CINQUIÈME LEÇON
Coexistence de l’épilepsie avec certaines autres formes de maladies mentales.
Sommaire. — Etat mental des épileptiques dans l'intervalle de leurs attaques .
L’épilepsie ne conduit pas à la paralysie générale.
Un délire toxique ou une vésanie peuvent s’associer à l’épilepsie. Caractères propres à chacune des deux affections. Double hérédité.
Observation d’un épileptique atteint d'un délire de persécution, indépendant delà névrose.
Observation d'une épileptique, qui, dans un accès de mélancolie, fait une tentative de suicide et asphyxie sa fille.
Observation d’un épileptique ayant offert plusieurs périodes de délire inconscient, qui, sous l’influence d’un accès de mélancolie, fait une tentative de suicide dont il conserve le souvenir. Accidents alcooliques surajoutés.
Observation d’un épileptique délirant chronique. Hallucinations alternes de l’ouïe.
Observation d’un épileptique persécuté, attribuant ses attaques à des influences occultes.
Messieurs,
On trouve dansFalret une description complète de l’état mental des épileptiques dans l’intervalle de leurs attaques sur lequel je ne reviendrai pas ici. Je vous rappellerai seulement que ces individus présentent une bizarrerie de caractère et une inégalité d’humeur qu’on ne rencontre ordinairement pas chez les autres aliénés. Je ne m’attarderai pas non plus sur la nature spéciale de la démence à laquelle ils finissent par aboutir, ce qui nous entraînerait trop loin; il est bon cependant de vous dire que, malgré l’affaiblissement intellectuel marqué par lequel cette démence se manifeste, il persiste très longtemps chez ces malades une mémoire assez bien conservée, qui pourrait en imposer, si l’on s’en tenait à ce
seul signe, et qui n’est nullement en rapport avec l'affaiblissement des autres facultés.
Le morbus sacer s’accompagne souvent d’idiotisme, et vous savez qu’il est excessivement commun de rencontrer des idiots épileptiques. Cette névrose marche presque toujours de pair avec une débilité mentale plus ou moins marquée ; mais jamais elle ne conduit, comme l’ont prétendu certains auteurs, à la paralysie générale. Est-ce parce que la plupart des épileptiques se trouvent soumis dans les asiles à de bonnes conditions hygiéniques, et restent éloignés de toute cause d’excès intellectuels ou autres, qui, comme chacun sait, sont d’un grand poids dans l’étiologie de la paralysie générale ? Je ne saurais vous l’affirmer. Ce qu’il y a de certain, c’est que la paralysie générale est un fait exceptionnel dans l’épilepsie. — Les attaques épileptiformes du début de l’encéphalite interstitielle chronique, confondues avec de véritables attaques épileptiques ont pu donner lieu à l’opinion contraire. Du reste, je dois le dire, cette terminaison du mal comitial par la paralysie générale était d’autant plus acceptable que l’attaque d’épilepsie s’accompagne d’un état congestif du cerveau, et, qu’à priori, il était admissible que cette congestion put produire à la longue une encéphalite chronique. Mais, l’examen des faits combat cette théorie. Il démontre en outre, contre toute attente, que les vertiges conduisent bien plus vite à la démence que les grandes attaques. C’est ordinairement vers l’âge de 15 ans qu’on commence à s’apercevoir de l’affaiblissement intellectuel chez les vertigineux.
J usqu’ici ,il n’a surtout été question que du délire épileptique proprement dit, du trouble mental lié intimement à l’attaque. Dans l’intervalle des crises, les épileptiques peuvent jouir de la plénitude de leurs facultés, et sans rappeler César, Pétrarque, Mahomet, Napoléon, etc., nous trouverions facilement, autour de nous, de nombreux exemples d’épileptiques dont l’intelligence, en dehors des crises, est dans un état de parfaite intégrité.
