TROISIÈME LEÇON
ÉTIOLOGIE DE L'HYSTÉRIE (snilrj (Ganses occasionnelles.)
SOMMAIRE
I. Hystérie d'origine émotive. Elle est surtout fréquente chez les femmes. Nature des émotions provocatrices. Exemples.
IL Rôle des traumatismes dans l'étiologie de l'hystérie convulsive. Histoii^e de l'hystérotraumatisme. Rapport de l'hystérie avec les phénomènes du Raihvay Spine et du Railway Rrain.
III. Des intoxications déterminant l'hystérie. Doctrine des hystéries toxiques. Doctrine de l'hystérie d'origine toxique.
lY. Fréquence relative des différentes causes occasionnelles de l'hystérie.
Messieurs,
Les causes occasionnelles ou déterminantes de l'hystérie peuvent être divisées en trois groupes comprenant: 1° les émotions morales; 2" les traumatismes; 3" les intoxications.
L'hystérie d'origine émotive est surtout fréquente chez les femmes. La nature ou, si je puis dire ainsi, la qualité de l'émotion provocatrice est très variable selon les cas. Les chagrins violents, les frayeurs, les contrariétés,|les colères, les ébranlements psychiques, de quelque espèce qu'ils soient, peuvent, chez les sujets prédisposés, donner naissance à des accidents hystériques K
* Chez 22 hystériques observées par Georget, les causes déterminantes ont été : frayeurs, 13 fois; chagrins violents, 7 fois; contrariété vive, 1 fois. «Chez une malade, ajoute Georget, il n'y eut pas de cause excitante, mais cette personne avait eu une enfance mélancolique pendant laquelle elle avait été sujette à une foule d'accidents nerveux, o
2J ETIOLOGIE DE L'HYSTÉRIE.
Quelques exemples que je vais prendre dans l'histoire des malades de notre service fixeront vos idées sur le rôle des émotions morales dans le développement de ces accidents.
Observation I. — Marie M... a fait ses débuts dans riiystérie à la suite d'une violente frayeur. Elle avait alors dix-sept ans et habitait la campagne. Un montreur d'ours vint à passer dans le village; elle alla voir ses exercices et se faufda dans la foule des spectateurs jusqu'à ce qu'elle fut au premier rang. L'ours, en dansant, passa si près d'elle que le museau glacé de l'animal frôla la joue de la jeune fdle. Marie eut peur; elle s'enfuit précipitamment chez elle et, à peine arrivée, tomba sans connaissance sur son lit, en proie à des convulsions et à une agitation déhrante des plus vives. Depuis lors, les attaques se sont reproduites un grand nombre de fois, et toujours le délire qui les accompagne roule sur la frayeur causée par le contact de l'ours.
Obs. il — Théophile S... a eu sa première attaque convulsive à seize ans. Elle était dans une maison d'éducation dirigée par des religieuses. Une de ses maîtresses étant morte, elle fut désignée pour passer la nuit dans la chambre mortuaire. Malgré l'émotion que lui causait le voisinage d'un cadavre, elle s'endormit profondément. Vers le milieu de la nuit, une religieuse lui frappa sur l'épaule. Théophde, croyant que c'était la morte qui venait la réveiller, poussa un grand cri et eut sur-le-champ une grande attaque de nerfs qui ne dura pas moins de cinq à six heures.
Obs. IIL — Marie A... était sur le point de faire sa première com.munion. Elle avait caché à son confesseur ses habitudes de masturbation. Au milieu d'un sermon dans lequel le prédicateur parlait avec véhémence des tourments de l'enfer, elle fut épouvantée par le souvenir de ses fautes, perdit connaissance et eut, dans l'église même, sa première attaque convulsive.
