CIRCULATION CAPILLAIRE
J'ai interrogé, moi aussi, avec insistance les hystériques qui ont été soumises à mon observation, et je puis vous affirmer que la plupart d'entre elles ignoraient absolument qu'elles fussent anestliésiques. Pressées de questions, quelques-unes ont déclaré que, depuis un certain temps, elles avaient remarqué qu'elles ne souffraient pas quand elles se piquaient ou se blessaient accidentellement dans certaines régions. D'autres ont prétendu que les membres anesthésiques étaient devenus moins adroits, moins aptes aux travaux de précision. Une hémianesthésique a assuré qu'au bain elle ne percevait la température de l'eau que d'un côté du corps. Aucune n'a signalé l'existence de sensations subjectives incommodes ou douloureuses (engourdissement, fourmillement, picotement, etc.) dans les régions anesthésiques du tégument. C'est là une particularité importante, car d'ordinaire les anesthésies dépendant de lésions organiques de la moelle épinière ou des nerfs périphériques s'accompagnent de sensations subjectives et de troubles fonctionnels qui attirent vivement l'attention des malades et des médecins. L'anesthésie hystérique, au contraire, est un symptôme latent que le médecin doit rechercher par une exploration régulière et méthodique, sans tenir aucun compte des affirmations des malades, lesquels ignorent presque toujours qu'ils sont anesthésiques.
Nous arrivons maintenant à l'étude des phénomènes morbides qui coexistent souvent avec l'anesthésie cutanée sans lui être nécessairement associés. Parmi eux, nous signalerons spécialement : 1° l'abaissement de la température locale et le ralentissement de la circulation capillaire; 2° l'absence d'hémorragies après les piqûres; 3'' enfin l'amyosthénie.
1° Abaissement de la teynpératiire locale et ralentissement de la circulation capillaire. — Dans le cours de la description, d'ailleurs très soignée, que Briquet a consacrée à l'anesthésie hystérique, on trouve les propositions suivantes: « La température de la peau anesthésiée est abaissée de un à deux degrés centigrades. La circulation capillaire s'y fait lentement. Les malades y sentent du froid ^ »
1 Briquet, loc. cit., p. 283.
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En s'appuyant sur ces affirmations de Briquet, plusieurs auteurs ont cru pouvoir expliquer l'anesthésie par un ralentissement local de la circulation capillaire. J'estime que ces auteurs se sont trompés. Pour que leur hypothèse fût fondée, il faudrait que la coïncidence de l'anesthésie avec un ralentissement notable de la circulation capillaire fût constante. Or, s'il est possible que, dans certaines observations particulières, des troubles locaux de la circulation et de la calorification aient coexisté avec l'anesthésie cutanée, il est bien certain qu'il n'en est pas toujours ainsi et que des anesthésies profondes du tégument peuvent ne s'accompagner d'aucune modification appréciable de la circulation capillaire ou de la calorification de la peau. Il vous sera facile de vous en assurer en examinant comparativement les deux côtés du corps de celles de nos hystériques qui sont hémianesthésiques.
Regardez avec soin les deux moitiés du visage ou les deux bras de Paule C...: il est impossible de saisir aucune différence de coloration entre le côté sensible et le côté insensible. Autant qu'on peut en juger sans l'intervention des instruments de précision qui servent à l'étude physiologique de l'appareil circulatoire, l'irrigation sanguine se fait aussi bien d'un côté que de l'autre. Le pouls artériel a partout la même force et la même amplitude; les veines sous -cutanées sont également turgescentes; les taches d'ischémie locale produites par la pression des doigts sur la peau s'effacent aussi vite à droite qu'à gauche. La température est égale des deux côtés, ou, s'il existe quelques différences, elles ne dépassent pas les limites des causes d'erreur inhérentes à ce genre d'exploration. Ajoutez à cela que les sueurs spontanées ou provoquées par des injections hypodermiques de pilocarpine sont sécrétées en égale abondance d'un côté ou de l'autre; que les frictions excitantes, les sinapismes, les vésicatoires, les brûlures déterminent partout les mêmes phénomènes de rubéfaction et de décollement bulbeux de l'épiderme; que les parties anesthésiques s'enflamment et suppurent comme les parties normales; ciue la cicatrisation des plaies s'y produit avec la même rapidité que dans les régions sensibles, et vous serez sans doute amenés à déduire de cet ensemble de raisons que l'anesthésie des hystériques ne dépend pas d'un trouble local de la circulation.
2" Absence cV hémorragies après les piqûres. — Il est d'observation courante que les piqûres pratiquées sur les régions
RÉACTIONS YASO -MOTRICES. 77
anestliésiques des téguments des hystériques ne donnent habituellement lieu à aucun écoulement sanguin.
Chez les sujets sains, les piqûres de la peau sont bientôt suivies de l'écoulement de quelques gouttes de sang. En même temps, le point lésé s'entoure d'une petite auréole rouge, sans élevure, qui persiste jusqu'à la cicatrisation complète de la petite plaie.
