COURS D*HISTOIRE DE L’ÉCONOMIE SOCIALE
tempérament, votre caractère, vos affections, votre éducation, le temps et le milieu où vous vivez, les exemples rencontrés, les autorités subies, ou vous ont déjà déterminés à prendre position ou vous prédestinent à telle solution plutôt qu'à telle autre.
Mais alors, direz-vous, toute discussion sur de pareils sujets devient inutile? Nous n’allons pas jusque-là! En de nombreuses questions spéciales d’abord, des théories pratiques reposant sur des erreurs manifestes, peuvent être modifiées par la démonstration, et encore, vous savez. Messieurs, combien il faut de temps et d’efforts pour changer les procédés de la culture et de l’industrie consacrés par un usage séculaire, quelle que soit l’évidence des démonstrations qu’on apporte. Mais même pour des doctrines d’ordre général, la discussion peut produire des attitudes nouvelles du vouloir par deux moyens. Elle montre qu’en se déterminant Comme il le fait, l’interlocuteur obtiendra selon toute vraisemblance un résultat contraire à ses fins préférées. Ou bien, et ce moyen est très efficace encore, elle avive par des émotions appropriées un désir contraire au désir dominant, de façon à changer l’équilibre des impulsions. Mais l’un et l’autre moyen ne peut réussir que si la discussion est suffisamment prolongée et si elle permet ainsi aux causes qui inculquent dans les volontés les règles sociales d’exercer sur l’interlocuteur leur empire. Ces causes sont : la coutume, l’exemple, si bien étudiés par notre ami Tarde, le crédit morab l’ascendant de l’àge ou de la situation, enfin la sympathie résultant des similitudes diverses et l’affection. Ainsi seulement l’émotion provoquée et la velléité nouvelle qu’elle aura fait naître pourront se changer avec le temps en une conviction pratique et engendrer des séries d’actes conformes à un type social d’action différent.
Peu à peu les diverses règles qui dominent dans une conscience, qu’il s’agisse d’une conscience collective ou d’une conscience individuelle, subissent ainsi des réarrangements. Mais ce n’est pas la logique qui préside à leur accord. Des règles très différentes, souvent même opposées, peuvent coexister dans la même conscience. Elles ne s’organisent pas moins les unes avec les autres ; ou bien elles se partagent le champ de l’action pour y produire d’heureuses inconséquences, ou bien leurs sollicitations en sens divers entraînent le vouloir vers une direction unique résultant de la composition des forces contraires ; la plus puissante entraîne les autres, mais non sans en subir l’effet. Il arrive ainsi que les éléments de l’action les plus opposés se concilient et même se corroborent, car l’action
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est une adaptation constante et tandis que la recherche du juste milieu vicie et déshonore la spéculation, c’est une nécessité de la pratique que de fuir les, extrêmes. On n’est radical que parcë„’q’4é, Ton confond les deux ordres. Ainsi équilibrées, les régies pr^d'qües , paraissent liées les unes aux autres logiquement; en réalit^/.lçi^ir connexion est organique et elles ne se déduisent pas pîti& îe’s'.ùnès , des autres que la circulation de la nutrition ou de l’innerv&iroh/, bien que ces fonctions soient réciproques. Le logicien tranché' ’ce plexus ; il en met les fragments bout à bout pour en faire une ligne droite : la vie proteste contre cette simplification.
Une telle méthode vous est une garantie, Messieurs^ que je ne ferai sur vos convictions, en supposant que j’abandonne parfois le champ de l’histoire, aucune entreprise inconsidérée. Si le choix de la cause politique à laquelle nous consacrons nos forces est affaire de science, nous nous irritons justement contre ceux qui ne se rendent pas à nos preuves. Si, au contraire, ce choix dépend de la liberté de chacun, les dissidences s’expliquent : elles ne scandalisent plus : disons mieux : elles sont la condition de toute vie et de tout progrès.
Nous pouvons chercher maintenant quels sont les principes de l’action non absolument et pour toute volonté, mais en fait et pour la conscience européenne dans ces derniers siècles : nous serons ainsi préparés à mieux comprendre l’état présent de la conscience française.
Deux groupes de règles pratiques prétendent simultanément à la domination des volontés dans le monde moderne. L’un traduit en commandements moraux les conditions d’existence des corps sociaux concrets auxquels nous appartenons ; les devoirs envers la nation les résument tous. L’autre lie entre elles les volontés quelles qu’elles soient, en tant seulement qu’elles sont des volontés humaines : c’est la morale universelle, qui correspond à la notion d’une société universelle entre tous les êtres raisonnables.
