QUARANTE-HUITIEME LEÇON
MÉDICATION EXPECTORANTE
But de la médication. — Médicaments : térébenthines; terpine et terpinol; eucalyptus; baumes; lippia dulcis mexicana; fenouil; racine d'aunée; gomme ammoniaque; myrrhe.
Messieurs,
Médication Bien que l'expectoration ne soit pas à proprement expectorante. parier un élément morbide, elle constitue un phénomène d'une importance assez grande pour que nous puissions faire de l'ensemble des moyens destinés à tarir les sécrétions des voies aériennes ou à en faciliter l'expulsion une médication distincte. A la vérité cette médication lorsqu'elle vise le premier but, c'est-à-dire lorsqu'elle s'occupe de modifier ou de restreindre les sécrétions pathologiques, n'est en quelque sorte qu une fraction de la médication antiphlogislique. Mais quand il s'agit de faciliter l'expulsion de ces sécrétions, soit en les rendant plus fluides, soit en augmentant les forces mises en jeu par les appareils qui les conduisent au dehors, ou bien encore de modifier par action trophique la disposition aux sécrétions muqueuses pathologiques, la médication expectorante se distingue alors de toute autre médication tant parla nature particulière de l'effet utile à obtenir, que par le choix des moyens appropriés.
Ainsi donc toute action thérapeutique qui aura pour
MÉDICATION EXPECTORANTE. 691
résultat d'amener une modification dans le phénomène expectoration, pourra être à bon droit considérée comme ressortissant à la médication que nous cherchons ici à définir.
On peut y faire entrer en premier lieu les effets dits antiphlogistiques, capables d'influencer dans Un sens favorable les sécrétions des muqueuses enflammées. Mais les actes thérapeutiques qui caractérisent le mieux cette médication sont ceux qui résultent 1° de l'emploi des agents qui en s'éliminant par le poumon sont capables de modifier la nature des sécrétions glandulaires ; 2° de la mise en œuvre de tous les procédés qui en relevant les forces de l'organisme et en améliorant la nutrition générale changent les conditions qui favorisent la production des sécrétions pathologiques et augmentent les forces d'expulsion de ces sécrétions.
Les médicaments ayant la propriété de changer la Expectorants, nature des sécrétions des voies aériennes portent pour celte raison le nom & expectorants . Ils agissent suivant deux variétés de mode. Les uns excitent les sécrétions, les rendent plus fluides lorsqu'elles sont visqueuses et adhésives, et permettent ainsi aux secousses de la toux de les entraîner plus aisément au dehors. Les autres sont, au contraire, des dessiccatifs, c'est-à-dire des modérateurs des sécrétions par action vaso-motrice ou glandulaire.
Quelques expérimentateurs, parmi lesquels il faut citer surtout Rossbach, Aschenbrandt et Fleischmann, ont cherché à mettre en lumière le mode d'action des principaux expectorants. Nous aurons à tenir compte des résultats intéressants qu'ils ont obtenus.
Un grand nombre des expectorants appartiennent à diverses espèces de produits aromatiques, spécialement
aux essences, aux résines, aux camphres, aux acides aromatiques et aux végétaux qui renferment un ou plusieurs de ces produits.
Nous commencerons notre étude pharmacologique par la description des térébenthinés.
Térébenthines. On donne le nom générique de térébenthines à des produits végétaux. Ce sont les sucs s'écoulant par incisions du tronc de divers arbres de la famille des conifères. Ils ont pour caractères généraux d'être demi-fluides, blancs à l'état frais, jaune verdâtre ou rougeâlre après dessiccation, de présenter une odeur pénétrante, de posséder une saveur âcre et amère, et d'être peu solubles dans l'eau, mais solubilisables dans l'alcool et dans les huiles essentielles.
Les principales espèces sont : 1° la térébenthine du mélèze (laryx europœa), térébenthine fine, ordinaire, de Strasbourg, des Vosges; 2° la térébenthine du sapin argenté (pinus picea ou abies tassifolia, pectinata),ièrèbenthine de Venise, d'Alsace, au citron; 3° la térébenthine de Bordeaux [pinus maritima) à odeur désagréable.
Les sucs provenant des incisions ne sont que des solutions de résine dans de l'essence.
Les essences sont non oxygénées et obtenues par distillation.
L'essence ordinaire est un liquide incolore, doué d'une odeur forte, d'une saveur âcre et brûlante, insoluble dans l'alcool et l'élher, entrant en ébullition vers 160°. En France, elle provient du pinus maritima et elle dévie la lumière polarisée à gauche, tandis que l'essence anglaise obtenue avec le suc du pinus australis la dévie à droite. L'essence de térébenthine, quelle que soit sa provenance, est un carbure d'hydrogène ayant pour formule G10Ii16. Le résidu de la distillation est une
MÉDICATION EXPECTORANTE. 093
résine solide (colophane) provenant de l'oxydalion des huiles essentielles.