Obs. IV. — C'est à l'âge de seize ans, aussitôt après l'apparition des règles, que se montrèrent chez Elisabeth P».... les premiers accidents hystériques sérieux. Voici dans quelles circonstances : Elisabeth assistait à une classe d'histoire et de géographie ; la maîtresse parlait des éruptions volcaniques; elle racontait comment les villes d'Herculanum et de Pompéi avaient été ensevelies sous les laves et les cendres. Un grand tableau placé au fond de la classe représentait le Vésuve vomissant des torrents de flammes. Elisabeth fut très émue et eut aussitôt des convulsions et du délire. Elle s'enfuit épouvantée, croyant voir du feu partout. Son agitation fut telle qu'on dut la placer pendant quelque temps dans un asile d'aliénées.
Obs. V. — Amélie H... était âgée de vingt et un ans et jouissait en apparence d'une bonne santé, quand un jeune homme qu'elle aimait beaucoup la demanda en mariage. Sa mère s'opposa au mariage. Il en résulta une querelle violente entre la mère et la fille, querelle à l'occasion de laquelle Amélie eut une grande attaque de nerfs suivie d'hémiplégie gauche, de vomissements de sang et d'une interminable série d'accidents hystériques.
Obs. VI. — A dix-sept ans, Alix S... devint amoureuse d'un jeune
homme qu'elle voulait épouser. Sa mère s'opposa à ses projets et lui fit à diverses reprises des observations très vives sur sa conduite. Un jour, après une réprimande plus violente que les autres, Alix, très émue, eut une grande attaque convidsive avec aura ovarienne, sensation de strangulation, hallucinations, etc. Depuis lors, elle n'a pas cessé d'avoir, à des intervalles très rapprochés et pour des causes insignifiantes, des accidents hystériques de toutes sortes.
Obs. VII. — Éléonore L... a le malheur d'avoir pour père un homme brutal qui s'adonne à l'alcoolisme et à la débauche. Un jour, pendant que sa femme et sa fille étaient à l'atelier, il pilla la maison conjugale et s'enfuit avec une concubine. Quand Éléonore et sa mère revinrent à leur domicde, elles trouvèrent les armoires vides, les tiroirs défoncés, et ne tardèrent pas à connaître par les voisins le nom des coupables. En apprenant la conduite de son père, Éléonore éprouva une vive indignation et eut illico sa première attaque de nerfs.
Obs. VIII. — Elisabeth M... s'était introduite un jour clandestinement chez son amant. Elle se livrait à lui, quand la mère du jeune homme, qu'on croyait absente pour plusieurs heures, revint à l'improviste et frappa violemment à la porte de la chambre de son fils. Elisabeth, surprise et effrayée, eut sur-le-champ une grande attaque de nerfs, et depuis lors elle a eu un très grand nombre d'attaques analogues et une foule d'aulres accidents hystériques.
Obs. IX. — - Berthe M.. . est entrée de très bonne heure dans la vie galante. A dix-sept ans elle avait déjà des amants et les trompait sans vergogne. Un jour que l'un d'eux, le titulaire, lui reprochait durement ses infidélités, elle se mit en grande colère et eut, pour la première fois de sa vie, une attaque convulsive très violente.
Obs. X. — Jeanne M... avait vingt ans quand ses parents la sommèrent d'épouser un jeune homme qu'elle n'aimait pas. Elle refusa obstinément. Pour vaincre sa résistance, on employa en vain la persuasion et la violence. Un jour, après une querelle bruyante, ses parents irrités la mirent à la porte de chez eux. Aussitôt après, Jeanne eut une attaque convulsive à grand fracas qui dura deux heures, et depuis lors elle a toujours été plus ou moins souffrante d'accidents hystériques variés.
Obs. XI. — A dix-huit ans, Élisa G... était employée comme femme de chambre dans un hôtel, à Munich. Un jour, deux voyageurs allemands, de passage à l'hôtel, voulurent s'emparer d'elle, et comme elle était insensible à leurs avances, ils la saisirent brutalement et la poussèrent sur un lit pour la violer. Elisa se défendit, cria et parvint à s'échapper de leurs mains; mais, à peine arrivée dans sa chambre, elle eut une grande attaque convulsive qui se reproduisit les jours suivants et marqua le début d'une longue série d'accidents névropathiques.
