PROFESSEUR MICHEL PETER
Elevé, par ce maître incomparable, au milieu des vastes conceptions de la Pathologie générale, Hanot possédait, en outre, la science de l’observation hippocratique, et la clinique n’avait pas de plus zélé pratiquant
que lui. Ses travaux justement célèbres sur le foie pathologique, sur les affections pulmo-
Phot. E. Pirou.
PROFESSEUR HANOT
naires et sur le péritoine en sont la preuve historique.
Son visage, aux traits énergiques, pétris largement, rappelait un tribun de la Rome
antique : il cachait une âme douce, impressionnable et tendre. Cette haute intelligence,
Phot. h. Pirou.
PROFESSEUR CORNIL
toute vibrante du feu intérieur de la pensée, était un instrument merveilleux, qu’il suffisait à ses amis de toucher doucement pour lui faire rendre, sur-le-champ, sans nul effort,
les accords les plus purs, les plus impressionnants, les plus beaux. Jaillissant à flots impétueux de ce cerveau créateur, les idées se formulaient en un style d’une originalité toujours nouvelle.
Pour tous ceux qui l’approchèrent et devinrent ses amis et ses admirateurs, Hanot n’était pas seulement un savant clinicien, doublé d’un anatomo-pathologiste de premier ordre et d’un grand pathologiste généralisateur : maintes fois, au cours de ses envolées superbes, ce semeur d’idées, ce poète de la Science, se manifesta le digne héritier du génie d’un Bichat, d’un Laënnec ou d’un Cruveilhier.
Quel Professeur la Faculté perdit, le jour où un drame intime et terrible vint briser, d’un coup brutal, cette admirable existence qui s’était volontairement vouée au culte de la science médicale !
Le Professeur Cornil, auprès duquel j’eus la fortune de travailler près d’un quart de siècle, formait, avec son élève Hanot, le contraste le plus extraordinaire. Il m’a été donné de rappeler ailleurs, comme elle le méritait, l’œuvre considérable de Victor Cornil et de montrer que ce savant avait été, en France, le grand ouvrier de l’Histo-pathologie. Il nous donnait l’exemple quotidien du travailleur, patient, infatigable, construisant lentement, pierre à pierre, d’une main experte et sûre, les fondements de la Science
médicale moderne. Pour ce sage, qui demeura cinquante ans penché sur les lésions du corps humain, les envolées étaient inutiles, et vaines les épopées. Seuls, les faits comptaient à ses yeux, à la condition d’avoir été observés de la façon la plus détaillée. Songez, Messieurs, à l’œuvre gigantesque qu’il s’était imposée : la révision complète, au moyen du microscope, de l’ensemble des altérations matérielles de la Machine humaine.
Ce maître respectait l’individualité de ses élèves : loin de leur imposer le sceau de son génie propre ou l’esclavage de ses idées, il les laissait s’épanouir, dans la pleine liberté de leur labeur et de leur personnalité. Avec le recul du temps, avec l’expérience de la vie, je sens grandir, chaque jour, ma reconnaissance pour ce dernier de mes maîtres, dont la longue hospitalité fut, pour moi, si douce et, parfois, si féconde...
Comment, auprès de tels maîtres, ne pas aimer profondément la Médecine? Messieurs, après avoir consacré trente-cinq ans de ma vie à la Science Anatomo-pathologique et à la Clinique, je me présente ce soir, devant vous, professeur d’Histoire de la Médecine. Permettez-moi donc d’aborder une question aussi attrayante qu’elle est délicate, celle de savoir quelle est la meilleure méthode d’en-
seignement de la Science historique à la Faculté de médecine. Ce problème m’apparaît comme un cas de conscience, qui m’est imposé par les circonstances actuelles.
La Médecine est la plus passionnante, la plus enviable, certains même ont pu dire : la plus enviée, des carrières libérales. Elle détient un privilège qu’on ne saurait lui contester : elle constitue, à la fois, un Art et une Science.