Toutefois, certains épileptiques, en dehors de ceux qui progressivement s’acheminent vers la démence, peuvent, en outre du délire paroxystique, présenter, dans l’intervalle des attaques, un état mental absolument semblable à celui des aliénés ordinaires, un délire vésanique indépendant des crises. Ces états complexes, cette coexistence chez le même sujet d’une névrose et d’une vésanie ont des origines distinctes, et, chez ces malades, l’hérédité révèle le plus souvent l’épilepsie de l’un des ascendants et la vésanie de l’autre. Il y a alors une coexistence de deux états morbides très différents qui se compliquent sans jamais se combiner, tout en conservant chacun leurs caractères propres (1).
On rencontre par exemple des malades se présentant avec tous les caractères d’une vésanie, mélancolie, délire de persécutions, délire chronique avec idées ambitieuses ou idées mystiques; considérés comme vésaniques simples, quelques jours après, tout à coup survient une attaque ou un vertige; ces accès passagers ne changent rien à la maladie première ; par le bromure de potassium,on arrive à éloigner sinon à dissiper complètement ces attaques, et cependant le délire mélancolique persiste. Si l’on interroge alors les antécédents héréditaires du malade, on apprend, par exemple, que son père était un ivrogne ou bien même était atteint de mal comitial, voilà pour l’épilepsie ; et que sa mère s’est suicidée, voilà pour la mélancolie. Ces individus portent donc en eux deux marques originelles dont chacune leur imprime une maladie spéciale ; d’une part, l’épilepsie avec ses caractères distincts, et, d’autre part, un état tout différent, une vésanie, avec son évolution ordinaire et chronique. On ne peut dire que ces vésanies conscientes puissent être rattachées à la folie épileptique ou confondues avec elle, puisque les accès de manie consécu-
(1) Voir Archives de Neurologie, n° 1, 1880, p. 49. Magnan. — De la coexistence de plusieurs délires de nature différente chez le même „ aliéné.
tifs aux attaques qui surviennent quelquefois chez ces malades s’accompagnent toujoui’s cle la perte du souvenir, tandis qu’au contraire le délire vésanique propre reste parfaitement gravé dans leur esprit avec ses moindres détails. D’ailleurs, la folie épileptique, dont la durée n’excède jamais quelques jours, 18 au plus comme chez le malade P... Auguste, est passagère, tandis que l’on voit quelquefois le délire des malades auxquels je fais allusion passer à l’état chronique et ne jamais disparaître. Ces deux maladies, névrose et vésanie marchent côte à côte, ne s’influençant que très faiblement.
Il en est de même de l’alcoolisme, qui, s’associant à l’épilepsie, conserve ses caractères dans l’intervalle des crises ; mais, dès que le choc épileptique intervient, il impose son délire spécial qui, pour un temps, se substitue au délire alcoolique. L’épileptique en elfet, qui s’alcoolise, présente peu à peu les signes ordinaires du délire alcoolique, sans qu’aucun phénomène vienne indiquer que c’est là un alcoolique épileptique. Mais, que plusieurs attaques se produisent, le délire toxique disparaît et cède le pas au délire du mal caduc, délire nouveau, à évolu* tion brusque , à durée courte, parfois même à caractère symptomatique distinct, mais surtout remarquable par l’inconscience dont il s’accompagne. Le sujet, en effet, raconte avec soin toutes les perceptions illusoires du délire alcoolique, mais il ne sait absolument rien de son accès de folie épileptique.
Un ancien militaire, âgé de 40 ans, épileptique, alcoolisé, après une attaque survenue dans la rue, se croit un grand personnage ; il se dit Henri IV, s’imagine que les passants se prosternent devant lui ; il donne des ordres, réclame ses équipages, et se fait arrêter au milieu de ces conceptions ambitieuses. Arrivé à l’Asile Sainte-Anne, il est tourmenté par des hallucinations pénibles; pendant quelques jours, il voit des chats, des rats ; il entend des menaces, il se croit poursuivi par des voleurs, etc. Mais, tandis qu’il conserve plus tard un entier souvenir
du délire de l’Asile, il ignore complètement ce qui s’est passé après son attaque, lors de son arrestation dans la rue, qt témoigne une grande surprise au récit de ses idées ambitieuses.
Le délire des persécutions, vous ai-je dit, coexiste parfois avec l’épilepsie. Je vais vous en donner la preuve en examinant avec vous un individu, dont l’observation a été publiée par M. Garnier (Gaz. hebd ., 1880), lors d’une précédente entrée du malade dans mon service.