Exposons la première série de règles pratiques. Par elle, les individus d’un groupe social donné, issu de l’établissement d'une population humaine sur une portion du sol, unis pour le travail indispensable à leur subsistance sous des conditions historiques, se trouvent nécessairement obligés de supporter ces conditions, s’ils
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veulent que le groupé subsiste, et ils le veulent parce qu’ils croient leur existence attachée à celle du groupe. L’occupation première et depuis, .toutes les occupations accidentelles résultant de chances diverses ont dû recevoir dans cette nation la sanction légale. Son organisation, produit de la nature, portera à jamais la trace des /fatarités. naturelles ; mais, en revanche, c’est à ce prix qu’elle existe ' comme corps social, toute organisation supposant une subordination et la subordination voulant l’inégalité qui ne peut être maintenue sans quelque contrainte. Ainsi les tâches se distribuent. La plupart sont ingrates, et, n’était la pression du besoin^ si on avait le choix, seraient peut-être refusées. La question ne se pose pas même ; c’est un fait que les vocations les plus humbles sont toujours accompagnées de quelque enthousiasme. L’hérédité, l’éducation, l’accoutumance font le reste et les tâches rudes n’excluent pas plus la gaîté et la joie de vivre que les autres. Leur exécution exige presque toujours une subordination â des chefs : l’obéissance est supportée parce que des sentiments de déférence la facilitent et qu’on y voit une condition du travail collectif. Il y a plus. Dans toute opération sociale, agriculture, travail aux mines ou dans les manufactures, construction, navigation, commerce, éducation, soins médicaux^ administration, alors que l’individu ne compte d’abord que sur un service plus ou moins pénible compensé par une rémunération, il se trouve à de certains moments engagé par les exigences de l’œuvre qui doit aboutir, non seulement â un effort exceptionnel, mais â des risques avec lesquels aucune rémunération ne saurait être mise en balance. Ces risques ne lui déplaisent pas, d^’ailleurs ; ils sont l’honneur du métier ; ils donnent â l’ouvrier de l’atelier national, — ne sommes-nous pas tous de tels ouvriers ? — la conscience de sa solidarité avec tous les autres mieux que toute considération de doit et avoir, et cette conscience a pour lui un charme tragique. Ainsi, toute activité sociale un peu intense entraîne — il faut dire les choses comme elles sont — une consommation d’hommes qui perd, du reste, tout caractère odieux, quand ces hommes vont d’eux-mêmes, et c’est le cas le plus fréquent, au devant des risques encourus. Là est le fond de la morale dont nous parlons ; engagé dans la société par une contrainte initiale très faiblement consciente ou pas du tout, l’individu se trouve peu à peu entraîné au don volontaire de sa personne à la personne sociale. Il y a deux siècles cette personne était symbolisée par le roi, comme dans la cité antique elle était symbolisée par les dieux. Maintenant, elle obtient
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sans images, directement, ce don volontaire. Et qui donne l’ordre du sacrifice? Le hasard des circonstances. Tel chauffeur d’un torpilleur récent est de service le jour des essais : c’est son tour, il ne réclame pas. Tel étudiant en médecine se trouve attaché à un hôpital où sont transportés des varioleux ou des cholériques ; le sort Ta désigné : il les soigne sans hésitation. Tant pis pour ceux à qui incombent de telles tâches ; il faut que la société vive, et quant à nous, il est nécessaire que nous la servions, il n’est pas nécessaire que nous ayons nos aises. Le service militaire n’est que l’un des cas extrêmes de cette nécessité générale de la subordination de l’individu au groupe. Il ne faut pas le citer uniquement. Croyezvous, Messieurs, que cette subprdination serait acceptée comme elle l’est, si elle n’avait pour principe que les exigences abstraites du travail en général, c’est-à-dire selon les conclusions de notre cher collègue, M. Durkheim, l’obligation professionnelle sans plus, et s’il ne s’y joignait des sentiments d’affection pour une personne sociale déterminée ? C’est elle, c’est cette réalité auguste qui ne se subordonne à aucune autre, raison sociale sous laquelle les forces destructive! toujours à l’œuvre sont combattues et les forces créatrices suscitées, ou autorisées, c’est elle qui, selon cette conception, est le principe de toute obligation morale et de toute sanction juridique. Ce n’est pas par hasard que la justice se rend en son nom.
Je n’exagère rien. L’existence des nations comme personnes morales et la croyance à leur dignité supérieure est un fait qui domine l’histoire moderne. Il s’est organisé sous l’empire de cette croyance dans toutes les grandes nations une sorte de culte laïque dont les rites ne laissent indifférents les croyants d’aucune doctrine philosophique, d’aucune religion. C’est naturellement dans l’armée que ce culte est célébré surtout, mais il n’est aucune circonstance quelque peu solennelle de la vie nationale où il ne soit présent. Vu du dehors, il paraît à peu près le même chez tous les peuples civilisés. Mais, au contraire, que de différences profondes entre les sentiments qu’il suscite ! Et combien la morale nationale anglaise, la morale nationale allemande, la morale nationale italienne ou russe et la nôtre révéleraient de curieuses particularités à qui les étudierait avec attention ! Non seulement les souvenirs d’un paysage spécial et d’une vie de famille différente, mais tout un monde à part d’émotions artistiques et religieuses, toute une conception originale du passé et de l’avenir, tout un idéal distinct de grandeur et
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de noblesse humaines, sont évoqués par la vue du drapeau ou l’audition de l’hymne national. C'est le caractère unique, incommunicable de notre patrie qui nous la rend si intime et fait que nous sommes si près d’elle, elle si près de nous, que notre moi et le sien sont identifiés. Ces différences élèvent entre les peuples des barrières plus insurmontables que les fortifications qui les entourent. M. Novicoff a beau dire que l’assimilation se fait pacifiquement par l’ascendant des arts, de la littérature et de la science. Plus nous lisons de livres anglais, allemands et même russes, plus nous nous sentons français.
La lutte pour l’existence règne, ce semble, entre les nations dans son âpreté? Ne nous y trompons pas, Messieurs, le droit international public et privé ne cesse pas, au milieu même des luttes économiques et des armements, de poursuivre ses progrès. En tout cas reconnaissons dans cette irréductibilité des moi sociaux, la première condition d’un accord entre eux. Il ne saurait y avoir de conpert sans des instruments et des motifs différents. Pour faire une Europe il faut des peuples distincts. Voulez-vous un symbole de cet accord dans la dissemblance? Ceux qui ont vu la fête d’inauguration de la nouvelle Sorbonne ne l’ont pas oubliée. La jeunesse de presque toutes les nations de l’Europe y avait des représentants. Quelles fraternelles acclamations! Quelle pure ivresse! Est-ce que les sympathies internationales seraient aussi douces si elles n’unissaient des âmes ethniques disparates? Supposons un instant que les nations n’existent pas, je crois vraiment qu’il faudrait les inventer.