Norte Art, si long, si difficile, ne s’acquiert qu’au prix d’un pénible apprentissage. Ses origines se perdent dans les brumes lointaines des premières civilisations : Il avait déjà atteint un haut degré de perfection au temps, quasi-fabuleux, d’Hippocrate.
Beaucoup plus tard venue, la Science médicale est une science composite, en perpétuelle évolution : elle offre aux investigations de la Physique, de la Chimie, de l’Histoire naturelle, de la Biologie entière, un champ illimité, d’une richesse inouïe, et dont les produits, cultivés par des milliers de travailleurs, s’accumulent en vue du soulagement de l’Humanité souffrante.
Or, cette Science et cet Art intimement associés représentent une émanation directe de l’Histoire. Les découvertes de la médecine et de la chirurgie, tout ce qui constitue le fonds et le tréfonds de nos connaissances, sont comme autant de lambeaux de la vie de nos ancêtres. Et c’est de ces parcelles pré-
cieuses que nos pères composaient, que nous composons nous-mêmes encore, et que nos fils composeront, demain, l’Enseignement de la Médecine.
Voici le jeune étudiant, au lendemain de son immatriculation sur les registres de notre vénérable Faculté. A peine a-t-il commencé à déchiffrer (avec une certaine inquiétude) son Traité d’Anatomie descriptive, qu’il rencontre, à chaque page, une foule de noms historiques. Ces noms des vieux maîtres lui deviendront vite lamiliers. Il les respecte et les admire, car c’est pour lui qu’ils travaillaient jadis, et plusieurs même sont morts à la peine. Va-t-il, certain matin, le cœur un peu ému, faire ses premières armes à l’hôpital? L’Histoire, là encore, vient le prendre par la main, pour l’aider à faire ses pansements comme « bénévole » en chirurgie, ou pour ses timides essais de palpation, de percussion, voire d’auscultation, s’il a égaré ses pas dans un Service de médecine. Oui, l’histoire est partout, autour de nous, en nous-mêmes.
Chez nous, s'instruire n’est autre que s’imposer volontairement les suggestions de l’Histoire médicale, et la pratique de notre admirable profession n’est, à proprement parler, que de l’Histoire appliquée.
Bientôt, notre futur confrère s’avancera davantage encore, qu’il le veuille ou non, sur la route historique. Maintes fois, au cours de sa préparation aux examens de doctorat, il lui
arrivera de se surprendre en train de faire œuvre d’historien : quel est celui d’entre vous qui, ayant lu une phrase, une remarque, dans un de vos Manuels, n’a pas ressenti, au moins une fois, la curiosité grande d’aller consulter, dans le texte même, l’idée originale qui l’intéresse ? Ce geste est, à lui seul, un acte de foi scientifique, par lequel notre apprenti médecin a senti naître en lui le désir de l’érudition. En rendant, de la sorte, hommage à l'un de ses anciens, il a travaillé, quelque peu, dans l’Histoire de la Médecine.
Mettons que ces velléités bibliographiques ne se sont guère renouvelées pendant les dures années de préparation aux examens. Un jour arrive, cependant, où la confection de sa thèse inaugurale condamne le prochain docteur à feuilleter un certain nombre, mettons : un petit nombre de mémoires, anciens ou récents, qui dorment sur les rayons de la Bibliothèque de la Faculté. Pendant le douloureux enfantement de ce travail qui, par ordre de l’Université, devra laisser dans nos Archives une trace ineffaçable, fasse le Ciel qu’aucune erreur de date ou de nom d’auteur n’aille se glisser, sournoisement, entre deux pages ! Elle risquerait fort de se voir, par la suite des temps, copiée, répétée et réimprimée, avec la plus grande candeur, par d’autres futurs auteurs, eux aussi en mal de thèse, et trop peu liés avec la Bibliographie.
Mais pour celui qui veut étudier sérieusement l’Histoire de la Médecine, comment faut-il aborder l’étude de cette Science et, détail capital à mes yeux, comment peut-on, le mieux, l’enseigner, si l’on veut rendre service aux étudiants?
