Leçon d'ouverture d'un cours d'histoire de l'eÌconomie sociale
Il ne nous appartient pas de louer M. le comte de Chambrun^ fondateur de ce cours, de sa généreuse initiative. Nous devonâ laisser ce soin aux représentants de l’Uni^rsité de Paris et de la Faculté des Lettres. Nous ne pouvons mieuy remplir nos obligations envers lui en ce moment qu’en abordant sans retard les question" importantes qui se posent à nous au début de nos recbercbes. Nous devons cependant offrir au conseil de la Faculté qui nous a fait le grand honneur de nous désigner au choix de M. le Ministre, et à M. le Ministre, qui de son côté avait bien voulu penser à nous pour ce nouvel enseignement, nos remerciements sincères. Nous voulons aussi rendre hommage à ceux qui nous ont montré la voie dans l’étude de l’histoire des sciences morales et politiques, aux maîtres communs de notre génération: Quinet, Havet et Taine, à Franck^ l’auteur de l’ouvrage excellent : Réformateurs et publicistes de. VEurope, à M. Denis l’historien des Théories et Idées morales dans VantPquité, à M. Janet dont il serait .décourageant de suivre la tracé si l’on n’essayait de se persuader que l’aspect des choses peut changer avec le point de vue. Pour être ancienne, notre dette envers nos maîtres n’est pas moins présente en ce moment â notre souvenir* Nous prions entre tous M. Lachelier d’agréer l’expression de notre respectueuse et très affectueuse reconnaissance. Nous ne serions rien
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sans lui. Nous aurions été heureux, s’il lui avait été possible d’assister à cette leçon, de le dire bien haut en sa présence.
L’objet de ce cours est l’histoire de l’Économie sociale, non l’Économie sociale elle-même. Mais d’abord il nous sera difficile d’expo- , ser l’histoire de ces doctrines pratiques sans joindre à la recherche origines quelque appréciation de leur valeur. Nous devons d*on(? vonr dés ce premier entretien quels principes nous diri-
gç^ht daas nos jugements. Ensuite il nous faut exprimer aujour- .i’Viïî notre/gôûÿnfent sur l’objet même de l’Économie sociale et nous ;HP0n3^fiens, votre attente si nous n’exposions en même temps les aspèlAs' Ifeè.^lus généraux sous lesquels cet objet se présente à nous. Nous ne sommes pas surpris de rencontrer ce devoir sur notre chemin. Nous n’avons jamais cru que la philosophie doive rester étrangère à l’action. Et il nous parait que les principes de la pratique méritent de retenir son attention tout autant que les principes de la connaissance. Or, qu’on le veuille ou non, dans toutes les discussions que soulève l’Économie sociale ces principes sont engagés.
De quoi s’agit- il en effet? Des moyens par lesquels les maux qui résultent pour l’homme de l’organisation des sociétés peuvent être conjurés. Tout homme est exposé â la douleur; mais on croit que s’il est des souffrances auxquelles la société ne peut rien, la plupart des autres trouvent leur cause directe ou indirecte dans quelque vice (}e sa structure ou de son fonctionnement, et on estime qu’elle est responsable de celles-ci, puisqu’elle pouvait — ce semble — éviter QU corriger ces défectuosités. La suppression du mal social, voilà le problème essentiel de l’Économie sociale. Elle porte ce nom parceque la plus abondante source des maux dont nous venons de parler est la pauvreté et que le problème a d’abord été agité par les économist,es comme se rattachant à la question de la répartition des richesses. Mais on s’accorde de plus en plus à reconnaître qu’il est plus politique et moral qu’économique. Il soulève des débats qui dépassent l’horizon de l’art de l’enrichissement public. D’abord la science peutelle à coup sûr guérir les maux de cette sorte? Ensuite dans quelle mesure ces maux sont-ils guérissables? Que peut l’État pour atténuer les souffrances des hommes et particulièrement celles qui sont imputables à la misère? Une organisation sociale est-elle possible, qui assure à tous ses membres l’égalité non seulement des droits, mais des avantages sociaux ? La société tout entière n’est-elle que la somme d^une multitude de conventions analogues à celle de deux Contractants dans un marché qui doivent toujours pouvoir, Tun gar^