Dans tous les cas que je viens de vous citer, l'hystérie a débuté immédiatement après l'émotion provocatrice. Quelquefois il y a,
28 ÉTIOLOGIE DE L'HYSTÉRIE.
entre la cause et l'effet, un intervalle d'un ou de plusieurs jours. Exemples :
Obs. XII. — A l'âge de quatorze ans, Anaïs L... était en apprentissage dans un magasin de nouveautés. Un dimanche matin, elle alla à l'église avec une de ses compagnes. Un homme placé à son côté tomba tout à coup, pendant la messe, foudroyé par une attaque d'apoplexie. Anaïs fut très émue par le spectacle de cette mort subite. Elle n'eut cependant aucun accident immédiat, mais l'image du mort était sans cesse présente à son esprit; elle y pensait le jour, elle y rêvait la nuit. Le mardi suivant, à neuf heures du matin, en arrivant à son atelier, elle éprouva un grand mal d'estomac et sentit comme deux mains qui lui serraient la taille au point de l'étouffer, puis elle perdit connaissance, en proie à des convulsions qui durèrent jusqu'à deux heures de l'après-midi. A partir de ce jour, des attaques analogues se sont reproduites à des intervalles variables, tantôt sans cause commune, tantôt sous l'influence d'une émotion ou d'une contrariété.
Obs. XIII. — Marie-Louise G... était, à dix-sept ans, une des meilleures élèves de l'école normale d'institutrices. Elle se préparait aux examens du brevet supérieur, qu'elle comptait passer à la session d'août 1885. La maîtresse de l'école exigea qu'elle les subît en 1884. Elle fut si émue par la crainte d'un échec, qu'elle fut prise quelques jours après de crises de sanglots et d'accès de reniflement hystérique qui persistèrent pendant plus d'une année.
Jl résulte de ces exemples que tous les ébranlements psychiques, toutes les émotions morales, doivent être considérés comme des causes occasionnelles très actives de l'hvstérie.
Les traumatismes occupent une place importante parmi les agents provocateurs de l'hystérie \ Chez les sujets franchement hystériques, ils peuvent donner lieu à des manifestations nouvelles de la diathèse; chez des sujets simplement prédisposés, ils peuvent déterminer l'explosion des premières manifestations de la névrose.
L'étude de l'hystérie d'origine traumatique ou, comme on dit aujourd'hui, de V/iystcro-traumatisnie, a été précédée et préparée
1 Voyez i co; sujet: Charcot, Leeons sur les maladies du système nerveux, t. III. Berbez, Hystérie et traumatisme. Th. doet., Paris, 1887. Bataille, Traumatisme et névropathie. Th. doct., Paris, 1887. (iuinon, Les a,r/ents provocateurs de l'hystérie. Th. doct., Paris, 1839.
par une série de recherches, faites surtout en Amérique et en Ang^leterre, sur les accidents nerveux qui succèdent aux collisions de chemins de fer. Erichsen \ Herbert Page -, ont publié sur ces accidents des travaux importants, et les expressions de Rallway Spine et de Railway Brain, employées par ces auteurs, sont devenues d'un usage courant, même en France et en Allemagne. Mais il faut bien savoir qu'elles n'expriment aucune idée doctrinale. Erichsen attribue les symptômes observés sur ses malades à des lésions médullaires qui manquent dans la plupart des cas; Herbert Page les explique par l'intervention de phénomènes neurasthéniques qui ne rendent' compte que d'une partie des troubles nerveux provoqués par les grands ébranlements traumatiques. Tous deux emploient cependant les mots de Railway Spine et de Railway Brain, non pas pour dénommer une maladie nouvelle, mais pour désigner sans périphrase un groupe de phénomènes correspondant à une étlologie commune.