Cette double et angoissante question, je me la suis posée à moi-même, le lendemain du jour où la Faculté de médecine de Paris m’accueillit dans son sein.
Tout d’abord, la première réponse qui se présente d’elle-même est qu’il faut commencer par Y Erudition.
Certes, la connaissance approfondie des livres est, avant tout, nécessaire en cette matière : la lecture attentive et prévenue des textes, imprimés ou manuscrits, s’impose à celui qui s'efforce de devenir historien. Posséder ses auteurs, connaître à fond leurs recherches, être à même de les juger, savoir grouper, dans un ordre chronologique impeccable, l’ensemble des travaux consacrés aux multiples problèmes qui agitèrent, autrefois, le monde médical, ou qui le passionnent encore aujourd’hui; montrer ainsi, par le livre, les origines d’une grande découverte, la genèse d’une conception doctrinale ; nous faire assister à l’évolution des idées qui ont bouleversé les siècles passés et calmé,
pour quelque temps, l’impérieux besoin qu’avaient nos ancêtres de connaître la Vérité, tel devrait être le labeur d’un érudit. Telle a été, Messieurs, l’œuvre, multiple et durable, d’un grand historien contemporain, du professeur Daremberg, qui enseignait, ici, l’Histoire, il y a exactement quarante ans.
En 1841, Daremberg, qui n’avait pas encore 24 ans, débutait dans la carrière en exposant l’état des connaissances de Galien sur l’anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux. Dès lors, en moins de trente ans, après avoir parcouru l’Europe et découvert d’incomparables trésors dans les bibliothèques étrangères, il s’efforce de constituer une Bibliothèque des médecins grecs et latins (1847) ; il publie un essai sur la détermination et les caractères des périodes de l’Histoire de la médecine (1850) ; il traduit les œuvres d’Oribase, d’Hippocrate et deRufus d’Ephèse ; puis, il consacre à l’Histoire et aux Doctrines médicales un livre très précieux (1865) ; il s’attaque à laMédecine dans Homère et se livre à des recherches archéologiques sur les Médecins, l’Anatomie, la Physiologie, la Chirurgie et laMédecine dans les Poèmes Homériques (1865); bientôt, il poursuivra l’état de la Médecine entre Homère et Hippocrate (1869).
Entre temps, et pour montrer l’inépuisable richesse de .ses moyens, il donnait ses Recherches sur la médecine durant la
période primitive de l’Histoire des Indous (1867), ainsi que son Résumé de l’Histoire de la médecine durant les xve et xvie siècles. Enfin, comme couronnement à ce gigantesque labeur, Daremberg terminait, en 1870, par sa belle Histoire des Sciences medicales , comprenant l’anatomie, la physiologie, la médecine, la chirurgie et l’ensemble des doctrines de pathologie générale.
Espérer s’approcher, même de très loin, d’une telle perfection dans l’érudition est impossible. Combien de qualités précieuses devraient se trouver, à nouveau, réunies en un seul homme! Sans parler du temps matériel indispensable à tant de recherches préparatoires, Daremberg était un helléniste de premier ordre doublé d’un latiniste consommé. La pratique incessante des livres lui avait procuré le fil d’Ariane qui le conduisait au but, sans heurts ni faux pas, parmi le dédale, toujours effrayant, de la Bibliographie.
Aujourd’hui, d’ailleurs, en face du travail vertigineux qui entraîne, en même temps et par des voies multiples, toutes les nations à l’assaut des Sciences biologiques, il est impossible à un historien, fût-il polyglotte, de posséder à fond l’ensemble des publications ressortissant à l’Histoire générale de la médecine : tenter de centraliser une aussi formidable encyclopédie dépasserait les forces humaines.
Considérée ainsi, du haut de la Bibliogra-
phie, l’Histoire de la Médecine semble comme un Monde, énorme, chaotique, accessible à quelques rares intelligences privilégiés.
