‹ Leçons de chimie élémentaire appliquée aux arts industrielsChapitre 80 sur 125 · DE LAGIDE PICR1QUE · texte numérisé non relu

DE LAGIDE PICR1QUE

les moutons delà vermine, les guérir du piétin et prévenir la gangrène des plaies, qu’entraîne souvent l’opération de la tonte ; dans ces cas, il remplace avantageusement l’acide arsénieux ou le sublimé corrosif, remèdes si dangereux.

Pour les nombreuses applications de cet acide, on vend, en Angleterre, un mélange pulvérulent de phénate et de sulfite de chaux. En France, sous le nom de Phénol Bobœuf, on a adopté de préférence le phénate de soude. La chaux phéniquée coûte moins cher ; on la prépare aisément en arrosant 10 kilogrammes de chaux vive avec 1 kilogramme d’acide phénique brut ; les morceaux de chaux se délitent bientôt et se résolvent en une poudre d’un rose pâle qu’on renferme dans un pot de grès jusqu’au moment d’en faire usage.

Acide pfcrique.

Ce dérivé de l’acide phénique a été connu bien avant ce dernier, puisque c’est en 1788 que Jean-Michel Haussmann, chimiste manufacturier à Colmar, le découvrit en essayant l’effet de l’acide azotique sur l’indigo.

Welter, en l’an III, l’obtint en traitant la soie par le même acide, et les nombreux chimistes qui depuis en firent l’étude, constatèrent que la plupart des autres substances organiques, azotées ou non, notamment la laine, la salicine et ses dérivés, l’aloès, la résine ou cire de carnauba , la gomme d’Australie ou résine du xantliorrhea haslilis , les huiles de goudron de houille, lui donnent naissance par la réaction suffisamment prolongée des acides de l’azote.

Il fut d’abord désigné sous les noms d’awier de Welter , d’amer d’indigo , de jaune amer ; puis Thénard proposa de l’appeler acide picrique, du mot grec picros, amer, pour rappeler son excessive amertume. Berzelius le nomma acide nitro -picrique, M. Liebig acide carbazotique , Laurent (I) acide

(1) Laurent (Auguste), né en 1807, à la Folie, près de Langres, est mort en 1853 à Paris, après une vie de travail et de misère. Mais il aura laissé une trace profonde de son passage, car il a entrepris d’intéressants travaux sur la constitution des corps, et il est devenu le chef de VÉcole unitaire qui compte de nombreux adhérents parmi les jeunes chimistes de notre époque. Quelques mots suffiront pour faire comprendre en quoi cette École diffère de celle de Lavoisier. Ce dernier fit admettre que, dans tous les composés, il existe deux éléments, doués de propriétés opposées, réunis entre eux par l’affinité, et qu’il est possible de séparer. C’est là le principe du dualisme soutenu et défendu par Berzelius, Thénard, Gay-Lussac, etc. Laurent prétend, au contraire, que dans tout composé, il est impossible de reconnaître deux éléments préexistants, et qu’un composé organique constitue un ensemble arbitraire formé par la réunion directe d’éléments simples ou composés, éléments qu’on peut remplacer par des groupes analogues, sans altérer l’harmonie du composé ou du type. Son livre, intitulé : Méthode de chimie , publié après sa mort, renferme le résumé des pensées de mute sa vie à ce sujet, et mérite l’attention des esprits philosophiques. Beaucoup des travaux de Laurent ont été faits en collaboration avec Gerhardt, qui

nitro-phênisiqve et, en dernier lieu, acide trinitrophénique, puis trinitrophénol; ces derniers noms indiquent son origine et sa composition. C’est, en effet, de l’acide phénique modifié par voie d’oxydation, comme le montre l’équation suivante :

Acide phénique. Acide azotique. Acide picrique.

C12H602 + 3 Az03,H0 = 6 HO + C‘2H3(Az0*)302

D’où vous voyez que l’acide phénique, en échangeant la moitié de son hydrogène contre une quantité équivalente d’acide hypoazotique, passe à l’état d’acide picrique.

Vous ne éerez donc plus surpris d’apprendre que les picrates , tous colorés en jaune, détonent lorsqu’on les expose à une certaine température.

