SIXIÈME LEÇON
Traitement de l’épilepsie.
Sommaire. — Recherche des indications causales. Epilepsie d’origine périphérique, consécutive à un traumatisme. Intervention chirurgicale.
Des bromures : bromure de potassium(Charles Locock et Wilks, 1853; Bazin, Hardy, Brown- Séquard, Germain Sée) ; vulgarisation du traitement (Falret, Legrand du Saulle et Voisin). Mode d’administration. Doses. Durée du traitement. Nécessité de le continuer après la cessation des accès. Bromure de sodium, d’ammonium, d’arsenic, de zinc (Charcot, Brown-Séquard, Bourneville, Magnan..
Hydrothérapie comme moyen adjuvant (Charcot, Bourneville).
Belladone ; sels d’atropine ; sels de zinc : oxyde, valérianate et lactate de zinc. Leur association avec le bromure. Sels do. cuivre.
Nécessité d’une surveillance continue des épileptiques.
Messieurs,
Pour compléter les considérations cliniques que nous venons de présenter sur l’épilepsie, nous devons nous occuper du traitement. Il serait intéressant de suivre l’histoire thérapeutique de l’épilepsie, mais vous trouverez dans le Traité de M. Delasiauve un exposé des diverses médications mises successivement en usage (1). D’ailleurs, il ne faut pas perdre de vue le but essentiellement pratique de ces leçons et nous devons nous en tenir aux médications qui paraissent aujourd’hui donner les meilleurs résultats.
Jaccoud recommande avec raison la recherche attentive des causes du mal, de manière à en tirer les principales indications ; mais, malheureusement, ces condi-
(1) Delasiauve. — Traité de l'épilepsie. 1854. p. 305 etsuivantes.
tions étiologiques manquent presque toujours. Je doiscependant vous citer un cas où la cause de la maladie put me fournir l’indication d’un traitement.
Il s’agissait d’un malade dont l’épilepsie, consécutive à un coup de pied de cheval sur le talon gauche, se manifestait par des crises tantôt complètes, tantôt incomplètes, mais partant toujours du siège même de la blessure. Agissant avec prudence, M. Trélat voulut bien, sur ma demande, enlever la cicatrice douloureuse qui siégeait au bord inférieur du calcanéum. Depuis l’opération, le sujet a vu les crises diminuer de durée dans une notable proportion ; les attaques sont devenues ainsi plus rares, mais elles n’ont pas disparu. Le traumatisme remontant à une époque déjà très éloignée, il est probable que la section du nerf saphène ne serait suivie d’aucun résultat favorable. Dans les cas récents, au contraire, l’intervention chirurgicale étant parfois suivie de guérison, l’opération doit être conseillée.
On trouve encore l’indication d’un traitement dans l’état constitutionnel ou dans les habitudes des individus. L’anémie, la scrofule, par exemple, qui s’associent si communément à l’épilepsie, seront combattues avec persévérance par les moyens appropriés à ces différents états morbides ; si les malades se livrent à l’onanisme, aux excès vénériens ou alcooliques, on doit s’efforcer de faire cesser ces funestes habitudes. Malheureusement, je le répète, les indications causales manquent le plus souvent, et, malheureusement encore, quand elles existent, il vous arrivera souvent de voir tout le traitement rationnel rester sans effet, l’épilepsie s’étant, en quelque sorte, émancipée de la cause. Il faut alors recourir au traitement qui a donné jusqu’ici les meilleurs résultats.
D’une façon générale, ce sont les bromures qui réussissent le mieux et, parmi eux, le bromure de potassium. Ce sel fut employé pour la première fois en Angleterre pour combattre la névrose qui nous occupe, vers 1853, par Charles Locock et Wilks. Ces deux médecins le pré*
conisaient surtout contre une forme d’épilepsie qu’ils croyaient pouvoir rattacher à l’influence de la menstruation.
Presque simultanément, MM. Bazin, Hardy et Brown- Séquard l’expérimentaient également, et, peu après, M. Germain Sée, qui étudiait son action sur un certain nombre de malades, le signalait de nouveau à l’attention des praticiens dans une leçon faite à l’hôpital Bcaujon. Depuis, les médecins de Bicêtre et de la Salpêtrière, Falret, Legrand du Saulle, Voisin, en ont vulgarisé l’usage. Son efficacité est incontestable dans un certain nombre de cas. « Le bromure de potassium, dit Gubler (1) guérit quelquefois, soulage souvent et ne nuit presque jamais. » Tels sont ses titres à la confiance médicale.
M. Germain Sée, dans une leçon faite à l’Hôtel-Dieur le 2 mars 1877, proclamait le bromure comme le seul traitement de l’épilepsie. Il s’appuyait sur une expérimentation déplus de quinze années, reposant sur 130 cas, dont 58 ont été observés par lui pendant une période d’au moins 40 mois. J’ai expérimenté, pour ma part, toutes les médications nouvelles préconisées contre les névroses convulsives, mais j’en reviens toujours aux sels de brome qui, en réalité, sont d’un grand secours dans le mal comitial.