Il est pourtant un procédé de bibliographie pratique, auquel l’Histoire de la médecine doit déjà de riches moissons documentaires, sans avoir épuisé les savants qui s’y sont livrés : cette méthode de bibliographie appliquée est la Biographie.
Le Biographe possède l’inestimable fortune de pouvoir circonscrire ses recherches et de savoir les concentrer sur un sujet choisi par lui-même. Il ouvre, à sa guise, toutes grandes, les portes du Passé et fixe ses regards sur tel de nos prédécesseurs qui a laissé sa trace dans les Annales de la Médecine. Il creuse, sans hâte, profondément, Lœuvre de son grand homme. Il le place avec soin dans son milieu, précise son caractère et le fait revivre sa vie. Il se pénètre des connaissances médicales, des sentiments, des préjugés mêmes de l’époque. Bref, il refait l’ambiance dans laquelle a travaillé son héros. Ainsi, le biographe arrive à exhumer, pour nous, une période de l’Humanité, puisqu’il emprunte à la grande Histoire générale les documents dont il a besoin pour la page d’Histoire médicale qu’il s’est proposé d’écrire.
Les maîtres de ce maître, les élèves qu’il a pu susciter entrent, de droit, à leur tour, dans le cadre et le complètent. Car, si, en médecine, on n’est pas toujours le maître avéré de quelqu’un, on est toujours l’élève de plusieurs, dont le caractère et les travaux ont décidé de notre vocation.
L’historien suit donc le savant dont il reconstitue l’existence ; il le voit au travail, scrute sa manière, participe à ses efforts, à ses angoisses et pousse, avec lui, le cri de triomphe quand sonne, enfin, l’heure de la grande découverte.
Le Biographe a un rôle plus élevé encore. En nous permettant de suivre, par le menu, le tenace, l’épuisant labeur d’un Laënnec, en nous montrant cette volonté persévérante qui crée, de toutes pièces, V Auscultation médiate et, par elle, du même coup, la Séméiologie complète des voies respiratoires, l’historien nous force à mieux admirer, à mieux aimer ce grand médecin, mort à quarantecinq ans, victime de son génie.
Songeons à la somme des recherches méticuleuses qui furent nécessaires à Laënnec pour établir, de ses propres mains de tourneur expert, un bon instrument, son célèbre stéthoscope. Rappelons-nous que la pratique du stéthoscope fut réalisée en moins de deux ans et enseignée par Laënnec lui-même, à ses élèves, à l’hôpital Necker. N’oublions pas qu’à la même époque, la rédaction, la correction
et l’édition première de son immortel « Traité de l’Auscultation médiate », ce livre extraordinaire d’à peu près mille pages, se poursuivaient, en moins de trois années, de 1816 à août 1819 !
Et notre Cruveilhier! Que de pages émouvantes et instructives comporterait la biographie de ce rude travailleur, de ce géant, qui, par lui seul, avec ses propres ressources, sut porter presque à la perfection la Science des lésions macroscopiques du corps humain ! Oui, ce serait écrire un beau drame intime que de peindre les premières hésitations, les angoisses morales, les terreurs ressenties par ce jeune Limousin, modeste et pieux, voué d’abord, par sa mère, au sacerdoce, puis poussé dans l’étude de la Médecine par l’énergique volonté de son père. Le montrer arrivant à Paris, chez Dupuytren, son compatriote déjà illustre, et qui restera son maître et son protecteur ; décrire le désarroi de cette âme, son affolement au contact de la grande Ville traîtresse; le suivre dans sa fuite au Grand Séminaire de Saint-Sulpice ; expliquer sa reprise par une autorité paternelle aussi perspicace qu’impitoyable, qui le contraint aussitôt à concourir à l’internat des hôpitaux ; expliquer son retour au pays, en 1816, sitôt sa thèse inaugurale passée; le montrer heureux de vivre, là-bas, chez lui, six années durant, jusqu’en 1822, une existence professionnelle
obscure de petit médecin de campagne :
