‹ LéaChapitre 8 sur 15 · LÉA ^J-J · texte numérisé non relu

LÉA ^J-J

retardée par aucune difficulté; mais elle y employa plus d'une demi-heure. Comme elle revenait galerie de Harlay munie des trois permis, elle aperçut Daisy et Pirnitz assises sur un banc. Elle courut à elles dans un élan de joie :

— Geneviève est sauvée I

Daisy, pâle d'émoi sous sa couperose, saisit la main de Frédérique et la baisa. Elle ignorait la relation filiale de Frédérique avec le président d'Ubzac : elle attribuait sa joie au succès de sa requête. Mais Pirnitz, pour qui le cœur de la disciple n'avait pas de mystère, comprit que Frédérique triomphait d'avoir subi l'épreuve, sa volonté et sa dignité intactes.

— J'en étais sûre, lui dit-elle à voix basse, tandis que l'Irlandaise hélait un fiacre; vous ne pouviez pas être vaincue. Mais l'épreuve était nécessaire; tôt ou tard elle vous menaçait... Maintenant, vous êtes vraiment confirmée.

Confirmée?... Frédérique n'eut pas le temps de faire expliquer le mot par Pirnitz, car Daizy ramenait le fiacre... Mais tandis qu'elles roulaient ensemble vers la prison Saint-Lazare, Daisy bavardant comme une folle, elle médita sur les paroles de l'apôtre. Elle se rendit compte qu'après l'écroulement de l'œuvre et la fuite de Léa, Pirnitz avait redouté pour sa préférée le retour possible vers la famille... M"*® d'Ubzac passait pour une personne effacée et dominée par son mari; les idées avancées qu'affichait le

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président sénateur se seraient bien accommodées d'une reconnaissance un peu théâtrale... Qui sait ? Frédérique risquait peut-être d'être enlevée à la cause féministe...

ce Pirnitz a raison, pensa-t-elle : cette épreuve était nécessaire. Désormais seulement, je me sens confirmée. j>

Il était près de deux heures quand elles atteignirent la prison. Comme elles présentèrent une carte de M. Fournier jointe aux permis, on leur marqua de la considération. Elles furent introduites dans un parloir sur la porte duquel ce mot : T^éserviy était imprimé sur une plaque d'émail.

— Verrons-nous Geneviève Soubize seule?

demanda Pirnitz à la religieuse qui les accompagnait.

— Oh ! si cela peut vous faire plaisir... Geneviève esc extrêmement facile et douce... Je ferai rester une garde dans le corridor pour le cas où elle aurait une crise. Mais c'est bien improbable. Depuis sa péritonite, elle va bien mieux du côté des nerfs.

Les trois femmes attendirent, oppressées par les murs de cette maison de souffrance. Elles regardaient d'un œil distrait les panneaux du parloir ornés de vagues lithographies municipales et la cheminée sur laquelle un buste de la République érigeait son masque de Gérés coiffée du bonnet phrygien. A deux heures vingt-cinq.

une cloche sonna... Quelques instants après, Geneviève entrait, conduite par une infirmière qui, sans dire un mot, se retira.

— Bon jour, Romaine... Bonjour, Daisy... Bonjour, Fédi...

D'un air sage de pensionnaire, elle embrassa les trois femmes. Daisy la serra longuement contre son cœur. Pirnitz et Frédérique, qui ne l'avaient pas encore revue depuis le soir du crime, sentaient la pitié barrer leur gorge... Geneviève portait Funiforme des détenues, le complet de drap gris bleu, le fichu croisé sur les seins, l'humble capeline blanche semblable aux bonnets que les gens de la campagne infligent aux nouveau-nés. Ce bonnet surtout la changeait, cachant l'auréole rousse qui d'ordinaire entourait de flammes son joli visage chiffonné. Et pâlie, maigrie par la maladie récente, elle semblait toute diminuée, apaisée, sans mouvements nerveux comme autrefois, sans pétulance — trop calme.

