LIV7{E III
' 'express avait dépassé Châtellerault; il courait maintenant vers Tours, par des plaines faiblement ondulées, où les prés reverdis, les chaumes des récoltes précédentes, alternaient avec les brunes étendues labourées pour les semailles prochaines. Des maisons blanches, coiffées de l'ardoise tourangelle, des gares campagnardes tout de suite évanouies dans le tremblement d'une sonnerie électrique, — parfois un château perçant de ses poivrières les futaies jaunies, parfois un village groupé dans un pli de vallée autour de son clocher paroissial : c'était toute la France du centre qui depuis des kilomètres et des kilomètres déroulait son paysage sous les yeux de Frédérique, assise, vêtue
de noir, dans l'angle d'un compartiment de seconde. Une seule personne occupait avec elle le compartiment : une religieuse en robe violette, qui dormait, dans une attitude sans abandon, comme dorment les dévotes à l'église, bien droite contre le dossier, son chapelet entrechoquant discrètement les grains de buis entre ses doigts détendus, la cornette battant des ailes, éventant sa figure reposée, incolore, impénétrable.
Frédérique revenait, avec sœur Odile, d'un de ces voyages précipités, forcés, où les yeux sont volontairement absents des choses vues, — parce que le voyage a, pour ainsi dire, arraché malgré elle l'âme à de durs soucis, qui s'imposeront de nouveau juste après le retour. L'avantveille, en compagnie de la grosse servante Maria, elles avaient quitté Paris, se rendant à un village du Gers nommé Poudenats : elles escortaient une quatrième voyageuse, à laquelle il avait fallu, pour faire la route, l'espace entier d'un wagon, bien que son pauvre corps à jamais immobile tînt dans un cercueil aussi petit que celui d'un enfant... W^^ de Sainte-Parade était morte subitement, sans souffrance, le 17 septembre, moins de trois mois après l'accès de paralysie qui l'avait frappée le jour de sa ruine, ec deux mois après la reprise de l'école par la Ville. Elle était morte dans l'humble logement qu'elle habitait avec sœur Odile et la fidèle Maria, proche l'église Sainte-Clotilde. Après le décès,
sur l'avis de Maria, on avait télégraphié à un neveu de la défunte, dernier rejeton de la famille Sainte-Parade, qui vivait dans le Gers. Le neveu avait répondu qu'il était souffrant lui-même; il ne pouvait venir à Paris, mais il priait la religieuse de ramener le corps à Poudenats, où il serait inhumé.
Avec sa maîtresse morte, Maria regagna le pays natal. Frédérique représenta auprès de cette dépouille Toeuvre à laquelle M^^® de Sainte-Parade avait consacré une partie de sa vie et toute sa fortune. Pirnitz et Daisy, logées avec Frédérique rue de la Sourdière, depuis leur expulsion, durent s'abstenir par économie : Daisy, d'ailleurs, ne voulait pas quitter Paris, où Geneviève venait d'être gravement malade d'une péritonite, à l'infirmerie de Saint-Lazare; et Pirnitz se sentait nécessaire à Daisy... L'inhumation terminée. Maria était restée à Poudenats, au service du neveu Sainte-Parade, petit vieux à demi perclus de rhumatismes... Sœur Odile rentrait à Paris, pour repartir aussitôt vers l'Alsace, où elle allait faire une retraite dans sa communauté de Thann.
Ainsi s'égrenaient une à une le§ compagnes de l'effort enthousiaste brusquement arrêté par l'hostilité des hommes.
Frédérique s'abîmait dans la mélancolie de cette dispersion, tandis que le train courait sur les rails, à travers la Touraine automnale. Le ciel était brumeux, avec de fréquentes éclaircies;
alors un soleil atténué ârgentâit les bois, les guérets, les champs. Frédérique ne pouvait s'empêcher de comparer la ferveur des espoirs anciens avec le néant des résultats... Ohl 1 enfance studieuse, concentrée, l'ardeur à purifier le foyer souillé ! Quelle influence elle avait exercée, même petite fille, sur sa mère, sur son grandpère Legay, sur sa jeune sœur!... Puis, la rencontre de Pirnitz, l'enchantement délicieux par ce regard d'apôtre, l'initiation aux doctrines libératrices, le séjour à Londres avec Léa, la vie féministe réalisée, tant à Free Collège que dans l'étroit phalanstère d'Apple-Tree-Yardl... Rien, pendant toutes ces années d'adolescence et de jeunesse, rien vraiment n'avait manqué pour la former au rôle d'apôtre : rien, pas même la souffrance, puisqu'elle avait aimé un homme et qu'elle s'était confirmée dans de secrètes amermmes. Avec quel élan elle avait consommé le sacrifice de cet amour! Comme elle avait chéri son renoncement, sa vie sans autre joie que le dévouement à l'Idée!
Aujourd'hui, à la veille de n'être plus une très jeune femme,' — elle venait d'atteindre sa vingtsixième année, — elle assistait à l'écroulement de tout ce qui avait été un instant réalisé, parmi tant de rêves. L'œuvre était pratiquement abo^ lie. Une école des Arts de la Femme rouvrirait bien, rue des Vergers, à la rentrée prochaine, sous la direction de M^^® Heurteau ; mais ce serait
une école asservie au ce pacte de Saint-Charles », avec Fabbé Minot comme inspirateur moral, et, comme objet, non plus TafFranchissement de la femme, mais les succès politiques de Jude Duramberty, protecteur de la maison. Tant d'efforts désintéressés, tant de soucis avaient cet aboutissement ironique : faire d'un industriel égoïste un député moitié clérical, moitié socialiste. Et le plus douloureux était encore que le bataillon sacré se dispersait dans la défaîte. Frédérique l'avait cru si ferme, si intangible, ce groupe uni pour l'émancipation I Hélas I elle pouvait compter les vides, à présent; il ne restait même plus auprès de Pirnitz la petite troupe de Gédéon, celle qui relève la tête après avoir bu l'eau du torrent... Duyvecke était partie la première, soustraite au devoir altruiste par un besoin de tendresse plus banale ; puis Geneviève, travaillée par Thorrible influence héréditaire, avait conmiis cet acte de folie dont périssait Fécole... M^^« de Sainte-Parade étant morte, sœur Odile s'en retournait dans son couvent, probablement indifférente aux grandes choses qui s'étaient accomplies autour d'elle; M^^*^ Heurteau avait trahi par vile ambition personnelle... Daisy Cfaggs consacrerait sans doute à Geneviève le reste de sa vie et de ses forces... Seule, Frédérique restait debout auprès de Pirnitz.
Il y avait un nom — parmi ceux des apôtres qui naguère s'étaient assises à la table du con-
3l6 LES VIERGES FORTES
seil, dans l'hôtel Sainte-Parade, — que Frédérique ne voulait pas prononcer quand elle dénombrait les absences et les défaillances : c'était le nom de Léa. D'avoir vu celle-ci trahir et fuir à son tour, le choc avait été trop rude pour TAînée : elle l'avait rayée, extirpée de sa mémoire, comme un père oublie et renie une fille qui se déshonore...