C’est un ouvrier couvreur, âgé de 51 ans, nommé Charles N...
Il a été arrêté une première fois, en 1880, dans l’église Saint-Roch, où il s’était déshabillé en criant: « Je veux montrer mon c.., pour aller au ciel! » A son arrivée, il se présente sous les dehors d’un persécuté simple, et raconte qu’on l’a fait enfermer parce que son fils, qui veut dérober ses économies, a ligué toute sa famille contre lui.
D’après les renseignements donnés quelques jours plus tard par la fille du malade, ces griefs ne sont pas absolument imaginaires, et N... a bien eu, en effet, à se plaindre des procédés de son fils à son égard. Il n’y a donc, en somme, dans cette partie de son récit, qu’un peu d’exagération; mais, à côté de ces assertions, viennent se grouper des idées délirantes des mieux accusées.
Depuis des années, en effet, Charles s’aperçoit qu’on l’interpelle dans la rue. Un jour, entre autres, il a entendu ces mots en passant sur le boulevard Sébastopol : « On va te prendre ton argent... Tu es un avare... Tu ne profiteras pas de ce que tu amasses... Quand tu rentreras chez toi, tu ne trouveras plus rien. .. » A ce moment, il s’est retourné afin de découvrir ceux qui lui adressaient ces paroles, mais il n’a vu personne.
N... assure très catégoriquement n’avoir jamais commis d’excès de boisson. Aucun tremblement, du reste, soit de la langue, soit des mains.
Mais, pourquoi, vous êtes-vous mis tout nu en
pleine église Saint- Roch ?
je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Comment! Vous ne vous rappelez pas être allé à
Saint-Roch, avoir quitté vos vêtements, en disant que vous vouliez monter au ciel ?
Non, monsieur, je ne me souviens pas d'avoir rien
fait de semblable.
Sur cette réponse très nette, nous crûmes devoir donner à nos questions une direction particulière. Nous apprîmes alors qu’il arrivait quelquefois à notre malade d’uriner au lit, de se mordre la langue, d’éprouver des vertiges. A propos de ce dernier ordre de symptômes, le fait suivant s’était produit cinq semaines auparavant : N... Charles, en travaillant, a été précipité d’un échafaudage, sans qu’il ait été à même de comprendre comment cette chute avait pu se produire.
— Vous aurez eu, lui dîmes-nous, un étourdissement, un vertige?
— Je ne saurais vous renseigner; je ne me suis souvenu de rien, et l’on a dû me dire que j 'étais tombé de mon échafaudage. J’avais une blessure à la tête, mais ce n’était pas grave; c’est guéri maintenant.
On trouve en effet à l’occiput les traces de sa blessure. A plusieurs reprises, des accidents analogues sont survenus, et, maintes fois, dans la rue, N... a été étourdi, dit-il, pendant un instant, ne sachant s’il allait tomber, et, pendant deux ou trois heures après ces vertiges, il était comme hébété. Quand il revenait complètement à lui, il lui semblait qu’il sortait d’un rêve.
A n’en pas douter, N... est un épileptique.
Questionné au point de vue des antécédents héréditaires, notre malade nous apprit que sa mère avait eu des attaques d’épilepsie; et, comme nous insistions pour savoir si d’autres proches parents n’avaient jamais rien présenté de particulier : « Ah ! il y a une de mes tantes (sœur du père) qui s’est pendue, parce qu’un jour son
mari, un ancien capitaine, était sorti sans mettre ses guêtres. » Tels sont, en substance, les faits ; et, bien que les détails n’y abondent pas, ils renferment pourtant les éléments essentiels pour la démonstration d’une vérité clinique d’une importance considérable en pathologie mentale.
11 n’est pas inutile d’exposer, en deux mots, en quelque sorte, le processus qui amène, dans ce cas particulier, à la constatation de deux délires chez le malade : Tout d’abord, les réponses de N... apprennent d’une façon précise que son délire appartient à la variété de folie que l’on a appelée « délire partiel. » Il a des hallucinations auditives spéciales au délire des persécutions ; on parle à côté de lui...; son fils lui en veut...; on lui a pris son argent...