Les bromures et plus particulièrement le bromure de potassium forment donc encore la base du traitement classique, mais il est nécessaire d’entrer dans quelques détails sur leur mode d’administration. Ils doivent toujours être employés en solution, l’expérience ayant démontré que leur ingestion à l'état solide déterminait des lésions graves du tube digestif. Vous pouvez utiliser comme véhicule la plupart des liquides qui servent le plus ordinairement à l’alimentation : L’eau ordinaire, le vin, le lait, le bouillon ne l’altèrent en rien. Je donne cependant la préférence à une infusion aromatique ou
(1) Commentaires de Thérapeutique.
amère (feuilles d’oranger, tilleul, houblon, quassia amara) additionnée de sirop d’écorce d’oranges qui, stimulant légèrement l’estomac, facilite l’absorption du sel. Il faut les prescrire à la dose de 4, 6 ou 8 grammes par jour, mais nous sommes obligés de dépasser ces quantités chez des malades du service ou de la consultation gratuite, dont les attaques présentent certains caractères de gravité, tant à cause de leur fréquence ou de leur durée, que du délire consécutif qu’elles déterminent ; il n’est pas rare alors qu’il faille porter la dose à 10 et même 12 grammes.
Je recommande toujours aux malades de prendre le médicament immédiatement avant les- repas ; on obtient ainsi une tolérance plus grande du tube digestif, et le traitement peut être plus longtemps continué sans inconvénient. En administrant le bromure avec méthode, on arrive facilement à maintenir d’une façon continue le sujet sous l’influence de la médication, chaque nouvelle dose venant ajouter son action à celle de la dose qui l’a précédée. Comme Gubler le conseille, il faut suspendre par intervalles l’emploi du bromure « afin d’éviter les effets cumulatifs produits, non par des doses successivement enmagasinées, mais par une action pharmacodynamique à pression ou à tension croissante. »
Le traitement doit être continué pendant plusieurs années ; mais, dès que les attaques ont perdu de leur fréquence et de leur intensité, il faut suspendre pendant cinq ou six jours l’administration du bromure, pour reprendre ensuite le médicament pendant une période de quinze ou vingt jours et intercaler encore une nouvelle période de repos. J’ai remarqué qu’en agissant de la sorte, on rétablissait plus rapidement les diverses fonctions troublées momentanément par le bromure, qu’on ne l’aurait fait en agissant comme le conseillent certains auteurs qui ne suspendent le traitement pendant à peine un jour ou deux.
J’ai l’habitude de donner aux malades démon service,
constamment surveillés, des closes de bromure un peu plus élevées quaux épileptiques du dehors, parce que la possibilité d’arrêter immédiatement les accidents du bromisme, s’ils se produisaient, me donne plus de latitude et me permet d’obtenir d'emblée du médicament tout ce qu’il peut donner. Cependant, il faut toujours, autant que possible, proportionner la dose à la profession des individus et ne pas oublier que ceux qui ne font point d’exercice et mènent une vie sédentaire, ont une plus grande intolérance et présentent plus facilement des troubles toxiques, que ceux habitués à un travail musculaire.
Quand les accès auront disparu, il sera encore nécessaire de maintenir l’économie pendant des mois ou des années sous l'influence de l’agent thérapeutique, non plus alors d’une manière constante, mais par des reprises suffisamment rapprochées. C’est le seul moyen d’assurer la guérison lorsqu’elle est possible, de réfréner les accès dans les cas où l’état constitutionnel est presque immuable.
Nous n’avons pas à insister sur le mode d’agir des bromures. Je vous rappellerai seulement que certains de ces sels ont une action anaphrodisiaque ; toutefois, celleci est moins énergique qu’on ne le croit généralement. Ils donnent à l’haleine une odeur spéciale caractéristique, et produisent plus tard, si l’usage en est longtemps continué, de l’anesthésie pharyngée, de l’angine, une éruption acnéiforme sur la face, le dos, et quelquefois même sur les jambes de véritables pustules d’ecthyma qui laissent de profondes ulcérations; il survient aussi, dès le début, quelques troubles digestifs (anorexie, douleur épigastrique), de l’hébétude avec diminution de la mémoire, une lassitude générale, plus tard de la faiblesse musculaire, et enfin une extrême tendance syncopale et même des vertiges. Quand ces complications se produisent, il faut aussitôt interrompre la médication et administrer des toniques.