Oh ! cette lettre laconique, si froide, si a étrangère », apportée par le cocher de fiacre, alors que Daisy, Pirnitz, Frédérique elle-même, s'inquiétaient déjà de ne pas voir remonter Léa : — ce Ma chère Fédi, je ne sers plus à rien maintenant parmi vous, puisque l'OEuvre nous est arrachée : mon devoir, je le sens, est de rejoindre celui qui souffre loin de moi... J'ai voulu épargner des adieux et peut-être des discussions, c'est pour cela que je n'ai dit mon projet à personne : mais il était arrêté depuis longtemps. Pardonne-moi : en écoutant ton propre cœur, tu me comprendras... J'abandonne ma part des deux mille francs qui nous appartiennent à toutes les deux; qu'elle vous aide à subsister pendant les durs moments que vous allez traverser. Adieu, Frédérique. Je te remercie de ce que tu as fait pour moi; je remercie Romaine; j'embrasse Daisy, Pirnitz et toi. Ta sœur qui t'aimera toujours. — Léa. »
Il avait fallu lire cette lettre; il avait fallu la faire lire à Daisy et à Pirnitz, qui attendaient
anxieusement... Frédérique avait alors éprouvé une honte si affreuse que la douleur de la séparation en avait été surpassée. Telle fut jadis sa honte d'enfant, le jour où elle comprit le marché infamant conclu entre sa mère et les d'Ubzac. Comme Pirnitz voulait la consoler, elle avait répondu : m Non, Romaine, ne me parlez pas d'elle, ne m'en parlez plus, jamais, jamais... b Elle avait vaqué aussitôt, avec une fièvre active, à leur installation dans la cellule étroite où jadis, avec cette même Léa, elle avait senti descendre l'Esprit sur leur couple fraternel.
Ainsi, la troupe initiale des vierges fortes se réduisait aujourd'hui à Pirnitz et à Frédérique. Et, le plus douloureux, c'était que les défaillantes, d'abord avides de combattre l'homme dominateur, avaient toutes, sauf Daisy, cédé finalement, par une abdication spontanée, à la domination masculine. Une vérité désolante s'imposa au lucide esprit de Frédérique : l'impuissance actuelle de la femme éclatait dans ces défections volontaires. La victoire de Duramberty, la spoliation dbs fondatrices par les pouvoirs publics, étaient des incidents d'ordre politique, par conséquent provisoire, qui laissaient le champ ouvert aux revendications de l'avenir. Combien apparaissait plus inquiétante, dans nos vieilles sociétés, cette incapacité de la femme à secouer la maîtrise de son tyran I... A peine affranchie, on dirait qu'elle a la nostalgie
ses genoux... Sœur Odile... Celle-là aussi s'était assise naguère à la table du conseil avec Tétatmajor de la bonne Sainte-Parade : et, sans avoir soumis son cœur aux enseignements de Pirnitz, elle demeurait une véritable vierge forte, alors que tant d'autres avaient abdiqué. Étrange fille! aucune tristesse n'avait crispé ses traits fades et reposés, quand les mottes rougeâtres de la terre gasconne comblaient la fosse où Ton avait descendu le cercueil. Pourtant, auprès de la pauvre infirme défunte, la religieuse avait passé quatre années de sa vie. Sœur Odile, qui avait assisté à tous les commencements de l'Œuvre, qui avait reçu toutes les confidences de W^^ de Sainte- Parade, n'avait jamais demandé à Frédérique des nouvelles de l'École, elle ne s'était pas informée de celle des maîtresses qu'elle ne voyait plus, de Léa. Et cette discrétion, précieuse pour Frédérique, lui avait tout de même paru pénible, tant elle ressemblait à de l'indifférence... « Quelle âme se cache donc sous cette bure violette et sous la blancheur de ces voiles? Qu'aime- t-elle? Que souhaite-t-elle?... Est-elle vraiment à ce point affranchie de toute passion humaine, que rien ne l'émeuve, que rien ne l'intéresse plus ?... » Elle se promettait de l'interroger avant de se séparer d'elle pour toujours, — de connaître le secret de cette âme close.
Vers Saint-Pierre-des-Corps, sœur Odile se réveilla; le train ralentissait, sifflait au disque.
Elle se réveilla sans bouger le buste, correcte et paisible comme si elle n'avait pas dormi, comme si elle avait simplement fermé quelque temps les yeux pour prier avec plus de recueillement... Son regard rencontra celui de Frédérique. Elle sourit :
— Nous approchons de Paris? demanda-t-elle.
— Oh! nous ne sommes qu'à Tours, encore! répliqua Frédérique.
— Où pourrons-nous goûter ?
— Aux Aubrais, je crois... Vers quatre heures.
Pendant le voyage, Fimportance que la religieuse donnait aux repas avait frappé Frédérique. Sœur Odile montrait un appétit vivace, buvait du vin à peine trempé d'eau. Chez le neveu Sainte-Parade, elle avait même réclamé du café noir, et s'était plainte qu'il fûtmal préparé... Elle déconcertait sa compagne par ce mélange d'égoïsme et de dévouement, de stoïcisme religieux et de vulgaires préoccupations de bien-être.
Renseignée sur l'heure du goûter, la nonne prit son chapelet et se mit à réciter dizaine sur dizaine. Les gros grains noirs reliés par la chaîne de cuivre couraient entre ses doigts courts et potelés ; ses lèvres dépêchaient les oraisons, dont on ne percevait que les s sifflants; de temps en temps, à des intervalles définis par un mystérieux rite de dévotion, elle saisissait au bout de la chaîne le Christ de cuivre, patiné par vingt ans de caresses pieuses, et le baisait.
Frédérique songeait :
oc Les lèvres de cette vierge accomplissent le même geste que celles de Léa amoureuse : le geste qui signifie Fadoration... Cela veut dire qu'elle donne à son Amant surnaturel tout ce que les femmes ordinaires offrent à leurs amants de chair et d'os : et par là, étant satisfaite, celle-ci échappe à la loi de servitude de notre sexe... f Oui, tout démontre que le secret de forcejde ces vierges fortes spéciales est d'avoir dérivé leur instinct d'amour. Les récits de sainte Thérèse, de sainte Marie Alacoque en témoignent. Elles aiment un Homme invisible, qui fut le plus^beau des enfants des hommes... Oh! nous Êiut-il donc cette foi aveugle pour être libérées ? Est-il indispensable que nous usions avec nos lèvres les contours d'une image de cuivre ou de pierre ?... »
L'orgueil de Frédérique protestait là contre; mais, incapable elle-même de l'imiter, elle enviait cependant la jeune femme en robe de bure violette, qui égrenait les louanges de l'Amant invisible.