Ce trouble psychique remonte à une date déjà ancienne, ainsi que l’attestent des certificats antérieurs. Mais, les questions se poursuivant, une réponse déterminée apporte à l’observation des éléments de nature toute autre. N..., invité à s’expliquer sur les excentricités commises à Saint-Roch, s’étonne qu’on lui impute de pareils faits, attendu que rien ne lui rappelle qu’il en est l’auteur. Une semblable affirmation éveille l’attention, et cette idée se présente à l’esprit : N... serait-il épileptique ? — On sait en effet que, d’une part, les attaques de morbus sacer sont parfois accompagnées de délire, soit que ce délire précède les attaques ou les suive, dernier cas qui est de beaucoup le plus fréquent ; que, d’autre part, la caractéristique de oe trouble intellectuel, d’origine épileptique, est d’être tout à fait inconscient; nul souvenir des actes accomplis pendant ce délire ne lui survit.
Eh bien! nous trouvons chez N... cette absence de souvenir, car rien ne peut nous faire supposer que son étonnement, sa surprise quand on lui rappelle le fait de l’église Saint-Roch sont simulés.
N... est un aliéné, disait M. Garnier dans les conclu-
-Gi-
sions (1e son observation, et, vraisemblablement, il est condamné .à passer une grande partie de son existence dans les asiles. Une amélioration pourra se produire dans son état sous l'influence d’un traitement approprié , mais il y a toute probabilité que ses hallucinations ne disparaîtront jamais d’une façon complète et définitive, et qu’il restera sous l’empire du délire de persécution. Ce pronostic était basé : d’aborcl sur l’ancienneté de ses conceptions imaginaires, ensuite sur ses antécédents héréditaires.
Le malade est, en effet, revenu après avoir, sous l’influence de ses idées de persécution, frappé son ancienne maîtresse, qu’il accusait de vouloir l’empoisonner.
Cette observation , intéressante à plus d’un titre prouve surabondamment qu'il peut exister, chez un même aliéné, deux troubles intellectuels indépendants l’un de l’autre.
Une certaine catégorie de malades nous démontre, on pourrait dire expérimentalement, qu’un étatvésanique n’exclut pas la possibilité d’un autre trouble mental, J’entends parler des aliénés qui se soumettent volontairement à une intoxication alcoolique. Qu’arrive-t-il, par exemple, chez un mélancolique qui se met à boire ? L’alcool, loin de dissiper les tendances mélancoliques, ne fait, au contraire, que leur imprimer une impulsion nouvelle, en agissant comme un coup de fouet qui stimulerait la marche du délire. Malgré cela, l’alcool ne perd pas ses droits, et se trouvant au contraire sur un terrain favorable, il ne tarde pas à se traduire par ses manifestations ordinaires sur les centres nerveux, et notre individu qui, dans le jour, n’était que mélancolique, sans hallucinations, est pris de frayeurs pendant la nuit, entend des voix qui le menacent, se voit entouré d’animaux et de figures grimaçantes. 'Vous reconnaissez là; les caractères du délire alcoolique. Le lendemain, à la pointe du jour, il redevient triste comme précédem-
ment, pour être de nouveau pris de frayeurs la nuit suivante.
Si, au lieu d’un mélancolique, nous prenons comme exemple un individu atteint de paralysie générale, affection qui, vous le savez, se traduit par des désordres anatomiques, notre homme s’excitera sous l’influence de l’alcool, ses idées ambitieuses, s’il en a, s’exagéreront, et, la nuit, il aura les mêmes frayeurs qu’un ivrogne ordinaire, avec cette seule différence que son efflorescence délirante sera plus ou moins riche suivant que l’état intellectuel du sujet sera plus ou moins bien conservé. Là encore, tous les phénomènes justiciables de l’alcool seront parfaitement reconnaissables.
