TRENTE ET UNIEME LEÇ
SOMMAIRE
I. Causes occasionnelles et caractères cliniques des paralysies hystériques.
II. Examen de deux malades atteintes de paralysies hystériques. Éléments et discussion du diagnostic.
III. Pronostic de paralysies hystériques. Cures merveilleuses provoquées par des influen-
ces psychiques.
Messieurs,
Il n'est pas rare de voir survenir, cliez les hystériques, des paralysies motrices de cause dynamique, c'est-à-dire ne dépendant d'aucune lésion organique connue, et susceptibles, après avoir. persisté pendant un laps de temps variant de quelques heures à plusieurs années, de guérir soudainement, sans laisser de traces. Ces paralysies se présentent sous deux formes distinctes que les auteurs considèrent généralement, et peut-être sans raisons suffisantes, comme deux degrés d'un seul et même processus pathogénique : l'amyosthénie et la paralysie vraie.
L'amyosthénie est un simple affaiblissement de la puissance contractile des muscles, sans autres troubles fonctionnels que ceux qui résultent directement de la diminution de la force. Les malades qui en sont atteints ne peuvent faire de grands efforts musculaires, soulever de lourds fardeaux, serrer énergiquement le dynamomètre, mais ils peuvent exécuter, sans hésitation, tous les mouvements volontaires possibles. Ils sont faibles, non impotents.
La paralysie vraie est caractérisée par l'impuissance m^otrice complète ou presque complète, par l'abolition absolue ou presque absolue des mouvemements volontaires. C'est d'elle seule que nous allons nous occuper.
Les paralysies hystériques peuvent affecter les muscles des membres, du tronc, du larynx, de la face, des yeux. Elles prennent indifféremment les types hémiplégique, paraplégique ou monoplégique \
Dans la grande majorité des cas, elles débutent brusquement à la suite d'attaques convulsives, d'émotions morales ou de traumatismes.
Les attaques convulsives paraissent être leur cause déterminante la plus commune. Macario, Gendrin, etc., pensaient même qu'elles étaient toujours la conséquence de convulsions hystériques, et Piorry, qui partageait cette opinion, les attribuait à une sorte d'épuisement post-convulsif des centres nerveux. Mais Landouzy et Briquet ont rectifié ce que cette manière de voir avait de trop absolu. « D'après mes observations, dit Briquet, la paralysie hystérique ne s'est produite après des attaques convulsives que chez la moitié des malades; chez l'autre moitié, elle s'était développée sur des femmes qui n'avaient pas encore eu d'attaques ou qui n'en avaient plus depuis longtemps. Enfin, j'ai constaté que les malades qui, au lieu d'avoir des attaques convulsives, en avaient avec simple sommeil, avec coma, avec léthargie ou avec syncope, étaient aussi sujettes que les autres à la paralysie hystérique-. »
Landouzy avait fait antérieurement des remarques analogues et, de plus, il avait constaté que la paralysie pouvait disparaître sous
I Le tableau suivant, provenant des statistiques de Briquet, indique leurs sièges les plus fréquents :
Paralysie des quatre membres , 6
— des deux membres du côté gauche 46
— des deux membres du côté droit 14
— des deux membres supérieurs seuls 5
— du membre supérieur gauche seul , 7
— du membre supérieur droit seul ]. 2
— des deux membres inférieurs 18
— du membre inférieur gauche seul 4
— des pieds et des mains 2
— de la face 6
du larynx 3
— du diaphragme 2
II n'est pas inutile de rappeler que sur 430 hystériques observées par Briquet, 120, c'està-dire plus du quart, ont eu des paralysies complètes ou incomplètes. Ces chiffres donnent une idée de la fréquence des paralysies hystériques. (Briquet, Traité clinique et thérapeutique, de l'hystérie. Paris, 1859, p. 4i5.)
2 Briquet, op. cit., p. 4i3.
CAUSES DETERMINANTES. 405
l'influence des convulsions, observation très juste dont il est possible de tirer profit dans un but thérapeutique quand les malades atteints de paralysies hystériques ont des zones spasmogènes excitables K
L'influence des émotions morales sur la production des paralysies hystériques est démontrée par des observations nombreuses et concluantes. Je n'en citerai que deux. Une malade de Briquet reçoit à Fimproviste la nouvelle de la mort de sa mère; à l'instant, ses jambes tremblent, fléchissent sous elle et on la relève paraplégique \ Une jeune fille, observée par le même auteur, montait le soir un escalier mal éclairé. Un homme déguisé se précipite sur elle. Dans son efl'roi, elle veut crier et se sauver, mais elle chancelle, tombe et on la rapporte paralytique dans sa chambre.
