SENSATIONS SUBJECTIVES
pour mesurer le degré de sensibilité des divers organes, et dont on utilise tous les jours les propriétés, depuis les travaux de MM. Budin et Coyne\ pour graduer scientifiquement l'administration du chloroforme dans l'anesthésie chirurgicale.
J'ai eu l'idée de rechercher récemment sur quelques malades comment se comportait la pupille quand on excitait des régions de peau anesthésique, et j'ai constaté, à mon grand étonnement, qu'elle se dilatait lorsqu'on venait à piquer ou à pincer fortement des parties anesthésiées du tégument, bien que les malades ne ressentissent aucune impression douloureuse.
Ce fait a une certaine importance, et vous verrez que nous en ferons notre profit quand nous aurons à étudier la physiologie pathologique de l'anesthésie hystérique.
3° Absence de sensations subjectives désagréables et d'incommodités notables. — Briquet a fait des sensations subjectives et des incommodités liées à l'anesthésie hystérique une description saisissante. « Les malades, dit-il, ne peuvent plus rien juger de ce qui les touche. Elles ne sentent pas si elles sont couvertes ou découvertes. Elles ne distinguent pas les vêtements qui les couvrent, le lit sur lequel elles sont couchées. Si la vue n'intervenait pas, elles ne seraient pas averties de la présence de corps dont le contact pourrait leur être nuisible. Les mains ne peuvent plus rien tenir : les malades, si elles ne dirigent pas les yeux sur ces organes, laissent tomber, sans s'en apercevoir, les objets qu'elles tiennent. Les pieds ne percevant plus le contact du sol, les malades marchent d'une manière mal assurée. Elles trébuchent contre le moindre obstacle et lors de la moindre inégalité du sol. Une malade dont toute la peau était anesthésiée disait qu'elle se trouvait comme dans le vide ^ »
Je dois, Messieurs, vous mettre en garde contre l'exagération de cette description. Contrairement à ce que dit Briquet, l'anesthésie hystérique ne s'accompagne habituellement d'aucune sensation subjective anormale; elle ne détermine aucune incommodité appréciable; elle n'apporte aucun trouble notable dans l'accomplissement des actes ordinaires de la vie. Dans l'immense majorité des cas, les malades n'ont pas conscience de l'existence de ce symptôme.
1 p. Budin et P. Coyne, Recherclies cliniques el expérimentales sur l'état de lajntpille pendant l'anesthésie chirurgicale produite par le chloroforme (Arch. dephys., 1875). ^ Briquet, Traité clin, et thérap. de l'hystérie^ p. 284.
74 ANESTHESIE CUTANEE.
Ils ne savent pas à quelle époque il a débuté et sont fort étonnées de le constater quand le médecin procède à l'exploration de leur sensibilité cutanée.
Plusieurs auteurs ont déjà insisté sur l'indifférence avec laquelle les hystériques supportent leur anesthésie. Sans renlonter jusqu'à Pierre de Lancre — qui déclare cependant très explicitement (loc. cit., p. 188) que la plupart des sorcières ne savent pas, avant d'avoir été examinées à ce point de vue, si elles sont marquées ou non, — nous trouvons le fait signalé avec la plus grande précision par M. Mesnet et par Lasègue.
« Que de femmes j'ai vues, dit Mesnet, insensibles à la piqûre d'une épingle enfoncée profondément dans la pulpe des doigts, et qui cependant pouvaient coudre et broder comme à l'ordinaire! Le plus souvent ces altérations de la sensibilité n'ont point attiré l'attention des malades, qui témoignent de l'étonnement lorsqu'on leur fait remarquer que telle partie de leur corps est insensible à la douleur, que la force musculaire est diminuée dans un ou plusieurs de leurs membres, que les organes des sens ont perdu plus ou moins de leur sensibilité spéciale \ »
Lasègue développe la môme idée dans les termes suivants : « Il semble, dit-il, que le fait d'être privé des notions que fournit le contact, apporte un obstacle aux actes les plus nécessaires de la vie. Si heureusement que la vue supplée au toucher, elle ne peut suffire à tout, et si elle donne la notion, elle ne saurait créer la sensation même du contact. Il suffit d'arrêter un instant sa pensée sur la série des petites misères qui résulteraient de la suspension accidentelle de la sensibilité de la peau, pour qu'on se représente l'étrange impression qu'éprouverait chacun de nous, si, appuyant le coude sur la table; si, tenant la plume entre les mains; si, en s'asseyant sur un siège, il n'était pas averti par une sensation tactile. Et cependant il est d'expérience que les hystériques non encore éclairées par les investigations d'un médecin ne font pas mention de l'anesthésie. J'ai examiné à ce point de vue un g-raiid nombre de filles affectées d'hystérie, d'une intelligence plus que moyenne; je les ai sollicitées avec de vives instances de ne rien omettre des incommodités qu'elles éprouvaient, et je n'en ai pas encore rencontré une qui fît spontanément figurer l'anesthésie parmi les accidents dont elle avait à se plaindre ^ »
1 E. Mesnet, Étude des paralysies hystériques. Th. doct., Paris, 18.52, p. 13.
2 Lasègue, Anesthésie et alaxie hystériques (Archives générales de médecine, 1864).