En 1885, les leçons de M. Charcot et la discussion qui eut lieu devant la Société médicale des hôpitaux de Paris, à propos d'une observation de monoplégie brachiale, présentée par M. Troisier, posèrent nettement la question des rapports de l'hystérie et du traumatisme. A partir de ce moment les observations se multiplièrent. Des faits nombreux furent publiés par MM. Berbez, Bataille, Vibert, Grasset, Oppenheim, Strumpell, Eulenburg, Bernhardt, etc. Les uns étaient des exemples typiques d'hystérie développée sous l'influence du traumatisme; les autres avaient plutôt les apparences symptomatiques de la neurasthénie ou d'autres névroses.
Quelques observateurs, exagérant l'importance de la notion étiologique, voulurent réunir tous les troubles fonctionnels d'origine traumatique sous le nom commun de névrose traumatique, mais il ne semble pas qu'il soit nécessaire de créer pour cela une espèce nosologique nouvelle. Le traumatisme est une cause banale et complexe, dans laquelle l'émotion morale et l'ébranlement organique se combinent dans des proportions éminemment variables. Ses effets diffèrent également selon les prédispositions morbides des sujets. Dans tel cas, il provoquera des accidents franchement épileptiques; dans tel autre, des accidents de neurasthénie pure; dans un troisième, il sera suivi de l'explosion d'accidents hystéri-
1 J. Eric Erichsen, On Railwcuj and other injuries of the nervous System. 1865. ^ Herbert W. Page, Injuries of the spinal cord without apparent mechanical lésion and nervoHS shok in their surgical and medico-legal aspects, 2° édition. 1885.
30 ETIOLOGIE DE L'HYSTEPilE.
ques vrais. Est-il légitime de réunir ces affections, essentiellement différentes par leur évolution et par leur pronostic, dans une description commune, sous le prétexte qu'elles se sont toutes les trois développées à la suite de traumatismes? L'école neurologique française pense que non. Elle estime qu'il est plus logique de laisser à chaque névrose son autonomie nosograpliique, et que ce serait compliquer singulièrement l'étude des affections nerveuses que de disjoindre leurs éléments dans des classifications artificielles basées sur la seule notion de leur étiologie \
L'observation clinique ne fournit d'ailleurs aucune raison suffisante pour séparer l'hystérie d'origine traumatique de l'hystérie d'origine émotive. Deux de nos malades ont eu leurs premières attaques convulsives à la suite de traumatismes :
La première est la nommée Joséphine D... A l'âge de dix-neiif ans, étant ouvrière dans une filature, elle eut le poignet gauche pris entre deux cylindres de bois hérissés de fortes pointes d'acier. Il en résulta une plaie profonde, dont la cicatrice mesure cinq ou six centimètres carrés. Les premiers pansements furent très douloureux. Six jours après l'accident, la malade souffrait encore beaucoup de la plaie; elle se sentait énervée, oppressée, et, finalement, elle eut une grande crise de nerfs qui dura plus d'une heure et qui se renouvela par la suite un grand nombre de fois;
La seconde est la nommée Thérèse L..., qui est devenue hystérique ou, pour parler plus exactement, qui a eu sa première attaque convulsive à l'âge de vingt-deux ans, aussitôt après l'avulsion d'une dent.
Eh bien! examinez attentivement ces deux malades, et je ne crois pas que vous trouviez la plus légère différence entre les symptômes qu'elles présentent et ceux que vous observerez chez celles de leurs compagnes qui sont devenues hystériques à la suite d'émotions morales. Les attaques convulsives sont semblables, les stigmates sensitivo-sensoriels sont les mêmes; tout est identique, sauf la cause occasionnelle qui a provoqué l'explosion de la maladie.
II en est de même pour les accidents hystériques locaux déterminés par des traumatismes.
1 Voyoz à C3 sujet un excellent travail de M. A. Dutil sur l'hyUéne et la neurasthénie asanciées, in Ga:elte médicale de Paris (30 novembre et 7 ijécembre 1889).