Si nous examinons maintenant un épileptique qui boit, ses frayeurs nocturnes présenteront toujours les mêmes caractères, il pourra raconter à son réveil les visions qui l’auront obsédé, mais, si, au milieu de ces terreurs, survient une attaque suivie de délire, le malade en revenant à lui n’en aura aucune conscience, n’en conservera aucun souvenir et sera dans l’impossibilité complète de donner aucun renseignement sur la nature de .ses hallucinations. Puis, peu à peu, le souvenir reviendra et il retombera insensiblement dans son délire alcoolique qu’il décrira très nettement plusieurs jours après.
Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que des idées délirantes, de nature vésanique, puissent coexister avec une névrose convulsive, puisque nous voyons tous les jours un délire qu’il est en notre pouvoir de provoquer, marcher côte à côte avec elle, de l’allure qui lui est propre? On ne voit pas trop pourquoi la morbus sa,cer déterminerait une immunité pour la folie ordinaire.
Les faits de ce genre ne sont pas aussi rares qu’on pourrait le supposer, quand on veut se donner la peine de les chercher.
Jeanne T..., femme P..., est la fille d’un ivrogne. Sujette à des vertiges depuis l’âge de huit ans, elle a un
fils de quinze ans, également épileptique, dont les attaques ont été observées il y a trois ans pour la première fois. La mère en a depuis compté vingt. Elle avait aussi une fille de six ans, non epileptique, morte dans les circonstances dont je vous parlerai plus loin.
Jusqu’en 1876, les crises de notre malade étaient encore assez rares ; elles deviennent maintenant de plus en plus fréquentes.
Jeanne entra pour la première fois dans le service, en septembre 1879, et présentait à cette époque un accès maniaque qui ne dura que quatre jours, dont elle n’a conservé aucun souvenir.
A la fin d’octobre, elle sortait, en promettant de continuer l’usage du bromure de potassium.
En mars 1880, elle revenait pour un accès présentant les. mêmes caractères, et qui ne dura que trois jours.
En juillet, elle sortait de nouveau, bien qu’elle eut eu quelques attaques ou vertiges pendant son séjour.
Dans la nuit du 16 au 17 septembre, elle eut encore une série d’attaques. Le lendemain, elle était excitée, présentait des troubles de la sensibilité générale avec des idées bypochondriaques, et se figurait avoir une pilule arrêtée dans le gosier. Puis, tout à coup, elle quittait la maison pour se rendre boulevard Saint-Jacques, devant des soldats qui faisaient l’exercice, dansait, chantait, se livrait à toutes sortes d’extravagances.
Arrêtée et conduite à l’infirmerie de la Préfecture de Police, elle se calme, redevient complètement lucide en trois jours et est renvoyée chez elle sans pouvoir se rappeler ce qui s’était passé.
Depuis cette époque, elle est triste, découragée, se préoccupe de son avenir, pense souvent au suicide, et a, par périodes, des moments d’angoisse avec insomnie qu’elle ne peut surmonter.
Elle était dans cet état général de tristesse depuis plusieurs mois, lorsque son fils eut une attaque : « Maman » cria-t-il en perdant connaissance, et tombant à
terre pour se débattre convulsivement. Plus vivement impressionnée par cet accident qu’elle ne l’était d’ordinaire, elle se met à penser à sa petite fille qui pourrait bien, elle aussi, être atteinte delà même maladie, et pour lui éviter d’être malheureuse sur cette terre, elle prend la résolution de la tuer et de mourir avec elle.
Le lendemain, dans la matinée, et en l’absence de son mari, elle écrit une longue lettre qui donne de nombreux détails sur ce qu’elle a l’intention de faire, se renferme dans sa chambre avec sa fille, allume un réchaud de charbon au milieu de l’appartement, et s’étend ensuite sur son lit. Le réchaud s’éteint; P... se lève, le rallume, et, comme l’enfant pleurait, elle la caresse, l’encourage à ne pas se plaindre et se recouche à côté d’elle. Plus tard, quand on pénétra dans la chambre, la petite fdle était morte, et la mère dans un état des plus alarmants.
A peine revenue à elle, notre malade raconte toutes les pérépéties de ce drame sans en oublier la moindre particularité.
A son arrivée à Sainte-Anne, le lendemain, P... se présente sous les dehors d’une mélancolique ordinaire : elle est inquiète, attristée, anxieuse, hallucinée et regrette de ne pas être morte avec sa fille.