Mais au xviii® siècle, pendant un moment de déclin du sentiment national, un autre groupe de règles pratiques se développait en France, en Angleterre et en Allemagne. Rousseau et Fichte en ont fixé les traits principaux. L’individu, d’après cette conception^ est une raison pure, une volonté libre investies d’une valeur absolue. La soçiété est un commerce de purs esprits, un commerce d’idées (Kant) dont la liberté est le but. D’abord entravée dans son essor par la nécessité physique, cette société se dégage peu â peu, grâce aux progrès de l’industrie, de l’empire des fatalités naturelles et parvient â établir l’égalité absolue entre les libertés absolues. La propriété individuelle ne peut être pour cette transformation un empêchement durable; elle sera ramenée à un niveau moyen selon les unsj abolie selon les autres. D’une façon quelconque elle cessera de faire obstacle â la justice. Le problème de l’alimentation sera supprimé. Tout contrat dès lors sera pleinement libre; aucun homme ne sera
subordonné à aucun autre : comme il convient à des activités rai- ■ sonnables, ils seront seulement coorc?on/i^s. Tous les rapports so- ' ' ciaux revêtiront ainsi peu à peu le caractère du contrat d’échange,
V . c’est-à-dire de rapports réciproques où chaque contractant donne librement autant qu’il reçoit. L’État ne sera plus par suite qu’un moyen; « il tend d’ailleurs normalement à s’anéantir lui-même; le but de tout gouvernement est de rendre le gouvernement superflu. » Sous sa surveillance toute injustice, toute tentative pour s’emparer du bien d’autrui au dehors comme au dedans ayant été réprimées et le mal ayant disparu du milieu des sociétés humaines à l’époque même où aura été consommé leur affranchissement, il n’y aura plus de risque que les États voisins entrent en conflit, puisque la seule espèce de rapports qui les unissent naissent des intérêts particuliers, pacifiés maintenant. Plus de guerres, plus d’armées ; les frontières s’effacent et l’espèce humaine tend rapidement à ne former qu’un seul corps homogène dans son ensemble. Telles sont les expressions textuelles de Fichte dans sa Destination de Vhomme (1) et sa Destination du savant (2). Mais cette conception n’est pas propre à Fichte et à l’école de Kant, elle a été adoptée par tous les penseurs du xviii® siècle plus ou moins complètement, elle a été, on ne peut le nier^ à un moment, l’idéal de la Révolution française et c’est pour cela que cette Révolution a causé dans l’Europe centrale, toute occupée du même rêve, un si profond et si général retentissement.
D’un côté la souffrance et le dévouement, de l’autre le bonheur et la justice; de ces deux formes sociales, la seconde n’est-elle pas plus séduisante que la première? Oui, mais n’oublions pas que c’est à une condition, à la condition de ne pas exister, de ne pas figurer parmi les réalités concrètes. Supprimer le problème de l’alimentation, couper l’adhérence au sol et la liaison avec l’histoire, poser comme point de départ la négation de la main mise sur une partie de la nature et de ses conséquences, qu'’est-ce autre chose sinon bâtir dans les nuées et légiférer pour des esprits purs? Nous la connaissons cette cité des justes! C’est la RépuMique de Platon, c’est la Cité de Dieu de saint Augustin, c’est V Utopie de Moruset VOeeana de Harrington, c’est la Cité du soleil de Qampanella, c’est la Salente et la Bétique de Fénélon, c’est la société contractuelle de Rousseau, c’est
(1) Pages 267 et et 274 de la trad. française.
(2) Pages 33, 49 de la trad. française.
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V Internationale de Karl Marx et de Bakounine, c’est la cité où l’on ne naît pas et où l’on ne vit pas physiquement, mais où, quand on est né et qu’on vit dans une société militante et souffrante, on entre en espoir et en réve^ comme mèmbre d’une humanité triomphante et transfigurée. Rousseau disait : u»e république suppose un peuple de dieux. Et en effet les individus revêtent en y accédant librement le caractère absolu qui appartient aux personnes sociales; comme les nations, quand elles contractent entre elles, ils n’acceptent le pacte social qu’à la condition de n’y rien perdre et de ne se subordonner à rien, sinon ils se retirent, parce qu’ils sont supposés se suffire à eux-mêmes et avoir quelque part des conditions d’existence physique assurées. Où donc les ont-ils ces conditions, sinon dans l’organisme vivant dont l’action, plus bienfaisante qu’onéreuse à l’ordinaire, leur est tellement coutumière qu’ils ne la sentent plus et croient pouvoir s’en passer?