M. Gharcot s'est également occupé à plusieurs reprises de cette question des rapports de l'hystérie avec les traumatismes dans ses Leçons sur les maladies du système nerveux et ilans ses Lcrons ila Mardi a la Salpélrii'rc.
GxVUSES OCCASIONNELLES .".1
Une de nos malades a fait dernièrement une cliute dans les couloirs de l'hôpital et s'est blessée légèrement à l'avant-bras gauche. A l'instant même, elle a été prise d'une contracture du membre contusionné, qui a persisté pendant six semaines. C'était une contracture hystérique vulgaire, banale, tout à fait semblable à celles qui auraient pu se développer sous l'influence de causes occasionnelles autres que le traumatisme.
Les cas de ce genre sont loin d'être rares. C'est à eux qu'on appliquait autrefois le nom (Vhi/.stérie locale ou périphérique, et on les expliquait en disant que la plaie avait produit par voie réflexe la contracture permanente des muscles sous-jacents.
En réalité, l'interprétation qui leur convient est beaucoup plus compliquée. Qu'il y ait, dans le cas que je viens de vous citer et dans les cas analogues, un rapport de cause à effet entre le traumatisme initial et la contracture qui l'a suivi, cela ne peut être mis en doute, mais cela ne suffit pas pour légitimer l'expression d'hystérie locale. Le traumatisme n'a pas causé l'hystérie, puisque la malade était manifestement hystérique avant la chute, comme elle est restée hystérique après la guérison de la contracture. Le traumatisme a simplement déterminé, dans l'évolution d'une maladie préexistante, un incident symptomatique qui aurait pu ne Jamais se produire s'il n'avait été provoqué par une circonstance occasionnelle, mais qui ne constitue pas à lui seul la maladie.
Remarquez bien que je parle du traumatisme et non pas de la plaie. Dans l'espèce, il y a une diff'érence importante entre ces deux termes. PJen ne prouve, en effet, que la plaie de l'avant-bras ait joué par elle-même un rôle quelconque dans la production de la contracture. Celle-ci aurait parfaitement pu se produire en l'absence "de toute meurtrissure appréciable des tissus, par le fait seul de l'ébranlement général ou local qui a accompagné le traumatisme. Et la preuve qu'elle n'était pas la conséquence directe de la plaie des téguments, c'est que la rigidité musculaire a persisté plusieurs semaines après la cicatrisation complète de la lésion cutanée.
En résumé, il n'y a aucune différence essentielle entre l'hystérie d'origine émotive et l'hystérie d'origine traumatique, non plus qu'entre les accidents hystériques locaux provoqués par des causes morales et les accidents hystériques locaux provoqués par des ébranlements physiques.
32 ETIOLOGIE DE L'HYSTÉRIE.
Certaines intoxications paraissent jouer dans l'étiologie de riiystérie un rôle identique à celui que jouent les traumatismes : chez les sujets franchement hystériques, elles peuvent aggraver les manifestations de la névrose préexistante; chez les sujets simplement prédisposés, elles peuvent être la cause déterminante de l'apparition de symptômes nerveux variés, présentant tous les caractères cliniques des accidents hystériques.
Les intoxications par le plomb, l'alcool, le mercure, sont celles qui paraissent avoir les rapports les plus étroits avec l'hystérie. L'empoisonnement lent par l'oxyde de carbone peut également, ainsi que cela résulte des observations de M. Marie, déterminer l'explosion d'accidents hystériques \
Certaines affections générales qui modifient profondément la crâse du sang, telles que les fièvres infectieuses, le diabète, la chlorose, la syphilis, etc., se comportent comme les intoxications. Les poisons formés dans l'organisme sont aussi nuisibles que les poisons venant du dehors.