On lui demanda des nouvelles de sa santé.

— Oh ! je vais bien, dit-elle; on m'a très bien soignée ici. Je ne manque de rien. Mais que cette maladie a été longue I Vous n'imaginez pas comme j'ai eu mal à la tête. On me mettait des cataplasmes dans le dos, on me faisait boire des tisanes. Moi, je leur disais : « Je vous en prie, ôtez-moi d'abord mon mal de tête. » Je ne savais pas qu'on pût avoir mal à la tête si longtemps.

3f8 LES VIERGES FORTES

— Et maintenant, chère Geneviève, questionna Pirnitz, vous n'avez plus mal?

— Non... J'ai seulement le cerveau tout congelé... Savez-vous ce que je veux dire? Il me semble que j'ai derrière le front une grosse masse lourde et froide^ insensible. C'est bien ennuyeux. Je crois que je ne pourrais pas encore travailler. Mais cela passera.

Assise sur le bord d'une chaise comme une élève modèle, elle débitait ces phrases raisonnables d'un ton à la fois résigné et détaché. Pirnitz et Frédérique échangèrent un regard de désolation. La pauvre Daisy congestionnait son visage à force de retenir ses larmes.

A voix basse, Pirnitz demanda à l'Irlandaise :

— Puis-je dire le résultat de la démarche de Frédérique?

— Essayez... Avec moi, dès que je lui parle de ce qu'elle a fait, elle divague.

— Nous venons vous apporter une bonne nouvelle, Geneviève, fit l'Apôtre.

— Ah ! laquelle ?

— Vous ne serez, sans doute, pas renvoyée devant la chambre des mises en accusation. Vous serez bientôt en liberté.

Geneviève observa Pirnitz avec attention et ne parut pas avoir entendu.

Daisy guettait anxieusement ce qu'elle allait dire.

— Geneviève, reprit Pirnitz, n'êtes-vous pas

heureuse de ce que nous vous annonçons ? C'est Fédi qui a obtenu cette faveur pour vous.

La détenue sembla ramasser tout l'eflTort de ison intelligence. Elle regarda tour à tour Daisy, Pirnitz et Frédérique. Puis elle dit, d'une voix hésitante, peureuse :

— Est-ce qu'il va être bientôt l'heure de ma classe ?

Daisy laissa échapper ses larmes. Pirnitz et Frédérique éprouvèrent cet effroi qui trouble le fond même de notre humanité, aux premières paroles délirantes d'un être qu'on a connu plein de sens, et qu'on aime.

Tout à coup Geneviève vit que Daisy pleurait. Elle quitta son siège, s'élança au cou de l'Irlandaise, l'embrassa à plusieurs reprises :

— Né pleure pas, Daisy, ma chérie... Nous allons partir ensemble... Puisque nous serons toutes les deux, qu'est-ce que cela nous fait d'habiter n'importe où? Nous serons même bien mieux, rue des Vergers... Il y a deux chambres qui communiquent, une pour chacune de nous, deux chambres si gaies!...

— Oui, ma belle, oui I balbutiait Daisy.

La jeune fille avait glissé agenouillée à ses pieds, elle se caressait aux mains de l'Irlandaise comme une bête fidèle.

— Oh! reprit Geneviève d'une voix peu à peu plus assurée. Nous allons être bien heureuses. C'est une œuvre admirable... Il s'agit de

former des jeunes filles qui n'aient aucun besoin de l'homme, et qui puissent se conduire toutes seules, librement^ fièrement.

Elle se releva, et, debout, parut faire un discours à un auditoire imaginaire :

— Le premier devoir de la femme, c'est d'être une personne, et non une sorte d'être vague et dépendant, à la merci des hommes, recevant ses idées des hommes, inclinant sa volonté sous la loi des hommes... Mais pour que la femme soit une personne véritable, elle doit d'abord se rendre indépendante, gagner largement sa vie. Nous apprenons donc avant tout à nos élèves un bon métier, qui les libère de la tyrannie masculine. Ensuite nous leur donnons conscience de l'égalité des sexes... Elles ont les mêmes droits que les hommes, il faut qu'elles le sachent, dès l'enfance.