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der son argent et l’autre refuser sa marchandise, pour que la convention soit juste? Est-elle en d’autres termes Fœuvre arbitraire et artificielle de volontés qui la modifient à leur guise comme elles l’ont construite, ou bien est-elle un organisme où les relations des individus se trouvent déterminées par un jeu de forces naturelles partiellement conscientes? On est amené par là à se demander : quelle est la destination de l’État et celle de l’individu? L’État doit-il avant tout rendre heureux tous les individus qui le composent, et s’il n’y réussit pas, abdiquer, disparaître? Ou faut-il à tout prix qu’il vive, quelque sacrifice qu’il doive pour cela demander aux individus? Et ceux-ci peuvent-ils exiger une certaine somme de bonheur, faute de quoi ils refuseront leur concours à la communauté, ou doivent-ils accomplir leur tache dans un esprit de patience et de résignation? Qu’est-ce que le bonheur d’ailleurs ? Et dés que l’homme échappe à l’étreinte de la misère, le bonheur est-il pour lui une affaire de budget ou une affaire d’opinion ? Chimère ou réalité? A quelles conditions la conscience sociale trouve-t-elle -son équilibre; par quelles causes le perd elle? Ainsi de proche en proche les problèmes les plus graves de la politique et de la morale se posent à celui qui étudie l’Économie sociale avec quelque attention. Il voit que les discussions économiques impliquent des postulats d’un autre ordre et qu’on perd sa peine à entasser des statistiques tant que les problèmes politiques et moraux qui dominent toute cette série de questions ne sont pas envisagés dans leur ampleur. L’auteur d’un livre comme le Capital doit son succès beaucoup moins à la valeur de ses analyses économiques où la plupart de ses lecteurs le suivent un peu à tâtons, qu’à des sentiments passionnés, à des indignations et à des colères qui grondent sous cet amas de syllogismes et jusque dans les notes comme un accompagnement formidable. Ce ne sont pas toujours les plus éprouvés qui sont les plus révoltés. Nos esprits sont surtout malades, et les corps sociaux n’ont pas de plaies comparables à celles des âmes. Il n’est donc pas sans intérêt que des philosophes soient appelés à examiner ce qu’on est convenu d’appeler le problème social par le côté où il leur est accessible, c’est-à-dire dans ses rapports avec la philosophie de l’action en général, pourvu qu’ils ne se fassent pas illusion sur l’efficacité de leurs efforts et qu’ils ne croient pas clore en quelques mots un débat qui dure et se ranime périodiquement depuis que les sociétés sont sorties de la barbarie. Peutêtre convient-il en ce moment plus qu’en tout autre à la philosophie française de s’interroger sur les principes de l’action, car chez nous,
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si nous ne nous trompons, ces principes, fondements de la moral e et du droit, ne sont plus l’objet d’un accord unanime'et, ce qui est pis, ' nous ne nous apercevons pas assez que des dissentiments de plus en plus profonds se creusent entre nous sur ces matières importantes.
Voici quelles sont à nos yeux les données initiales de tout problème pratique.
Prenons pied d’abord sur le terrain des sciences de la vie. Nous ne nous y attarderons pas. Des études biologiques déjà anciennes nous ont amené à constater que dans toute l’échelle zoologique une différenciation de plus en plus marquée se poursuit entre les nerfs efférents ou moteurs, et les nerfs afférents ou sensitifs. Et nous avons dû reconnaître en même temps que chez les êtres les plus éloignés de l’activité réfléchie, les réponses motrices se trouvent adap~ tées aux excitations sensorielles de telle sorte que l’individu et l’espèce subsistent et accomplissent sans raison les actes conformes aux exigences de la vie selon les conditions du milieu. L’adaptation préexiste donc à la pensée claire; elle peut se faire sans analyse et sans raisonnement. Par conséquent lorsque la conscience s’affirme, ce n’est pas elle qui crée l’adaptation; elle la suppose et ne fait que l’assurer pour des conditions plus lointaines dans le temps et dans l’espace.