Les accidents nerveux qui accompagnent les intoxications saturnine, alcoolique, etc., étaient connus depuis fort longtemps. On savait très bien que les alcooliques ont souvent de l'anesthésie sensitivo- sensorielle, des parésies musculaires, etc., que les saturnins sont sujets à des hémianesthésies, à des convulsions choréiformes, à des paralysies, etc. Mais on attribuait tous ces
^ Les principaux travaux relatifs aux rapports des intoxications avec riiystéiie sont les suivants :
Debove, De l'apoplexie fiysf.érlque (Bull. Soc. mécl. des hôp. de Parts, 13 août 1886).
Acliard, Apoplexie hystérique (Arcli. gé)i. de méd., 1887, et Thèse de doctorat, Paris, 1887).
Cliarcot, Hémianesthésle hystérique et hémlanesthésle toxique (Bulletin, médical, inai 1887).
LctuUe, De l'Iiystérle saturnine (Semaine médicale, 1887). — De l'hystérie mercurlelle (Soc. méd. des hôp. de Paris, 12 août 1887).
Potain, Gaz. des hôp., 14 et 28 août 1887, et Bulletin méd/ical, 4 septembre 1887.
JJreylbus, De l'hyitérle alcoolique (Union médicale, novembre et décembre 1887).
Dutil, Note pour servir à l'histoire des rapports de Vhystérle et du saturnisme (daz. méd. de Paris, 31 décembre 1887).
Lerbez, L'hystérie toxique (Gaz. des hôp., 14 janvier 1888).
Hirschmann, Intoxication et hystérie. Th. doct., Paris, 1888.
■Marie, Hystérie dans l'Intoxication par le sulfure de carbone (Soc. méd. des hôp. d.i Paris, 'J novembre 1888).
G. Guinon, Les agents provocateurs de l'hystérie. Th. doct., Paris, 1889.
accidents à des lésions organiques des centres nerveux ou des nerfs périphériques, ou tout au moins à l'imprégnation des éléments nerveux par le poison introduit dans l'organisme. On croit aujourd'hui qu'à côté des symptômes toxiques qui sont manifestement dus à des névrites périphériques ou à des altérations organiques des centres nerveux, il existe souvent, chez les intoxiqués, des troubles purement fonctionnels, cérébraux ou médullaires, appartenant en partie à l'hystérie, et on le prouve par des faits d'observation clinique si nombreux et si précis qu'ils ne peuvent vraiment laisser aucun doute sur la coexistence fréquente de l'hystérie et des intoxications.
Pour expliquer cette coexistence, on a proposé deux théories essentiellement distinctes : l'une est celle des hystéries sympto- ■matiques; l'autre, celle de Vliystérie d'origine toxique.
La doctrine des Iiystéries synvptomatiques a été imaginée par M. Debove et soutenue par MM. Achard, Letulle, Dreyfous. Ses partisans affirment que l'alcool, le plomb, le mercure, etc., sont des poisons hystérogènes au sens propre du mot, c'est-à-dire des poisons capables de créer l'hystérie de toutes pièces, même chez les sujets non prédisposés. A côté, disent- ils, des épilepsies toxiques dont l'existence est généralement admise, il y a lieu de décrire des hystéries toxiques dont les principales, mais non les seules variétés, sont : l'hystérie saturnine, l'hystérie alcoolique et l'hystérie mercurielle. Chacune d'elles a sa physionomie clinique et doit avoir, par conséquent, son autonomie nosographique; il y a donc autant d'espèces d'hystéries toxiques que d'intoxications hystérogènes.
Ces idées sont, en vérité, fort séduisantes. Elles paraissent, à première vue, devoir simplifier la systématisation nosologique des grands accidents névropathiques en les groupant d'après les affinités naturelles de leur étiologie. De plus, elles satisfont l'esprit en proclamant l'étroite parenté des intoxications et des grandes névroses. On sait depuis longtehips déjà que les descendants des intoxiqués sont souvent atteints d'hystérie ou d'épilepsie; il semble tout naturel d'apprendre que ces mômes névroses peuvent se développer directement chez les sujets dont les tissus subissent l'action immédiate du poison.
