CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON
MÉDICATION ANTISUDORA.LE
De la sueur dans les maladies et particulièrement dans les états de fièvre hectique. — Médicaments : atropine, picrotoxine, ergotine, agaric et agaricine, acide camphorique, tellurate de soude.
Messieurs,
Dans les états pathologiques, il n'est pas rare d'observer des modifications des sécrétions. L'exagération de la sécrétion sudorale me paraît seule, parmi les troubles sécrétoires, présenter un intérêt pratique assez grand pour que nous en fassions un élément morbide et que nous examinions les divers moyens capables de modérer ou de faire disparaître les sueurs pathologiques. L'étude de la médication de ces sueurs complétera et terminera la série des leçons que j'ai cru devoir consacrer aux médications.
La provocation de la sueur ou diaphorèse est une action thérapeutique d'une utilité incontestable dans quelques cas; nous avons vu qu'elle joue un rôle assez important dans les deux médications qui viennent d'être décrites. L'acte contraire, c'est-à-dire la modération de la sécrétion sudorale, s'impose dans les états pathologiques où cette sécrétion devient assez profuse pour être une cause de gêne et d'épuisement.
Nous allons jeter un coup d'œil rapide sur les conditions pathologiques dans lesquelles se produisent des
sueurs exagérées, bien que nous n'ayons guère à nous préoccuper, au point de vue thérapeutique, que des faits relatifs à la fièvre hectique des phtisiques.
Les physiologistes nous ont fourni dans ces dernières années des renseignements intéressants sur les nerfs sécréteurs et en particulier sur les nerfs sudoraux. 11 est vrai que jusqu'à présent ces données expérimentales ont été peu fertiles en déductions pratiques; nous ne pouvons, cependant, nous, dispenser de les rappeler et de chercher h en tirer profit.
Luchsinger et Ostroumow (1876) et bientôt après Vulpian ont démontré l'existence de nerfs spéciaux déterminant sur la sécrétion de la sueur des actions différentes de celles que produisent indirectement les nerfs sympathiques. Ils ont fait voir que ces nerfs sudoraux sortent de la moelle, pour se rendre dans la patte du chat, avec les racines antérieures des nerfs spinaux. Ces nerfs auraient, d'après Nawroki et Vulpian, leur origine dans des centres médullaires en rapport avec un centre supérieur bulbaire. Par l'intermédiaire de ce centre bulbaire, ils paraissent être en relation avec l'appareil de la régulation thermique, de sorte qu'ils peuvent être actionnés directement ou indirectement par diverses causes agissant sur eux ou sur les parties du système nerveux avec lesquelles ils affectent des rapports.
Ces données pbysiologiques, que je regrette de ne pouvoir développer devant vous, sont, à coup sûr, très importantes; elles ne peuvent cependant pas nous éclairer encore sur le mode de production des sueurs pathologiques. A cet égard, nous devons nous contenter d'hypothèses plus ou moins plausibles ; quelquesunes, vous allez le voir, emprunteront une certaine
MÉDICATION ANTISUDÛRALE. 775
force à la certitude que nous avons acquise actuellement touchant l'existence d'un appareil nerveux (nerfs et centres) régulateur de la sécrétion sudorale.
Les conditions morbides dans lesquelles on observe des sueurs pathologiques sont assez nombreuses. Citons en premier lieu les maladies du système nerveux, avec ou sans lésions. Dans quelques cas les sueurs sont d'ordre réflexe; elles ont pour point de départ périphérique une affection plus ou moins douloureuse, telle qu'une maladie du cœur (angine de poitrine), une affection broncho-pulmonaire ou pleurale, une affection stomacale avec gastralgie, etc. Dans d'autres circonstances les sueurs paraissent dépendre d'une névrose.
Il est bien rare qu'on ait à intervenir et à instituer une médication quand les sueurs ont une origine nerveuse. On est parfois cependant consulté pour une hémidrose plus ou moins accentuée. Cette singulière maladie n'est pas toujours symptomatique de l'hystérie; elle paraît pouvoir être sous la dépendance d'une névrose du grand sympathique.
Les sueurs pathologiques les plus importantes à modérer sont celles des maladies chroniques. Celles qu'on observe communément dans la phtisie aiguë ou à lente évolution sont désignées sous l'épithète de nocturnes. M. Peter a fait remarquer que la somnolence suffit pour les provoquer et que souvent, lorsque les malades s'assoupissent dans la journée, ils se réveillent couverts de sueur. Peut-être faut-il conclure de cette particularité que le cerveau exerce une action modératrice sur les centres bulbo-médullaires de sudation?