Dans les cas où le bromure de potassium, qui est le
MAGNAN. ti
plus généralement employé, no réussit pas, dans ceux où il n’est pas toléré, Charcot et Brown-Séquard recommandent, depuis longues années, de le remplacer par d’autre bromures, le bromure de sodium et le bromure d’ammonium, qu’on peut associer entr’eux à une dose totale -variant entre 6 et 9 gr. par jour. J’ai moi-môme longuement expérimenté le bromure de zinc, qui, quelquefois, m’a réussi ; et M. Hublé qui, dans sa thèse, a fait connaître la pratique de M. Bourneville et étudié les conditions qui doivent présider au choix de tel ou tel bromure, donne la préférence au bromure d’arsenic pour les malades prédisposés aux affections cutanées.
En outre, M. Charcot conseille les douches froides pendant l’administration du médicament, pour augmenter la rapidité de son absorption. Il se fonde sur l’expérience de Fleury qui, comme vous le savez, avait remarqué que la pupille d’un individu auquel on appliquait un suppositoire avec de la belladone se dilatait aussitôt après une douche de quelques secondes. M. Bourneville qu vient d’instituer dans son service de Bicêtre un traitement méthodique de l’épilepsie par l’hydrothérapie, a déjà obtenu des résustats assez encourageants pour que je vous signale ce fait.
Dans quelques circonstances, quel que soit le mode d’administration, les bromures restent inactifs, il faut alors trouver autre chose.
Si l’on a affaire aux formes à peine ébauchées et pour ainsi dire effacées de l’épilepsie et surtout dans le petit mal, le vertige ou l’absence marquée par une défaillance de quelques secondes, Cfubler recommande l’extrait de belladone déjà préconisé par Trousseau, à la dose 2 à 5 centigr. par jour, ou le sulfate d’atropine, de l à 5 milligr. Vous savez d’autre part qu’Herpin s’est montré très partisan des sels de zinc, qui lui ont réussi dans quelques cas; nous y avons recours encore aujourd’hui lorsque les bromures sont inefficaces. J’emploie assez volontiers, pour ma part, soit l’oxyde de zinc, à la dose
de 0 30 cent, à 3 gr. par jour; le valérianate de zinc, de 0 10 à 1 gr. ; le lactate do zinc, de 0,10 à 2 gr., associés soit à l’extrait de valériane, soit à la conserve de roses.
Herpin conseillait aussi les sels de cuivre, mais je dois dire queM. Boume ville, qui les a méthodiquement expérimentés, n’a jamais obtenu de résultats bien satisfaisants. Enfin, est-il besoin d’ajouter que ces médications, qui ne s’excluent pas Tune l’autre, peuvent être combinées de plusieurs manières, c’est ce que je fais moimême souvent avec succès depuis quinze ans. On est parfois surpris de voir des états réfractaires à l’une ou l’autre d’entre elles, prise isolément, s’amender quand elles sont prescrites simultanément, et cela, sans qu’on puisse formuler à l’avance d’indications précises.
Huchard, dans son Traité clés Névroses , rappelle la médication préconisée par Duclos de Tours, et Hughlings Jackson qui conseillaient d’associer la digitale aux bromures; il s’en est bien trouvé dans quelques cas rebelles.
L’emploi des bromures est suivi, dans la majorité des cas, d’un résultat favorable dès le début du traitement. Mais, au bout de cinq ou six mois, ou davantage, il arrive souvent que, malgré l’usage continu du médicament, les attaques reprennent leur fréquence première. C’est à ce moment que les applications hydrothérapiques viennent donner au sel bromique l’efficacité des premiers jours et permettent non seulement de maintenir l’amélioration, mais même de la rendre plus complète (ij.
Il est fréquemment nécessaire d’ajouter à toutes ces médications des toniques, tels que l’extrait mou de quin-
(1) Nos lecteurs trouveront des renseignements précis sur le traitement hydrothérapique de l’épilepsie, soit seul, soit combiné à divers agents pharmaceutiques, dans la thèse de M. Brjcon : Du traitement de l'épilepsie ; th. de Paris, 1882.
quina, l’huile de foie de morue, etc. Les malades devront faire usage d’aliments d’une digestion facile et prendre un repas moins copieux le soir. Cette dernière précaution s’applique surtout aux épileptiques dont les attaques se produisent de préférence pendant le sommeil.
Enfin, nous ne devons pas perdre de vue que les épileptiques, constamment sous l’imminence de leurs attaques produites inopinément, doivent être l’objet d’une surveillance attentive et continue. Il faut par-dessus tout leur défendre, avec la plus grande insistance, de monter sur les chaises, les échelles, etc. ; leur recommander de fuir le bord de l’eau, de s’éloigner du feu, en un mot de s’abstûnir de toute occupation ou distraction qui nécessiterait leur présence en un lieu qu’une perte brusque de connaissance pourrait rendre dangereux.
Nombre d’accidents souvent mortels auraient été évites si ces recommandations avaient été faites et suivies.
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