V. — Une théorie éclectique est inadmissible
Je voudrais vous faire comprendre aujourd'hui quel inconvénient il peut y avoir à tirer brusquement sur Favant-bras d'un jeune enfant. Cela pourra vous servir un jour quand vous donnerez des conseils à de jeunes mères. Cela vous servira sûrement si, le jour oii vous serez appelés auprès d'un gamin qui, pour cette cause, ne se sert absolument plus de son bras, vous lui rendez en quelques secondes un fonctionnement complet.
La malade que nous allons examiner est une fillette de deux ans et demi qui, depuis deux jours, à la suite d'une chute survenue jeudi dernier, ne se sert plus de son membre supérieur gauche.
L'impotence est évidente.
326 LA PRONATION DOULOUREUSE
Yoici l'enfant devant vous : le membre pend inerte le long du corps, dans la pronation, le pouce sur la couture du pantalon, vous dirais-je, s'il s'agissait d'un garçon, le coude légèrement fléchi. L'épaule gauche est un peu abaissée, mais il n'existe pas, comme c'est la règle pour les fractures, une douleur suffisante pour que le sujet supporte avec la main droite le poids du membre gauche.
Quelques secondes d'examen suffisent cependant pour vous convaincre que la perte des mouvements n'est pas complète, car des mouvements partiels existent dans les doigts, dans le poignet même. Mais, quelles que soient mes sollicitations, l'enfant se refuse à fléchir le coude et à écarter le bras du tronc. Les mouvements communiqués sont douloureux, mais possibles, et au premier abord, a la rapide exploration à laquelle vous venez d'assister, ils vous semblent tous doués de leur amplitude normale. Vous croyez peut-être aussi qu'il n'existe dans ]e membre aucun signe révélateur d'une lésion ostéo-articulaire. Dans un instant, je vous dirai que c'est une erreur. Mais je vais d'abord vous exposer la thèse inverse, car, grâce à un parrainage important, elle a encore — quoique à tort — droit de cité dans les livres classiques.
Cet état est en effet exactement celui auquel, il y a une cinquantaine d'années, Chassaignac a attribué le nom de « torpeur douloureuse » ou de « paralysie douloureuse » des jeunes enfants. Est-ce, comme semble le croire Bézy, Chassaignac qui le premier a décrit cet état clinique en 18S6 ? Certainement non, car cette description est très nettement donnée, avec discussion pathogénique à l'appui, dans les traités et mémoires de Duverney, de Gardner, de Rendu, de Bourguet (d'Aix), de Malgaigne, etc. Si Chassaignac ne cite aucun de ces auteurs, c'est parce que, méconnaissant la nature de la lésion, qu'il attribue au système nerveux et non au squelette, il ne s'est pas reporté aux livres oii l'on parle de luxations ; il n'a trouvé qu'une observation analogue aux siennes, dans un mémoire, d'ailleurs extraordinairement confus, de Kennedy, et il aurait pu en lire quatorze identiques dans le travail, alors récent, de Bourguet (d'Aix).