Les sueurs du réveil se montrent surtout à la tête et sur la partie supérieure du tronc.
Parmi les autres états chroniques où les sueurs peu-
vont jouer un rôle, je citerai le diabète, le mal de Bright, les anémies, l'obésité.
Dans le. diabète, l'abondance de la sueur peut, en diminuant la diurèse, augmenter la rétention du sucre dans l'organisme, car la quantité de sucre pouvant être entraînée avec la sueur est toujours fort minime.
Chez les obèses, l'exagération de la sueur peut devenir extrêmement pénible.
, Quelques maladies aiguës sont, vous le savez, remarquables par l'abondance des sueurs; de ce nombre sont surtout la suette miliaire, la fièvre pernicieuse diaphonique, le rhumatisme articulaire aigu.
Enfin vous vous souvenez que certaines sueurs sont d'origine médicamenteuse.
Maintenant que nous connaissons, d'une part, l'appareil nerveux qui règle le fonctionnement des glandes sudoripares, de l'autre, les principales conditions pathologiques où les sueurs acquièrent un développement anormal, nous pouvons nous demander quel est le mécanisme des sueurs pathologiques. D'après ce que je vous ai fait pressentir, vous ne serez pas étonnés de m'entendre dire que ce mécanisme reste encore indéterminé.
On peut cependant penser, en s'appuyant sur ce que nous savons touchant les sueurs d'origine toxique, que les sueurs pathologiques sont vraisemblablement, au moins dans beaucoup de cas, la conséquence d'une altération du sang.
S'il en est ainsi, permettez-moi de vous rappeler les faits curieux relatifs à l'action de la pilocarpine.
Luchsinger, après avoir fait la section du nerf sciatique (qui renferme les nerfs sudoraux de la patte), injecte à l'animal (chat) de la pilocarpine. Il obtient
MÉDICATION ANTISUDORALE. <n
une sudation aussi abondante du côté de.la section que du côté intact. L'expérience démontre nettement que l'action de la pilocarpine est périphérique.
C'est l'inverse de ce qui se passe quand on provoque la sueur par asphyxie (rétention de CO2 dans le saîig) ou par élévation thermique. Dans ces dernières circonstances, la sueur n'apparaît pas du côté où le nerf sciatique est sectionné.
Dans l'expérience précédente, lorsque après la section • du sciatique on attend quatre à six jours, c'est-à-dire assez longtemps pour que le bout périphérique du nerf soit dégénéré, l'injection de pilocarpine ne fait plus transpirer du côté de la section.
L'influence de la pilocarpine n'est pas seulement périphérique; d'autres expériences qu'il serait trop long de rapporter, ont fait voir que la pilocarpine exerce également une action sur les centres sudoraux. Toutefois l'action périphérique de cette substance est prédominante. Mais à côté de la pilocarpine il existe d'autres poisons dont l'action prédominante est centrale : nicotine, physostigmine.
Nous connaissons donc des provocateurs de la sueur à action centrale et d'autres à action périphérique. Certains médicaments agissent, au contraire, d'une manière opposée, c'est-à-dire en modérant ou en annihilant la sécrétion sudorale. J'ai déjà eu à cet égard l'occasion de vous signaler l'atropine. Luchsinger, en poursuivant cette étude, a été conduit à s'occuper de l'action antagonislique de la pilocarpine et de l'atropine, et je veux encore vous citer une de ses expériences.
Lorsque après avoir injecté à un chat 1 centigramme de chlorhydrate de pilocarpine, on injecte 3 milligrammes d'atropine la sueur s'arrête. Fait-on ensuite une injec-
lion dans une des pattes de i centigramme de pilocarpine, la sécrétion sudorale reprend, mais seulement dans cette patte. Cette expérience établit une fois de plus la prédominance de l'action périphérique de la pilocarpine.
En répétant l'expérience chez l'homme, M. Straus a fait voir que la sueur locale apparaît au niveau de l'injection de pilocarpine avant la sueur générale et qu'à l'aide de petites doses on peut obtenir uniquement de la sueur locale. En excitant ainsi une sueur localisée, il en a obtenu l'arrêt avec de faibles doses d'atropine.
Il a de plus démontré qu'une dose suffisante de cette dernière substance empêche complètement l'action de la pilocarpine. L'antagonisme entre ces deux agents n'est donc pas rigoureusement réciproque, ce qui est d'accord avec les lois générales de l'antagonisme formulées par Rossbach.