Peut-être cependant nous exprimons-nous mal en disant que la cité céleste, celle où l’homme est pour l’homme chose sacrée simplement parce qu’il est homme, n’existe absolument pas. Etre pensé, c’est exister; être aimé, être l’objet d’enthousiasmes même aveugles et brutaux dans leur fougue, c’est exister plus encore. L’idéal, avonsnous dit, est l’avant-coureur de quelque réalité. Il faut bien d’ailleurs qu’un ensemble de règles préside aux rapports entre eux des hommes des différents pays et des différents États, rapports de plus en plus fréquents. Nous portons dans notre conscience individuelle plusieurs consciences superposées, la famille qui nous impose ses devoirs, les divers corps auxquels nous appartenons et qui sans aucun doute nous plient aussi à lies règles déterminées ; la patrie, qui nous demande beaucoup, elle encore, nous l’avons vu ; voilà les trois premières. Maintenant, qu’il y ait à l’état virtuel, dans le monde civilisé, une conscience plus vasie, une patrie universelle dont tous les hommes de bonne volonté sont, en idée, les citoyens, et que la morale de l’absolu exprime cette conscience au point de vue pratique, qu’elle en soit le symbole et l’annonce, je le veux, pourvu qu’il soit entendu que dans la mesure où elle existe, cette conscience sociale universelle exige encore des sacrifices et que les règles qui la fondent consistent en bien autre chose qu’en cette justice négative, en cette justice de combat, dans taquelle on enferme toute morale et toute politique. Et je suis prêt à reconnaître que cet idéal descend d’époque en époque dans les consciences nationales pour y élargir, pour y humaniser le droit positif et y faire fleurir, avec la justice, la dou-
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ceur et la pitié. Plus la lutte pour l’existence est vive dans le domaine ‘delà production entre les individus et dans les relations de toutes sortes entre les nations, plus le besoin se fait sentir d’un droit vraiment humain qui la limite et en atténue la rigueur. Mais prenons garde aux visites de l’esprit universel ! Si la marche de l’humanitéest faite de ces expansions indéfinies des consciences nationales, suivies d’ailleurs presque toujours de contractions égoïstes énergiques, qui s’appellent la dictature et la guerre, il est rare qu’elles ne mettent pas en péril l’organisme social concret où elles se produisent. Ces crises sont supportées par les peuples en voie de croissance et qui ont à faire leur unité. Chez eux chaque nouvel accès d’amour de Inhumanité finit par quelque conquête. L’Empire allemand doit beaucoup à l’idéalisme de Fichte. Chez d’autres, de constitution moins robuste, les crises renouvelées n’aboutissent qu’à l’énervement et à la langueur. Toute convulsion n’est pas un enfantement et le cataclysme ne saurait être érigé en méthode. Un pays où la natalité décroit et où la dette publique s’élève au chiffre de milliards que vous sav^z n’a pas d’aventures à courir. Le patriotisme y doit fixer à l’idéalisme sa part. Salus populi suprema leæ esto!
Faut-il croire, Messieurs, — nous abordons ici le problème moral du temps présent — faut-il croire que nous allons assister à l’une de ces crises?
La guerre de 1870 a été pour notre génération comme un réveil tragique au milieu d’un rêve enchanté. Nous aimions l’humanité tout entière, y compris les sauvages ; nous la voulions toute libre et heureuse en vertu de la Déclaration des Droits de l’Homme. Nous aurions rougi d’un mouvement d’égoïsme national. Les armées permanentes nous indignaient, nous lisions avec enthousiasme dans les œuvres de Fichte son projet de république universelle et nous ne doutions pas que l’accomplissement de la justice totale conformément à l’impératif catégorique ne fut la destination unique et l’œuvre prochaine de toutes les sociétés existant sous le ciel. La guerre éclata. Comme toutes ces chimères s’évanouirent ! Nous nous retrouvions, après la catastrophe, citoyens d’une nation vaincue, c’est-à-dire membres d’un organisme social concret, mutilé, ruiné, humilié à la face du monde, chaque jour menacé d’un écrasement nouveau. Il ne s’agissait plus de spéculer, il fallait agir dans
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des conditions concrètes aussi, aux prises avec les difficultés de l’heure et du lieu. Alors il se forma dans la conscience française un ensemble de règles d’action correspondant à ce besoin primordial de vivre comme nation et puisqu’il n’y avait pas de droit pour le faible, de reconquérir la dignité avec la force. Ce fut là plus ou moins distinctement pour chacun de nous, n’est-il pas vrai, mes chers camarades ? le principe non seulement de notre politique, mais encore de notre morale. Et voyez, Messieurs, la vérité de ce que nous vous disions tout à l’heure, de la solidarité organique des règles d’action; peu à peu tous les autres principes, les plus rebelles jusque-là à tout compromis^ s’ordonnèrent avec celui-là dans la conscience nationale. Il y eut des résistances, mais, et c’est l’histoire de ces vingt fécondes années, graduellement ces résistances s’effacèrent, désarmées par le sentiment de plus en plus vif de ce qu’exigeait le salut du pays. En politique, l’école radicale à laquelle nous appartenions tous sous l’Empire (nous étions radicaux avec Jules Simon et Vacherot), renonça, je ne dis pas à ses préférences, il faut direvà ses dogmes absolus et éternels, pour établir le service militaire obligatoire, la dualité des chambres, avec le suffrage à deux degrés pour l’une d’elles, la sujétion des populations coloniales et bien d’autres mesures de politique utilitaire ; à côté des débats où sévissait l’intransigeance des dogmes, il y eut au Parlement des séances mémorables où, quand l’intérêt du pays était visiblement en jeu, les votes de tous les partis se confondaient dans la même urne. Mais le plus difficile pour chacun de nous était de nous incliner devant cçtte règle de moralité nationale qui demande aux citoyens de souffrir sans aigreur chez les autres citoyens des dissidences d’opinion philosophique ou religieuse. Nous avons pour tant appris la tolérance à Técole du patriotisme. Où vit-on jamais moins que chez nous pendant cette longue période, de ces disputes métaphysiques aiguës qui laissent après elles d’irrémédiables rancunes ? L’Université française comprend de mieux en mieux que les diverses doctrines philosophiques sont des forces sociales qui peuvent faire honneur à un pays aux yeux de Tétranger et qui, même à l’intérieur, selon la diversité des esprits et des questions, peuvent être appelées à un rôle utile. Tel fut toujours notre point de vue, et bien qu’étranger à la philosophie Kantienne, nous vîmes avec satisfaction un enseignement moral inspiré surtout par cette philosophie, prendre possession de nos écoles primaires : pourquoi ? C'est que ces manuels rédigés au nom de l’impératif catégorique
