SEIZIÈME LEÇON
MÉDICATION RECONSTlTUANTli (SUITE) Chlorure de sodium [suite et fin); bicarbonate de soude.
Messieurs,
Continuons l'étude du chlorure de sodium commencée dans notre précédente leçon.
Un corps prenant une si grande part dans la constitution de l'organisme ne peut pas être sans grande influence sur la nutrition générale. Cette influence a été démontrée par des expériences dans lesquelles on a fait varier en plus ou en moins la ration de chlorure de sodium.
Boussingault donne à trois taureaux une ration normale de ce corps et en prive trois autres taureaux. Il conclut de cette expérience que le sel marin n'exerce aucune influence sur la richesse des animaux en viande et en graisse, mais qu'il donne aux animaux meilleur aspect et plus de vigueur.
Depuis, après avoir refait bien souvent des expériences du même genre, on a été conduit à admettre, en zootechnie, que le sel active les fonctions de nutrition sans faire augmenter le poids des animaux.
Quand l'homme et les animaux omnivores sont privés de viande, on les voit rechercher avec avidité le sel marin. La nourriture végétale en renferme une moins
grande proportion ; mais la différence entre le régime végétal et le régime animal n'est pas assez grande sous ce rapport pour expliquer cette appétence si remarquable pour le sel que montrent les peuplades sauvages se nourrissant surtout de végétaux.
Bunge admet que la nourriture végétale plus riche en potasse a pour conséquence une plus grande élimination de soude et de chlore, sous forme de chlorure de potassium et de phosphate de soude.
Kemmerich et Forster sont arrivés à des résultats qui contredisent cette hypothèse. Ils ont vu, en effet, que la privation de chlorure de sodium n'amène pas de diminution dans la proportion de chlorure de sodium du sang, alors même que la nourriture prise est riche en potasse.
La constance dans la proportion de chlorure de sodium dans le sang est obtenue par la suppression de l'élimination du chlorure de sodium.
Ces expériences intéressantes montrent que le sang présente un remarquable pouvoir de rétention pour le sel marin. C'est là, comme nous le disions récemment, une des conditions essentielles du maintien des échanges intra-organiques et par suite de la vie.
Mais on doit aussi inférer des considérations précédentes que l'organisme éprouve une réelle souffrance quand il ne reçoit pas une assez large ration de chlorure de sodium pour pouvoir en éliminer l'excès par ses excrétions.
Les effets du sel sur les échanges nutritifs se traduisent, d'après Voit, par une augmentation de l'urée provenant d'une exagération dans la combustion des matières albuminoïdes.
L'augmentation de l'excrétion azotée est indépen-
G. Hayem. — Thér. II. <i
dante de la diurèse constatée par Feder, par Voit, par Salkowski, car elle se montre lorsque le sel est administré sans eau. En même temps on observe une tendance à l'alcalinisation des urines.
Rabuteau a également constaté l'augmentation de l'urée. D'après Winke, ce phénomène est d'autant plus prononcé que la quantité de sel ingéré est plus grande. Les recherches de Dehn ont fait voir que le chlorure de potassium, souvent uni au chlorure de sodium, agil dans le même sens. Enfin Falck, Klein et Verson ont montré que le sel ingéré, sans être associé à une notable quantité d'eau, diminue la sécrétion urinaire.
L'action du chlorure de sodium sur la digestion stomacale est complexe. On s'accorde à reconnaître que le sel augmente la soif et l'appétit, que de plus il excite les sécrétions. Celles de la salive et du suc gastrique sont augmentées par voie réflexe ; mais il y aurait, de plus, pour quelques physiologistes, une action physique de soustraction d'eau au sang à travers les parois des vaisseaux gastriques. L'accord entre les expérimentateurs cesse d'exister lorsqu'on considère les actions chimiques.
D'après Bidder et Schmidt, le chlorure de sodium se transformerait dans l'estomac en soude et en acide chlorhydrique. Ce dernier, après son absorption, reproduirait dans le sang du chlorure de sodium en présence du bicarbonate de soude. .
On objecte à cette théorie qu'Herzen a constaté chez un homme ayant une fistule gastrique une diminution de l'acide chlorhydrique du contenu stomacal, après l'ingestion de 10 à 30 grammes de chlorure de sodium.
Quoi qu'il en soit, Bardeleben, Rabuteau et quelques autres expérimentateurs ont observé directement l'aug-
mentalion dans la sécrétion du suc stomacal chez des chiens à fistule gastrique.