Douze années d’enseignement’psychologique nous ont paru confirmer ces conclusions. Nous avons cru voir une distinction essentielle entre les représentations et les impulsions partout où la conscience est donnée à l’observation. Ces deux groupes de phénomènes divergent comme les deux branches d’une lyre à partir de leur racine biologique, le système nerveux centripète et le système nerveux centrifuge où ils sont confondus. Suivons chacune de ces deux branches de la base au sommet comme nous y invite l’ordre incontestable de leur évolution. Nous trouvons du côté des représentations : 1° la sensation ; 2° la perception ou connaissance vulgaire et 3° la connaissance scientifique; du côté des impulsions : 1° le réflexe psychique; 2® l’instinct; 3®. la volonté réfléchie. Le schéma implique ce fait important que la volonté sous sa forme supérieure ne saurait produire l’impulsion; elle est cette même impulsion préordonnée que nous venons de voir poindre comme réflexe dans la sphère de la conscience, puis se
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diversifier en mouvements instinctifs, maintenant réglée et dirigée par les idées claires de Tentendement. Elle lui emprunte ses éléments premiers. Les idées n^ordonnent donc la conduite qu’indirectement ; il faut pour qu’elles se traduisent en actes appropriés qu’elles redeviennent sensations au moins imaginaires, et que, comme par un passage souterrain eUes redescendent puiser dans l’organisme, source de tout ébranlement émotionnel, cette orientation originale vers les fins de la vie individuelle qui en fait des volontés efficaces: que tout être vivant est ainsi attaché à son intérêt vital et que si la volonté explicite devait vouloir la volonté implicite, cela irait à l’infini, c’est ce que Spinoza a bien montré.
Mais de très bonne heure les consciences individuelles se solidarisent et les volontés avec elle§. Les moi deviennent des nous. Dans tout individu collectif, les impulsions par lesquelles le groupe réagit sur le monde environnant, sont mises d’accord avec les informations reçues en commun et avec les conditions du milieu en vertu de la même loi et par la même préadaptation organique. C’est la condition de son existence. Cela suppose que ces implulsions s'accordent entre elles. C’est un fait trop peu remarqué que nos volontés empruntent dans l’immense majorité des cas une forme générale et reproduisent avec de faibles variantes un type commun. Chaque groupe de ces coutumes ou règles porte le nom d’art; pour le distinguer des beaux-arts Userait peut-être avantageux de les appeler pratiques ou techniques. On a le tort de croire que les règles sont d’un côté et les volontés de l’autre etqueles premières ont quelque partun moded’existence indépendant de leur application dans les secondes. Non. Les arts ne sont pas dans la collection Roret ou dans les traités d’économie politique, d’éducation, de politique ou de morale, ou dans les codes et les constitutions écrites^ pas même dans l’Empyrée vague où demeurent les Archétypes de Platon ou lesNoumènes de Kant; ils sont dans les volontés auxquelles ils s’incorporent, qu’ils constituent, à vrai dire, puisqu’ils ne sont des règles qu’à la condition de produire des actes et que leur efficacité pratique fait seule leur réalité. Seulement ils n’ont pas la même vertu dans toutes les consciences et chaque volonté humaine est faite d’une multitude de ces règles qui s’y réalisent en proportions variées avec des intensités diverses, ce qui, l’invention mise à part, prête à chacune de nos volontés une physionomie propre selon le milieu où nous avons grandi et les fonctions sociales que nous exerçons.- Dans leur ensemble elles sont à chaque société humaine ce que sont ses instincts à chaque espèce animale, et leur
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histoire constitue avec celle des connaissances cette histoire de la civilisation que deux de nos collègues ont heureusement réinaugurée en reprenant la tradition ouverte par Turgot et Condorcet au siècle précédent. Je laisse de côté la troisième grande manifestation de Tactivité sociale, les arts esthétiques,** pour ne pas compliquer cette exposition.
