‹ Leçons de chimie élémentaire appliquée aux arts industrielsChapitre 32 sur 125 · ENCRES DE SYMPATHIE · texte numérisé non relu

ENCRES DE SYMPATHIE

mément la poudre à la surface du papier, en pressant assez pour qu’une couche mince y adhère. On peut ensuite écrire avec de l’eau.

Qu’on Irempe du papier collé dans une dissolution faible de sulfate de fer, qu’on fasse sécher et qu’on recouvre ensuite le papier de poudre fine de prussiate de potasse ferrugineux, les caractères qu’on tracera avec une plume humectée d’eau auront une très-belle couleur bleue. Ils auraient une couleur marron si, en place de sulfate de fer, on eût fait usage de sulfate de cuivre.

Encres de sympathie. — Ces papiers hydrographiques m’amènent tout naturellement à vous parler des compositions chimiques qui portent le nom (Y Encres de sympathie.

On désigne ainsi les liquides qui ne laissent aucune trace sensible sur le papier par la dessiccation, et que des agents chimiques font apparaître sous diverses couleurs. Ces liquides offrent ainsi le moyen de dérober aux curieux une correspondance qu’on veut tenir cachée. A cet effet, entre les lignes écrites avec l’encre ordinaire existe une deuxième ligne qui n’est visible que pour le correspondant, instruit d’avance de la manière de faire reparaître les caractères.

L’usage de ces sortes d’encres est bien ancien. Ainsi, Ovide, Ausonius, Pline, conseillent de tracer les lettres avec du lait frais et de les rendre ensuite lisibles avec de la cendre ou de la poussière de charbon. Ce moyen réussit, en effet, lorsque le lait n’est pas privé du corps gras (beurre) qu’il contient. Il y a là une simple action mécanique, consistant dans l’adhérence de la cendre ou du charbon au corps gras du lait. Dans les différentes espèces d’encres sympathiques modernes, il y a, au contraire, une action chimique. La première a été découverte et employée en 1 705 par le chimiste allemand Waitz. Depuis, on en a imaginé un bien grand nombre d’autres, car rien n’est plus facile que d’écrire avec un liquide incolore, et de faire apparaître ensuite des caractères diversement colorés. Vous allez en juger.

Déjà je vous ai fait voir, dans la première partie du cours, qu’avec l’acétate de plomb ou toute autre dissolution métallique des quatre dernières sections, on produit sur le papier des colorations variables, au moyen de l’acide sulfhydrique.

Qu’on écrive avec une dissolution légère de sulfate de fer ou de cuivre, et qu’on passe sur le papier séché un pinceau imbibé de prussiate de potasse ferrugineux, on aura des lettres bleues ou cramoisies.

Si l’on trace des caractères avec une solution de sulfate de cuivre, et qu’en suite on expose le papier sec au-dessus d’un vase contenant de l’ammoniaque, on voit aussitôt apparaître les caractères avec une belle couleur bleue. Cette encre de sympathie a été indiquée par Wurzer.

Les caractères invisibles, tracés avec le chlorure d’or, apparaîtront avec une couleur pourpre, au moyen du pinceau trempé dans une solution de sel d’étain.

Si Ton écrit avec l’acide sulfurique étendu, les traits ne sont pas visibles; mais ils noircissent lorsqu’on chauffe le papier, par la raison que l’acide, en se concentrant, attaque et charbonne ce tissu végétal.

Qui ne ,s’est amusé, dans son enfance, à écrire avec du suc d’oignon ou du suc de navet, et qui n’a observé qu’en approchant ce papier du feu, il se recouvre, comme par enchantement, de caractères tantôt noirs sur un fond blanc, tantôt blancs sur un fond noir ? Ces phénomènes, qui paraissaient alors surnaturels, la chimie les explique aisément. Dans le premier cas, le suc végétal se calcine avant le papier, et laisse par conséquent une empreinte charbonneuse; dans le second, au contraire, c’est le papier qui est charbonné par la chaleur, alors que le suc n’en a point encore ressenti l’action.

Tous les sucs végétaux qui renferment du mucilage, de l’albumine ou du

sucre, se comportent comme le suc d’oignon, et peuvent servir d’encres sympathiques. Le suc de citron, d’orange, le vinaigre blanc, le suc de poires et de pommes, de sorbes, le sirop de sucre très-étendu, sont les liquides qui donnent l’écriture la plus colorée par l’application d’une douce chaleur.

Mais de toutes les encres de sympathie, la plus jolie est celle que Waitz, et après lui Moritz et Teichmeyer, ont indiquée. Elle se compose d’une dissolution aqueuse de chlorure de cobalt, assez étendue pour que sa couleur soit à peine sensible. Les caractères tracés avec cette liqueur sont invisibles à froid ; ils apparaissent en bleu dès qu’on chauffe légèrement le papier ; par le refroidissement ou par la simple insufflation de l’haleine, ils disparaissent complètement pour reparaître encore par la chaleur. Thénard nous a donné l’explication de ces faits. Le chlorure de cobalt est bleu en dissolution concentrée et d’un rose à peine visible sous une mince épaisseur, quand il est très-étendu d’eau. Lorsqu’on châuffe le papier chargé de cette solution, elle se concentre et devient nécessairement bleue; mais lorsque le refroidissement a lieu, le papier et le sel attirent l’humidité de l’air, et dès lors toute couleur disparaît.

Voici un nouvel exemple de l’influence de l’eau sur la coloration des corps.

On ajoute ordinairement au chlorure de cobalt une certaine quantité de chlorure de fer, parce que les caractères apparaissent en vert par la chaleur, et que les effets sont alors plus marqués. Cette encre sympathique verte peut servir à composer de jolis dessins qui représentent, à volonté, une scène d’hiver ou une scène d’été. En effet, si l’on dessine à l’encre de Chine un paysage dans lequel la terre et les arbres sont privés de verdure, et qu’avec l’encre sympathique très-aflfaiblie on ajoute les feuilles aux arbres et du gazon sur les blancs qui indiquent la neige, il suffira d’approcher le dessin du feu pour voir la terre devenir verte et les arbres se couvrir de feuilles comme à, l’approche des douces chaleurs du printemps ; mais bientôt l’hiver reviendra avec ses neiges et sa désolation, en laissant le dessin à l’air, et plus promptement encore en exhalant dessus l’air humide des poumons.

Vous voyez, Messieurs, par tout ce qui précède, avec quelle facilité on peut produire des phénomènes intéressants, une fois qu’on connaît bien les agents chimiques, les réactions auxquelles ils donnent lieu dans leur contact mutuel, et quelles ressources infinies la chimie nous procure, soit pour notre utilité, soit pour notre amusement.

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