Elle s'arrêta, se passa la main sur le front, comme en un effort de mémoire ou de réflexion.

— Les hommes... Les hommes ont tyrannisé les femmes pendant tant de siècles! Il faut s'en affranchir. Celles qui ont besoin de la société des hommes sont méprisables... Il faut apprendre aux jeunes filles à s'écarter du contact des hommes... Elles deviendront ainsi comme les prêtresses de la morale dans la société nouvelle... Elles seront les vierges fortes, la plus parfaite expression de TÈve prochaine. Il n'y aura plus... il n'y aura plus...

Elle s'arrêta et promena sur les trois visiteuses i un regard inquiet d'enfant égaré... Daisy alla la

prendre par le bras. Frédérique et Pirnitz s'approchèrent:

I — J'ai encore..., fit Geneviève à mots entre-

coupés, j'ai... encore... un peu... mal ici. (Elle touchait ses tempes l'une après l'autre). Oh! 1 Daisy^ rentrons... Je suis bien fatiguée... bien

I fatiguée...

I La petite tête rousse coiffée du triste bonnet

! des détenues s'abattit sur la poitrine de l'Irlan-

daise, qui assit le corps maigre de Geneviève sur ses genoux et le berça comme un corps d'enfant. Geneviève alors ne dit plus rien, se laissa bercer, nichée dans le giron où elle avait goûté, petite fille, la douceur de l'abri maternel. Et de la voir, par l'attitude et presque par la raille, revenue à la puérilité, c'était un affreux spectacle pour Frédérique,— mais elle l'aimait mieux ainsi que debout comme tout à l'heure, haranguant un public imaginaire, répétant de sa voix de folle, avec ses yeux de folle, toute la doctrine que Frédérique avait pieusement recueillie naguère de la bouche de Pirnitz, tout ce qui avait été et demeurait l'orgueil, la joie de sa vie. Oh ! cette harangue démente dans laquelle repassaient les enseignements de Stuart Mill et de Romaine !... Après tant d'épreuves, après la trahison des uns, la lâcheté des autres, l'hostilité victorieuse des hommes, fallait-il encore être blessée au cœur par Tincon-

sciente parodie de sa foi!... Maintenant que Geneviève se taisait, Frédérique, dans l'anxiété d'un croyant qui a vu un fou souiller le sanctuaire et tremble de le voir recommencer, saisit Pirnitz par la main et lui dit :

— Je vous en prie, Romaine, allons-nousen!...

La porte du parloir s'ouvrit au même instant, la religieuse reparut. Elle sembla mécontente de trouver Geneviève sur les genoux de Daisy.

— Allons! fit-elle avec une certaine brusquerie. Qu'est-ce que cela veut dire, Geneviève? Soyez convenable, ou je ne vous permettrai plus de venir au parloir.

La jeune détenue s'était dressée sur ses pieds dès qu'elle avait entendu la voix de la sœur. Elle resta devant elle craintivement, comme une écolière.

Daisy grommela :

— Qu'est-ce qu'elle fait de mal, la pauvre chérie?... En voilà un gendarme!

Le c: gendarme j> en cornette emmena sa prisonnière sans plus rien dire, sans même saluer les trois femmes présentes. Probablement, depuis leur arrivée, on s'était renseigné, on savait qu'on avait affaire aux terribles anarchistes complices de Geneviève! Quand la sœur fut partie, Daisy, après quelques instants de silence, dit à ces deux compagnes :

— Eh bien, n'est-il pas urgent de la tirer d'ici?

— Oui... mais une fois libre, où la mettronsnous ? questionna Frédérique.

— Qu'on me la donne, à moi, et je passerai ce qui me reste de vie à la soigner. Elle n'inquiétera personne, et du moins elle ne souffrira pas. Ahl si elle était restée avenue de Ségur...