quelle série d’intéressants tableaux psychologiques ! Le 2 Février 1823, une ordonnance royale crée le corps des 36 agrégés à la Faculté de médecine de Paris : les 24 premiers sont nommés au choix; les 12 autres seront nommés au concours, fixé pour le 20 Novembre. Le père de Cruveilhier exige, à nouveau, que son fils aille h Paris, sur-lechamp, affronter les aléas de la lutte; et le fils, soumis, est nommé agrégé de médecine, après avoir soutenu brillamment sa thèse sur les ulcérations pulmonaires : « An omnis pulmonum exulceratio vel etiam excavatio insanabilis? »
En 1824, à peine agrégé, le voici professeur d’Anatomie à la Faculté de Montpellier; il ne fait qu’y passer et revient, encore une fois, se réfugier au foyer maternel, au doux pays natal, qu’il a tant de peine à abandonner. Enfin, en 1825, Béclard, professeur d’anatomie à la Faculté de Paris, meurt, à quarante ans, et Mgr Frayssinous, Grand Maître de l’Université, choisit, entre tous, Cruveilhier, et l’impose comme successeur de Béclard : Jean Cruveilhier avait trente-quatre ans. Jamais coup d’Etat ne fut plus justifié. De ce jour, convaincu de son devoir, esclave de sa conscience, Cruveilhier consacrera quarante-cinq ans de sa vie aux rudes travaux de l’Anatomie pathologique : et, puisqu’on l’y avait contraint, il prendra sa place
à eôté des Bichat, des Dupuytren et des Laënnec, grand parmi les plus grands Savants
du xixe siècle.
Nombreuses et variées sont encore les autres méthodes qui permettent de pratiquer et d’enseigner l’Histoire de la Médecine. Le temps me manque, Messieurs, pourles étudier toutes, en détails, devant vous. Permettezmoi d’en esquisser deux encore, à larges traits.
La première est la méthode critique. Autant, en matière d’Art pur, la critique est aisée, si l’on en croit le dicton populaire, autant, lorsqu’il s’agit des Sciences biologiques, cette façon d étudier les travaux de nos devanciers est aléatoire.
Nous sommes loin, très loin, aujourd’hui, de l’époque, si rapprochée de nous cependant, où il suffisait à un Broussais, entraîné, aveuglé par ses idées préconçues, de sabrer, à la volée, toutes les Doctrines médicales, passées ou contemporaines, sous le fallacieux prétexte de leur insuffisance ou des erreurs dont, selon lui, elles regorgeaient.
De nos jours, la Critique médicale se reconnaît et s’impose des devoirs plus stricts, plus précis, que la Science n’autorise jamais, sous aucun prétexte, à transgresser. Cette branche des Etudes historiques qu’est la Critique scientifique ne peut, ne doit être prati-
quée que par des hommes d’une érudition profonde et d’une compétence éprouvée, incontestable.
La Critique moderne tient le plus grand compte des progrès successifs accomplis par les devanciers; elle reconnaît leur lenteur comme iné\itable et nécessaire. Bien loin de condamner les errements du passé, pour la vaine gloire d’en faire table rase, elle utilise l’Expérience de l’Histoire ; elle ne touche à nos grands morts que d’une main émue, reconnaissante envers eux de leurs persévérants efforts et des conquêtes dont nous leur sommes redevables. Elle ne cesse d’admirer l’ingéniosité des Anciens, qui manquaient de tous nos moyens d’enquête. Et la comparaison entre le présent et le passé rend la critique modeste : notre Science d’observation lui apparaît mille fois inférieure à la leur, si bien, qu’un jour, prochain peut-être, passerons-nous pour les fils dégénérés de nos grands cliniciens d’autrefois.
La Critique historique rend pleine justice aux erreurs que nos pères ne pouvaient pas ne pas commettre. Au surplus, en matière de Science médicale, il n’y a peut-être pas d’erreurs absolues et l’on peut avancer, sans craindre le paradoxe, que toute erreur d’observation renlerme une parcelle de vérité : même si l’interprétation en a été fautive, un fait, bien recueilli, demeure, et rentre dans le trésor commun.