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préconisaient à chaque page l’amour de la patrie française et le service des intérêts publics. Enfin, la morale nationale trouva de plus en plus une place dans la conscience religieuse du pays, qui sut s’accomoder — Littré l’a remarqué depuis longtemps — elle qui est par essence universelle et humaine, avec les obligations civiques les plus étroites. Le clergé restait en dehors de ce mouvement : il y entre, Messieurs, à l’heure qu’il est, par ordre soit, mais aussi, je l’ai constaté souvent, non sans une joie profonde, dans mes entretiens avec des prêtres étudiants ou professeurs, spontanément et par l’irrésistible contagion du patriotisme. Plusieurs d’entre eux qui sortent du régiment joignent à la religion du Christ la religion du drapeau. Plusieurs courent en ce moment les derniers périls dans des missions lointaines autant pour la propagande de l’idée française que pour celle de leur foi religieuse. Quelle peine aurions-nous après cela, nous qui ne croyons pas aux mêmes choses, à traiter ces croyants en concitoyens et en frères ?
De même jusqu’à ces dernières années, la question sociale avait perdu son aiguillon. Si les sacrifices les plus lourds ont été supportés par le pays aussi vaillamment, est-ce que ce n’est pas parce que l’idée du bien public était présente à tous les esprits? Il n'y avait dans les populations les plus éprouvées aucune pensée de révolte, aucune haine. Pour la première fois, le service personnel réunissait dans le même rang, assujettissait aux mêmes travaux les riches et les pauvres. L’armée a été la grande école de discipline sociale-: là, les déshérités de la fortune et de l’instruction ont appris à reconnaître les supériorités, à souffrir comme chose naturelle les inégalités nécessaires, à compter sur une élite pour le salut commun au jour du danger ; et rentrés dans la vie civile, ils y ont porté cet esprit d’ordre et de respect sans lequel aucune société ne peut se tenir debout. Ainsi, le désir du bien-être et l’instinct d’indépendance et d’égalité se sont organisés dans la conscience nationale avec la règle pratique dominante : fais ce qu’il faut pour que ton pays soit fort et prospère. — D’autre part, sous l’empire du même sentiment, les hetireux, ceux du moins qu’on' croit nécessairement heureux parce qu’ils ne souffrent pas de l’insuffisance des ressources pécuniaires, avaient mieux compris qu’en aucun temps leurs devoirs envers leurs concitoyens affligés de ce manque de ressources. Les institutions philanthropiques ont pris chez nous un essor inconnu jusque-là ; le budget de la bienfaisance privée et de l’assistance publique est devenu considérable. Les grandes industries ont coü'-
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sacré une part de plus en plus large de leurs bénéfices à l’établissement des œuvres de secours les plus variées. L’impôt a frappé des formes de revenu exemptes auparavant de toute charge. Des lois ont été votées qui invitent en quelque sorte les travailleurs à s’unir pour la défense de leurs intérêts^ et tendent à protéger la femme et l’enfant contre l’emploi prématuré ou excessif de leurs forces dans l’industrie. Dans aucun pays d^Europe, il n’a été autant fait peutêtre que dans le pays qui a donné l’exemple du suffrage universel et de Tinstruction gratuite, pour diminuer les inégalités de toutes sortes, parce que c’était pour notre démocratie une condition d’existence et que la coopération volontaire de tous au relèvement national était à ce prix. Loin donc qu’il y ait pour nous incompatibilité entre l’amour de la justice universelle et le dévouement à nos institutions, ces deux sentiments se corroboraient dans l’heureux équilibre de nos tendances pratiques.
Faire dériver le droit et le devoir de la conscience collective nationale, se sentir porté pour ainsi dire dans cette conscience vers sa destinée individuelle, trouver par elle à son activité un but et un sens, reconnaître qu’on lui doit tout ce qui donne du prix à la vie,, sécurité, dignité, participation aux jouissances intellectuelles et esthétiques, à tous les fruits du travail humain, comprendre par elle sa solidarité avec tous ses concitoyens en dépit des divergences d’opinion et d’intérêt, qu’est- ce que cela. Messieurs, sinon une forme élevée du socialisme, un socialisme qu’on peut appeler organique puisqu’il repose sur le sentiment des harmonies qui unissent les hommes d’un groupe naturel les uns aux autres, et tous à l’unité vivante dont ils sont les organes nécessaires? Car ne croyez pas que cette doctrine nous engageât à répudier les traditions du libéralisme national ; nous avons toujours professé que dans la série des organismes sociaux la puissance de la conscience collective est en raison directe de l’énergie des consciences individuelles et que si la règlementation sociale enserre de plus en plus près l’individu sur certains points, sur d’autres comme dans son activité économique, domestique, scientifique et religieuse, elle le laisse de plus en plus maître de lui-même, parce qu’il est des fonctions qui ne sauraient bien s’accomplir administrativement et que dans tout organisme étouffer la spontanéité, c’est tarir la source de la vie. L’antinomie entre l’individu et l’État nous a toujours paru être un trompe-l’œil, un fantôme logique. Pratiquement, il n’y a de liberté que là où l’action sociale est très étendue et très forte, et elle est
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très étendue et très forte quand elle s’appuie non sur les emportements d’une multitude, mais sur le' concours d’associations et de partis solidement organisés.