Quelques jours après, à la suite de trois ou quatre vertiges consécutifs, elle quitte le coin de la salle où elle se tenait habituellement, court dans le jardin, prononçant quelques paroles incohérentes, casse un carreau de vitre, et reste ainsi excitée pendant un jour et demi; puis retombe dans sa tristesse, ignorant son accident de la veille.
Plus tard, ses idées mélancoliques se sont dissipées peu à peu, et, au moment de la convalescence, le fils de la malade mourait d’une angine. La mère se désole de cette mort, qu’elle souhaitait autrefois : c’est là un signe certain d’amélioration. Aujourd’hui, elle désire vivre pour consoler son malheureux mari des chagrins qu’elle a, du lui causer.
Est-il nécessaire d’insister sur la différence énorme qui existe entre les accès maniaques survenus brusquement et disparus de même, pendant lesquels Augustine est allée danser devant les militaires ou courir dans le jardin de l’Asile, accès dont elle ne se souvient nullement, et l’accès mélancolique survenu progressivement, qui eut une conséquence si funeste et qu’elle se rappelle très bien , malgré la torpeur intellectuelle qui l’a enveloppée pendant la période asphyxique de son empoisonnement par l’oxyde de carbone ? Evidemment, ces deux états ne sauraient être confondus cliniquement, bien qu’en nous plaçant au point de vue médico-légal l’irresponsabilité soit complète dans les deux cas. On ne peut pas, non plus, trouver dans cette période mélancolique, les caractères qu’ont décrits les auteurs sur l’état mental habituel des épileptiques, ni dire que ce soit là une conséquence de la névrose.
Ces malades se présentent avec une manière d’être qui leur est propre : ils sont maussades, obsé-
quieux, d’un commerce difficile, et ils le sont toute leur vie, quoi qu’on fasse, tandis que, chez notre malade, l’accès mélancolique s’est comporté comme se comporte un accès ordinaire de mélancolie, tant par sa marche, sa durée, que par sa terminaison.
Dans le délire épileptique, vous ai-je dit, le malade ne perçoit en général les objets qu’autant que ceux-ci ont un rapport quelconque avec ses idées délirantes. Quelquefois, cependant, les épileptiques accomplissent certains actes inconscients qui peuvent en imposer, à cause de la réflexion qui semble présider à leur accomplissément. L’importance médico-légale qu’il y a pour le médecin à bien se pénétrer de ces faits n’échappe à personne, et vous allez voir que, dans quelques cas, l’irresponsabilité du sujet peut être difficile à démontrer âu magistrat.
Le malade que je vais vous montrer maintenant est intéressant à trois points de vue : d’abord, parce que,
pendant la période de folie épileptique consécutive à ses attaques, il a commis des vols qui paraissent raisonnés; ensuite, parce que, dans l’intervalle de ses attaques, il a offert un accès de délire mélancolique avec idées de suicide; enfin, parce que, outre de tout cela, il a présenté des accidents alcooliques.
Le père de R... François est à la fois épileptique et mélancolique; il s’est empoisonné avec du laudanum; deux de ses oncles maternels sont épileptiques aliénés ; une sœur du malade est également épileptique.
François a lui-même des attaques ou vertiges depuis l’âge de dix ans, et, à onze ans, dans un accès inconscient, il s’est jeté dans un puits. Il lui arrive parfois de fuir tout à coup la maison, sans savoir où il va, et, chose bizarre qui indique à quel point la répétition des mêmes actes adetendance às’ établir chez les épileptiques, François, après ses attaques, est allé un grand nombre de fois se promener sur les toits.
Un jour, pendant une de ces promenades, il pénètre par un vasistas dans une chambre, et cherche à faire passer une assez grande armoire par une très petite fenêtre ; puis, rentrant dans un autre appartement, il trouve un homme qui cirait ses chaussures ; il les lui arrache des mains, se déchausse, lance ses souliers à la tête de cet individu, sort par la porte, descend dans la rue, emportant à la main les souliers dont il venait de s’emparer, et se promène nu-pieds, jusqu’à ce qu’il rencontre un sergent de ville qui l’oblige à se chausser.