— Daisy ! fit Pirnitz d'un ton de reproche. Mais l'Irlandaise, déjà, s'excusait :

— Pardon ! pardon ! j'ai tant de chagrin I je ne sais plus ce que je dis... Que voulez-vous, Romaine I voir ma pauvre petite chérie en cet état, dans cette maison... Je n'ignore pas, allez! que c'est beaucoup par ma faute que tant de malheurs sont arrivés! Aussi désormais je me charge de Geneviève. N'est-ce pas mon devoir?

Elle implorait l'aquiescement de l'apôtre, car Pirnitz exerçait toujours sur elle le même ascendant, et elle ne pouvait s'y soustraire, surtout en sa présence, sous son regard irrésistible.

— Daisy, répondit Pirnitz, le code de nos devoirs est écrit en nous : il n'y a de lois générales que pour un petit nombre d'actions... Vous serez toujours charitable, je le sais, vous ferez toujours le bien. Seulement il y a cent manières de faire le bien, et, pour les amies que j'aime, je souhaite qu'elles le fassent de la manière qui intéresse toute l'humanité.

Daisy baissa le front et ne répliqua rien. Frédérique et Pirnitz comprirent que celle-ci encore était perdue pour la cause de l'affranchissement.

L'amour d'un être humain particulièrement cher

la volait à l'humanité.

— Partons, dit Pirnitz.

|r Elle prit les devants avec Frédérique. Daisy

|; . les suivait, humble et confuse, étonnée elle-

|: même d'avoir eu le courage de proclamer sa dé-

|; faillance.

N dépit des calomnies répandues dans Saint-Charles, l'impatient Rémineau avait dû attendre, pour posséder Duyvecke Hespel, le mariage régulier à la mairie et à Téglise : et ces deux cérémonies furent ellesmêmes remises jusqu'après le rétablissement du petit Gaston. Tout cela occupa environ cinq semaines, desquelles Fouvrier sculpteur disait d'un ton pénétré :

— Jamais je n'ai eu tant de misère ni tant de contentement!...

Le couple s'installa dans une maison voisine de celle oîi ils avaient longtemps habité l'un et l'autre, toujours rue Cujas. Ce fut une maison neuve, distribuée à la façon moderne; et comme Rémineau était non seulement un ouvrier habile, mais un érudit en matière de mobilier, — comme Duyvecke, nullement artiste

d'ailleurs, s'entendait aux soins d'un ménage, l'intérieur des nouveaux mariés fut bientôt très confortable et très coquet. Ils vécurent à Taise. Rémineau gagnait des journées de douze à quinze francs en travaillant chez lui. Duyvecke, soucieuse de contribuer au bien-être commun, donnait l'après-midi des leçons d'une heure et demie à une jeune fille préparant ses brevets — la fille d'un grand tapissier de la rue Lafayette qui employait souvent Rémineau. Depuis le mariage, rien n'avait rompu la bonpe harmonie des époux. Rémineau demeurait asservi à Duyvecke par une adoration quasi-religieuse. Et Duyvecke, attirée d'abord, et par la bonté un peu gauche du sculpteur, et par la pseudo-mater- ^ nité qui l'attachait au petit Gaston, — insensi-

blement, rien que par l'effet de la santé de son cœur, du bel équilibre de ses sens, en était venue à aimer Rémineau. Les caresses de ce brave gart çon calmaient des aspirations indécises, des be-

l soins vagues que son innocence de jeune fille

avait ignorés.

Le soir de la visite faite à Saint-Lazare par Frédérique, Pirnitz et Daisy, l'Irlandaise arriva la première chez les Rémineau, aux environs de sept heures. Dans l'après-midi, elle avait vu le professeur Bouchardon, et obtenu de lui la promesse d'empêcher qu'on mît d'office Geneviève dans une maison de santé, à sa sortie de prison. — Quelques minutes plus tard entrèrent ensemble Fré-

dérique et Pimitz venant de la rue de la Sourdière. Elles trouvèrent Daisy en compagnie de Duyvecke et du petit Gaston. Rémineau, qui avait dû travailler tard, achevait sa toilette.