On a employé la méthode des digestions artificielles pour déterminer l'action exercée par le sel marin sur la peptonisation. Celle-ci est facilitée lorsque la proportion du chlorure de sodium dans le mélange est de 1,50 p. 100; elle est, au contraire, rendue plus difficile lorsque cette proportion est plus élevée. Dans des digestions faites avec la pancréatine par Heidenhain, la présence du chlorure de sodium a également favorisé l'action de ce produit.
D'autre part. Voit et Bauer pensent que le chlorure de sodium rend plus active l'absorption de l'albumine dans le rectum.
Il est probable que le chlorure de sodium a encore la propriété d'exciter les sécrétions de la bile et du suc intestinal; mais ce point de l'étude physiologique du sel n'est pas précisé. Chez les vaches laitières on a reconnu que la sécrétion lactée participe à son élimination et se trouve en même temps excitée.
En résumé, le chlorure de sodium accélère le mouvement de désassimilation. Quand le régime n'est pas fixe, l'assimilation est également augmentée, et par. suite ce corps peut faciliter la rénovation organique.
C'est donc plutôt un modificateur de la constitution qu'un agent de réparation.
Mais les résultats que nous venons d'énoncer ne représentent qu'une bien faible partie des notions qu'il faudrait posséder pour se former une idée suffisante des effets du chlorure de sodium sur l'organisme. Il est très probable que tous les agents de même ordre influencent la nutrition en exerçant une action
sur l'activité nutritive des éléments des tissus. Malheureusement ce mode d'action, qu'il importerait le plus de connaître au point de vue des effets thérapeutiques, est encore mal précisé. Pour M. Lecorché, l'activité nutritive des éléments anatomiques serait augmentée par le chlorure de sodium. Cette opinion fort acceptable n'est pas appuyée de preuves incontestables.
D'après Plouviez et Poggiale, l'excitation de la nutrition se traduirait dans le sang par une augmentation du poids des globules, qui s'est élevé, dans leurs expériences, de 130 à 143.
J'ai moi-même constaté chez plusieurs personnes, pendant leur séjour au bord de la mer, une augmentation dans le nombre des globules rouges. Enfin Rabuteau a noté, sous l'influence du sel, une légère élévation de la température (de 36%9 à 37'',4). Le fait serait à vérifier.
Avant de nous occuper des applications du chlorure de sodium à la médication reconstituante, je désire encore vous fournir quelques renseignements complémentaires. Le chlorure de sodium étant très employé sous forme de bains, on a étudié avec soin les effets que peuvent susciter ses applications sur la peau. Je viens de vous dire qu'il n'est pas absorbé par cette voie. Et en effet, Beneke, Valentiner, Rôhrig, ont établi que l'eau salée se borne à imbiber l'épiderme sans arriver dans le sang. Cependant le bain salé a une action sur la nutrition, car Clemens, Beneke et Rôhrig s'accordent à reconnaître qu'il est suivi d'une augmentation dans l'excrétion de l'urée.
La respiration de l'air marin conduit au môme résultat et, dans ce cas on ne peut douter de l'influence
du chlorure de sodium lui-même, puisqu'il est absorbé par les poumons.
Le contact répété de l'eau de mer ou de l'eau salée sur la peau provoque une légère action caustique qui se traduit par une desquamation épidermique ou même, mais seulement chez les baigneurs de profession, par des éruptions pustuleuses.
A doses thérapeutiques, l'ingestion du chlorure de sodium ne suscite pas de phénomènes bien notables; mais quand la proportion de sel marin s'élève à 30 ou 40 grammes en une fois, on voit survenir la diarrhée. A cette dose, le chlorure de sodium est donc purgatif. La répétition d'une telle dose ou l'administration d'une dose plus élevée encore peut déterminer une violente inflammation du tube digestif, caractérisée principalement par des vomissements et de la diarrhée.
Pour terminer cette partie de notre étude, examinons encore quelles sont les variations que subit l'excrétion du chlorure de sodium dans les maladies.
Dans toutes les maladies aiguës sans exception, on a noté une diminution du chlorure de sodium.
Ce résultat s'explique par une diminution dans les apports, l'alimentation étant très restreinte, et souvent aussi par une augmentation dans les pertes soit par les selles, soit par la production d'exsudats inflammatoires.
Dans la fièvre intermitlente, l'excrétion du chlorure diminuée pendant les accès augmente pendant les intervalles d'apyrexie, et l'augmentation générale dans l'excrétion de ce corps annonce l'atténuation de la maladie.
Dans le cours des maladies chroniques, le taux du chlorure de sodium des urines diminue en proportion
du ralentissement des échanges nutritifs. Il est surtout très abaissé dans les maladies cachectisantes et particulièrement dans le cancer de l'estomac.
