oui, dit Léa, à qui sa sœur imposait toujours.
Et elle ne parla pas de son projet.
Lorsque le fiacre s'arrêta devant la vieille maison figée dans son immobilité centenaire, la
vieille maison Directoire où les deux sœurs étaient venues au monde, Léa eut un sursaut d'horreur et de haine. Il lui parut que cette maison était la cause de tout. Elle-même y était née dans la honte; elle y avait subi les deux influences néfastes : Frédérique et Pirnitz. Elle fut heureuse du prétexte que lui donnaient, pour ne pas entrer, les ordres de Frédérique :
— A tout à l'heure, dit-elle à ses trois compagnes, qui s'engageaient dans le corridor avec leurs humbles paquets.
Le cocher n'avait pas la monnaie d'un louis.
— Menez-moi à un débit de tabac, fit Léa remontant en voiture.
Le débit le plus voisin était situé au coin de la rue Saint-Honoré. Léa acheta une carte- lettre, y traça quelques lignes, y glissa un billet de cinquante francs, la ferma et mit dessus le nom de sa sœur. Depuis qu'elle était seule, hors du regard des deux éducatrices de sa volonté, elle recouvrait une faculté merveilleuse de décision. « Cinquante francs, pensa-t-elle, leur suffiront jusqu'à demain ; et je leur abandonne expressément ma part des deux mille francs qui sont déposés à la^ banque. » Elle remonta en voiture et se fit conduire à l'église Saint-Augustin. Elle avait décidé de partir le soir pour Londres, par la voie de Dieppe et de Newhaven. Mais elle ne voulait pas quitter le fiacre à la gare Saint-Lazare même. En descendant au pied du vaste escalier qui mène