Dans l'étude des propriétés de ces produits, il faut distinguer les effets des essences, ceux de la résine, ceux des térébenthines naturelles (sucs).
Les essences ont été bien étudiées par Rossbach et Fleischmann qui ont eu soin de se mettre à l'abri des causes d'erreurs liées à l'injection directe de ces substances dans le sang ou à l'introduction par la bouche de doses massives irritantes. Elles produisent d'abord quelques phénomènes d'excitation, puis de la paralysie qui est surtout d'origine cérébrale. Les enfants y sont très sensibles, de sorte que chez eux une dose de 15 grammes peut être mortelle; mais chez l'adulte les phénomènes toxiques consécutifs à l'absorplion de doses de 50 à 100 grammes peuvent encore se terminer par la guérison.
Les petites doses excitent la sécrétion de la salive et du mucus trachéal ; les doses plus fortes introduites parinhalation entraînent, au contraire, la dessiccation de la surface muqueuse. Après sa pénétration dans le sang l'essence se modifie et on en a la preuve dans l'odeur de violette que prend l'urine, odeur qui diffère de celle de l'essence. On trouve alors dans ce liquide excréteur plusieurs acides glycuroniques accouplés.
Chez l'homme les effets physiologiques les plus sensibles consistent en divers phénomènes nerveux. Après une céphalalgie frontale intense, surviennent des nausées, des bâillements, des bourdonnements d'oreille, des vertiges, de l'anxiété.
Purkinje qui s'est soumis lui-même à l'influence de doses élevées a éprouvé de la faiblesse, delà somnolence, puis est tombé dans un état comateux accompagné de
perte de connaissance. Comme phénomène terminal on a signalé la production de l'opislhotonos.
Pendant le cours de ces accidents nerveux, le nombre des respirations diminue, le pouls subit un faible ralentissement et la température tend à s'abaisser.
Les petites doses déterminent une légère diurèse ; les fortes doses diminuent, au contraire, l'excrétion urinaire et font apparaître de l'albuminurie et parfois de l'hématurie.
Les effets produits par la résine sont tellement peu prononcés qu'ils peuvent être mis en doute.
Quant aux térébenthines naturelles, elles possèdent, à un degré moindre, les propriétés de l'essence.
L'emploi thérapeutique de ces produits dans le catarrhe pulmonaire accompagné d'une sécrétion abondante est rendu rationnel par les expériences de Rossbach, puisque cet observateur a pu établir que la térébenthine diminue les sécrétions des muqueuses des voies aériennes.
L'effet sinon désinfectant, du moins désodorant, obtenu à la suite de l'emploi des lérébenlhinés au niveau des points d'élimination, explique l'usage déjà ancien de ces médicaments dans la gangrène pulmonaire, dans la dilatation bronchique avec putridité des crachats. Le bénéfice qu'on a retiré des mêmes agents dans certains cas d'hémoptysie est moins facile à expliquer.
L'étal aigu avec fièvre ne constitue pas une contreindication à leur emploi ; mais ce sont surtout les états chroniques sans fièvre qui en sont particulièrement justiciables.
L'essence de térébenthine peut être prescrite en capsules de gluten de 0,25 à 0,50, à une dose variable, de \ à 8 grammes prodie. On peut encore l'administrer
MÉDICATION EXPECTORANTE.
sous la forme de sirop, de pilules ou d'électuaire.
Le sirop fait au 10e se donne à la dose de 20 à 50 grammes; les pilules sont habituellemenl de 0,20 et faites avec de la magnésie comme excipient.
La térébenthine en nature est prise le plus souvent sous la forme de bols et peut être prescrite jusqu'à la dose de 10 à 15 grammes pro die.
Ces préparations ont l'inconvénient de provoquer des éructations et une irritation plus ou moins forte de la muqueuse gastrique.
L'ingestion des petites doses sous forme de tisane, est utilisée presque uniquement en cas de catarrhe des voies urinaires. On peut, dans ce but, faire bouillir de l'eau avec de la térébenthine au citron ou d'Alsace et y ajouter une petite quantité de sesquicarbonate de soude (10 gr. par litre de tisane), ou bien encore employer la tisane de bourgeons de sapin.
Ces derniers sont les bourgeons du sapin pectiné ou argenté provenant du Nord, particulièrement de la Russie.
L'infusion se fait avec 20 grammes p. 1000 d'eau bouillante. Il existe d'ailleurs un sirop de bourgeons de pin dont on peut également faire usage pour sucrer une infusion.