Un autre jour, encore après une attaque, il vole chez un boucher un énorme morceau de viande, monte sur un toit, où il se met à gesticuler.
Il ne se rappelle aucun de ces faits, et ne les raconte que parce qu’il les a entendus de - la bouche même du Commissaire de police qui l’avait fait arrêter.
Souvent , à la suite d’excès de boisson , il lui est arrivé d’avoir des idées de persécution, des hallucinations pénibles, des frayeurs, et, se croyant poursuivi par des brigands, de
chercher à se suicider pour fuir ses ennemis imaginaires ; mais, alors, il sc rappelle parfaitement tout ce qu’il fait sous l’influence de cet état mental d’origine toxique.
\ une de ses dernières attaques, il s’est retrouvé, sans souliers et sans son porte-monnaie, dans un quartier de Paris qu’il ne reconnaissait pas.
Le fait le plus bizarre qui lui soit arrivé est le suivant: Ce malade était régisseur de plusieurs petits théâtres réunis sous une même direction. Tous les soirs, après les représentations, il passait avec une voiture dans chacun de ces théâtres pour recueillir les recettes et les rapporter au bureau du Directeur, dont il avait la confiance. Ce Directeur, ami de la famille R..., laissait à François les clefs du coffre-fort où il devait renfermer l’argent.- Un soir, après avoir déposé une somme de 1,100 francs dans le coffre-fort, au moment où il remettait au concierge les clefs de l’appartement, R... fut frappé par une attaque. Un instant après, il se relève, paraissant entièrement lucide, d’après ce que racontent les témoins oculaires, reprend les clefs, remonte au Bureau et redescend peu après, emportant une liasse de billets défaveur et de billets de banque représentant, comme on l’a su plus tard, une somme de 8,000 francs ; puis il s’enfuit, laissant toutes les portes ouvertes, et ne revient à lui que quarante-huit heures après cet incident. A son arrivée chez sa mère, la première question de celle-ci fut pour lui demander ce qu’il avait fait de l’argent, et, comme cette question paraissait étonner le malade, elle insiste, le fouille et trouve quatre billets de mille francs froissés et enfouis dans une de ses poches. François, de plus en plus surpris, ne put donner aucun renseignement sur ce qu’il avait fait, et, comme il lui était impossible de reconstituer l’emploi de son temps, il fut arrêté. Il passa six mois en prison et bénéficia à la fin d’une ordonnance de non-lieu. La famille remboursa la plus grande partie de la somme, et il ne reste aujourd’hui à payer qu’un dernier billet de 80 francs. J
François n’a connu cette histoire dans tous scs détails que depuis peu de temps, après la mort de sa mère. Il se sent maintenant poussé vers la mort par le regret des chagrins qu’il cause à sa famille, et surtout pal* la honte qu’il a ressenti de se trouver en prison.
Enfin, ce malheureux, tout dernièrement, pris de vertiges chez un pâtissier de la rue Mouffetard, sort précipitamment de la boutique, entre chez un horloger, choisit une montre au hasard, et donne son adresse pour qu’on la porte chez lui. Sa mère en paye le montant, croyant à une acquisition avantageuse pour son fils, mais quand celui-ci revint à la maison, il fut tout surpris de trouver cette montre, qu’il se hâta, du reste, de rapporter au marchand.
Le malade présente aujourd’hui tous les caractères d’un délire mélancolique très accusé avec hallucinations et tendances au suicide ; ses attaques deviennent de plus en plus rares.
Laissez-moi maintenant vous prouver, par un exemple, qu’un délire, chronique même, peut tout aussi bien coexister avec l’épilepsie. Le forgeron dont je vous ai parlé plus haut va se charger de vous éclairer sur ce point.