A l’origine les règles pratiques sont toujours confondues avec les lois spéculatives, les arts avec les sciences. A mesure que les sociétés progressent, elles s’en distinguent, comme peu à peu dans la série zoologique les nerfs afférents se sont distingués des efférents. Actuellement les arts ou pratiques ou techniques — l’usage décidera — forment symétriquement à la classification des sciences, mais sans autre rapport avec elle qu’une correspondance générale, une vaste hiérarchie déréglés d’action dont V acquisition et la préparation des matières premières occupent la base et dont politique morale couronnent le sommet. L’étude scientifique de leurs formes, de leur fonctionnement et de leur devenir est une œuvre de longue haleine à laquelle les efforts d’un seul ne sauraient suffire. Notre ambition se borne à montrer qu’il y a là un vaste domaine aba?ndonné par la philosophie présente (1), à débroussailler et à enclore ; d’autres viendront après nous qui le couvriront d’édifices.
Aujourd’hui voyons seulement si du fait de l’existence des pratiques collectives nous ne tirerons pas quelques vues générales sur les moyens qu’il convient d’employer pour la solution des problèmes pratiques : la méthode des arts est-elle la même que celle des sciences, voilà ce que nous avons d’abord à nous demander.
Dérivées de Timpulsion primitive qui tend au maintien et à l’extension de la vie, en rapport normal avec les émotions qui en accom-
(1) 11 a été revendiqué à deux reprises : au v® siècle avant J. -G. par les sophistes, comme nous l’avons montré dans YArchiv de Stein (Band VI, 4 et B. VII, 2) et au xvm® siècle par Diderot. La philosophie transcendante n’accorde son attention dans le domaine delà connaissance qu’à la métaphysique, dans le domaine de l’action qu’à la morale. Elle dédaigne les habiletés pratiques. Nous pensons que l’art suprême de la conduite est en connexion organique avec tous les autres, comme la philosophie spéculative avec toutes les sciences. Il faut refaire l’unité dans les deux domaines.
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pagnent le cours, toujours prêtes à profiter des évènements 0U‘à s’en défendre, les pratiques ont nécessairement l’intérêt d’une conscience collective comme centre et tendent à y subordonner tout le reste. Or le champ de la vie pour une conscience, c’est l’avenir. Leur raison d’ètre est de correspondre par des décisions de lointaine portée et de longue échéance à des faits reculés dans l’espace et dans le temps et leur ambition est d’imprimer aux actes humains une efficacité aussi assurée que les connaissances scientifiques sont certaines. Mais l’avenir même le plus rapproché est-il accessible à une prévision absolument infaillible? Le monde est grand et les forces en jeu dans le milieu cosmique sont trop nombreuses et trop enchevêtrées pour que les données des problèmes pratiques un peu complexes soient toutes présentes à la fois à l’esprit de l’individu ou du groupe délibérant. A plus forte raison l’avenir lointain, champ des actions les plus importantes, est-il de plus en plus indéterminé et brumeux. Il faut agir cependant. Chaque résolution engage l’avenir d’une manière irrévocable et les conditions où ses effets doivent se déployer nous sont inconnues ! Toute action grave est donc un risque, une tentative sur les ténèbres futures. Et c’est pourquoi la nature a voulu — c’est-à-dire que s’il en avait été autrement il n’y aurait point d’hommes — que les pratiques soient pour une part considérable formées dans la partie obscure des consciences collectives et que nous nous déterminions la plupart du temps pour des raisons qui nous échappent en vertu d’impulsions parfois nettement formulées, mais actuellement inaccessibles à l’analyse dans leurs causes comme dans leurs effets.