M. Lépine, en 1885, a proposé de substituer à l'usage des térébenthinés celui de la terpine, c'est-à-dire du bihydrate.de térébenthine (C10H16)2H20 .
Ce corps prend naissance sous forme de cristaux dans l'essence de térébenthine et peut en être retiré à l'aide d'alcool et d'acide nitrique, suivant un mode opératoire que je n'ai pas à vous décrire.
Les cristaux de terpine sont des prismes droits, à base rhombe, volumineux, blancs, peu solubles dans
l'eau, sohibles dans l'alcool, les huiles grasses et l'essence de térébenthine.
Terpinol. En faisant bouillir la terpine dans de l'eau acidulée par de l'acide chlorhydrique ou par de l'acide sulfuriqueT on obtient le terpinol, produit qui, d'après MM. Bouchardat et Voury, ne serait qu'un mélange mal défini.
C'est un liquide incolore, très mobile, réfringent, ayant une odeur qui rappelle celle du jasmin, insoluble dans l'eau, soluble dans l'alcool et l'éther.
Les propriétés physiologiques de la terpine sont les mêmes que celles de l'essence ; mais comme elles sont plus énergiques, elles se font sentir à des doses relativement moindres. Comme avec l'essence, les sécrétions muqueuses sont excitées par les petites doses, diminuées par les doses plus fortes. L'odeur particulière que prend l'urine après le passage de la terpine dans le sang serait due à du terpinol.
Mêmes usages thérapeutiques que les térébenthinés. Dans les hémoplysies le bénéfice serait plus marqué qu!après l'usage de la térébenthine.
Vantée par MM. Lépine, G. Sée, la terpine a été trouvée peu active ou infidèle par M. Dujardin-Beaumetz, Guelpa, Madia.
Depuis on s'accorde généralement à lui reconnaître une certaine valeur comme agent expectorant quand elle est prescrite à dose suffisante.
On peut la faire prendre en pilules, en poudre ou en solution alcoolique avec un sirop; dose de 0,30 à 1 gramme pro die.
Elle aurait sur les préparations des térébenthinés l'avantage d'être plus inoflensive pour l'estomac. Eucalyptus. Nous pouvons considérer comme un autre succédané
Eucalyptol.
MÉDICATION EXPECTORANTE. 697
des térébenthinés l'eucalyptus, dont le principe actif Yeucalyptol, est une essence oxygénée.
V eucalyptus globulus (myrtacée de l'Australie), est un arbre d'une végétation rapide qui a pris une grande importance au point de vue économique et hygiénique. Il est, en effet, remarquablement approprié au dessèchement des terrains marécageux. Mais sa valeur, en thérapeutique, quoique fort vantée il y a quelques années, est assez restreinte.
L'eucalyptol, retiré des feuilles par Cloëz, en 1868, est un liquide incolore, très mobile, ayant en solution étendue une odeur de rose, peu soluble dans l'eau, très soluble dans l'alcool. Cloëz en a fait un camphre, tandis que Faust et Homeyer le représentent comme un mélange de térébenthine et de cymol. C'est un anlifermentescible assez énergique, environ trois fois plus actif que l'acide phénique.
Quant à ses propriétés physiologiques, elles seraient d'après M. Gimbert, Gubler, Binz, etc., analogues à celles de la térébenthine.
Aussi l'a-t-on recommandé dans le catarrhe bronchique, l'asthme humide, la phtisie pulmonaire (Gimbert). On peut lui accorder, dans ces divers cas pathologiques , la propriété de modérer la toux en facilitant l'expectoration.
Vous savez que l'eucalyptol a été également préconisé dans le traitement des fièvres intermittentes ; sa valeur, à cet égard, est très inférieure à celle de la quinine.
Les formes pharmaceutiques principales sont la teinture d'eucalyptus, prescrite à la dose de3à4 cuillerées à café par jour; l'eucalyptol en globules.
On a également essayé de faire fumer des cigares ou des cigarettes d'eucalyptus.
Baumes.
Uaume du Pérou.
Baume de Tolu.
Baume de copahu.
A côté des essences viennent prendre rang tout naturellement les baumes. On désigne sous ce nom les sucs des végétaux à essences dans lesquels la résine est mélangée avec une forte proportion d'huile essentielle.
Le baume du Pérou provenant de diverses espèces de myroxylon n'est plus guère employé comme médicament proprement dit.
Le baume de Tolu (du ioluifera balsamum) possède une odeur suave, due à la tolène (C10H16) et renferme, en outre de cette essence, de l'acide benzoïque, de l'acide cinnamique et des résines. On n'utilise guère que le sirop de Tolu, lequel, dépourvu d'essence, sert à édulcorer les potions ou les tisanes expectorantes.