— Il se fait beau pour vous, dit en riant la jolie Flamande. Vous allez le voir.

Comme Frédérique et Romaine, assises dans le salon Louis XV dont Rémineau avait sculpté les meubles, en goûtaient la gracieuse ordonnance, Gaston, très bien portant maintenant que sa ce maman Vecke d ne le quittait plus, s'approcha de Frédérique et lui dit, à demi-voix, timide :

— Madame... est-ce que l'autre jolie dame ne va pas venir aussi ?

c: L'autre jolie dame j>, c'était Léa. Le cœur de Frédérique fut transpercé par ce rappel innocent d'une douleur à laquelle elle ne voulait pas céder. Elle embrassa l'enfant :

— Non, mon chéri. La jolie dame que tu veux dire n'est plus avec nous. Elle ne reviendra jamais.

— Ah ! fit le petit, qui demeura pensif, glacé par ce grand mot vague : « jamais », — aussi incompréhensible pour les enfants que le mot de mort...

Duyvecke, confuse, n'osa gronder Gaston qui n'avait en somme rien dit de mal... Mais un silence pénible suivit la réponse de Frédérique. Presque aussitôt, heureusement, apparut Rémi-

neau, un Rémineau transformé par l'amour et par les soins conjugaux, un Rémineau quasi-élégant, les mains, les cheveux et la barbe soignés, portant du linge fin bien empesé et un complet de drap gros bleu assez correctement coupé, d'ailleurs sans recherche. Frédérique surprit le regard, à la fois avide et reconnaissant, dont Duyvecke le couvait, tandis qu'il présentait ses hommages.

ce Pirnitz a raison, pensa-t-elle. Cet attachement fétichiste de l'épouse à l'époux sera longtemps la loi des meilleures entre les femmes. Combien y a-t-il de Duyveckes, sur cent jeunes filles?... Et pourtant Duyvecke, qui n'était pas éprise de Rémineau avant le mariage, qui le dominait avant le mariage, est aujourd'hui l'esclave amoureuse de cet homme, le plus ordinaire des hommes, — ni beau, ni spirituel, ni distingué : brave homme seulement. Ohl que la tâche des libératrices est malaisée, avec ces enchaînées jalouses de leurs chaînes... d

Tandis que Frédérique méditait ainsi, Rémineau, qui professait pour elle, d'après Duyvecke, une sorte de culte, lui adressait un compliment entortillé, sur l'honneur qu'elle leur faisait de venir les voir, sur le souvenir qu'on entretenait d'elle dans la maison. Comme il s^embrouillait, sa femme vint gentiment à son aide, lui prenant le bras :

— Allons, Rémi ne t'intimide pas... Si vous

saviez, mademoiselle Frédérique, combien ce qu'il vous dit là si mal, il le pense I... Pas un jour ne passe sans que nous parlions de vous ici. Avec M^^ Romaine, vous êtes comme nos saintes patronnes. Pour un peu, l'on vous prierait.

La domestique, autre Flamande venue d'Hazebrouck, sœur de lait de Duyvecke, et qui, blonde aux cheveux de cendre, semblait une copie lourde et maladroite du type de sa maîtresse, ouvrit la porte de la salle à manger :

— Duyvecke, c'est servi.