Voici qu’un nouvel idéal se lève à l’horizon moral de la génération présente : cette harmonie féconde entre nos diverses règles d’action menace de se déconcerter. Que s^est-il donc passé? Ne cherchons pas, Messieurs, si quelque part ce noble culte auquel des humbles se sacrifiaient n’a pas été trahi, si Ton n’a pas mis au service d’ambitions et de convoitises inavouables le patriotisme luimême, ou si ce n’est pas plutôt une loi nécessaire que tout mouvement social énergique suscite quelque mouvement en sens contraire. Il a suffi que la sécurité nationale parût se raffermir pour qu’aussitôt le rêve que nous avions rêvé dans notre jeunesse reprit son cours et que laïcité sans larmes et sans frontières recommençât à briller dans le mirage des temps prochains. C’est ainsi que la jeune génération, oubliant l’enseignement des deux années funestes, s’est éprise d’une justice absolue et universelle qui ne doit rien à l’histoire ni au droit positif, et qu’elle a prêté l’oreille çà et là aux argument du socialisme cosmopolite et révolutionnaire.
Fidèle à la méthode que nous vous exposions tout à l’heure, nous n’essayerons pas de prouver aux jeunes gens qui nous écoutent que la patrie est plus digne de nos amours que l’humanité future. Encore une fois les principes de nos affections échappent à l’argumentation logique : ils la dominent. D’ailleurs, nous ne sommes pas inquiets sur le patriotisme de la jeunesse française, dût-elle devenir plus éprise de l’absolu qu’elle ne l’est, si elle l’est. Quand Fichte, en 1807, écrivait ses Discours aux Allemands , oû était son idéalisme transcendantal ? Les seules observations que nous puissions nous permettre à l’égard de la nouvelle foi tendront à montrer qu’elle s’égare dans le choix des moyens et que le programme actuel de ceux à qui la justice au-dedans et l’accord des nations au-dehors est plus cher que tout, compromet gravement l’avènement de l’une et de l’autre.
Que malgré tout ce qui a été fait, il n’y ait pas encore beaucoup à faire pour améliorer le sort des travailleurs, que des garanties ne puissent s’ajouter à celles qu’ils ont déjà contre l’arbitraire de ceux qui les emploient, plutôt à notre avis dans la petite industrie que dans la grande, et que des moyens ne doivent pas être cherchés de les préserver des cruelles épreuves que leur imposent des contributions peut-être mal assises, l’instabilité des affaires, la maladie et la vieillesse, c’est ce qu’il serait téméraire de soutenir, bien que leur
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propre initiative et celle de l'euri^ vrais amis puisse plus encore pour la guérison de leurs maux que l’intervention de l’Etat; — que d’autre part l’Europe soit dans une situation normale, que le régime de paix armée qui pèse si lourdement sur cette partie du monde soit l’idéal des rapports internationaux, c’est ce que l’optimisme le plus intrépide ne réussirait pas à nous persuader. Mais la question est de savoir si les moyens offerts par le socialisme radical pour la solution de ce double problème sont les meilleurs. Or nous les croyons les pires de toiis, parce que loin de s’inspirer du sentiment des harmonies sociales, la doctrine renferme dans son fond un levain d’égoïsme, partant d’antagonisme, bref parce qu’elle n’a de social que le nom et pourrait bien n’ètre qu’un individualisme intempérant.
Deux groupes de tendances pratiques se mêlent dans le socialisme radical. D’une part il y a la tendance au bonheur, le désir d’un plus grand bien-être; de l’autre la volonté de. réaliser toute la justice: d’un côté le matérialisme économique de Karl Marx, de l’autre l’idéalisme transcendant des philosophes. Eh bien ! l’une et l’autre doctrine partent de Tindividu et y retournent ; pour l’une et pour l’autre l’Etat n’est qu’un intermédiaire, un moyen, un expédient momentané.
Est-ce que la première voit dans la société autre chose qu’un vaste marché, de chaque côté duquel figurent des acheteurs et des vendeurs dont les intérêts sont opposés? Elle prend pour postulat cette affirmation que le travailleur ne doit pas une minute de son temps à la communauté, que’tout effort de ses bras qui sert à autrui en même temps qu’à lui-même est une extorsion à son détriment et que l’idéal est une organisation telle que l’activité productive s’arrête à la limite des exigences du besoin individuel. Le travail pour elle n’est plus une fonction sociale ; il n’est qu’une marchandise dont il s’agit de vendre lè moins possible le plus cher possible. La direction d’une industrie n’a plus de son côté aucune liaison avec un intérêt supérieur national ou humain ; c’est une entreprise d’achat de travail ; elle n’a pour but que d’en obtenir le plus possible au plus bas prix possible. Le travailleur dit au capitaliste (ce sont les termes mêmes de Marx) : « Je demande une journée de travail de durée normale; je le demande sans faire appel à ton cœur, car dans les affaires il n’y a pas de place pour le sentiment... La chose que tu représentes visà-vis de moi n’a rien dans la poitrine » (1). Le capitaliste ne manque
(1) Le Capital, trad. française, p. 101.