Au lieu d’avoir été nuisibles, maintes erreurs ont été profitables au progrès de la Science. Au milieu du siècle dernier, Virchow, l’un des plus illustres parmi les plus grands savants allemands, prétendit, un jour, démembrer, au profit de la pneumonie caséeuse, l’unicité de la tuberculose pulmonaire, ce chef-d’œuvre de Laënnec. Il contraignit, de la sorte, les observateurs à une étude plus attentive, plus minutieuse, des lésions microscopiques de la phtisie ; il suscita les travaux incomparables de Villemin et les enquêtes sévères de mon maître Grancher. Virchow avait brisé le dogme, par trop étroit, de la granulation tuberculeuse, et donné le droit de cité aux infiltrats caséeux diffus exempts de lésions nodulaires et de cellules géantes. Trente ans plus tard, Robert Koch, en nous apportant le bacille tuberculeux, fournissait, du même coup, la plus éclatante et la plus décisive confirmation de l’impeccabilité du génie de Laënnec.
En face de ses devoirs, la Critique historique possède des droits imprescriptibles. Elle sait distribuer la justice et ses décisions font loi. Documents en mains, elle proclame la priorité d’une découverte et ne craint pas de fouailler les plagiaires. De tout temps, nos savants ont été fort chatouilleux sur ce chapitre : ils tiennent, avec une passion toute paternelle, aux enfants issus de leur cerveau. A toute époque, néanmoins, il y a eu des
« idées nouvelles » flottant dans l’air ambiant. A qui revient la gloire d’une découverte? A celui qui l’a, le premier, pressentie, devinée, imprimée et lancée de par le monde? Ou bien au savant, patient technicien, qui, par une étude serrée des laits, par une série de longues expériences laborieusement conduites, en a, le premier, donné la parfaite démonstration scientifique ? Impartiale, la Critique historique accordera à chacun sa part de gloire, proportionnée à son travail,
La dernière méthode que je désire vous signaler est la méthode philosophique. Cette manière de comprendre et de pratiquer l’Histoire de la médecine est, à la fois, plus brillante et plus littéraire que les précédentes. Elle a longtemps régné en maîtresse. Si les voies suivies par elles sont diverses, toutes convergent à peu près au même but : Reconnaître , éclairer le chemin parcouru par la Médecine, depuis les Temps anciens jusqu’à nos jours, en étudier les étapes, en délimiter les périodes, suivre pas à pas les grands événements de l’Histoire générale de l’Humanité et leur superposer les phases chronologiques correspondantes de la Vie médicale.
L’historien-philosophe considère les progrès de la Science médicale; il scrute leur lenteur, leur incohérence, leurs écarts, jusqu’à
la fin du xviiT siècle, et les voit tout d’un coup éclater formidables, foudroyants, dès l’aurore du xix®, avec Xavier Bichat. Il ne peut s’empêcher d’en rechercher les raisons. Pour s’éclairer, il interroge l’histoire générale des civilisations. Il reconnaît que les Grecs, à qui l’Humanité doit tant, nous avaient donné déjà, entière et parfaite, la Science de V observation médicale , source unique et féconde de tous nos progrès. Le philosophe assiste ensuite à la longue série des perturbations profondes causées dans le Monde ancien par les révolutions, par les luttes fratricides des peuples civilisés, par les invasions des barbares. Il étudie, à tour de rôle, les différentes Ecoles créées par les philosophes, écoles rivales, cultivant la médecine comme toutes les autres sciences, dans les différents centres intellectuels de l’Orient et de l’Europe. Il les voit toutes subjuguées, quatorze siècles durant, par le génie tyrannique de Galien : Terrible exemple, et combien instructif, de l’influence désastreuse d’un Dogme, d’un article de foi, en médecine. Pendant ces longues suites de siècles, l’esprit médical, plié sous l’absolutisme du Dogme, inapte à la liberté, ne sait que ratiociner avec les rhéteurs et disserter sur les textes, vénérables mais insuffisants, d’Hippocrate et de Galien. A peine si, de temps à autre, on voit apparaître, dans ces mornes solitudes, quelque noble figure, avide de liberté, et demandant,
comme Vésale, Servet, Ambroise Paré, Paracelse, Harvey, le droit de penser et de chercher la vérité.