La salle à manger était petite et confortable, bien meublée comme tout l'appartement. Dès qu'on y fut assis, — la chaleur de l'air, la clarté de la grosse suspension sur les vaisselles luisantes et les couverts de ruolz, l'odeur des fines nourritures savamment travaillées par Duyvecke et sa sœur de lait Gudule, la saine amitié qui unissait les convives valurent à Frédérique un sentiment d'aise et de sécurité. Depuis combien de temps ne lui était-il pas arrivé d'être ainsi reçue par des amis, de s'asseoir à une table qui ne fut pas une table de réfectoire?... Ohl depuis bien longtemps. Depuis les jours d' Apple-Tree-Yard. Car elle ne pouvait pas compter les bizarres repas pris à Poudenats en compagnie de sœur Odile... Apple-Tree-Yard... Oui... C'était cela que brusquement évoquait Frédérique avec une violente netteté; et l'impérieuse mémoire des sens lui rappelait un autre repas, vers cette même heure,

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dans le drawing-room de Tinka, une cKère succulente aussi, des lumières vives sur du linge blanc, des cristaux et du sUver-plare... Toute la douceur de cette ère fraternelle, déjà ancienne, lui remonta comme le parfum gardé intact dans un coffret clos.

« Léa est retournée vers cette joie, songeat-elle; sans doute à cette minute même elle converse entre Georg et Tinka. »

Ses yeux rencontrèrent les yeux de Pirnitz, et, comme elles avaient fini par mettre Tune pour l'autre leur pensée dans leurs regards, Frédérique implora un réconfort et le reçut.

Cependant Duyvecke, animée par le plaisir de sa réception, contait naïvement les bonheurs et les soucis de sa vie : — comment, après être demeurée rue Cujas pour soigner le petit Gaston, après avoir écrit la lettre à Pirnitz qui fixait sa destinée en lui fermant toute voie de retour en arrière, elle avait été durant plusieurs journées la proie d'un vif désespoir. Et, puisqu'elle ne pouvait faire subir à Gaston sa mauvaise humeur, — « il était vraiment trop mignon, ce chéri », — c'était l'honnête Rémineau qui avait pâti.

— Ah I je lui en ai dit et je lui en ai fait, je vous assure, pendant un quinzaine. N'est-ce pas, Rémi?

Rémineau, qui mangeait gravement une seconde assiette de potage, sa serviette raide d'em-

pois en bouclier sur les revers de son veston, riait d'un rire malicieux, ec répliquait :

— Elle aurait bien voulu me dégoûter de la prendre pour femme, croyez-vous! Mais moi qui l'avais vue à Tœuvre depuis quatre ans, si douce, si bonne, je me disais : ce Prends patience, Rémi, et fais le gros dos... Tout ça, c'est une crise, une fantaisie, comme une petite maladie qui passera; Duyvecke ne peut pas ne pas redevenir Duyvecke, un jour ou l'autre... »

Ses bons yeux affleurants, noirs comme des diamants noirs, contemplaient amoureusement sa femme qui le paya d'un sourire.

— Moi, dit Gaston, coupant la conversation de sa voix aigrelette, je sais le jour où papa ec maman Vecke se sont embrassés pour la première fois... C'est le jour que j'ai été guéri, que je me suis levé.

Tout le monde se mit à rire, même Pirnitz et Frédérique... Duyvecke devint rose :

— Nous étions si heureux quand ce garnement est revenu à la santé I... On s'est embrassé comme des gens qui ont fait naufrage ensemble, et qui reprennent pied sur la terre ferme.

Quelque temps, ils parlèrent d'eux-mêmes et de leurs félicités intimes, avec l'égoïsme affectueux des êtres bons et comblés, en présence d'amis au cœur sûr. Gudule faisait défiler sur la table un exquis gâteau aux écrevisses, un salmis de perdreaux, une selle d'agneau rôtie... Frédé-

rique ni Pirnitz ne mangeaient guère; Daisy attaquait ces mets délicats avec la même fringale indifférente qu'un plat de pommes de terre de son pays.

— Oh! vous ne mangez rien! dit tristement Duy vecke à Frédérique et à Pirnitz.

— Nous n'avons jamais été de brillantes convives, vous le savez, repartit Frédérique en souriant. Ne nous en veuillez pas.

Duyvecke repoussa son assiette :

— Vous avez raison... Moi, je me laisse aller; et j'engraisse. Mai si vous saviez comme j^ai faim! C'est désolant.