Elles goûtèrent au buffet des Aubrais, Frédérique sans appétit, sœur Odile copieusement. En remontant dans le train, la religieuse déplora qu'on eût si peu de temps pour manger. Elle paraissait de bonne humeur, plus volonders loquace qu'à l'ordinaire : Frédérique avait observé qu'elle s'accordait une sorte de récréation après
les repas, sans douce conformément aux usages du couvent... D'elle-même la sœur parla du long voyage qui lui restait à faire avant d'atteindre son port d'attache, ce couvent alsacien dont le nom, Sainte- Marie, quand elle le prononçait, illuminait son visage inexpressif
— Vous n'êtes jamais allée à Thann ? demanda-t-elle à Frédérique.
— Non, ma sœur.
— Oh ! voilà un beau pays... bien plus beau que tout ceci ! dit-elle en désignant dédaigneusement les plaines beauceronnes qui se déroulaient le long de la voie... Et le couvent de Sainte-Marie est vaste comme un palais. Il est d'architecture gothique. La chapelle seule peut contenir quinze cents personnes, comme une église de ville...
Frédérique demanda :
— Vous êtes heureuse d'y retourner?
— Oui. Bien heureuse. Il y a quatre ans bientôt, pensez I quatre ans que j'en suis partie... Pendant que j'étais à Paris, auprès de mademoiselle, le bon Dieu a rappelé à lui notre Mère supérieure. Je n'ai jamais vu notre Mère actuelle.
— Allez-vous rester au couvent, une fois rentrée ?
— Je ne sais pas. La règle est, quand les malades n'ont plus besoin de nous, de revenir à la maison dont nous dépendons, et d'y faire une
retraite. Après, la Mère dispose de nous. Mais la retraite est un grand bonheur.
Elle pressa son crucifix avec ses mains contre sa ceinture... Frédérique comprit que, durant les années de soins minutieux donnés à M^® de Sainte-Parade, la religieuse avait été soutenue par l'espoir de cette joie spirituelle : une retraite dans son couvent.
— Combien il doit être triste, murmura la jeune fille, de voir partir un à un les êtres auxquels on a donné ses soins I... Et voilà votre vie, ma sœur! Elle est très méritoire.
— Oh ! dit simplement soeur Odile, j'ai toujours eu, moi, le goût de soigner les malades... A Thann, avant même d'entrer au noviciat, je faisais des gardes et des veillées, toutes les fois que j'en trouvais l'occasion. C'est un goût comme cela... Ce n'est pas bien difficile. Mais il faut avoir le goût.
Frédérique insista, sentant qu'elle n'avait pas été entendue.
— Oui... mais la mort d'une malade que vous avez soignée, et qui par là même vous est peu à peu devenue chère, n'est-ce pas une cruelle épreuve pour vous ?
— C'est la volonté de Dieu, dit sœur Odile avec un sérieux qui, cette fois, signifiait qu'elle avait compris et qu'elle opposait à l'appel sentimental de Frédérique le bouclier de sa résignation chrétienne.
LÉA pj-
Après un instant de silence, elle reprit :
— Je ne vais plus connaître personne, là-bas, parmi nos sœurs... Que de nouveaux visages je vais voir ! Et me voilà passée dans les anciennes.
— Quel âge avez-vous, ma sœur? questionna Frédérique.
— Trente ans... Je suis vieille...
— Vous devez cependant compter encore parmi les jeunes, là-bas ?
— Parmi les jeunes? Vous riez, mademoiselle Frédérique !... Les jeunes ont dix-huit ou vingt ans... Nous n'avons qu'une ou deux mères très âgées... Nos sœurs ne vivent pas vieilles, d'habitude. Le bon Dieu les rappelle de bonne heure.
Elle se tut, sur ces derniers mots, ressaisit son chapelet et, ayant toussé légèrement comme pour marquer la fin de la conversation, se remit à prier. La demi-heure de récréation était passée.
Frédérique songeait... Certes, elle ne pénétrait pas encore l'âme de cette autre vierge forte, si distante de la sienne, mais elle entrevoyait la nature. Sœur Odile était un goût, un instinct, mis au service de la foi aveugle, obstinée, en un au-delà surnatureL.. La mort des cséatures et sa propre mort lui étaient également indifférentes : elle savait qu'elle s'usait dans les veilles et les soins répugnants, mais cela lui était égal : c'était la règle. Et probablement, son souci de bien manger, d'avoir un lit confortable, de ne pas s'abandonner à des sensibleries superflues, tout ce qui
avait choqué et surpris Frédérique n'était qu'obéissance aux ordres des Mères supérieures, soucieuses que la santé de leurs filles ne fût pas trop vite épuisée, que la terrible mortalité des communautés les épargnât au moins jusqu'à l'époque normale où, comme disait sœur Odile, oc Dieu les rappelait à lui de bonne heure »...
Au delà d'Etampes, la religieuse s'installa de nouveau dans l'encoignure du compardment, ferma les yeux, et s'endormit presque aussitôt. Le hublot du plafond était allumé; dehors, c'était la nuit épaisse, humide, de l'automne. Frédérique leva aux trois quarts les glaces des portières, voila la lampe. Elle ne voulait pas dormir, elle : depuis longtemps, elle avait perdu le sommeil régulier d'autrefois... Elle voulait, dans le calme berceur de cette fuite rapide à travers l'ombre, récapituler ce qui lui restait à faire, une fois rentrée à Paris.
Elle allait retrouver Daisy et Pirnitz. Oh ! comme elle souhaitait, en compagnie de ces deux femmes désintéressées, dévouées, courageuses, recommencer l'OEuvre, et, pareille à des oiseaux dont l'ouragan a détruit le nid, pareille à l'arbre dont on a coupé les branches, — repousser les rameaux, refaire le nid, bravement, fidèlement... Après un très court instant de détresse, lorsque Léa était partie, Frédérique avait compris que Pirnitz disait juste : que le devoir et le salut, et aussi le remède aux désespérances, étaient là.
Rebâtir ce que là coalition des intérêts masculins avait détruit, oui, c'était possible encore. Quarante mille francs allaient être disponibles par la liquidation du cautionnement de l'École : Quîgnonnet, au nom de M. Duramberty, avait prévenu Pirnitz. Cette somme paraissait suffisante pour une école modeste.
— Soyons ignorées, disait l'apôtre, nous serons moins exposées... Profitons de la leçon cruelle qui vient de nous être donnée. Nous louerons un appartement, et, à nous trois, Daisy, Frédérique et moi, nous enseignerons des enfants du quartier, en petit nombre. Avec notre argent à nous, nous pouvons tenir cinq ans. D'ici là les événements nous seront peut-être devenus favorables.