L'importance des traumatismes dans l'étiologie des paralysies hystériques, pressentie par B. Brodie, a été surtout mise en évidence, dans ces dernières années, par les recherches de M. Charcot. Nous y reviendrons dans la prochaine leçon.
Il est exceptionnel que les paralysies hystériques se développent brusquement sans l'intervention de causes occasionnelles bien définies; cependant, cela arrive quelquefois. C'est ainsi qu'une malade, dont Guéneau de Mussy rapporte l'histoire, était occupée à jouer avec son enfant quand, tout à coup, elle éprouva une sensation de vertige et de douleur dans le côté droit de la tête, et, sans qu'elle eût perdu connaissance, son bras gauche tomba inerte et insensible \
Une fois établies, les paralysies hystériques se présentent avec un ensemble de caractères cliniques qu'on peut résumer en quelques mots :
1° Ce sont des paralysies flaccides, avec conservation intégrale ou presque intégrale des réflexes tendineux et des réactions mécaniques et électriques des muscles.
1 «Bien qu'il paraisse naturel, au premier abord, d'attribuer la paralysie hystérique plutôt aux convulsions qu'aux autres phénomènes de l'hystérie, on l'observe néanmoins aussi souvent dans les cas de perte de connaissance et de syncopes prolongées ou fréquentes que dans les cas de spasmes violents. Et comme si le propre de l'affection hystérique était de donner lieu à chaque instant à des phénomènes contradictoires, on voit, dans un assez grand nombre de cas, la paralysie disparaître seulement sous l'influence des convulsions. D'autres fois, elle dure depuis la fin d'un accès jusqu'à ce qu'un autre accès survienne, convulsif ou non, et qu'il amène dans une autre partie une nouvelle paralysie qui remplace la première. » (Landouzy, Traité complet de l'hystérie, 2» éd. Paris, 1848, p. 107.)
^ Briquet, Traité clinique et thérapeutique de l'hystérie. Paris, 1859, p. 444.
3 Guéneau de Mussy, Clinique médicale. Paris, 1874, t. I, p. 122.
2'^ Elles ne se transforment pas, avec le temps, en paralysies' spasmodiques, ainsi que cela arrive pour les paralysies organiques d'origine cérébrale, par suite de la production de la contracture tardive. Elles ne se transforment pas, non plus, en paralysies atrophiques, comme le font les paralysies spinales aiguës ou subaiguës. Éventuellement, les muscles frappés de paralysie hystérique peuvent s'émacier en masse, mais jamais ils ne subissent la destruction atrophique qui s'observe dans les paralysies d'origine médullaire ou de cause périphérique.
3° Elles s'accompagnent habituellement d'anesthésie sensitivosensorielle et de troubles profonds du sens musculaire.
4° Elles disparaissent souvent pendant le sommeil hypnotique provoqué ou spontané et reparaissent après le réveil.
5° Elles peuvent être déplacées ou enlevées par l'intervention de moyens qui n'ont aucune action modificatrice sur les paralysies organiques : par exemple, par l'explosion d'attaques convulsives, par l'application d'agents esthésiogènes, par la suggestion, etc.
Nous allons, j'espère, pouvoir vérifier l'exactitude de ces différentes propositions sur les deux malades que j'ai fait venir à l'amphithéâtre pour vous mettre à même de constater de visu les principaux caractères des paralysies que nous étudions aujourd'hui.
Thérèse C... a, depuis deux jours, une paralysie hystérique du membre supérieur gauche. Avant-hier, dans l'après-midi, elle a eu, ainsi que cela lui arrive souvent, une grande attaque convulsive tout à fait semblable à celles auxquelles elle est sujette depuis plusieurs années. Cette attaque n'a rien présenté de particulier; elle est arrivée spontanément; elle n'a été ni plus ni moins violente que les autres; elle a duré, comme d'ordinaire, trois quarts d'heure environ; elle n'a pas été arrêtée artificiellement. Bref, elle n'a été remarquable par aucune particularité à nous connue, si ce n'est qu'après la terminaison des convulsions, le bras gauche est resté complètement paralysé.
Étudions ensemble les caractères de cette paralysie.
Le premier phénomène saillant, c'est qu'il s'agit d'une paralysie flaccide, complète, absolue. Le membre pend inerte et flasque le long du tronc, comme le ferait un corps étranger; soulevé à une
certaine hauteur et abandonné à lui-même, il retombe lourdement comme une masse. Aucun mouvement volontaire n'est possible ni dans les doigts, ni dans l'avant-bras, ni dans le bras; les mouvements de l'épaule sont seuls conservés. Les efforts de pression, exercés avec la main droite, ne déterminent aucun mouvement associé dans les muscles symétriques du côté gauche.