— Moi je trouve que tu es bien mieux, un peu force! déclara Rémineau. Et puis maintenant, ajouta-t-il en plissant les paupières avec malice, ne dois-tu pas manger pour deux?

Duyvecke lui fit les gros yeux. Il se tut, riant dans sa barbe de jais. Frédérique commençait à concevoir un peu d'écœurement pour tout cet amour conjugal, pour ces histoires de baisers et de grossesse, que la conversation des hôtes laissait échapper comme malgré eux. Duyvecke s'en douta; elle devint grave et dit :

— N'empêche qu'il y a des moments où, dans notre bonheur, quand je repense aux réunions chez cette pauvre M"« de Sainte-Parade, à l'inauguration de r£cole, à mes cours de français et de géographie... j'ai le cœur serré. Jamais je ne serai tout à fait satisfaite, voyez-vous, mademoiselle

Pirnitz. J'ai connu quelque chose de trop beau. Rien ne me paraîtra plus aussi beau.

— Bah! fit Daisy. Vous avez fait ce que vous pouviez. Personne n'est obligé de porter un fardeau trop lourd pour ses épaules.

— Ça, approuva Rémineau, c'est bien dit! Mais Pirnitz, de sa voix au timbre pénétrant,

répliqua :

— Vous avez raison, Daisy. On n'est pas forcé de porter un fardeau trop lourd pour ses épaules. Seulement on a presque toujours les épaules plus fortes que le cœur : je veux dire qu'on a toujours moins d'ardeur que de force... Ne croyez pas, Duyvecke, que je dise cela pour vous. Vous aviez vraiment tenté de vous donner tout entière... La destinée vous a prise par la main et vous a conduite au mariage, à la maternité, à la vie ordinaire des femmes honnêtes. Vous y ferez resplendir vos grands rêves d'adolescence et de jeunesse. Si l'enfant que vous portez est une fille, je suis sûre qu'elle deviendra, par vous, un être conscient et libre.

Duyvecke fut si émue que des larmes lui montèrent aux yeux, mais c'étaient des larmes contentes. Elle se pencha vers Pirnitz, et d'un de ces gestes caressants, un peu animaux, qui la rendaient si attachante, elle appuya sa joue contre la joue de l'apôtre.

— Merci, balbutia-t-elle. Vous ne m'en voulez pas... Vous êtes bonne.

374 ^BS VIERGES FORTES

Rémi, tortillant avec rapidité une boulette de mie de pain, murmura :

— On fera tout son possible, mademoiselle Pirnitz... On n'est pas des ingrats, ni des mécréants. Si c'est une fille que nous avons, comme vous disiez, on l'élèvera dans vos idées... de R manière que, pour vos idées, elle remplace Duy-

I vecke un jour. Ça, Duyvecke me Ta fait pro-

|f mettre; et je l'ai promis de bon cœur.

^^ Frédérique, qui ne trouvait rien à dire, mé-

I ditait :

!>' ce Quelle chose admirable! Ainsi la parole et

I l'effort d'un apôtre ne sont jamais perdus... Voici

I l'obscur ménage d'un demi-ouvrier et d'une pay-

I sanne un peu affinée. Eh bien! d'avoir ren-

I contré Pirnitz, même après qu'ils ont renoncé à

I la suivre, il reste à ce couple une flamme au

'^. Iront et un idéal dans l'âme! »

f. Quand le dîner fut fini, Duyvecke demanda

r la permission d'aller coucher Gaston. Pendant

[/ ce temps, Rémineau servit le café dans le salon

Louis XV. Sa femme revint quelques minutes après. Comme on faisait silence, elle ouvrit le piano. Pareille en cela à la plupart de ses compatriotes, elle goûtait la musique et jouait agréablement, d'ailleurs sans prétention. Rémineau n'y entendait rien; mais son admiration pour Duyvecke le rendait attentif, et certaines mélodies le troublaient; il s'asseyait à quelque distance, de façon à voir le profil de sa femme, et

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