Insistons sur cette idée, dont vous sentez l’importance. Nous ne nions pas que les arts ne soient, pour une part, réglés sur des connaissances claires. La science ne sert après tout qu’à diriger la conduite et nous voyons les progrès de l’une suivre d’un pas régulier les progrès de l’autre. En fait une multitude d’opérations dans les arts industriels et même dans les arts politiques s’accomplissent avec une sûreté suffisante : le succès suit généralement dans chaque ordre de phénomènes la découverte de leur loi. Il y a lieu par conséquent de chercher à déterminer la méthode des techniques gouvernementales comme de toutes les autres. Là comme ailleurs, l’art humain doit tendre toutes ses énergies pour restreindre le champ du hasard. Et nous croyons qu'une technique de l’action se placera un jour à côté de la logique de la spéculation. Mais il ne faut pas non plus méconnaître la profonde distinction qui sépare les deux
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ordres. Si la science enfante des applications heureuses^ il arrive aussi souvent que des inventions pratiques dues sinon à des ignorants, du moins à des hommes de peu de science, donnent le jour à des théories scientifiques et même à des sciences tout entières. La science de l’électricité en est un bon exemple Des moyens d’action noüs sont offerts en grand nombre qui restent aussi peu intelligibles qu’ils sont efficaces, et si la médecine voulait devenir tout entière rationnelle, que de malades devraient renoncer à leur guérison presque assurée maintenant ! Je dis presque et cette restriction s’impose non seulement aux procédés empiriques de l’art médical, mais même à l’emploi des procédés les plus rationnels. Faut-il croire que les phénomènes biologiques sont indéterminés ? Non, certes ! seulement les séries intercurrentes de phénomènes échappent à la prévision et à l’empire du praticien le plus vigilant. Il faudrait opérer pour ainsi dire en vase clos pour écarter ces actions intercurrentes. On y réussit assez bien quand il s’agit d’opérations industrielles très simples conduites avec précaution dans des milieux confinés ; mais dès que Fart est obligé de traverser pour agir des espaces livrés au déploiement des forces cosmiques, comme c’est le cas de l’art des transports par mer et même par voie terrestre, les mécomptes se multiplient, et bien que la moyenne des succès reste supérieure de beaucoup à celle des échecs, cependant chaque voyage reste soumis à un tel aléa, qu’à côté du guichet où se distribuent les billets de chemin de fer, il y a toujours dans certains pays un guichet où se distribuent les billets d’assurance. Combien ces risques ne sont-ils pas accrus quand il s’agit des opérations infiniment plus complexes des arts supérieurs ! Quel politique peut se flatter de réussir sûrement quand il entreprend l’émission d’un emprunt, l’exécution d’un programme même limité de réformes, une négociation ou une guerre, à plus forte raison l’application d’un système d’éducation ou l’établissement d’une constitution nouvelle ? Qui ne sait que le succès dans cet ordre d’actions dépend, non seulement et plus qu’on ne le croit, de certains évènements physiques — séries d’années abondantes ou désastreuses, clémence ou rigueur des saisons, calmes ou tempêtes, — non seulement de toute la marche des affaires publiques dans les États du monde entier avec lesquels la civilisation nous lie diversement, mais encore de ces courants d^opinion qui entraînent les masses populaires, aussi soudains et aussi irrésistibles souvent que les mouvements de l’atmosphère et des eaux ? Comment dès lors ceux qui ont la charge de prendre au milieu de telles incertitudes
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les résolutions décisives oseraient-ils en assumer la responsabilité s’ils n’étaient guidés, en même temps que par les probabilités qui résultent de leurs calculs, par des croyances, par des traditions, par des postulats pratiques, en un mot, que la conscience sociale leur impose ?
