DE L’ACIDE PHÉNIQUE
Son odeur, toute particulière, rappelle celle du casloréum (1), dans lequel on prétend qu’il existe tout formé. Sa saveur est âcre et brûlante. 11 est extrêmement caustique et corrode la peau avec une grande énergie; les brûlures profondes qu’il produit presque instantanément doivent être pansées avec un liniment oléo-calcaire. Il coagule l’albumine et, à une dose élevée, il est toxique. Quelques gouttes suffisent pour foudroyer les poissons et les serpents les plus monstrueux.
11 n’a aucune réaction sur les couleurs, tache le papier comme un corps gras, est très-soluble dans l’alcool, l’esprit de bois, l’éther, l’acide acétique, les huiles pyrogénées, et peu soluble dans l’eau, bien que la moindre trace d’humidité le liquéfie.
Il dissout le soufre, l’iode, l’indigo, les résines et beaucoup de matières organiques riches en carbone.
Il réduit plusieurs oxydes et sels métalliques par l'ébullition, notamment ceux de mercure et d’argent
Un copeau de sapin imbibé de cet acide, puis trempé dans l’acide chlorhydrique ou azotique, devient d’un beau bleu par la dessiccation. La même coloration se produit lorsqu’on verse de l’hypochlorite de chaux dans cet acide additionné d’une petite quantité d’ammoniaque.
L’acide azotique concentré l’attaque avec une violence extrême et le convertit en un acide nouveau, d’un beau jaune, qui est connu sous le nom d’acide carbnzoiique ou p icrique.
Si l’on fait réagir à chaud, en présence dt l’air, la chaux éteinte et la potasse concentrée sur ce même acide, et qu’après quelques heures on traite le mélange par l’eau, puis qu’on le neutralise par l’acide chlorhydrique, on en précipite une belle matière colorante rouge qu’on a nommée acide rosolique. Celui-ci peut, à son tour, quand on le chauffe en vase clos en présence de l’ammoniaque, se transformer en une autre matière rouge d’une grande beauté, qui a reçu les noms de Péonine * de Coralline et que les leinturiers utilisent.
On peut encore transformer l’acide phénique par d’autres réactions, dont je vous parlerai plus tard, en deux nouvelles matières colorantes, l’une bleue ( azuline ) et l’autre brune ( phénicienne ), dont l’art du teinturier s’est aussi emparé.
Usages. — Voilà donc de remarquables propriétés qui sont devenues la source d’utiles applications et la cause d’une consommation très-étendue de cet acide. Ce n’est pas là pourtant l’emploi le plus important qu’on en ait fait.
C’est à lui principalement que le goudron et les huiles pyrogénées doivent la faculté antiseptique si prononcée qu’on leur a reconnue depuis longtemps. Soit libre, soit en combinaison avec la soude ou la
(1) Matière résineuse animale, sécrétée par des glandes celluleuses et pyriformes qui sont situées près des organes génitaux du castor. Elle était autrefois très-employée en médecine.
chaux, il arrêie dans leur production, et môme dans leur développement, les êtres organisés dont l'apparition précède ou accompagne les phénomènes des diverses fermentations.
Ainsi, quelques gouttes de cet acide suffisent pour empêcher la putréfaction des matières organiques les plus altérables, telles que l’urine, les eaux de fosses et d’égouts, ou ce que l’on appelle les eaux vannes , les eaux ^provenant du rouissage du lin et du chanvre, les résidus liquides des tanneries, des féculeries, des amidonneries, des distilleries, etc., et pour leur enlever leur mauvaise odeur, si elles sont déjà corrompues.
C’est surtout en Angleterre, grâce à M. Calvert, qu’on a élargi rapidement le cercle des applications de l’acide phénique comme désinfectant et antiputride ; c’est avec lui, pris dans son état brut, qu’on désinfecte la cale des navires, les salles de dissection, les cabinets d’aisances, qu’on assainit les casernes, les hôpitaux, les écuries, les étables, les boucheries, les abattoirs, les wagons destinés au transport des bestiaux, les morgues où l’on expose les cadavres (1) ; c’est encore lui qu’on utilise pour prévenir la décomposition trop prompte des engraisses cordes à boyaux, des matières gélatineuses, de la colle d’amidon, de la pâte à papier, pour empêcher l’altération des peaux fraîches, la putréfaction des os qu’on fait venir des pays étrangers (2).
D’un autre côté, les chirurgiens y ont maintenant recours pour injecter les cadavres, pour faire disparaître l’infection des plaies suppurantes, et, d’après le docteur Lemaire, c’est l’agent le plus propre à empêcher la transmission des germes putrides qui déterminent la pourriture d’hôpital et les autres affections épidémiques. Sa solution concentrée neutralise complètement le venin des serpents et guérit rapidement les blessures produites par les insectes venimeux (3).
La médecine vétérinaire en tire aussi un excellent parti pour garantir
(1) Dans ces différents cas on se sert avec avantage, pour opérer la désinfection ou pour empêcher l’infection de se produire, d ’eau phéniquée au vingtième (50 gr. d’acide brut par litre d’eau) avec laquelle on pratique des lavages. Lorsque cela est possible, on fait aussi usage d’un badigeon à la chaux dans lequel on a introduit 1 kil. d’acide par chaque 10 kil. de chaux vive.
(2) Les peaux et les os qui arrivent en Angleterre des régions les plus éloignées du globe, sont plongés, aux lieux d’expédition, dans une solution qui contient l/100e d’acide phénique. La faible dépense qu’occasionne cette précaution est plus que compensée par la plus-value du produit. Ainsi, des os qui, dans l’état avancé de putréfaction qu’ils présentent quand ils arrivent d’Australie, ne se seraient vendus que 115 fr. la tonne, valent le double quand ils ont été expédiés après cette immersion, car ils peuvent alors servir à la fabrication de la colle forte.
(3) Voici comment on doit procéder dans ce cas. On commence par ouvrir la plaie par une incision cruciale, et l’on y verse quelques gouttes d’acide phénique pur; on lave ensuite la partie tuméfiée avec un mélange de 5 parties d’acide pour 100 parties d’eau. Il faut avoir le soin de dissoudre préalablement l’acide dans le double de son poids d’alcool, afin de faciliter sa solution dans l’eau.'-