REPRODUCTION DES MATIÈRES ORGANIQUES
de substances d’origine végétale ou animale est un des plus beaux résultats que les chimistes aient obtenus dans ces dernières années.
Ainsi, aujourd’hui, comme vous le verrez bientôt, on n’extrait plus l’acide oxalique des feuilles de l’oseille, car le sucre et les fécules peuvent le fournir plus promptement et à meilleur marché.
Les mêmes matières, soumises à d’autres réactions, donnent l’acide puissant que les fourmis sécrètent dans leurs organes.
En traitant l’amidon, le bois, la paille, les chiffons, par l’acide sulfurique, on fait, à volonté, soit de la gomme, soit du sucre comparable en tout à celui qui exisle dans les fruits sucrés.
Avec le sang, la corne ou la chair, on fabrique les sels désignés sous les noms de cyanures , de prussiate de potasse , de bleu de Prusse , et avec ceux-ci on obtient l’urée, ce principe de l’urine, dont l’extraction directe exige des opérations longues et repoussantes.
On convertit la cire en cet acide naturel qui est propre à la graisse du mouton.
On change le principe cristallisable de l’écorce des saules en cette essence qui se forme naturellement dans les fleurs de la reinedes-prés.
Avec l’un des produits de la distillation du bois, Y esprit- de-bois, on donne naissance à l’huile essentielle des fleurs de gaultheria , plante de la famille des bruyères.
On crée indifféremment avec le sucre, suivant le mode de traitement, l’acide du lait, l’acide du beurre, l’acide de la racine de valériane.
Qui croirait qu’en traitant par des agents appropriés Y acide butyrique, qui donne au beurre rance son odeur détestable; l’huile volatile de pomme de terre, qu’on élimine avec tant de soin dans la fabrication de l’eau-de-vie de fécule, à cause de son infection ; l’huile de goudron de houille, d’odeur si désagréable, on peut créer des composés nouveaux doués des odeurs les plus suaves, et rappelant les parfums les plus délicats tirés des fleurs ? C’est pourtant avec ces matières puantes qu’on fait à volonté l’essence d’ananas , qui sert à aromatiser les rhums et à pré parer la limonade agréable que les Anglais désignent sous le nom de Pine-apple-ale !... l’essence de poires , de pommes !... l’essence de cognac avec laquelle, en Allemagne surtout, on donne l’arôme de l’eau-de-vie de Cognac aux eaux-de-vie de mauvaise qualité !... 1 ’ essence de myrbane, qui remplace mainténant, à s’y méprendre, l’essence naturelle d’amandes amères, pour aromatiser les savons communs!...
C’est à l’Exposition de Londres, en 1851, qu’a figuré, pour la première fois, cette série de produits curieux qui, des laboratoires des chimistes, ont passé promptement dans les ateliers de l’industrie.
Ce que la chimie a fait pour l’arôme des plantes, elle l’a réalisé pour les couleurs, puisqu’avec plusieurs des produits de la distillation du goudron de houille elle est parvenue à créer une série de matières tinctoriales de toutes nuances, jaunes, roses, rouges, violettes, bleues,
vertes et noires, qui remplacent aujourd’hui avec avantage, dans les ateliers des teinturiers, la gaude, le carthame, l’orseille, la cochenille, et même la garance et l’indigo !
11 est à remarquer que, dans toutes ces réactions, dont je pourrais multiplier la liste, on transforme des produits organiques peu stables en des produits beaucoup plus stables et qui résistent à une température bien plus élevée que les premiers; en d’autres termes, on rapproche de plus en plus les substances organiques de la nature des substances minérales.
Le caractère essentiel de la chimie minérale, c’est la stabilité des composés. Celui de la chimie organique, c’est la mobilité des éléments des composés. Rien de plus facile, en raison de cette circonstance, que de convertir successivement l’amidon en gomme , la gomme en sucre , le sucre en esprit-de-vin et en acide carbonique , l’ esprit-de-vin en éther , l’éther en eau et en hydrogène carboné.
Eh bien! toutes ces transformations, toutes ces imitations reposent sur cette excessive mobilité des éléments des matières organiques, qui ne leur permet pas de résister à l’action des agents un peu énergiques : l’acide azotique, la potasse, l’acide chromique, le chlore, qui leur enlèvent du carbone et de l’hydrogène, et les changent ainsi en de nouvelles substances moins carbonées et moins hydrogénées. Mais cette même mobilité met obstacle, d’un autre côté, au pouvoir du chimiste, qui ne sait produire ni les principes du sang, ni la matière cérébrale, ni les autres matières d’une nature aussi complexe ; qui ne peut réunir directement les éléments d’une substance organique de manière à la reproduire avec tous ses caractères primitifs, comme il le pratique si facilement à l’égard des substances minérales.
Ainsi, quoique le sucre puisse être converti en esprit-de-vin et en acide carbonique, et que ces deux derniers produits représentent bien, par leur somme, la composition du premier, nous ne saurions, dans l’état actuel de la science, faire du sucre avec de l’acide carbonique et de l’esprit-de-vin. Cette impuissance tient uniquement à ce que les procédés synthétiques qu’on pourrait employer pour obtenir une pareille reproduction sont trop énergiques, trop différents de ces réactions calmes et lentes qui s’accomplissent dans l’organisme vivant, et ne peuvent s'effectuer que dans des conditions où la matière organique ne saurait exister. Les moyens nous manquent encore pour imiter, dans nos laboratoires, ce que la nature fait si aisément dans l’intérieur des organes des plantes et des animaux.
C’est pour avoir ignoré ces faits que Jean-Jacques Rousseau disait devant Rouelle, aux leçons duquel il assistait, qu’il ne croirait à la chimie que lorsqu’on pourrait lui refaire du pain avec les produits de la décomposition de cet aliment par le feu ! Exclamation paradoxale que justifiait très-bien l’état imparfait de la science chimique à cette époque, mais qu’à coup sûr le philosophe genevois ne proférerait plus