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pas de répondre : « En tant que capitaliste, je ne suis que capital personnifié; mon âme et Fâme du capital ne font qu’un (1). Soit; mais toi, en tant que travailleur, tu n’es qu’un instrument de bénéfice; la chose que tu représentes vis-à-vis de moi n’a rien dans la poitrine. » Deux choses sans âme, deux choses qui n'’ont rien dans la poitrine, voilà la société ! Ne parlez pas à Marx des intérêts de la nation : « la richesse nationale, c’est l’enrichissement du capitaliste (2). » Au fond de cette richesse soi-disant nationale, il y a quoi? La dette publique ! (3) Et qu^on ne dise pas que la suppression du régime capitaliste changera les rapports des hommes entre eux. Mis en possession des instruments du travail par la révolution, le travailleur comme individu ne cessera pas d’être la fin de tout le mou^ vement économique. « Le plaisir, dit le traducteur autorisé de Marx, le plaisir, but de tout organisme vivant, se réalisera alors pour chacun conformément à sa nature (4). » A quoi la réalisation de ce programme peut-elle aboutir, sinon à une juxtaposition d’égoïsmes irréductibles ? '« Il n’y a pas, dit le même auteur, à réorganiser, mais à supprimer l’État (5). » Même la commune, même la corporation seront supprimées comme de nouveaux organes d’exploitation et de tyrannie (6). On se demande où, comment pourra se faire la concentration économique, maintenue contre les doctrines anarchiques, et si l’on ne se trouve pas en présence d’une masse amorphe d’individus réfractaires à toute organisation intelligible.
Quant à la seconde doctrine, elle fait reposer la justice sur la valeur absolue de la personne humaine, en raison du caractère métaphysique ou transcendant qu’elle lui attribue. Puis elle applique ce principe à la répartition des avantages sociaux, elle exige au nom de la justice l’égalité absolue en fait de satisfactions sensibles. L’État n’est plus qu’un distributeur mécanique des moyens et des produits
(1) Id., p. 100.
(2) Id., pp. 317, 343.
(3) Id., pp. 347, 339.
(4) Le Capital, de K. Marx, résumé, etc., par G. Deville, p. 36. L’auteur suppose qu’il y aura encore des gens qui accepteront des tâches dangereuses en échange d’une rémunération plus forte. Quelle sottise ne serait pas la leur ! Gomme si un salaire plus élevé pouvait être mis en balance avec la perte de la vie !
(5) Id., p. 17.
(6) Id., p. 21.
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du iravail, une agence économique au service des individualités jalouses qui l’ont instituée et qui la remanient ou la défont pour la refaire dés que l’inégalité commence à poindre ici ou là. Et c’est encore trop. Quand tous les biens seront socialisés, c’est-à-dire remis aux individus en proportion de leur travail, son rôle se bornera « à empêcher le privilège de renaître^ sous quelque forme que ce soit. » {Dépêche du 23 octobre 1893, article de M. Jaurès). Mais n’est-il pas évident que plus la communauté sera étroite, mieux elle s’acquittera de ce rôle, ou plutôt mieux les citoyens s’en acquitteront directement à sa place? Pour établir la justice, l’État se fragmente; dès que la justice est établie, il devient inutile ; il se résorbe en ses éléments. Entre le socialisme cosmopolite et l’organisation communale, la corrélation est nécessaire et historique. \
Il faut choisir pourtant. Ou c’est la société qui est première dans la série des biens, c’est elle qui est la valeur suprême, et alors il faut que les individus se résignent à supporter la part de fatalités naturelles quv est encore indispensable à son équilibre, part qui peut être réduite graduellement, mais qui ne disparaîtra jamais, s’il est vrai que toute organisation soit impossible entre des êtres rigoureusement égaux. Et alors riches et pauvres nous devons nous considérer tous comme des moyens pour le maintien et le développement de l’organisme social. Malheur^ aux riches, mais 'aussi malheur aux pauvres qui seraient tentés de s’ériger en fins absolues ! — Ou c’est l’individu qui est comme fin en soi l’alpha et l’oméga de la politique et de la morale; et alors, qu’il s’agisse de lui garantir le bien-être ou la justice, le groupe social doit se soumettre à ses exigences, quelque risque qu’il en doive résulter pour la prospérité, pour la sécurité communes, pour la force de TÉtat au dedans et au dehors. Le collectivisme, au double point de vue du bonheur et de l’égalité, revendique pour l’individu le droit de ne se subordonner à rien. C’est donc un véritable individualisme qu’on nous propose sous couleur de socialisme : les extrêmes se rejoignent.
Vous voyez maintenant. Messieurs, la raison qui frappe d’impuissance, à notre avis, les efforts des modernes réformateurs pour l’établissement d’un régime de justice au dedans et au dehors.