Il n'a été trouvé augmenté que dans des cas spéciaux, parmi lesquels je citerai la polyurie simple ou glycosurique, ainsi que la diurèse accompagnant la guérison des hydropisies. Yogel a vu dans cette dernière circonstance le chiffre du chlorure de sodium s'élever jusqu'à 50 grammes en vingt-quatre heures.
J'ai eu également l'occasion de constater une très forte excrétion de chlorure de sodium pendant la diurèse concomitante de la disparition des œdèmes cardiaques ou cachectiques.
Emploi théra- Abordons maintenant l'exposé des applications duJwomredc thérapeutiques du chlorure de sodium.
sodium. La, suppression du sel marin dans l'alimentation de l'homme conduit h l'hydropisie et à l'albuminurie. Mais fort heureusement la proportion de sel qui est introduite journellement avec les aliments est suffisante pour les besoins de l'organisme quand l'alimentation est normale. De sorte que l'emploi du chlorure de sodium comme agent thérapeutique fait passer dans l'économie une dose surabondante de ce corps. Il en résulte une excitation plus ou moins forte du mouvement nutritif.
Quand le tube digestif est en bon état, quand le système nerveux n'est pas d'une impressionnabilité exagérée, l'appétit augmente et une énergique assimilation compense, parfois même au delà, l'augmentation des pertes azotées. C'est ainsi que le sel marin peut produire d'excellents effets dans les états de débilité et d'atrophie générale.
SJédicatiou La formc thérapeutique qui s'adapte le mieux à
marine.
l'utilisation du chlorure de sodium est la médication marine. Cela ne doit pas vous étonner. Vous connaisses la vigueur des habitants des côtes, la rareté parmi eux du rachitisme, de la scrofule et même de la taberculose, malgré la fréquence et l'intensité des vents, l'humidité et la basse température de certains climats maritimes.
La médication marine est complexe ; divers éléments que nous avons étudiés l'année dernière y prennent part : le climat, l'air marin, les bains de mer, les bains salés de baignoire, l'hydrothérapie marine.
L'habitation au bord de la mer constitue déjà un moyen thérapeutique actif; il en est de même des voyages sur mer. Mais ce sont les bains de mer qui constituent la forme la plus efficace. Ils conviennent particulièrement aux convalescents encore jeunes, aux enfants débiles arrivés à la période de la seconde enfance, à ceux surtout qui sont affaiblis par la scrofule. On peut même les considérer comme pouvant, dans certaines conditions, prévenir le développement de la tuberculose.
Dans les stations du Midi, convenablement abritées, particulièrement dans celles de la côte italienne, on ne craint même pas de donner des bains de mer aux individus atteints de tuberculose confirmée, encore au début.
Vous savez, du reste, que Laënnec recommandait les voyages sur mer à certains phtisiques.
Mais la médication marine est loin de convenir dans tous les cas. Les tuberculeux avancés, les cancéreux ne s'en trouvent pas bien. Les très jeunes enfants supportent mal les bains de mer, et lorsqu'ils sont atteints de rachitisme, il vaut mieux leur
faire prendre des bains de mer chauds ou des bains salés.
On doit également proscrire les bains de mer dans les cas de débilité liée à la dyspepsie et à la chlorose. Cependant le séjour au bord de la mer, surtout dans un climat doux, peut convenir à un certain nombre de ces malades de même qu'aux individus affaiblis par la goutte atonique, le rhumatisme chronique et certaines formes de diabète.
Eaux salines. La médication chlorurée sodique est encore réalisée par l'emploi des eaux minérales dans lesquelles le chlorure de sodium est le principal agent minéralisateur. Ces eaux utilisées à l'extérieur et en boisson sont surtout modificatrices de la scrofule, probablement parce qu'elles agissent en renouvelant le terrain organique dans lequel se dévelopqe cette maladie rattachée de nos jours presque tout entière à l'histoire des manifestations tubercnleuses. Mais elles exercent aussi une action reconstituante évidente dont peuvent bénéficier un grand nombre de malades affaiblis.
Nous avons étudié ces eaux minérales l'année dernière. Je vous rappellerai simplement les principales.
En France, nous trouvons Salies de Béarn avec 216 grammes de chlorure de sodium par litre; Salins (Jura), 27s^40; Salins (Savoie), 10e^22; Balaruc (Hérault), 7°', 04; Bourbonne-les-Bains (Haute-Marne), 5s^7; Lamotte (Isère), 3e',80.
Les plus connues en Allemagne sont Kreuznach, avec 9s',50 de chlorure de sodium ; Wiesbaden (Nassau), 5 grammes; Hombourg (Hesse), froide.