Ainsi l’art diffère de la science par la manière dont ses principes premiers sont acceptés de nos esprits et le genre de conviction qui les accompagne. Et quand même il pourrait prévoir tout Tavenir en y transportant le déterminisme rigoureux qui régit les phénomènes passés, il lui resterait une fonction propre qui est d’enchaîner les moyens aux fins et de poser les fins à poursuivre. Or comme le choix des fins entraîne celui des moyens, comme, selon que telle ou telle fin est préférée, les phénomènes sociaux avec les phénomènes cosmiques qui en dépendent prennent nécessairement un cours ou un autre, il lui faut tenir compte dans ses prévisions de ces initiatives du vouloir et admettre que ‘l’avenir sera au moins dans une mesure ce qu’il plaira aux consciences agissantes de le faire. Qui les détermine à se proposer telles ou telles fins ? L’ordre seul du monde ? Non; mais, en rapport avec cet ordre probable^ leur tendance indéracinable à durer, à s’accroître, à fortifier et à étendre leur action, tendance diversifiée en impulsions spéciales par toutes les influences subies au cours de leur développement. Elles agiront donc toujours, à moins d’altération morbide, non pour faire place au cours des phénomènes quel qu’il puisse être, mais pour le modifier à leur profit, pour changer les obstacles en instruments, et sortir ainsi victorieuses de la mêlée des choses. Bref, elles ne prévoient pas seulement l’avenir : par la manière dont elles préfèrent se le représenter, elles contribuent à le faire. L’idéal (l’idéal collectif, non la fantaisie individuelle) a sa part dans la genèse de la réalité. Aussi est-ce une proposition fort contestable que de dire que dans tout ordre d’opérations nous n’avons qu’à relever les lignes d’évolution des phénomènes, qu’à en construire la résultante et à pousser de tous nos efforts dans la direction où elle nous mène. A ce compte, l’homme qui vieillit n'aurait, au lieu de lutter pour se maintenir à l’état actif, qu’à coopérer aux effets destructeurs du temps et les nations qui faiblissent devraient les premières souscrire à leur déchéance, travailler à leur disparition. Nous refusons de nous soumettre à cette technique du suicide, à cet art de l’euthanasie. La philosophie de l’évolution ne l’autoriserait que si elle était de toute nécessité exclusivement spéculative. Mais depuis que
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Rayant admise nous avons vu d’excellents esprits, qui l’admettaient avec nouSj la déserter parce qu’elle lïe leur fournissait pas l’aliment moral dont ils avaient besoin, nous avons compris qu’il lui fallait s'^adjoindre une philosophie de l’action et trouver un sens aux vieux mots de liberté et de devoir.
La science n’est que la moitié de la conscience et de la vie. L’autre moitié est livrée au conflit harmonieux de tendances réglées par le milieu social., La science est vérité ou n’est rien; elle n’a de valeur que si elle est objective, impersonnelle, universelle, et reproduit comme en un miroir indifférent, l’ordre des choses accomplies. Toute doctrine de l’action au contraire s’empare de l’avenir pour le bien d’un être donné individuel et collectif, elle ne prévoit pas seulement cet avenir, elle le crée conformément à un idéal que les besoins de la vie sociale lui suggèrent. « Ah! demain, c’est la grande chose! » dit le poète. Et il demande : « De quoi demain sera-t-il fait? » Voici notre réponse : Il sera fait de ce que nous voulons.
Ce que nous disons en termes de vouloir, on peut l’exprimer en termes de désir et d’émotion. Nous ne voulons que ce que nous préférons, et nous préférons ce que nous aimons le mieux. L’intensité du vouloir est en raison de la force du désir, et celle-ci en raison de la profondeur des émotions correspondantes, pourvu que les centres d’arrêt soient assez forts pour en dominer le tumulte. Si on nous demande ce qui sera demain, nous pourrons donc encore répondre : Ce que nous aimons le plus.