Frédérique avait fini par se ranger de ce parti : elle eût même souhaité commencer tout de suite, oublier l'échec d'hier dans l'effort d'aujourd'hui... Hélas ! il restait un obstacle à écarter du chemin, un devoir à accomplir, une démarche à faire, — plus urgente que toute entreprise. Cette démarche lui coûtait à l'extrême; mais, outre qu'elle l'avait promise à Daisy sans lui en révéler la nature, et que Daisy lui rappelait constamment sa promesse, Frédérique s'y sentait contrainte par une voix supérieure à laquelle elle ne résistait jamais : la voix de sa conscience, qui lui disait, comme jadis lorsqu'elle était une fillette en sarrau de lustrine noire: ce Cela se doit... »
Il s'agissait de Geneviève Soubize.
Geneviève, actuellement, était, après une péritonite aiguë, détenue à l'infirmerie de Saint- Lazare. L'instruction — interrompue par cette maladie, reprise après la guérison, — concluait, d'après les journaux bien informés d'ordinaire, à l'assassinat avec préméditation ; c'était le renvoi devant la chambre des mises en accusation et sans doute devant les assises. L'avocat de Geneviève, M® Renouard, estimait que la cause, devant le jury, était dangereuse. Le jury parisien, recruté surtout parmi les commerçants et les petits bourgeois, n'est point tendre aux doctrines anarchistes. Or, la malchance avait voulu que toutes les feuilles à tendances révolutionnaires prissent la défense de Geneviève et présentassent son acte dément comme une sorte de revendication héroïque à la Charlotte Corday... Toutes les feuilles conservatrices avaient, au contraire, mené la charge contre l'inculpée. Il s'agissait donc, sinon de la tête, au moins de la liberté de la pauvre fille pour de longues années.
Voici quelle était la démarche méditée par Frédérique, et pourquoi, tout en la croyant efficace et nécessaire, elle y avait de la répugnance.
Comme elle avait aujourd'hui rayé Léa de son cœur, elle avait tout enfant encore, rayé le souvenir et le nom même du séducteur de Christine. Elle n'avait pu, cependant, éviter d'apprendre, au moins de façon sommaire, le sort de
la famille d'Ubzac. M™® d'Ubzac mère était morte en 1894; le banquier vivait encore, mais il était retiré des affaires. Très âgé, très vert, il occupait maintenant, avenue du Bois-de-Boulogne, un hôtel quasi princier qu'il avait fait construire. Henri d'Ubzac, depuis le temps où ce père autoritaire le faisait envoyer comme juge suppléant dans le Sud-Algérien, avait poursuivi sa carrière de magistrat. Intelligent, actif, aidé aussi par sa grande fortune et son nom, il fut successivement, en quittant l'Algérie après trois années d'exil, substitut, puis procureur de la République à Laon^ subsdtut à Versailles; de là, il était revenu à Paris, comme substitut. Il s'était alors marié avec une demoiselle Livron- Bastard, appartenant à la vieille aristocratie du Rhône, mais sans fortune. Il n'en avait pas eu d'enfants. L'éclosion du boulangisme, en 1888, l'avait trouvé procuré général à Lyon. Il s'était rangé nettement du parti républicain, ce qui l'avait brouillé avec la famille de sa femme et l'avait éloigné de son père. L'ordre rétabli, le procureur général donna sa démission afin de se présenter, six mois plus tard, aux élections sénatoriales. Il fut élu, siégea à gauche. En 1895^, il fit partie d'une combinaison ministérielle : il eut le portefeuille de la justice. Ce ministère dura quinze mois ; à sa chute, le poste de premier président à la Cour de cassation étant vacant, l'ancien garde des sceaux y fut nommé. Il avait
La dernière marque d'intérêt qui vint à la jeune fille fut une lettre, écrite récemment par le même secrétaire à W^^ Heurteau. Cette fois, le nom de M. d'Ubzac n'était pas mentionné; mais le signataire, s'autorisant des relations nouées le jour de l'inauguration, rassurait les maîtresses sur les suites probables de l'afFaire Bartlett, sauf pour Geneviève Soubize elle-même. Tout ceci alla exactement à l'encontre du but. Frédérique pensa : « Je ne lui demande rien : pourquoi s'occupe-t-il de mes affaires? Et s'il veut s'en occuper, pourquoi cette hypocrisie, cette timidité de moyens. Qu'il se nomme et qu'il se montre! Se méfie-t-il de moi ! A-t-il peur d'un chantage?... La seule démarche qu'elle eût excusée, c'eût été une visite loyale et personnelle du président d'Ubzac. Elle avait l'âme trop juste pour ne pas admettre et approuver la persistance .ou même l'éclosion tardive d'un remords dans ce cœur d'homme; et si ce remords lui eût été exprimé en face, elle eût tendu la main à son père, elle lui eût dit : c Je vous pardonne; mais ne m'offrez ni argent, ni protection pour moi : je n'en veux pas... » Au lieu de cela, elle devinait le désir maladif d'un homme comblé, mais sans enfants légitimes, que sa fortune ennuie, et qui cherche dans une paternité longtemps oubliée des distractions et des émotions nouvelles. Et encore prétendait-il les concilier avec les nécessités de son rang, ne rien risquer, ne pas se compromettre... « Allons,
il n'a pas changé. Il est toujours lé même égoïste qui a flétri la maison d'un pauvre professeur âgé et d'une jeune ouvrière innocente. Il est le digne fils de ce banquier qui a cru payer l'honneur de ma mère en lui offrant quarante mille fraiics et un mari taré... »
De cette révolte dédaigneuse, pour amener Frédérique au projet d'une démarche directe auprès de son père, il n'avait pas fallu moins que les .rudes secousses subies depuis quelques mois: les fondatrices proscrites de l'École, Geneviève, sur le point de passer en cour d'assises... « Peutêtre, ne pouvait s'empêcher de penser Frédérique, aurais-je pu quelque chose contre ces catastrophes... » Quand les journaux dénoncèrent la mauvaise tournure prise par l'affaire de Geneviève, Frédérique, pressée par sa conscience impérieuse, consulta de nouveau Pirnitz.
— Oh ! Romaine, je vous en supplie, aidezmoi à distinguer mon devoir... Faut-il aller trouver mon père?...
L'apôtre répondit sans hésiter :
— Rien ne vous contraint moralement. Mais moi qui vous connais bien, je sais deux choses à n'en pas douter. La première, c'est que vous ne risquez pas la moindre parcelle de votre dignité en vous rendant auprès de M. d'Ubzac : car cette fois, il ne s'agit pas des intérêts matériels de l'École; il s'agit d'une question d'humanité, de justice. Ce que je sais encore, c'est que, si vous
334 l'Es VIERCvES FORTES
VOUS abstenez de la faire, vous aurez de cruels regrets le jour où la condamnation de Geneviève sera prononcée.