Enfin, le temps passe et les jours meilleurs arrivent. Le libre examen est permis aux consciences, et la Médecine, libérée, peut, elle aussi, prendre son essor. Au lieu de se perdre dans des conceptions nébuleuses, ne reposant sur rien de positif, au lieu de chercher, avant tout, les causes des maux qui assaillent l’organisme humain, les premiers Savants dignes de ce nom se mettent à étudier, sur les cadavres, la Machine humaine, à l’état normal et à l’état pathologique.
Ainsi, l’Anatomie pathologique, entre les mains de Théophile Bonet, Morgagni, Bichat, Corvisart, Dupuytren, Laënnec, Bretonneau, Gruveilhier, Louis, Bouillaud, Andral, pour ne citer que les plus renommés, fonde la Science médicale et en assure les merveilleux progrès contemporains.
Le philosophe historien de la médecine possède encore beaucoup d’autres sujets d’étude, tous aussi émouvants et d’un intérêt non moins captivant. Quand ce ne serait, par exemple, que l’admiration qu’il éprouve et qu’il a le devoir de proclamer en face de l’Œuvre d’un savant comme Pasteur, qui nous appartient de droit, par son génie.
Devant un pareil labeur, l’Historien s’impose le soin de mettre en relief, dans leurs moindres détails, non seulement l’œuvre et l’homme lui-même, mais encore toutes les conséquences des travaux impérissables de ce génie. Messieurs, la Biologie est redevable à Pasteur d’une Renaissance médicale; la Vie humaine lui devra, elle lui doit déjà, des bienfaits d’une portée si haute, si incalculable, que, dans l’Histoire de l’Humanité, le XIXe siècle s’appellera le Siècle de Pasteur !
Envisagée de la sorte, sous quelques-uns de ses aspects, l’Histoire de la médecine, cette Science de notre Passé, apparaît comme l’Arche sainte où sont religieusement conservées, à l’abri du temps et loin des convulsions de la vie sociale, les preuves écrites des efforts de nos devanciers pour le bien de l’Humanité, pour la préservation de l’Homme sain et pour le soulagement de l’Homme malade. On y peut suivre la chaîne ininterrompue de la Tradition et des Vertus professionnelles. Enfin, on y doit lire les beaux exemples transmis par nos Aînés et y méditer sur les souvenirs glorieux de notre vieille Corporation.
Car, Messieurs, l’Histoire de la médecine, c’est aussi le Temple de Mémoire. Sur les portiques, chaque génération médicale a ins-
crit, à tour de rôle, en passant, les nobles actions de ses grands hommes, comme elle a du compléter le Martyrologe des Victimes de la Science. Semblable à la Divinité antique qui avait besoin de sacrifices humains, la Science, tueuse d’hommes, n’en est plus à compter ceux qui ont succombé pour elle.
Et lorsque l’incorruptible Histoire arrive à dresser, sans distinction de rang, d’âge, ni de nationalités, le tableau synoptique des médecins morts au champ d’honneur, elle ne peut s’empêcher de noter la part énorme fournie par notre chère Patrie, dans ces hécatombes de braves gens : tous ont donné leur vie, sans compter, parce que tel était leur devoir. Ecoutez : douze cents des nôtres, médecins militaires, tombent au milieu des batailles de la première République et de l’Empire, en soignant les blessés. Plus tard, en Algérie, au Tonkin, en Tunisie, à Madagascar, au Maroc hier encore, le nombre sans cesse augmente de nos officiers du Service de Santé tués à l’ennemi ou morts d’afFections contagieuses contractées au chevet de leurs malades.