L'analyse de ces phénomènes, au point de vue physiologique, a permis à Yulpian de placer le lieu de leur production au niveau des extrémités terminales des nerfs excito-sudoraux. Mais évidemment dans certains cas la sudation ou, au contraire, l'arrêt de la sécrétion sudorale peuvent dépendre d'une action centrale, et il est permis d'admettre que certains poisons morbides se comportent à la façon des substances toxiques connues en agissant soit à la périphérie de l'appareil nerveux, soit au niveau de ses centres. De là la possibilité de concevoir, ainsi que Dreesmann et Combemale l'ont fait récemment remarquer, l'arrêt de certaines sueurs pathologiques à l'aide de médicaments ayant des propriétés contraires à celles des poisons morbides excitateurs de la sécrétion sudorale.
MÉDICATION ANTISUDORALE. 779
La médication antisudorale s'applique en particulier aux sueurs des phtisiques. On a essayé pour les combattre d'assez nombreux agents: l'acétate de plomb, le tanin, l'agaric, le phosphate de chaux, la quinine, l'atropine, la picrotoxine, la caféine, l'ergoline et, en dernier lieu, l'acide camphorique et le tellurate de soude.
Les seuls auxquels il faille attacher une importance réelle sont l'atropine, la picrotoxine, l'ergotine, l'agaric, l'acide camphorique et le tellurate de soude.
Thompson avait déjà combattu les sueurs avec un mélange d'oxyde de zinc et d'extrait de jusquiame (en pil.), lorsque Sidney Ringer proposa l'emploi des injections sous-cutanées de sulfate d'atropine en s'inspirant des notions acquises sur les propriétés de l'atropine. La pratique de ce médecin fut vulgarisée chez nous par Vulpian et par son élève M. Dautricourt, et aujourd'hui l'atropine est d'un usage fort répandu dans la médication des sueurs des phtisiques.
On doit commencer par des doses faibles d'un demi à 1 milligramme; il est d'ailleurs rarement nécessaire de les dépasser. Les injections sous-cutanées peuvent être remplacées par l'usage de pilules ou d'une potion.
D'après Hirsch la duboisine exercerait une action encore plus sûre que l'atropine; cependant l'emploi de cette dernière substance a prévalu. Les faits aujourd'hui très nombreux recueillis par les auteurs précédemment cités, par Williamson, par M. OEttinger, etc., sont tous favorables. Malheureusement l'atropine produit, vous le savez, même à petite dose, des effets fâcheux : sécheresse de la gorge, insomnie, anorexie, diarrhée. Il faut ajouter, qu'en outre, cet agent a. l'inconvénient de laisser réapparaître les sueurs dès
Action médicamenteuse.
Atropine.
qu'on en suspend l'administration. Aussi a-t-on fait des tentatives pour obtenir le même effet antisudoral à l'aide d'autres médicaments, picrotoxme. La picrotoxiiw a été proposée par Henry (de Pensylvanie), puis par Sydney Ringer et W. Murrell et par quelques autres, au nombre desquels on trouve Westbrook (de New- York) et Claudwell.
Dès la première ou la seconde dose les sueurs sont diminuées ou arrêtées. On se sert de la méthode hypodermique en commençant par la dose de 0,0006 et en montant progressivement à celle de 0,003. Une injection tous les deux ou trois jours est suffisante. Tout récemment Luigi d'Amore a montré la supériorité de ce médicament sur l'atropine dans les cas de phtisie très avancée.
Fr^otine ^a Costa (^e Pensylvanie) recommande Y ergotine à la dose de 0,10, trois ou quatre fois par jour. On obtient un effet manifeste dès la seconde nuit. Mais il ne faut pas se dissimuler que lergotine est très inférieure à l'atropine; elle ne peut guère convenir que dans les cas où l'usage de cette dernière est contre-indiqué. Agaric V agaric blanc ou polypore du mélèze [boletus laricis.
jiolyporus officinalis) est un champignon pouvant atteindre le volume d'une tête d'homme et le poids de 7 kilogrammes. Il provient des Alpes, de la Carinthie et de la Circassie, et se présente dans le commerce sous forme de masses irrégulières, légères, d'un blanc jaunâtre, coriaces, ayant une saveur douceâtre d'abord, puis très amère et une odeur de moisi.