La démarche fut dès lors décidée : Frédérique allait la faire, quand la mort de M^^^ de Sainte- Parade, puis le voyage à Poudenats, la forcèrent de la différer. Maintenant la jeune fille, regagnant Paris, n'ignorait pas que le plus pénible des devoirs l'attendait, et qu'il fallait se hâter. Dans un numéro de journal, acheté à Poitiers pendant l'arrêt du train, elle venait de lire que la clôture de l'instruction et le renvoi de Geneviève devant la chambre des mises en accusation étaient imminents.
Le train qui ramenait à Paris les deux voya- ;r. geuses entra en gare à huit heures moins un
I quart... Frédérique et sœur Odile, chacune por-
r tant sa valise, se hâtèrent d'envoyer un fac-
l; teur chercher des fiacres. La soirée était hu-
f mide, un peu brumeuse. Parmi l'affairement des
^ arrivants, les deux femmes échangèrent leurs
ï adieux :
— Vous allez tout droit à la gare de l'Est, sœur Odile? demanda Frédérique.
— Oui. Mon train part à neuf heures et demie, je crois.
— Eh bien, je vous souhaite de tout cœur un bon voyage et une heureuse retraite parmi vos sœurs.
— • Je suis bien contente d'aller les retrouver, dit simplement la religieuse.
Elle tira de sa poche un livre de prières très fatigué; après l'avoir feuilleté à la clarté d'un réverbère, elle y prit une image, qui représentait un calvaire surmonté d'un cœur de Jésus rayonnant d'or, peint sur une pellicule translucide de gélatine.
— Voulez-vous accepter cette petite image? Le Saint-Père l'a bénite, il y a moins de trois mois. Notre Mère prieure m'en a envoyé deux. J'avais donné l'autre à a mademoiselle d.
— Merci, sœur Odile, dit Frédérique, touchée. c Moi, pensait-elle, je n'ai pas de symbole de
ma foi à lui confier... Et puis, à quoi bon? Des abîmes nous séparent. Et cependant, je le sens, il y a quelque chose de commun entre son rêve et le mien. »
Le premier des deux fiacres qu'elles avaient demandés se rangeait contre le trottoir; le facteur qui le ramenait déclara n'avoir trouvé que celui-là, et repartit aussitôt en quête d'un autre. Sœur Odile serra légèrement la main que Frédérique lui tendait, monta, dit au cocher :
— Gare de l'Est...
Elle fit encore un signe de tête; tout de suite, le fiacre disparut dans la cohue des voitures.
Frédérique demeura debout au bord du trottoir. Son cœur était triste. Sœur Odile n'avait pas occupé une place bien large ni bien impor-
tante dans sa vie, dans ses afFections; elle était pourtant quelque chose du passé, et ce passé, c'était pour Frédérique ce qu'est pour d'autres jeunes filles le roman de la vingtième année. La mélancolie du temps qui coule, dissout nos jours et nos rêves, étreignit son cœur... a Déjà près de trente ans... Et je suis plus loin du terme souhaité que quand j'en avais vingt. » Elle aperçut la rudesse ingrate de la vie réelle, comparée à la gloire des projets : telle une femme, résignée aux réalités du ménage, se remémore les douces fiançailles.
A son tour, elle installa son bagage dans la voiture avancée pour elle. Au moment où elle mettait un pourboire dans la main du facteur, une voix dit derrière elle :
— Mademoiselle Frédérique !
Elle se retourna, vit à la lueur d'un bec de gaz, dans le halo de la brume, une femme au joli visage, un peu trop grasse et la taille visiblement déformée.
— Duyvecke! Ici?...
La jeune femme baissa la tête. Elle balbutia :
— Oui... je suis venue... M^^® Pirnitz, que j'étais allée voir pendant votre absence, m'a dit que vous arriviez ce soir par ce train... Alors je suis venue... pour le cas où vous auriez besoin de moi...
— Bonne Duyvecke!...
Frédérique embrassa la jolie Flamande sur les
deux joues. Dans le brouillard tiède de ce soir d'automne» dans la détresse d'âme où la laissait une séparation de plus après tant de départs, elle se sentait heureuse et réchauffée par cette rencontre amie qu'elle n'attendait pas, et qui, tout d'un coup, changeait pour elle l'accueil de la Ville.
— Je vous ai vue, tout à l'heure, avec sœur Odile, dit humblement Duyvecke. J'aurais bien aimé lui souhaiter le bonsoir, à elle aussi... mais je n'ai pas osé. Vous savez, je ne suis pas très hardie.
Elle demanda à Frédérique la permission de l'accompagner jusqu'à la rue de la Sourdière. Frédérique y consentit joyeusement et le fiacre les emporta côte à côte, du débarcadère d'Orléans à la rue Saint-Honoré.
Duyvecke, une main de Frédérique dans les siennes, avait vite repris courage et confiance, et de 'l'entendre bavarder comme naguère, d'un bavardage affectueux, un peu vide et prolixe, cela réconfortait vraiment le cœur de la jeune apôtre. N'est-il pas des heures dans la vie où la seule présence, près de soi, d'un animal caressant encourage l'âme désolée à continuer l'effort de la vie?...
Duyvecke conta qu'elle avait appris par les journaux, comme tout le monde, les événements douloureux sous lesquels succombait FOEuvre : la crise financière, l'arrestation de Geneviève
Soubize et de Daisy, la décision ministérielle expulsant les fondatrices.
— Nous nous sommes bien tourmentés, Rémi et moi, je vous assure! Rémi me disait tout le temps : a Va donc voir ces dames... Va donc les voir et leur dire que, si elles ont besoin de quelque chose... » Parce que Rémi vous aime de tout cœur, vous savez... Moi, je n'osais pas. L'idée de me montrer devant M^^® Romaine et devant vous m'ôtait tout mon courage... Je pensais que j'étais un peu cause de vos misères : on racontait qu'une maîtresse avait quitté la maison avec un ouvrier venu pour faire des réparations. J'ai bien compris qu'il s'agissait de moi... Ah! j'ai beaucoup pleuré... Je me sentais si loin de vous et si inutile, mademoiselle Frédérique!
— Ne m'appelez pas mademoiselle, voyons, Duyvecke...
— Oh! je vous en prie... je nepourrais plus... Ce n'est plus comme avant.
Elle montrait naïvement son cœur. Ce coeur était comblé de joie intime, entre son mari et l'enfant de son mari, avec l'espoir d'une maternité prochaine. Son bonheur rayonnait d'elle; mais elle avait conscience de le payer par une déchéance, d'avoir renoncé pour l'obtenir à l'état supérieur, plus noble, où s'étaient maintenues Romaine Pirnitz et Frédérique. Elle confessa toutes ses hésitations :
— 11 a fallu que Rémineau vînt avec moi.