L’esprit de sacrifice est le même, chez nos savants, chez nos praticiens, chez nos élèves, internes ou externes des hôpitaux, dont le courage n’attend pas, lui non plus, le nombre des années. Pour ne parler que de mon temps, c’est Herbelin interne, ce sont Cossy et Clozel de Boyer, chefs de clinique de Parrot, qui succombent à la diphtérie hospitalière. Roux,
mon maître, n’avait pas encore, hélas ! ‘apporté son sérum curateur. C’est Vallérian, mon fidèle camarade d’études, terrassé par la variole hémorragique, dans le service des varioleux, où il venait d’arriver comme interne de première année. C’est Le Gofï, mon ami, mourant d’avoir donné son sang pour une transfusion d’urgence. C’est Louis Thuillier, de la Mission envoyée par Pasteur, en Egypte, et allant payer, de sa vie, l’étude de l’épidémie de choléra asiatique. Hier, c’était le fils de notre cher collègue Reynier, foudroyé par la plus terrible des piqûres anatomiques, en remplissant ses fonctions d’externe. Et même, si, au cours de la dernière et terrifiante épidémie de peste pulmonaire, en Mandchourie, on a pu compter, parmi le monde médical, au moins sept victimes de leur dévouement: Mme Lebedewnaet les Drs Marmontofï, Balaief, Michel, Jackson, c’est encore notre compatriote Mesnyqui sut, le mieux, mourir en beauté, après s’être fait empaqueter vivant pour éviter d’en contagionner d’autres !
En traçant le panégyrique de ses morts illustres, l’Histoire trempe l’âme des générations qui montent. Elle exalte la moralité de notre profession; elle légitime l’orgueil que tout médecin éprouve à cultiver une carrière dont la pratique peut, d’un moment à l’autre, réclamer de lui un acte de courage, et même une abnégation héroïque.
Un dernier mot, Messieurs, pro domomea . Dans l’enseignement qui va suivre, de quelle manière pourrai-je me rendre le plus sûrement utile aux élèves? Pour cette année, j’ai choisi les Maladies des voies respiratoires étudiées au point de vue de leur histoire.
En demandant, sur ce point précis, à nos prédécesseurs, tout ce qui peut servir à l’instruction pratique des étudiants du xxe siècle, en comparant sans relâche les faits, les doctrines, les auteurs du passé, aux observations, aux idées théoriques, aux hommes mêmes de la période contemporaine, il m’a semblé que j’aiderais mes auditeurs à mieux comprendre la médecine et à la mieux pratiquer. J’estime, en effet, qu’à solliciter ainsi leur soi! de connaître et leur jugement, on éveille une saine émulation dans l’esprit des jeunes cohortes et qu’on les entraîne, d’une façon méthodique, à l’assaut de nouvelles conquêtes scientifiques.
L’Histoire, telle que je la comprends, celle que je désire enseigner, ne doit avoir rien de rébarbatif, rien de compliqué. Je la veux, tout au contraire, attrayante, épisodique, illustrée même. Par-dessus tout, je la conçois pratique, à la façon de la médecine propédeutique, à l’instar de la Petite Chirurgie. Puis, les occasions survenant, nombreuses,
propices, et, avec elles, le goût des enquêtes, nous apprendrons, ensemble, quelque belle histoire d’un de nos grands aïeux ; ou bien nous mettrons en lumière la vie et l’œuvre d’un travailleur inconnu, ou tombé dans l’oubli. Nous aurons peut-être même, parfois, la joie de pouvoir réhabiliter la mémoire de quelque victime de l’injustice ou de la partialité.
Ainsi, pour étudier l’Histoire de la Pathologie des Voies respiratoires, nous ne cesserons pas un instant de faire de la Médecine pratique, tout en travaillant, pour le mieux, côle à côte, à la pratique de l’Histoire de la médecine.
Cette leçon a été publiée
dans LE numéro de La Presse Médicale