Au dedans, ils semblent craindre que la souffrance des déshérités ne s’endorme et je ne sais vraiment s’il n’entre pas dans leur plan de l’irriter plutôt que de l’adoucir. C’est qu’il leur paraît que l’individu ne doit rien concéder de ce qu’ils considèrent hypothétiquement comme un droit absolu; c’est qu’ils trouvent bon que celui qui
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souffre renonce à l'effort patient, à Tespoir de préparer une vie plus heureuse, sinon à lui-mènae, du moins à ses enfants, à force de privations noblement supportées, et qu’ils l’invitent à se lever- enfin pour exiger une satisfaction immédiate, dût-il périr dans la tempête qu’il aura déchaînée. Toutes les grandes doctrines ont eu une théorie de la résignation : le Stoïcisme et le Christianisme ont eu les leurs ; le Positivisme a la sienne : en un langage différent toutes ont quelque chose à dire à celui qui souffre pour atténuer sa souffrance en attendant le remède. Le socialisme ne veut pas que le malheureux se résigne, il lui dit : Tu souffres; voilà les auteurs de ton mal. Ils t’ont spolié : révolte-toi et dépouille-les à ton tour ! C’est là une grave lacune du système. Messieurs, et je doute qu’une morale et qu’une politique, dont le principe est la nécessité d’une révolution plus ou moins prochame, puisse quelque chose pour l’organisation d’une société plus juste. La justice est le droit, c’est-à-dire la renonciation à toute violence : la Révolution, c’est la force; si la guerre des classes commence une fois légitimement, au nom de quel principe lui imposerons-nous un terme? Et au milieu de ces secouss-^es, comment pourront mûrir les institutions protectrices qui sont les fruits de Tordre et de la paix? Un gouvernement chaque jour menacé, en butte à l’assaut de factions implacables, sera à jamais impuissant pour imposer aux intérêts momentanément en conflit des concessions réciproques. C’est une tâche délicate que la réglementation du monde du travail et des affaires; compter sur une révolution pour cela, c’est compter sur une trombe pour labourer et ensemencer son champ.
Et enfin. Messieurs, je vous le demande, lequel fera le plus pour le progrès de la civilisation en général et l’établissement d’un régime de droit intersocial, ou l’État collectiviste, création de la raison abstraite, déification de l’individu, ou l’État historique, la nation telle que nous la connaissons? La réponse ne nous paraît pas douteuse. Je ne parle pas de la période préparatoire au régime nouveau, qui serait inévitablement une période de convulsions : la dissolution des grands États en groupes restreints ne se fera pas toute seule. Le fractionnement volontaire des États modernes souhaité par de nombreux socialistes, nous rappelle un curieux phénomène dont M. Giard a signalé la fréquence chez les animaux inférieurs; quand on les moleste, ils se disloquent, le pêcheur n’en trouve plus dans sa main que des morceaux. C’est Tautolyse ! Opération malaisée à exécuter pour un pays comme la France au milieu de TEurope
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en armes ! Nous demandons à ne pas entrer daas mi organisme social étranger à l’état de lambeaux qui s’offrent d’eux-mèmes à Tavidité d’un ou de plusieurs conquérants. Nous voulons, si nous accédons jamais à un groupe international, que ce soit comme une per^ sonne, sinon entière, hélas 1 nous ne le sommes plus, du moins forte encore de sa cohésion, qui contracte avec d’autres personnes sous le régime du droit et la garantie des traités. Mais supposons cette pé-, riode préparatoire terminée. Comment le petit groupe collectiviste, absorbé par sa tâche économique, contribuera-t-il à la formation des idées et des sentiments sans lesquels une culture humaine est impossible? De quelles productions scientifiques et esthétiques serat-il capable dans la spécialité de ses fonctions et son exiguité? Comment abordera-t-il avec quelque chance de succès, lui toujours à la merci des individualités armées dont il est le point de rencontre, l’entreprise d’une organisation juridique avec les communautés voisines? Quelles institutions relieront sur l’étendue du monde habité la masse confuse de ces atomes humains qui se repoussent ?
Je ne puis m’empêcher de penser que seule la nation en qui se résument d’immenses intérêts, qui suscite les grandes entreprises, qui tourne sans cesse vers un idéal imposant les efforts de ses membres pour la production de nouveaux chefs-d’œuvre, de nouvelles institutions, de nouveaux modes de penser, de sentir et d’agir, la nation où s’élaborent des vertus de beaucoup supérieures à l’horizon professionnel, et qui peut obtenir de ses enfants par le prestige de l’amour, des sacrifices réciproques presque sans limites, la nation enfin, organe exclusif du droit, est capable d’affranchir lés hommes, autant que cela est possible, des fatalités naturelles au dedans, de les solidariser avec d’autres familles humaines au dehors, de travailler efficacement en un mot à la multiplication et à l’extension de notre espèce à la surface du globe.
C’est donc par l’attachement, par le dévouement le plus entier à la société concrète dont nous faisons partie, que nous pouvons le plus utilement préparer l’avènement d’une société plus équitable et plus vaste : en servant la patrie, nous servirons l’humanité. Là est la solution de la crise actuelle. Les revendications amères et hautaines, les haines de classes, les polémiques envenimées sont de mauvais précurseurs pour le régime d’harmonie qu’on nous annonce. A défaut de démonstrations certaines, qui, si elles étaient possibles en de pareilles matières, auraient déjà mis fin au conflit, opposons,
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Messieurs, à l’affirmation de l’utopie cosmopolite, FafSrroatîon de la patrie réelle et vivante, à la foi dans la justice vengeresse et destructive, la foi dans le progrès par la solidarité nationale. Les plus doux, les plus aimants, les plus pacifiques l’emporteront. L’histoire d^ailleurs nous montrera quelque jour^ qu’à mesure que nous nous éloignons de la grande commotion du siècle dernier, ces crises périodiques sont de moins en moins graves et durables, et qu’après tant d’aspirations immenses et d’ébranlements révolutionnaires, les nations européennes se sont toujours retrouvées plus fortes, parce qu’elles sont les facteurs indispensables de la civilisation et que, hors d’elles, pendant longtemps encore, il n^’y aura place que pour le chaos.
A. Espinas.