Jahns (de Gœttingue) en traitant l'agaric blanc par l'alcool à chaud, a obtenu l'acide agaricinique, G1CH300" + H20, dont la proportion s'élève dans la drogue à 10 ou 18 p. 100.
MÉDICATION ANTISUDORALE. 781
Cet acide prend l'apparence de cristaux inodores, insipides, insolubles dans l'eau froide, faiblement solubles dans l'eau chaude, plus largement dans l'alcool bouillant (Rossbach et Nothnagel).
Dans le commerce, on trouve sous le nom d'agaricinedes produits impurs, plus ou moins riches en acide agaricinique. Celui de Merck est une poudre blanche, tirant légèrement sur le jaune, insipide, inodore.
L'emploi de l'agaric blanc remonte à de Haen (1767). Depuis, cet agent a été l'objet d'assez nombreux essais thérapeutiques, entre autres de la part de Max Simon (dans le service d'Àndral), essais qui ont établi l'efficacité, mais aussi l'inconstance d'action de doses s'élevant à 1-2 grammes.
Actuellement, on ne se sert plus guère que de l'agaricine, bien que les propriétés physiologiques de cette substance n'aient pas encore été déterminées.
Après le travail d'Young exécuté en 1882 avec une agaricine extraite par lui, sont venues les recherches Cuites, avec les produits commerciaux, par Seifert, Piering, Langer, Prôbsting, Francotte, etc.
Ces études thérapeutiques nous ont appris qu'une dose d'agaricine de 0,005 à 0,02 en pilules, administrée 5 à 6 heures avant les accès de sueurs, peut, mais d'une manière inconstante, en empêcher l'apparition.
Quelques médecins ont proposé d'associer l'agarïcine à la poudre de Dower ; d'autres ont repoussé cette pratique.
Plus récemment l'attention s'est portée sur V acide camphorique, découvert par Lémery, en 1675, et élu- euphorique, dié par Kosegarten, Malaguti, Walther, Liebig, etc. \
Ce corps est obtenu en chauffant le camphre ' avec dix fois son volume d'AzO'D.
782 LEÇONS DE TllÉltAPEUTlQUE.
On obtient des paillettes ou des aiguilles incolores, transparentes, amères, peu solubles dans l'eau froide, plus dans l'eau chaude, solubles dans l'alcool, l'éther, les huiles grasses et les essences.
L'acide camphorique, C8H1*(CO-..O.H)2, présente cinq isomères. Il a été utilisé d'abord dansle traitement des laryngites, des bronchites, puis dans celui de la phtisie.
On doit à Leu, Fûrbringer, Hartlieb, Dreesmann. Combemale l'utilisation de ses propriétés antisudorales.
Ce dernier a donné la préférence à l'acide camphorique droit.
La dose active de 2 grammes en une seule fois est prise vers sept heures du soir dans une potion alcoolisée. Le médicament échoue en cas de grandes cavernes pulmonaires; on ne lui connaît pas encore d'inconvénients.
h.rate de Le médicament le plus nouvellement essayé est le s01ule- tellurate de potassium ou de sodium. Neusser (1890) a vanté le premier à la dose de 0,02 en pilules. Le second (tellurate de soude normal ; on en connaît quatre) essayé par Combemale (1891), s'estmontré plus efficace que l'acide camphorique ; on peut en porter la dose, sans inconvénient, jusqu'à 0,05. 11 est fâcheux, toutefois, que ce médicament fasse prendre parfois à l'haleine une odeur alliacée.
Vous voyez, Messieurs, qu'outre l'atropine, dont l'efficacité est aujourd'hui bien établie, nous possédons actuellement de nouveaux moyens ayant sur elle l'avantage de provoquer moins de phénomènes toxiques, dits accessoires. Mais l'acide camphorique et les tellurates auxquels je fais ici allusion sont encore d'introduction trop récente en thérapeutique pour que
MÉDICATION ANT5SUDOHALE. '»J
nous puissions dire jusqu'à quel point ils nous permettront de nous passer de l'atropine.
Les faits dont je vous ai entretenus visent surtout les sueurs des phtisiques. Dans les cas de sueurs d'origine nerveuse, notamment dans l'hyperhydrose dite essentielle, les mêmes agents (atropine, agaric, acide camphorique, tellurates) peuvent être essayés, car ils sont capables d'enrayer les sueurs quelle qu'en soit l'origine. Mais ne comptez pas trop sur leurs effets qui malheureusement sont fugitifs. L'hyperhydrose essentielle est d'ailleurs une maladie très résistante.
TABLE DES MATIÈRES