Chez les hystériques, il semble que les vaisseaux de la peau directement excités par le contact du corps étranger, se contractent violemment avant que le sang ait pu s'écouler par la blessure. Cette contraction s'accompagne d'une série de phénomènes incomplètement décrits dans les livres et dont voici la succession : Au moment même où l'épingle est enfoncée dans la peau, on voit apparaître autour du point piqué une auréole pâle d'un à deux millimètres de diamètre qui persiste et s'accentue même davantage après que l'épingle a été enlevée. Quelques secondes plus tard, l'auréole s'entoure d'une zone de rougeur diffuse d'un à deux centimètres de diamètre, et en même temps il se forme a sa place une saillie, une sorte de papule ortiée qui persiste pendant un temps variable, mais toujours assez long, une demi-heure, une heure, ou plus selon les cas. Souvent, après que la papule est bien formée, il s'écoule par l'orifice de la piqûre une petite gouttelette de sérosité limpide.
Ces phénomènes semblent bien indiquer qu'il se produit une contraction immédiate des vaisseaux directement intéressés par la piqûre et un oedème consécutif, localisé au point d'irritation initiale. Mais il ne faudrait pas croire, comme on le fait généralement, que les parties anesthésiées soient seules le siège de l'hyperexcitabilité vasculaire qui empêche l'écoulement du sang après les piqûres. Très fréquemment, cet état des vaisseaux est général, bien que l'anesthésie soit partielle. Chez Paule C..., par exemple, je pratique trois piqûres sur le milieu de la face antérieure de chacun des deux avant-bras, dont l'un est anesthésique et Tautre sensible. Vous voyez qu'il ne s'écoule pas plus de sang d'un côté ciue de l'autre. Attendons quelques secondes, et nous verrons les papules ortiées se produire également des deux côtés. J'ajouterai qu'il est possible de modifier expérimentalement les réactions vaso-motrices d'une région anesthésique sans changer en aucune façon les caractères de l'anesthésie elle-même. Ainsi, l'application d'un sinapisme sur les portions insensibles de la peau des hystériques provoque habituellement une rubéfaction
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locale très vive. Dans ces conditions, les piqûres pratiquées sur la plaque rouge saignent très abondamment et ne provoquent plus la formation de papules, bien que l'insensibilité cutanée persiste souvent après l'application du sinapisme.
L'hyperexcitabilité vasculaire qui empêche l'écoulement du sang après les piqûres, se traduit quelquefois par d'autres phénomènes bien connus des cliniciens. Chez beaucoup d'hystériques, le passage rapide d'un corps dur sur la peau détermine l'apparition d'une raie rouge beaucoup plus accentuée et persistante que chez les sujets bien portants. Chez quelques-unes même il se produit au niveau du point excité une élevure qui persiste pendant plusieurs heures consécutives et qui est l'analogue de la papule ortiée dont nous venons de parler à propos des piqûres.
M. Dujardin-Beaumetz a communiqué une intéressante observation de ce genre à la Société médicale des hôpitaux de Paris. Sa malade était une hystérique âgée de vingt-neuf ans. Elle était anesthésique générale. Si l'on traçait sur sa peau avec l'ongle ou avec un corps dur quelconque des traits, des lettres, des mots, il se formait, après quelques minutes, des saillies rouges à contours fort nets, très exactement limitées aux points excités et persistant pendant quatre ou cinq heures. Ces saillies étaient telles qu'il était très facile de lire les caractères tracés sur la peau et qu'on aurait pu en tirer des épreuves K
Je n'insisterai pas davantage sur la description de ces troubles vaso-moteurs. Il serait fort intéressant de les étudier en détail, mais cela nous entraînerait fort loin. Qu'il vous suffise de savoir pour le moment qu'ils ne sont pas rares dans l'hystérie, et que tout en se produisant assez souvent sur des parties anesthésiques de la peau, ils ne sont cependant pas liés à l'anesthésie cutanée par un rapport constant ^
3° Amyostliéiiie. -~ Chez la plupart hystériques, l'insensibilité de la peau est accompagnée d'un certain degré d'affaiblissement musculaire; mais, contrairement à l'opinion émise par certains
^ Dujardin-Lioaumet/, Note sur des Iroublas vaso-moteurs de la peau observés sur une hystérique (Femme autor/raphique). (Bulletins et tnémoires de la Société médicale des hôinluux de Paris, t. XVI, 20 série, 1879, p. 197.)
2 M. Mesnet qui a fait récemment une communication à l'Académie de médecine (séance du 25 mar.? 1890) sur le phénomène de l'autographisme, a constaté comme nous que la production de saillies persistantes sur les points excités de la peau, n'était )ias en l'appoi't avec la distribution de l'anesthésie cutanée. Sur des sujets hémianeslliésiqufs les saillies se ronriaient aussi liien sur le côté sensible que su l' le côté insensible.