Nous nous sommes informés rue des Vergers... Le concierge nous â tout raconté... C'est M}^^ Heurteau qui dirige, à présent; M. Jude Duramherty, M. Quignonnet et Tabbé Minot forment le conseil d'administration; ils se réunissent tous les jeudis en conférence dans notre salle, avec elle. Laurent nous a dit que W^^ Craggs, M}^^ Pirnitz et vous, habitiez rue de la Sourdière : ce pauvre Rémi a dû encore m' accompagner chez vous : je tremblais comme une feuille... Quand j'ai su que vous étiez absente — c'était avanthier, — croiriez-vous que j'ai été contente? M^^* Craggs ne m'effrayait pas ; j'osais bien encore voir M}^^ Romaine, mais c'était de vous, mademoiselle Frédérique, que j'avais peur.
Elle se nicha, comme une enfant, contre l'épaule de Frédérique et reprit :
— M^^* Pirnitz m'a si bien reçue! Oh! elle est indulgente comme une vraie sainte... Tout de suite elle m'a mise à l'aise... Elle m'a demandé des nouvelles de Rémi, de Gaston; quand elle a su que mon mari m'attendait en bas, elle a voulu qu'il me rejoignît. C'est elle qui m'a engagée à aller vous chercher à la gare. Sans cela, jamais je n'aurais osé.
( Le caquetage de la jolie Flamande avait brodé
ses arabesques sur le long temps de la course...
j Frédérique atteignit sans ennui le quartier Saint-
Roch et la rue de la Sourdière.
I Duyvecke, refusant de lâcher la valise de sa
compagne, monta jusqu'au troisième. Pirnitz et Frédérique occupaient à cet étage l'ancienne chambre de Fapôtre; Daisy avait installé sa couchette dans une petite pièce du quatrième, ordinairement habitée par des domestiques.
Sur le palier, Diiyvecke prit congé :
— Non! non! dit-elle, je ne veux pas entrer... Je ne veux pas vous déranger. Vous avez certainement à causer avec ces dames. Je vous laisse. Seulement, j'ai quelque chose à vous demander. Je vous en supplie, ne me refusez pas...
— Quoi donc, Duy vecke ?. . .
— J'aurai le cœur tellement gros, si vous ne voulez pas! Voilà... Rémi et moi, nous serions très, très heureux... de vous avoir à dîner, avec M^^« Pirnitz et Daisy, dans notre petit appartement, rue Cujas? Ces dames ont accepté!... Et vous?... Cela vous contrarie?...
Frédérique sourit, touchée :
— Nullement... au contraire... je ne demande pas mieux. Et je comprends que Romaine et Daisy aient eu du plaisir à accepter... Nous vous aimons toujours bien, Duyvecke.
— Oh! merci, fit-elle.
Puis, de nouveau timide :
— Alors, quel jour?
Frédérique médita un instant. Dès le lendemain, elle s'imposait d'aller voir M. d'Ubzac. Le premier président recevait au Palais avant l'audience. Elle pensa qu'ayant subi cette épreuve,
elle serait un peu réconfortée par une soirée passée entre Pirnitz, Daîsy et Duyvecke, tout ce qui restait de Fétat-major de la pauvre Sainte-Parade.
— Demain soir, si cela vous convient, Duyvecke, dit-elle.
La jeune femme la remercia, et, avant qu'elle eût sonné, l'embrassa tendrement et là quitta.
force de réfléchir sur cette entrevue avec le président d'Ubzac, que sa conscience lui imposait comme un devoir, Frédérique en avait peu à peu réglé les conditions à l'avance. Il fallait avant tout que sa dignité de femme, considérée par Pimitz et par elle-même comme intangible, n*en fat pas amoindrie. L'idée qui s'offrait la première à l'esprit — recourir au secrétaire personnel — fut donc écartée. N'était-ce pas accepter en quelque sorte la voie proposée par M. d'Ubzac, ménager, à son exemple, les convenances mondaines et politiques? Frédérique renonça d'ailleurs à écrire au président : avec un personnage de cette importance, on n'est jamais sûr que les lettres ne soient pas ouvertes par un intermédiaire. Enfin, elle n'eût voulu pour rien au monde Faller trouver dans son hôtel particulier, au risque de ren-
contrer sa femme. Elle fut donc amenée à le joindre au Palais, sans annoncer sa visite.
Le matin du jour qui suivit la rentrée de Frédérique à Paris, Pirnitz accompagna la jeune fille jusqu'au grand escalier de marbre qui monte à la galerie de Harlay. Il était à peine dix heures et demie. Frédérique, au pied de son calvaire, chancela d'émotion.
— Oh ! Romaine, fit-elle, crispant ses doigts sur le bras de sa compagne. Faut-il vraiment que je tente cela? Il n'est pas de supplice qui ne me fût moins dur.
— Je sais que l'épreuve est rude, répliqua l'apôtre. Une autre que vous n'en aurait même pas accueilli la pensée. Mais puisqu'une telle inspiration vous est venue, vous n'avez pas le droit de vous y soustraire. Donc, soyez forte. Représentez-vous l'iniquité d'une condamnation possible de Geneviève... Cette iniquité, vous pouvez l'empêcher.
— Je ferai ce que je dois, dit Frédérique. Merci.
— Je vais à l'instant retrouver Daisy chez notre avoué pour régler la liquidation du cautionnement, reprit Pirnitz. Où vous reverrai-je, et quand?
— Donnons-nous rendez-vous dans la galerie de Harlay, voulez- vous? Vous m'y attendrez avec Daisy, si vous êtes libres avant moi, comme c'est probable. En cas de nouvelles heureuses.
nous pourrons toutes les trois les porter aussitôt à Geneviève.
— Soit! Galerie de Harlay, le plus tôt possible. Courage!
Elle lui pressa les mains. Frédérique monta les degrés de marbre, entra dans le Palais, pénétra à gauche par la porte à têtes de dogues ornée sur son fronton de ces mots : a Cour de cassation. }» Là, elle demanda à un garçon si Monsieur le premier président d'Ubzac était visible.
— C'est bien jour d'audience de la Cour, dit l'homme. Mais M. le premier président n'arrive qu'à onze heures, onze heures et demie...
— Puis-je l'attendre?
— Si vous voulez.
Il ouvrit paresseusement un cabinet tapissé de rouge, meublé de chaises en velours grenat. Frédérique s'assit. Un instant après, le même garçon lui présenta un imprimé sur lequel elle inscrivit son nom : Mademoiselle Frédérique Legay-Sûrier, en face du numéro i. Le président d'Ubzac, ancien garde des sceaux, avait apporté au Palais les habituelles formalités d'un ministère.
— Alors, demanda-t-elle, je passerai la première ?
— Oh ! ça n'est pas sûr... Il vient des collègues de M. d'Ubzac au Sénat, des conseillers à la Cour de cassation, des amis... Alors, ils entrent avant... Mais, des fois, s'il n'en vient pas, vous aurez la
chance de passer. Il vaut toujours mieux êti^ placée en tête, n'est-ce pas?