Cependant il convient de se tenir en garde contre les déductions erronées que pourraient faire naître, dans l'esprit des personnes non prévenues, les expressions d'épilepsies toxiques ou (ïhys-
84 ÉTIOLOGIE DE L'HYSTÉRIE.
téries toxiques. Quand un saturnin, dans le cours d'une série liabituellement complexe d'accidents encéphalopathiques, a un ou plusieurs accès convulsifs avec perte de connaissance, raideur tétanique des membres, écume à la bouche, etc.. nous disons, il est vrai, qu'il est atteint d'épilepsie saturnine. Mais, en réalité, la différence est grande entre ce malade et celui qui, sans intoxication préalable, a régulièrement, depuis son enfance, des accès spontanés de mal comitial. Celui-ci seul est un épileptique vrai; l'autre est un épileptique d'occasion, un faux épileptique. Le premier a une maladie bien définie dont les accès, se reproduisant à intervalles réguliers, constituent le principal et presque le seul symptôme. Le second a eu, sous l'influence d'un empoisonnement accidentel, des convulsions d'apparence épileptique qui ne se reproduiront jamais plus s'il a le bon esprit de se soustraire aux influences toxiques qui ont momentanément altéré sa santé. Si notre langage scientifique était moins imparfait, nous ne désignerions pas par le même mot des séries de phénomènes aussi différentes, et pour être tout à fait exacts, au lieu de dire épilepsie saturnine, nous devrions dire convulsions épileptiformes d'origine saturnine.
De même, les accidents nerveux spéciaux à chaque intoxication que vise la théorie des hystéries toxiques, n'ont d'hystérique que l'apparence. Ce sont la plupart du temps des accidents hystériformes d'origine toxique, des symptômes directs de l'intoxication initiale, et non pas des symptômes hystériques surajoutés à ceux de la maladie primitive. C'est là le côté faible de la théorie dont nous nous occupons : elle réunit à tort sous une même dénomination des phénomènes dont la nature est différente, bien qu'ils soient déterminés par des causes communes.
La doctrine de Vhystérie d'origine toxique a été soutenue par M. Charcot et par ses élèves : MM. Berbez, Guinon, etc. Elle admet que certaines intoxications ont pour effet d'aggraver les manifestations de la névrose chez les sujets préalablement hystériques et qu'elles ont le pouvoir de les faire éclater chez les sujets prédisposés, mais qu'elles sont incapables de les créer de toutes pièces.
« Il est de par le monde, dit M. Berbez, des gens en quête d'une occasion de devenir hystériques. Chez ces candidats à l'hystérie tous les prétextes sont bons. Pour l'un, c'est une chute; pour l'autre, c'est l'alcool; pour celui-ci, une contrariété; pour celui-là, l'intoxication mercurielle. » Quel que soit le point de départ, le résultat est toujours le même. Les causes occasionnelles (émotions
morales, traumatismes ou intoxications) éveillent des prédispositions lentement accumulées et provoquent l'apparition de l'hystérie, toujours identique, malgré la différence des circonstances qui ont déterminé son éclosion.
A l'appui de ces idées doctrinales, M. Charcot rapporte l'histoire de deux malades de son service, l'un saturnin, l'autre alcoolique, qui présentaient tous les deux, en même temps que les symptômes habituels des intoxications chroniques par le plomb et l'alcool, des attaques convulsives et des hémianesthésies sensitivo-sensorielles. Discutant point par point le diagnostic, le savant professeur de la Salpêtrière arrive à cette conclusion, que ces deux malades étaient hystériques avant d'être intoxiqués, et que, parmi les symptômes observés chez eux, les uns appartenaient en propre à l'hystérie, tandis que les autres dépendaient des intoxications surajoutées. Il est possible, ajoute-t-il, que l'hystérie ait été mise en jeu par le développement de l'intoxication saturnine ou alcoolique, mais ce n'est pas une raison suffisante pour légitimer les noms cVhystérie saturnine ou d'hystérie alcoolique; il vaudrait mieux dire : hystérie chez un saturnin ou hystérie chez un alcoolique, car au fond c'est toujours l'hystérie vulgaire qui est en cause.