Préparation. — Le procédé le moins coûteux pour obtenir l’acide picrique en grande quantité est celui que Laurent a fait connaître en 1841 et que M. Guinon aîné, de Lyon, alégèrement modifié. 11 consiste à faire réagir 6 parties d’acide azotique à 36° sur une partie d’acide phénique brut du commerce, ou plus simplement sur les huiles de goudron qui passent à la distillation entre 150 et 200°. Comme la réaction entre les deux liquides est très-violente et peut occasionner des accidents quand le mélange a lieu trop brusquement, on opère ainsi qu’il suit :

L’acide azotique est réparti dans huit grands ballons de verre B (fig. 940) placés au bain de sable AA sur un fourneau long en briques FF. L’huile de houille est renfermée dans des réservoirs en bois H, qui contiennent chacun la quantité nécessaire pour la dose d’acide de chaque ballon. Elle arrive dans ceux-ci, goutte à goutte, à l’aide de l’entonnoir e et du large tube t.

Par suite de la réaction qui se pi’oduit au moment du contact, il se dégage des torrents d’acide carbonique et de bioxyde d’azote qu’on fait rendre dans l’eau d’un réservoir commun en grès C, soutenu par un support en métal D ; ce qui échappe à la condensation se rend dans une cheminée commune, qu’on ne voit pas dans la figure.

La plus grande partie de l’huile est convertie en acide picrique, à la température ordinaire; le reste est transformé en une espèce de matière résineuse rougeâtre, qu’on change à son tour en acide picrique par une chaleur de 100° • on fait donc bouillir le liquide des ballons et on l’amène à la consistance d’un sirop. On le transvase ensuite dans des cristallisoirs. Ces derniers ne sont autre chose que la partie inférieure L du cruchon en grès I, dont la partie supérieure K sert d’entonnoir pour faire égoutter les cristaux obtenus, après qu’on en a obstrué la douille par des fragments de tuile.

On purifie ces cristaux en les neutralisant par l’ammoniaque ou la soude, et précipitant ensuite l’acide picrique par l’acide chlorhydrique. On lave le dépôt à l’eau froide pour éliminer l’excès d’acide ; on peut ensuite reprendre par l’eau bouillante et laisser cristalliser par refroidissement.

partageait les mêmes vues réformatrices. Après avoir professé pendant quelques années à la Faculté des sciences de Bordeaux, Laurent avait été nommé, en 1848, essayeur à la Monnaie de Paris. C’est là qu’il mourut. Il était correspondant de l’Institut depuis 1845,

DE L'ACIDE PICLUQUE.

Aujourd’hui la plupart des fabricants de produits chimiques préfèrent se servir d’acide phénique pur cristallisé, ce qui rend l’opération plus prompte, plus

Fig. 940. — Appareil pour la préparation de l’acide picrique. .

commode, plus économique, et fournit un rendement de 90 pour 100; aussi l’acide picrique se vend-il maintenant à très-bas prix.

L’acide picrique du commerce est souvent falsifié avec du sulfate de soude, du borax, de l’acide oxalique, etc. On reconnaît son impureté en le traitant par la benzine qui dissout facilement et complètement l’acide picrique, tandis que tous les corps étrangers restent indissous.

Le kilogramme de cet acide, qui se vendait encore, en 1862, 2o à 30 fr., est livré aujourd’hui à 10 fr.

Propriétés. — L’acide picrique cristallise en beaux prismes droits, à six pans, transparents, ou en lamelles rectangulaires allongées, d’un jaune citron clair. Il n’a pas d’odeur, mais une amertume excessive. 11 est très-peu soluble dans l’eau froide, et rougit le tournesol. L’alcool, l’éther, la benzine, les acides sulfurique et azotique concentrés le dissolvent en fortes proportions; l'eau le précipite de ces dissolutions.

Chauffé avec ménagement, il fond vers 150° et peut même être sublimé sans qu’il subisse la moindre altération ; mais, quand il est soumis à une chaleur brusque, il se décompose avec explosion en produisant de l’eau, de l’acide carbonique, de l’azote, du bioxyde d’azote, de l’acide cyanhydrique et un résidu de charbon.

Il teint tous les tissus animaux en un jaune très-brillant, et son pouvoir colorant est tellement prononcé qu’il ne faut, d’après mes expé-

riences, que 6Br,84 d’acide cristallisé pour teindre en jaune paille I kilogramme de soie, et seulement 3sr,73 pour teindre 1 kilogramme de laine en beau jaune citron. Il ne colore aucunement les filaments végétaux.

Vous vous rappelez, certainement, que l’acide azotique a la propriété de tacher en jaune la peau, la laine, la soie; eh bien, la cause de ces taches, c’est la production instantanée de l’acide picrique dans ces circonstances.