Le principal baume est celui de copahu. Il provient de diverses légumineuses du genre copahier [copahifera). On y trouve une essence (C10H16) à odeur forte, d'un goût particulier, intense et désagréable, et une résine contenant de l'acide copahivique. Vous connaissez surtout son emploi dans la blennorragie. Ses effets sur les sécrétions muqueuses ont été également utilisés dans le catarrhe bronchique. Hamstrong, Bretonneau, Laroche, Reverdy, Saucerotte, Philippart et beaucoup d'autres l'on souvent, en ce cas, prescrit seul ou en association avec le goudron.
Si, dans ces dernières années, ce médicament a été presque abandonné comme expectorant, ce n'est pas tant à cause de sa médiocre efficacité qu'en raison de ses effets sur l'estomac. Son ingestion est, vous le savez, suivie de renvois désagréables. M. Paquet a proposé d'employer l'essence seule. Elle est, effectivement, dans l'espèce la partie active, grâce à son élimination par les voies aériennes pendant que la résine prend la voie ré-
MÉDICATION EXPECTORANTE. ^
nale; mais rien ne démontre que cette essence soit plus ulile que les autres térébenthines.
Il nous reste encore à passer en revue d'autres pro- Lippk duils aromatiques végétaux d'une certaine valeur comme expectorants. La lippie (lippia dulcis mexicand) est une verbénacée de l'Amérique du Sud dans laquelle on a reconnu un tanin, une substance appartenant au groupe de la quercitine, une essence oxygénée (ess. de lippie), un camphre très volatil, le lippiol.
Ce dernier produit, étudié au point de vue physiologique, a la propriété de déterminer une sensation de chaleur à la face, accompagnée de sécrétion de sueur, puis de l'assoupissement.
Chez les animaux Podwissotzki a observé de l'inquiétude, des nausées, de l'anorexie, des efforts de vomissements et de la somnolence. Ces phénomènes ont été passagers.
La lippie passe pour être un médicament légèrement excitant des sécrétions des voies aériennes en même temps qu'un sédatif général.
La drogue nous vient d'Amérique sous forme de teinture que l'on peut faire prendre par cuillerées à café toutes les trois ou quatre heures, soit dans un mucilage, soit avec de la glycérine.
h'anis commun e[ Ternis étoile sont au nombre des espèces dites pectorales; ils doivent leurs propriétés aux anéthols (essence ou camphre d'anis), et ne sont employés qu'en infusion.
Le fenouil {fœniculum vulgare) n'a qu'une faible valeur. Formes employées : eau de fenouil — infusion — sirop.
La racine d'aunée (de Yinula helenicum) renferme une Ani* essence du genre camphre et de Xhêlérùne, substance isomère avec l'amidon.
700 LEÇONS DE TIIÉRAPEUTIQUE.
L'extrait d'aunée se prescrit à la dose de 0,50 à 1 gr. par jour. La valeur de l'hélénine, vantée récemment dans la tuberculose, peut être mise en doute. Gomme ho. gomme ammoniaque est une gomme-résine proveammomaque. nan|. ^Q févaporation du suc du clorema ammoniacum ou heracleum gummiferum (ombellifères), plante provenant de l'Arménie et de la Perse.
Elle se présente sous forme de larmes ou de masses blanchâtres à l'intérieur, jaunâtres à l'extérieur.
L'analyse chimique y a fait reconnaîlre une petite quantité d'essence et une forte proportion de résine et de gomme, résine à odeur forte, d'une saveur amère et douée de propriétés irritantes.
La gomme ammoniaque est prescrite en poudre ou en teinture. La poudre s'administre à la dose de 0,20 à 1 gramme en pilules ou sous forme d'émulsion avec un jaune d'œuf. La dose de la teinture est de 4 à 8 grammes.
Myrrhe. La myrrhe est la gomme-résine provenant du balsamodcndron myrrha. Elle renferme environ 2 p. 100 d'une essence oxygénée, le myrrhol, et pour le reste partie égale de résine et de gomme.
A petite dose, ce médicament excite l'appétit, mais son action irritante est telle, qu'à dose élevée il provoque de la gastro-entérite.
11 paraît avoir une certaine efficacité en cas de bronchoblennorrhée; il entraverait d'une manière plus sensible que les précédents agents, la formation des mucosités.
La dose active, de 0,30 à 1 gramme/Vadministre sous forme de pilules, de poudre ou en mixture. Benjoin. Signalons encore le benjoin, résine du styrax benjoin, médicament qui n'est actuellement usité que comme adjuvant