Il importe beaucoup, en effet, de ne pas confondre l'hystérie vraie qui se développe accidentellement chez quelques intoxiqués, avec les troubles fonctionnels du système nerveux appartenant en propre à l'intoxication et résultant directement de l'action du poison introduit dans l'organisme sur les éléments ganglionnaires.
J'avoue que la distinction entre les accidents hystériques vrais d'origine toxique et les accidents hystériformes dépendant des intoxications, peut être quelquefois fort difficile à établir. Il y a cependant entre eux une différence très importante. L'hystérie vraie survit à la cause déterminante qui l'a provoquée; mais une fois qu'elle a été éveillée par une émotion, un traumatisme ou une intoxication, elle évolue indépendamment de toute nouvelle sollicitation accidentelle; elle s'émancipe dès sa naissance. Les accidents hystériformes causés par des intoxications restent, au contraire, subordonnés aux circonstances étiologiques qui leur ont donné naissance et les entretiennent; ils sont étroitement liés à l'évolution de l'intoxication dont ils dépendent. Un hystérique alcoolique restera hystérique après avoir perdu ses habitudes d'intempérance, tandis qu'un alcoolique atteint de tremblement
36 ÉTIOLOGIE DE L'HYSTERIE.
OU de délire toxique cessera de trembler ou de délirer quand il cessera de boire.
Je ne veux pas insister plus longuement aujourd'hui sur ces idées doctrinales, me réservant de les développer quand nous aurons l'occasion d'étudier des exemples concrets d'hystéro-saturnisme ou d'iiystéro-alcoolisme. Retenez seulement ceci, c'est que l'tiystérie vraie peut, dans certains cas, être provoquée par des intoxications aiguës ou chroniques ou par des maladies de nature à modifier profondément la cràse du sang, mais que tous les accidents nerveux observés chez les intoxiqués ne sont pas de nature hystérique.
Nous venons de voir que les émotions morales, les traumatismes et les intoxications sont les grandes causes occasionnelles de l'hystérie. Il n'est pas sans intérêt de rechercher dans quelles proportions chacune d'elles exerce son influence pathogénique. Le tableau suivant, dressé d'après le relevé de nos cent observations, fournit sur ce détail des indications utiles :
Causes occasionnelles de l'hystérie.
Hommes. Femmes. Total.
Émotions morales 8 54 62
ïi'auraatismes 12 4 16
Intoxications 9 0 9
Causes indéterminées 2 11 13
il résulte de l'examen des chiffres réunis dans ce tableau, que les émotions morales sont la cause principale de l'hystérie féminine, tandis que les traumatismes et les intoxications provoquent plus souvent l'hystérie masculine.
Quelles que soient d'ailleurs ses causes occasionnelles, l'hystérie n'est pas une de ces affections accidentelles qui naissent de toutes pièces sous l'influence de circonstances banales. Elle est une maladie de l'évolution. Préparée par l'hérédité, elle se manifeste dès l'enfance par des accidents névropathiques spéciaux, et quand elle éclate dans la jeunesse ou dans l'Age adulte, avec le cortège de
SCS symptômes caractéristiques, c'est que, depuis longtemps déjà, l'organisme du malade en nourrissait le germe.
Ce qui constitue l'hystérie, ce n'est même pas, à proprement parler, tel ou tel accident isolé; c'est la susceptibilité morbide préexistante, en vertu de laquelle des troubles fonctionnels variés peuvent se produire à l'occasion de circonstances étiologiques, qui n'ont par elles-mêmes qu'une importance secondaire.
Les hystériques vrais sont hystériques avant de présenter les accidents éclatants de la névrose, et ils restent hystériques après que ces accidents ont disparu.
En réalité, on naît hystérique, on ne le devient pas. L'hérédité crée la diathèse; les causes occasionnelles ne font que provoquer l'apparition des accidents.