Cet acide neutralise très-bien les bases et forme avec celles qui sont incolores des sels jaunes, généralement cristallisables et brillants. Le picrate de potasse étant à peine soluble dans l’eau froide et tout à fait insoluble dans l’alcool, on a tiré parti de ces faits pour utiliser la solution alcoolique d’acide picrique à précipiter la potasse des liqueurs aqueuses ou alcooliques qui la contiennent.

L’acide picrique est susceptible de quelques métamorphoses qu’on a cherché à appliquer aux besoins de l’industrie tinctoriale. Ainsi, lorsque dans la dissolution alcoolique saturée de picrate d’ammoniaque on fait passer de l’hydrogène sulfuré jusqu’au refus, la liqueur se colore en rouge très-intense et laisse déposer une masse de cristaux d’un rouge foncé. C’est le sel ammoniacal dont l’acide, nommé picramique, est d’un rouge grenat et possède un pouvoir tinctorial assez grand (A. Girard? 1853).

Si, d’un autre côté, on mélange des solutions chaudes et concentrées d’acide picrique et de cyanure de potassium, le liquide prend immédiatement une teinte violet-pourpre très-intense, et bientôt il s’y forme une multitude de petits cristaux à éclat métallique verdâtre. C’est un sel de potasse dont l’acide, nommé iso purpurique, d’un beau rouge pourpre, jouit aussi d’un pouvoir tinctorial considérable (Carey-Léa, Hlasiwelz, 1857).

Usages. — Indépendamment des intéressantes applications que M. Guinon en a faites, à partir de 1847, à la teinture et à l’impression des soies, l’acide picrique ou plutôt ses sels sont devenus des agents médicaux. Dès 1830, Braconnot avait employé le picrate de potasse pour combattre les fièvres intermittentes. Les picrates de fer et d’ammoniaque ont aussi été expérimentés par MM. Calvert et Mossat. Le grave inconvénient qu’ils présentent, c’est de communiquer à la peau des malades une coloration jaune très-prononcée.

Mais ces sels, qui peuvent, dans certaines conditions, rendre la santé, deviennent, dans d’autres, des agents puissants de destruction, car les propriétés explosives de l’acide picrique se retrouvent avec une intensité plus grande encore dans ses combinaisons salines. Dès 1795, Welter avait reconnu que le picrate de potasse détone comme la poudre à canon en vases clos; en 1857 et 185.9, MM. Delavo et Bobœuf firent quelques essais pour tirer parti de cette propriété, mais ce n’est qu’à partir de la fin de 1867 qu’on a utilisé le sel en question à la fabrication

DE l’acide picrique. 381

de nouvelles poudres de guerre. Ce sont MM. Designolle elCasthelaz qui sont les auteurs de cette invention.

Les gaz qui se produisent pendant l’explosion du picrate de potasse à l’air libre sont les mêmes que ceux signalés dans la décomposition de l’acide picrique, comme le montre l’équation suivante :

Acide

Picrate de potasse. cyanhydrique.

K0,CI2H2(Az04'30 = 4C02 + Az + AzQ2 + HO + C2AzH + K0,C02-|- 5 C

Mais quand cette explosion a lieu dans un canon ou un fusil, c’est-àdire en vases clos, il ne se forme ni bioxyde d’azote, ni acide cyanhydrique, ni vapeur d’eau, à cause de la haute température produite (2400°) ; dans ce cas, la formule de décomposition est représentée ainsi qu’il suit :

2 (K0,C12H2(Az0v)30 = 11 CO2 + 6 Az + 4 H + 2 (K0,C02) + 11 C.

Le picrate de potasse destiné aux usages pyrotechniques s’obtient très-facilement en saturant l’acide picrique par le carbonate de potasse ou tout autre sel de potasse soluble; il se précipite à mesure de sa formation en raison de son peu de solubilité. Il est mis à égoutter sur des toiles, soumis ensuite à la presse, et enfin desséché dans une étuve ou sur des plaques métalliques dont la température ne dépasse pas 60°. Ces opérations sont pratiquées à l’aide de la vapeur et dans des ateliers isolés loin de tout corps en combustion. On renferme le sel sec dans des barils en bois confectionnés sans pointes en fer. Pour le transport, ces barils sont entourés d’un autre plus grand et qui sert d’emballage.

Pour les canons et les mousquets, MM. Designolle et Casthelaz ont associé ce sel au salpêtre et au charbon, dans les proportions suivantes suivant la longueur de ces engins :

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