Enfin, comme la, volonté réagit sur l’intelligence et que s’il est insensé et même parfois coupable de désirer l’impossible, les limites du possible reculent étrangement sous la poussée du désir même, comme tous les ouvreurs de voies, tous les renverseurs d’obstacles, ont dû commencer par proclamer, au scandale des tièdes, l’accessibilité du but, nous exprimerons la même vérité en disant que le point de départ de toute délibération se trouve dans des croyances par lesquelles la réalité actuelle et future de ce que nous aimons est affirmée, que tout déploiement de l’action suppose une foi, qu’en un mot, l’avenir sera fait des choses auxquelles nous croyons le plus fer mement. •
Ainsi, il me plait de le redire, tant que notre action déjà engagée n’est pas prise sans retour dans le mécanisme des voies d’exécution et selon la mesure où l’issue de nos entreprises reste imprévisible, nous avons la conscience de faire ce que nous voulons, de donner l’être à l’objet de nos préférences, de posséder en notre foi une puis-
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sance créatrice. Nous nous croyons libres et nous le sommes en effets subjectivement^ puisque sans l’énergie de notre vouloir, sans l’ardeur de nos amours, sans la hardiesse et la persévérance de nos convictions, des réalités qui vont surgir resteraient dans le néant. Nous savons que si elle se disperse et se dément, si elle s’isole, notre personnalité sera emportée comme ùn souffle, que si elle se ramasse et se fixe, si elle prête à ses compagnes un concours fidèle, elle laissera sa trace et contribuera à faire l’univers de demain. Mais même en présence de l’inévitable, et en supposant qu’il n’y ait pas place à présent dans le cours de l’évolution pour l’œuvre que nous voulons y introduire, il y a lieu encore ponr nous d’affirmer hautement nos fins supérieures. D’abord il y a dans le monde des consciences, des répercussions lointaines inattendues. Et nous ignorons si notre exemple n’est pas destiné à servir un jour notre cause, actuellement désespérée. Mais de plus, le possible apparent ne circonscrit pas le domaine du désirable. Pour le choix des fins dominantes, avant toute supputation des chances de succès, notre incertitude Se trouve prévenue par l’intervention de règles, qui font de l’usage de notre liberté un devoir. Nous n’avons pas à nous demander si tel acte sera bon ou mauvais en fin de compte, dans toute la série de ses conséquences possibles, problème que la loi de multiplication des effets rend insoluble. Cela se fait ou (fêla ne se fait pas : nous sommes fixés. C’est que notre volonté n’est pas indéterminée, pas plus que notre puissance d’aimer et de croire; en même temps qu’elles sont nôtres, elles sont celles de notre groupe et la conscience sociale pratique ou conscience morale, consiste précisément en ce que dans les cas si nombreux où l’analyse est impuissante, toutes les consciences individuelles ou du moins l’immense majorité de ces consciences, produisent selon les situations et par grandes catégories des résolutions qui s’ajustent. L’unité et la consistance nécessaires à l’existence des groupes sociaux sont ainsi assurées tant qu’ils durent. Sans doute, si les actes commandés de la sorte étaient nuisibles au groupe, ces pratiques funestes disparaîtraient avec lui, mais ce n’est pas parce que les actes sont utiles qu’ils sont exécutés la plupart du temps; ils sont exécutés simplement parce qu’ils doivent l’être. L’autorité de la règle ne repose pas sur la vérification empirique de sa vertu. Et même dans les cas où son rapport avec les fins sociales est aperçu, cette volonté primordiale qu’il faut agir pour le bien de la société dont on fait partie est adoptée sans raison, car si le primum movens de l’action est en gé-
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néral dans la représentation (la réciproque est vraie à notre avis), il n’est pas dans la représentation abstraite seulement. Donnez-moi toute la science, s’il n’y a pas en moi un ressort émotionnel et impulsif préparé à mon insu pour y correspondre, je n’en tirerai pas de quoi me faire lever le petit doigt.