Les eaux fortes employées seulement à l'extérieur, en bains et douches, produisent leur action reconstituante par le procédé de la révulsion. Elles provoquent
assez souvent des poussées plus ou moins intenses à la peau.
Au point de vue physiologique le carbonate de soude, Bkarbonate maintenu par l'acide carbonique à l'état de bicarbonate, vient prendre rang à côté du chlorure de sodium. Aussi faut-il regretter que le rôle de ce médicament, très important à certains égards, soit loin d'être bien précisé.
L'action de cet agent paraît être à la fois directe et indirecte. Ainsi nous verrons le bicarbonate de soude intervenir dans la médication antidyspeptique, et p rduire un heureux résultat sur la nutrition générale par suite de ses effets sur le tube digestif et sur les glandes annexes. Mais il paraît également capable, d'après divers auteurs, de modifier les aptitudes nutritives des éléments cellulaires, et nous n'hésitons pas, en raison de son rôle structural dans l'organisme, aie considérer comme un agent de la médication reconstituante.
L'usage des alcalins remonte à la plus haute antiquité. Les anciens prescrivaient le sesquicarbonate d'ammoniaque, les acétates de soude et de potassium (terre foliée minérale), le tartrate de potasse (terre foliée de tartre) qui se transforment en bicarbonate dans l'organisme. L'emploi du bicarbonate de soude est relativement récent.
Son introduction en thérapeutique a eu pour origine l'utilisation des eaux minérales alcalines, sur laquelle les travaux de d'Arcet, de Petit, etc., ont éveillé l'attention.
Le sol arable renferme du carbonate neutre de soude, du bicarbonate et du sesquicarbonate. Le sesquicarbonate (nalron) abonde dans les lacs de l'Egypte,
de la Perse, de l'Inde, du Thibet, sur les bords de la mer Caspienne et de la mer Noire, au Mexique et en Colombie.
Pour l'usage interne on emploie exclusivement le bicarbonate ou sel de Vichy.
Il se présente sous forme de prismes rectangulaires, blancs, anhydres, ayant une saveur fade, urineuse et une réaction alcaline.
Il a pour formule NaO,HOCO^ et provient de la saturation par CO^ du carbonate neutre : Na^CO^ + C02-hH2 0 = 2 (NaHCO^).
Le bicarbonate de soude s'altère à l'air humide en perdant de l'acide carbonique.
Il existe dans le sang, qui lui doit en partie son alcalinité, l'autre corps alcalin du sang étant le phosphate de soude, plus abondant dans celui des omnivores que des carnivores.
Après avoir été introduit dans l'estomac il est facilement absorbé. On admet que les petites doses se transforment, au moins partiellement, en chlorure de sodium en présence de l'acide chlorhydrique du suc gastrique.
Rabuteau a soutenu cette vue un peu théorique, car il est de fait qu'un seul verre d'eau de Vichy pris à jeun peut alcaliniser les urines au moins pendant quelques heures.
A dose plus élevée (4 à 5 grammes et au-dessus), le bicarbonate de soude rend les urines d'abord neutres, puis alcalines pendant un temps variable dépendant en partie de l'état antérieur des urines.
On peut faire prendre sans crainte le médicament à des doses relativement considérables, (30 à 40 grammes par jour), mais le pouvoir d'absorption du tube diges-
lif pour le bicarbonate de soude est limité et lorsque chaque dose partielle atteint 4 à 5 grammes on voit bientôt apparaître le sel alcalin dans les garde-robes, en même temps que celles-ci tendent à devenir diarrhéiques.
L'absorption par la peau dans les bains alcalins a été niée par Rôhrig. Quelques médecins, et M. Lecorché entre autres, ont cependant constaté l'alcalinité des urines après ce genre de bains.
Vous vous souvenez, sans doute, du rôle physiologique du bicarbonate de soude. Je dois vous le rappeler en quelques mots. Ce sel prend part aux phénomènes d'hydrodiffusion cités précédemment à propos du chlorure de sodium, mais son rôle est à cet égard beaucoup moins important que celui du sel marin. Il participe aux échanges respiratoires en tîxant l'acide carbonique du plasma, et il intervient dans les actes relatifs à l'absorption et à l'élimination des acides, tels par exemple que les acides chlorhydrique et sulfurique. C'est lui qui maintient dans le sang l'acide urique à l'état d'urate neutre éliminable.
En 1825, diverses expériences faites par Chevreul ont fait admettre que la présence du bicarbonate de soude dans les humeurs facilite les oxydations intraorganiques. Les travaux de Mialhe ont contribué à développer cette notion et ont servi de point de départ à une théorie du mode d'action des alcalins dans le diabète.