De nouveau seule dans le cabinet rouge, Fré-
I dérique attendit, plus sereine qu'elle n'avait pré-
I sage. Le lieu était tellement administratif, banal,
qu'elle s'y sentait vraiment en démarche officielle : une solliciteuse dans l'antichambre d'un fonctionnaire.
Dix heures et demie, onze heures sonnèrent. Plusieurs autres visiteurs furent introduits : deux dames en grand deuil, un personnage à favoris, à moustache rasée, un monsieur très bruyant,
I parlant haut, que le garçon connaissait et appe-
lait respectueusement a Monsieur le sénateur... y>
I Les deux dames en deuil s'absorbaient dans un
entretien à voix basse et ne prêtaient pas d'attention à ce qui se passait autour d'elles; le magistrat lisait des journaux apportés en paquet dans la poche de son pardessus. Le sénateur, après avoir arpenté la pièce, s'être ébroué dans une toux énergique, avoir miré dans la glace son visage de voyageur de commerce, était venu s'asseoir en face de Frédérique et cherchait à capter le beau regard pensif de la jeune fille...
« Mademoiselle Frédérique Legay-Sûrierl » C'était le garçon qui prononçait ce nom, ouvrant la porte du fond, celle qui conduisait par un bout de corridor chez Monsieur le Premier. Et dans la façon dont sa voix scandait les syllabes,
il y avait à là fois de la déférence, de la surprise, et aussi le plaisir d'étonner son public...
Frédérique, elle, ne fut pas étonnée : elle avait prévu que M. d'Ubzac la recevrait aussitôt qu'il lirait son nom. Elle suivit le garçon... Un corridor demi-obscur séparait la pièce d'attente du cabinet présidentiel : pendant qu'elle le traversait, elle sentit une montée d'attendrissement et la comprima d'un effort violent. Mais cet attendrissement n'allait pas vers l'homme auquel elle devait la vie, et qu'elle verrait tout à l'heure de près pour la première fois. Il s'exhalait des profondeurs du souvenir, évoquait la pauvre Christine, victime de cet homme...
Le garçon, s'effaçant sur le seuil, répéta le nom :
— Mademoiselle Frédérique Legay-Sûrier.
. Frédérique vit une large pièce éclairée par deux hautes fenêtres, décorée de portraits de magistrats en robe rouge, et derrière une tablebureau couverte de dossiers, un personnage en redingote sévère, élégamment coupée, qui se leva... Comme dans la plupart des graves circonstances de sa vie, elle trouva ramassées et disponibles, pour ainsi dire, toute son énergie et toute la force de son esprit : c'est le privilège et le secret des gens d'action. Regarder cet homme de haute taille, au noble visage encadré de cheveux blancs et d'une barbe grise soignée et fournie, reconnaître en lui ses propres traits avec on
ne savait quoi de moins correct dans Fouverture des yeux, de moins ferme dans le dessin, lire sur ces prunelles hésitantes, sur cette bouche serrée, sur cette main qui pendait au bout de la manche et remuait dans le vide, un trouble intense, prêt à crever en larmes et en balbutiement, — se dire : a Non! je ne céderai pas, je ne lui permettrai pas de s'émouvoir... » et armer en effet son regard d'une telle rigueur que le président, sous le choc, se ressaisit aussitôt, devinant en face de lui une volonté rétive : — ces phases de la première rencontre tinrent dans quelques secondes, comme presque tous les puissants mouvements de l'âme humaine... Frédérique imposa ce qu'elle avait décidé : que M. d'Ubzac ne lui adressât pas le premier la parole. Ce fut elle qui dit :
— Monsieur le premier président, je viens présenter une requête à votre équité en faveur d'une innocente.
Le magistrat, désormais averti et maître de soi, répliqua :
— Asseyez-vous, mademoiselle.
Frédérique s'assit. Nettement, assez brièvement, mais sans omettre aucun détail, en personne sûre qu'on ne lui disputera pas les minutes, elle expliqua qu'elle venait plaider la cause de Geneviève Soubize, exposée à être renvoyée devant le jury. Elle ne demandait pas que la justice épargnât une coupable : elle espérait éclairer par des
renseignements positifs la religion d'un magistrat suprême.
Alors elle conta le passé de Geneviève et de Daisy, l'origine, le développement de Tceuvre, rectifiant les opinions accréditées par les journaux hostiles, réfutant les calomnies lancées contre les fondatrices et leur enseignement.
Le président d'U bzàc, appuyé du coude gauche sur sa table de travail, écoutait avec l'apparence d'une attention extrême et, par intervalles, approuvait d'un signe de tête; mais Frédérique, dont les yeux hardis plongeaient dans ceux de son père, y devinait le tumulte intérieur qui empêchait le magistrat de suivre, presque d'entendre les paroles de sa fille. Elle pensa :
ce C'est un cœur faible, avec un visage d'énergie, avec l'autorité factice que donnent, dans la société, le nom et l'argent... » Et — seul effet du sentiment filial — elle conçut le regret de ne pouvoir pas vivre quelque temps auprès de lui pour lui suggérer la loi morale et le devoir, comme elle les avait suggérés jadis à sa mère et à son grand-père Legay.
Lui, tandis que parlait sa fille, la regardait : un mélange de joie et de désespoir inondait cet homme de cinquante-six ans, comblé d'honneur et d'argent, mais sevré de tendresse et parvenu à l'âge où, toutes les ambitions satisfaites, le cœur est tourmenté de nouveau par le besoin d'aimer. Que cette jeune femme si belle dans
ses vêtements sombres qu'elle parait d'élégance, que cet être moral dont la noblesse éclatait à travers toutes ses paroles (et cela seul frappait le magistrat dans le récit de Frédérique), — que cette âme et ce visage exceptionnels fiissent issus de lui, il en concevait un orgueil tel qu'aucun succès de sa carrière ne lui en avait jamais valu de pareil.
Seulement, il n'en pouvait douter, cette chair de sa chair refusait son admiration et son affection. Elle n'avait pas eu un mot pour rappeler ses droits de fille; elle venait comme une solliciteuse ordinaire, ne se recommandant que de la seule justice. Et de sentir qu'il était impuissant là contre, que rien ne briserait la volonté de la jeune femme assise en face de lui, que rien ne survivrait à cette entrevue, ce fut une angoisse insupportable.
Alors, il voulut à tout hasard la retenir, la voir le plus longtemps possible. Comme il la devinait en éveil, prête à l'alarme au moindre essai de rapprochement, à tout ce qui excéderait les rapports d'un magistrat et d'une requérante, il feignit un vif intérêt pour l'affaire Soubize, compulsa des dossiers, écrivit des notes. Puis il demanda des détails sur l'École des Arts de la Femme... Qu'étaient devenues les fondatrices? Daisy Craggs? M"® Pirnitz? Il savait tous les noms, « parce que la tentative l'avait intéressé et qu'il l'avait suivie », disait-il. Frédérique le renseigna.
