MUGISSEMENT HYSTÉRIQUE
de Pierre de Lancre, « comme font les chiens lorscjiue la lune est dans son plein ^ »
En réalité, ces accidents d'apparence extraordinaire sont des manifestations vulgaires de l'hystérie. Ils surviennent d'ordinaire sous l'influence des mêmes causes, et ils comportent le même pronostic que les autres spasmes rythmiques hystériques. Plus on les étudie, plus on arrive à reconnaître non seulement qu'il n'y a rien de merveilleux dans leur genèse, mais encore qu'ils obéissent avec une remarquable régularité aux lois générales présidant au développement de la plupart des épisodes symptomatiques de la grande névrose.
Pour vous convaincre de cette vérité, je me contenterai de rappeler les détails de l'observation d'une jeune fille qui a été traitée l'an dernier, dans le service, pour un mugissement hystérique.
Obs. V. — Mugissement hystérique. — Alice Br..., âgée de vingt-cinq ans, appartient à une famille fort honorable, jouissant naguère d'une large aisance, et que des malheurs immérités ont plongée tout récemment dans l'infortune.
Son père et sa mère sont d'un caractère doux; leur santé est excellente. Une de ses tantes maternelles a, depuis l'âge de trente-huit ans, une affection nerveuse caractérisée par des attaques d'aboiement survenant à des intervalles irréguliers, le plus souvent à la suite de contrariétés ou d'émotions morales. Alice a fait son éducation dans sa famille avec des professeurs particuliers. Son enfance n'a pas été maladive. A dix ans elle a eu cependant une fièvre typlioïde grave dont la convalescence a été fort longue. A vingt-deux ans, elle a été traitée pendant quelques mois pour de l'anémie. C'est à cette époque que, par suite de pertes d'argent, la situation de la famille est devenue tout à fait précaire, à tel point que, pour assurer son existence, elle a du solliciter un emploi dans Tadministration des postes.
Sur ces entrefaites, son frère, qu'elle aimait beaucoup et qui était alors âgé de dix-huit ans, commença à présenter les symptômes alarmants d'une maladie de poitrine. Elle en fut désespérée, et le chagrin venant s'ajouter aux préoccupations matérielles, elle devint aussi triste et morose qu'elle avait été autrefois gaie et expansive.
Le 13 juillet 1884, Alice Br... dînait à la campagne, chez ses parents, lorsque, sans que personne s'y attendît, on tira dans le voisinage un coup de canon pour annoncer la fête du lendemain.
Épouvantée par ce bruit imprévu, elle poussa un cri, et aussitôt après elle commença à pousser involontairement à chaque inspiration une sorte de mugissement qui se prolongea depuis six heures du soir jusqu'à cinq heures du matin. A partir de ce moment, sous l'influence des causes
1 Voyez Calmeil, Be la folle, etc., 1845, t. I, p. 503, et Bi-iqiiet, Traité de l'hystérie, p. 317.
les plus futiles, des émotions les plus légères, ce mugissement se reproduisait et duraii pendant plusieurs heures consécutives; les accès étaient irréguliers et ne survenaient guère qu'une ou deux fois par semaine.
Au mois de décembre, Alice fut profondément affligée par la mort de son frère; dès lors, les accès devinrent plus fréquents, et pendant l'année 1885 il y en eut plusieurs chaque jour, malgi^é les traitements variés qui furent mis en usage : bromures, chloral, vésicatoires sur le creux épigastrique, pulvérisations d'éther sur l'épigastre et la colonne vertébrale, applications de drap mouillé, régime lacté, etc.
La malade entra dans notre service au mois d'octobre, où nous pûmes l'observer à loisir jusqu'au moment de sa guérison, c'est-à-dire jusqu'au mois de février 1886.
Tir,. .45. — Inscription des mouvcmenls des muscles du cou d'Alice Br... pondant les accès de mugissements.
Le chronograplie bat la seconde.
Le spasme respiratoire se produit régulièrement toutes les six secondes environ.
Les accès de mugissement survenaient à toute heure du jour ou de la nuit, mais seulement quand la malade était éveillée. Ils étaient habituellement provoqués, ou bien par l'ingestion des aliments, ou bien par un souvenir triste. Quand ils éclataient la nuit, c'était d'ordinaire à la suite d'un rêve pénible ou d'un cauchemar qui avaient réveillé la malade en sursaut. Ils débutaient brusquement aussi bien quand la malade était couchée que quand elle était assise ou debout; cependant, ils n'ont jamais éclaté pendant la marche. Ils étaient caractérisés par une succession régulière et monotone de spasmes inspiratoires (fig. 45) accompagnés d'un bruit guttural fort et prolongé ressemblant au mugissement du taureau.
Les inspirations bruyantes duraient chacune de deux à cinq secondes; elles étaient suivies d'expirations rapides entrecoupées par des éructations qui amenaient l'expulsion de petites gorgées de gaz, d'aliments ou de liquides glaireux; jamais il n'y avait de vomissement en masse. Le creux épigastrique était pendant ce temps distendu et douloureux à la pression. Cliaqiie accès diu'ait de un quart d'heure à deux heures. Il se terminait