Les réflexes tendineux du poignet sont normaux. La percussion des masses musculaires du bras ou de l'avant-bras provoque, dans les muscles excités, des contractions très appréciables. La température est sensiblement égale des deux côtés; peut-être la main du côté gauche est-elle un peu moins chaude que celle du côté droit. Il n'y a, du reste, ni coloration violacée des téguments ni tuméfaction œdémateuse des tissus sous -cutanés.
Ces constatations sont déjà de nature à nous faire penser à une paralysie dynamique. Une monoplégie organique d'origine cérébrale s'accompagnerait, en effet, d'exagération des réflexes tendineux, tandis que ces réflexes seraient abolis dans une paralysie d'origine médullaire ou névritique. De plus, une paralysie organique quelconque, datant de quarante-huit heures, serait presque sûrement accompagnée d'im certain degré de paralysie vaso-motrice, tandis que nous trouvons le membre paralysé de notre malade avec une coloration et une température normales.
Mais poursuivons notre enquête et voyons, sans plus tarder, quel est l'état de la sensibilité.
Un examen rapide nous apprend que la sensibilité est totalement abolie dans le membre paralysé. Le pincement de la peau, la torsion des jointures ne donnent lieu à aucune perception douloureuse. De plus, le sens musculaire est perdu; lorsque la malade a les yeux fermés, elle ne se rend pas compte des déplacements qu'on imprime à sa main gauche : elle ne sait pas où elle est.
Mais à l'état ordinaire, et cela depuis plusieurs années, Thérèse G... est hémianesthésique gauche. Elle présente, en outre, ainsi que je vous l'ai montré dans une précédente leçon (leçon VI, p. 65), le phénomène de l'haphalgésie. Nous ne devons donc pas nous borner aux constatations précédentes. Il nous faut rechercher si l'apparition de la paralysie a apporté quelque modification appréciable dans la répartition et dans la modalité des fonctions sensitives de notre malade. Et d'abord, est-elle toujours hémianesthésique du côté gauche? Oui, car j'enfonce une épingle sur différents points de son visage, de sa poitrine, de ses membres, et
VOUS voyez qu'elle sent très bien les piqûres pratiquées sur la moitié droite de son corps, tandis qu'elle reste indifférente aux piqûres pratiquées sur la moitié gauche. Mais rtiémihaphaigésie a subi une modification, car la malade n'éprouve aucune sensation désagréable quand j'applique sur le membre paralysé une pièce d'or, tandis qu'elle se plaint vivement si je place la même pièce au contact de la peau de n'importe quelle autre partie du côté gauche de son corps.
L'insensibilité du membre supérieur gauche est donc plus complète, plus absolue qu'elle ne l'était avant l'apparition de la paralysie. La malade se rend, du reste, compte elle-même qu'il y a quelque chose de changé dans sa manière de sentir. « Avant d'être paralysée, dit-elle, je ne souffrais pas plus que maintenant quand on me piquait, mais je sentais que j'avais mon bras; à présent, il me semble que je n'ai pas de bras, que mon corps s'arrête à l'épaule. »
Je ne veux pas insister plus longtemps sur ces troubles de la sensibilité dont l'analyse est très délicate, dans le cas actuel, à cause de la complexité des phénomènes préexistants. Je devais cependant vous les signaler, -car ils ont une réelle importance séméiologique.
' Au reste, si vous conservez encore quelques doutes sur le diagnostic de la nature de la paralysie que présente notre malade, j'espère qu'ils ne résisteront pas à l'expérience que nous allons faire.
Thérèse C... est facilement hypnotisable. Sans rien lui dire, je l'endors par fixation du regard. La voilà en état de somnambulisme artificiel. Je soulève son bras droit, et il reste étendu horizontalement; je soulève son bras gauche (côté paralysé), et il reste également dans la position horizontale. Je prie la malade de rajuster ses vêtements, et vous voyez qu'elle se sert également bien de ses deux mains. La paralysie que nous constations tout à l'heure n'existe plus. Je réveille brusquement la malade en lui soufflant sur les yeux, et aussitôt son bras gauche redevient inerte, incapable d'exécuter aucun mouvement volontaire ^
' Cette influence du sommeil hypnotique sur les paralysies hystériques a été signalée en 1838 par A. Despine. 11 pratiquait souvent l'iiypnotisation et avait remarqué que « des jeunes filles atteintes de paraplégies nerveuses recouvraient bientôt, en somnambulisme, l'usage de leurs membres pour le perdre hois de la crise, il est vrai; mais ce retour, quoique momentané, du mouvement n'était pas sans influence sur la guérison définitive de la maladie. » (Cité par Prosper Despine in Gaz. méd. de Paris, 1877, p. 320.)