— Et votre sœur... W^^ Léa?
— Léa nous a quittées. Elle est partie pour l'Angleterre. Elle est allée rejoindre des amis auprès desquels nous avons vécu autrefois. Je suppose qu'elle se mariera là-bas.
— Et vous?
— Moi, j'habite avec Romaine Pirnitz et Daisy Craggs... 21 rue de la Sourdière.
Elle dit cette adresse sans que sa voix tremblât. Le président fut si ému de l'entendre qu'il dut se renverser sur le dossier de son fauteuil. Frédérique comprit qu'il allait parler des choses interdites, s'attendrir. Il passa entre eux un silence tragique pendant lequel, bouleversée ellemême, ayant peur de fléchir si elle regardait l'émotion de son père, elle fixa obstinément les yeux sur un des hommes rouges à parements d'hermine accrochés au mur. Enfin, elle put reprendre avec assez de fermeté :
— Monsieur le président, puis-je compter sur votre appui pour l'œuvre de justice qui me tient au cœur?
M. d'Ubzac, d'une voix très basse, répliqua :
— Je vous promets de faire tout mon possible... Et j'ai lieu d'espérer que je réussirai... Évidemment, cette jeune fille est très intéressante... très intéressante.
— M'est-il permis de vous demander comment s'exercera votre influence?
— Il m'est impossible, reprit le magistrat.
LÉA 3fl
d'agir directement sur le juge d'instruction. Ce serait une démarche maladroite, compromettante... Vous me comprenez?... Mais on peut s'arranger. Je m'adresserai au procureur général, qui lui-même fera connaître son désir au juge par l'intermédiaire du procureur de la République. De la sorte, nous échapperons à toute critique...
Il semblait fort satisfait de la solution qu'il avait trouvée, et ses yeux quêtaient une approbation.
« Toujours la diplomatie, la politique, l'habileté! pensa Frédérique. Ne saurait-on donc être une Force sociale utile sans s'embarrasser de tout cela?... Enfin... pourvu que justice soit rendue!... y>
— Je crois pouvoir vous assurer, continua M. d'Ubzac, que vous aurez satisfaction. On reprendra au besoin l'instruction en partie, afin de ne pas conclure à la responsabilité. Seulement, je vous en supplie, pas un mot de mon intervention dans tout cela!
Il y avait vraiment de l'inquiétude, de la peur presque, dans l'attitude du magistrat prononçant ces derniers mots.
— Je voudrais bien cependant, reprit la jeune fille, porter tout de suite la bonne nouvelle à Geneviève Soubize, avec Daisy Craggs et Pirnitz... Pourrais-je obtenir pour elles et pour moi la permission de la voir à Saint-Lazare? Je serai
3f2 LES VIERGES FORTES
discrète, ajoucâ-t-elle aussitôt. Je ne dirai pas d'où me vient cette espérance...
Elle distingua le déplaisir dans les rides qui plissaient le front du magistat. Il céda cependant. Il écrivit quelques lignes sur un feuillet, qu'il mit sous enveloppe, et traça la suscription.
— Voici un mot pour M. Fournier, le juge d'instruction chargé de l'affaire, dit-il en remettant la lettre à Frédérique. Lui seul peut délivrer le permis nécessaire pour visiter les prévenues. Ne racontez à M^^* Soubize rien de précis... rien qui me concerne... enfin, ne me nommez point, n'est-ce pas?...
Elle ne répondit rien. Cette insistance l'irritait un peu. Elle dit simplement :
— Merci, monsieur le président.
Elle se leva. M. d'Ubzac se leva aussi.
— Est-ce que je ne vous reverrai pas? demanda-t-il, comme malgré lui.
Frédérique répliqua :
— Je ne le croîs pas, monsieur.
Une douleur si vive altéra la physionomie du président que la jeune fille fut émue de pitié.
— Je me rappellerai cependant, reprit-elle, dans le cas où je pourrais vous signaler une injustice à réparer, que de telles requêtes sont bien accueillies ici.
Ils firent quelques pas vers la porte du cabinet. Le père et la fille étaient de même taille. Frédé-
rique admira la beauté des traits du président, la limpidité de ces yeux que l'âge ne ternissait pas. Un soudain mouvement de tendresse la bouleversa, un instinct pour ainsi dire physique, le besoin de se jeter au cou de cet homme, de prononcer des mots puérils à son oreille. Si M. d'Ubzac lui eût ouvert ses bras, elW y fût tombée. Mais cette courte faiblesse — la seule qu'elle dût retrouver plus tard dans sa vie avec sa fuite désespérée, naguère, dans Regent's Park — ne fut pas remarquée par son père. A ce moment, en effet, le magistrat, accoutumé par la vie publique aux attitudes, s'efforçait de laisser à Frédérique l'image d'un être aussi ferme qu'elle lui apparaissait elle-même.
— Tout ce que vous voudrez de moi, lui dit-il en la regardant bien en face, vous l'aurez.
Elle eut le courage de répondre :
— Je ne vous demanderai jamais rien pour moi. Mais je vous remercie pour celles que vous aiderez à cause de moi.
Elle tendit sa main, que le président retint dans la sienne. Elle vit ses yeux humides malgré le stoïcisme qu'il tâchait de montrer. Elle l'aima mieux ainsi, maître de son trouble, digne et viril.
— Adieu, murmura-t-elle. Je vais demander le permis de visite à M. Fournier; ensuite, je cours rassurer un peu Geneviève.
Le président chercha comment il la garderait
3f4 I-ES VIERGES FORTES
quelques instants encore sous ses yeux. Il ne trouva aucun moyen.
— Si vous pensez à moi parfois, dit-il avec un peu d'hésitation entre les mots, je voudrais...
Elle l'interrompit :
— Je vous promets, dit-elle, de penser à vous respectueusement.
Elle ouvrit elle-même la porte et sortit. L'attendrissement la gagnait, si violent, que dans le corridor demi-obscur elle dut s'appuyer contre la muraille; elle défaillait... Deux sanglots secs la secouèrent. Sa vie lui apparut comme un désert; elle eut le dégoût de l'avenir. Elle s'abandonnait. Une crainte soudaine la fit tressaillir et la redressa.
— Mon Dieu! S'il sortait I s'il me voyait!... La peur d'être surprise là par son père, qu'elle
devinait toujours immobile derrière la porte refermée du cabinet, lui rendit des forces. Elle traversa la rouge salle d'attente, maintenant pleine de solliciteurs, le vestibule où siégeait le garçon... Celui-ci se leva en sursaut, étonné de n'avoir point, comme de coutume, entendu sonner le timbre électrique par lequel le président annonçait la fin d'une audience...
Il reconduisit cérémonieusement Frédérique jusqu'à la galerie de Harlay.
La démarche auprès du juge Foumier pour obtenir la permission de visiter Geneviève détendit les nerfs de la jeune fille. Elle n'y fut