Vous vous rappelez le commencement de son observation. Gustave H... avait une «'aura sensitive » lui donnant un goût de sang dans la bouche ; dans un accès de folie, il voulait étrangler une femme et recevait des coups de balai du mari. H... offre, de plus, un délire chronique parfaitement systématisé : il a entrepris, depuis sept ans, des recherches sur les astres, le soleil, la lune, etc... Pour continuer plus facilement ses études astronomiques, il choisit toujours ses logements sous les toits, de façon à être plus près, dit-il, de la voûte céleste. Son langage est allégorique et sentencieux, et la parabole joue un grand rôle dans sa conversation. Gustave est superstitieux ; il croit aune brillante destinée : « la
justice est juste, dit-il, le plus petit est le plus grand; le plus bas, le plus haut; le q)lus malheureux, le plus heureux. » Depuis sept générations, une somme énorme s’accumule à son intention ; c’est une indemnité qui lui est due pour les travaux qu’il a entrepris. Il cherche en ce moment « le point de centre qui lui permettra de tirer dans un carré autant de points que dans une boule. » Toutes ces grandes idées sont naturelles en lui, il ne se force pas pour les avoir, et elles lui vaudront bientôt un fauteuil à l’Académie française..., etc.
Cet individu nous montre en outre une particularité très intéressante , que je ne ferai que vous indiquer, parce qu’elle nous entraînerait dans une trop longue digression. H... a des hallucinations de l’ouïe, mais ces hallucinations sont absolument différentes , suivant qu’elles lui arrivent par l’oreille droite ou par l’oreille gauche. Son oreille droite est exclusivement réservée aux injures : on l'appelle par là « tête de cochon , hure de cochon, fainéant... » C’est de ce côté que le Diable lui parle et que se trouve le Mauvais génie. Par l'oreille gauche, au contraire, il n’entend que des éloges, des encouragements : « C’est bien, ce que tu fais, lui répètet-on, prends patience, ne te fais pas de mauvais sang. » On lui dit souvent des choses qui le font rire... Dieu lui-même l’encourage à persister dans le bien... C’est à gauche que se tient le Bon génie... Le Bon et le Mauvais génie forment une sorte de manichéisme qui le gouverne. J’ai, soit dit en passant, observé déjà des hallucinations de ce genre chez un certain nombre d’autres aliénés.
Personne ne se refusera d’accorder aux idées de ce malade tous les caractères d’un délire chronique ; ce délire est, de plus, absolument indépendant de l’épilepsie, puisque, sous l’influence du bromure de potassium, les attaques et les vertiges ont presque complètement disparu tandis que les idées délirantes sont toujours restées les mêmes depuis l’entrée du malade à Sainte- Anne.
Quelquefois, enfin, les attaques d’épilepsie peuvent, chez certains prédisposés, devenir la cause d’interprétations délirantes. C’est ainsi qu’un dernier malade croyait devoir attribuer sa maladie à l’influence occulte d’un ennemi.
Armand G..., hongreur, âgé de 25 ans, est épileptique depuis la première enfance. Il a toujours été d’une crédulité extrême et ajoutait parfaitement foi aux histoires de sorciers. Méfiant et ombrageux par nature, il cherchait la cause de ses attaques, et, se croyant poursuivi par des ennemis imaginaires, il ne tarda pas à accuser un de ses patrons de lui avoir provoqué cette maladie. « On lui a, dit-il, jeté un sort pour lui donner des attaques et V empêcher de trouver de l'ouvrage. » Dès qu’il est chez un nouveau maître, on lui fait venir tout aussitôt un étourdissement, et il ne tarde pas à être renvoyé. Ce n’est pas du reste la première fois qu’il voit ainsi jeter des sorts. « Il a lu dans un livre la manière de procéder , et il connaît un autre individu exerçant la même profession que lui qui a également été influencé par un mauvais esprit et qui , depuis qu'on l'a rendu épileptique , ne peut réussir aucune des opérations qu’il pratique sur les animaux. »
Comme vous voyez, l’épilepsie peut se combiner à d’autres troubles intellectuels ; je n’ai pas besoin de vous dire que ces états hybrides constituent une des formes les plus graves de la folie et sont toujours d’un diagnostic très difficile et pourtant nécessaire à déterminer, surtout lorsqu’il y a eu crime ou délit; au point de vue médico légal, il n’est pas indifférent d’établir si l’acte incriminé se rattache à l’épilepsie ou à telle autre forme délirante que présenterait un même malade.