Tout cela choque notre intellectualisme. Ce n’est qu’à la longue et à son corps défendant que celui qui vous parle en est venu à cette manière de voir. Il faut pourtant se rendre à l’enseignement des faits. Nous avons étudié surtout jusqu’ici le développement de trois arts, la médecine, l’économie politique et l’art de l’éducation. Nous pensions qu’on pouvait tirer directement de la science les principes premiers de chacun d’eux. Nous ne le pensons plus. Nous avons compris en effet que si la médecine paraissait tenir de la science son but, le maintien ou le rétablissement de la santé, l’économie politique le sien, l’accroissement de la richesse, et la pédagogie le sien, la formation des jeunes à la vie adulte, non seulement ces indications générales ne servent de rien, mais encore elles ne sont rien moins que certaines. La médecine peut être et a été en fait employée à des fins très différentes, soit à l’enrichissement du médecin» soit à des avortements, soit à des suicides, soit à des exécutions, soit à des empoisonnements. Il y a des économistes distingués qui se demandent s’il ne vaudrait pas mieux limiter la production et revenir au travail isolé où l’ouvrier est en même temps propriétaire de son outillage, que de continuer à chercher avant tout la multiplication de la richesse par le perfectionnement de la grande industrie; en tout cas vous conviendrez que l’économie politique des fondateurs d’ordres mendiants, de saint François d’ Assise par exemple, est tout autre que celle d’Adam Smith : les principes sont opposés. L’éducation a pu se proposer pour but d’entraver le développement, ou de certaines facultés, ou de certaines classes d’hommes. Tout autre est la pédagogie, selon qu’elle part de la conception qui fait de la vie la préparation à la mort, ou de cette autre que la vie est son but à elle-même. Si la science est juge de la querelle, pourquoi cette querelle dure-t-elle encore? Généralisons. La doctrine de l’action dépend tout entière de postulats, qui impriment aux différentes pratiques, selon les besoins normaux ou morbides des sociétés, des orientations fort diverses. Entre l’optimisme et le pessimisme, le débat est éternel. L’art suprême de la conduite est pour l’un l’art de vivre, pour l’autre l’art de mourir. Voilà une différence!.Et ne m’objectez pas que si les principes de l’action dépen--
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dent de la volonté ou du cœur, comme on disait jadis, les conséquences tout entières jusqu’au détail des applications dépendent de l’intelligence. Car le choix des moyens ne relève pas moins de nos préférences que celui des fins. De même que la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre ne voulait pas être sauvée par un marin peu vêtu, bien des femmes, malgré leurs souffrances, mues par des scrupules analogues, ont reculé l’intervention médicale au delà du moment où elle pouvait être utile. Les médecins savent que les moyens en général doivent varier avec la clientèle. L’économie politique vous signalera des placements avantageux que vous ne songerez pas un instant à employer. Et si vous êtes père de famille, il y a des moyens d’éducation ou d’instruction efficaces que vous refuserez à tout prix d’appliquer à vos enfants. Un dernier fait emprunté à l’ordre moral : récemment dans l’Inde anglaise, pendant une période de sécheresse, les nobles ont mieux aimé mourir de soif, plutôt que de boire l’eau des puits souillée par les parias. Il y a des façons de vivre qui importent plus que la vie même. *
C’est donc bien à tort que nous vous interrogerions ici sur ce que doivent être, au sens logique, les principes premiers de Faction, comme s’ils pouvaient se rencontrer au terme d’un syllogisme ou d’une série d’expériences. Une nation qui prétendrait rationaliser incessamment ses règles pratiques et où chacun, au lieu d’accepter l’existence sociale comme un postulat au-dessus de toute discussion, devrait de jour en jour réviser les bases de son contrat avec la société, réservant son consentement jusqu’à ce qu’on lui démontre que le compte des profils et pertes se solde en sa faveur, une telle nation serait atteinte d^un mal grave, véritable hyperesthésie de la conscience sociale ; et de même que la prétention de soumettre à la volonté raisonnante l’entrée de l’air dans nos poumons et les battements de notre cœur susciterait en nous des tempêtes de réflexes, de même ce philosophisme aigu risquerait de provoquer des accès non moins aigus d’impulsivités destructives, revanche de l’inconscient. Les principes premiers de Faction sont tels et tels dans chaque milieu social et dans chaque individu en vertu de tendances collectives spontanées qui préexistent à toute délibération et que les réflexions ne font que mettre au clair. Plus ou moins explicitement^ nous avons tous notre siège fait sur ce qui est le plus désirable et le meilleur. Et il y aurait une certaine naïveté de ma part à prétendre vous enseigner ce que vous aimez le mieux. En fait d’économie sociale comme pour tout ce qui touche à la pratique, votre