‹ Leçons cliniques sur l'hystérie et l'hypnotismeChapitre 27 sur 175 · SURDITÉ HYSTÉRIQUE · texte numérisé non relu

SURDITÉ HYSTÉRIQUE

Voici en quoi il consiste : Un diapason en vibration est appliqué sur l'apophyse mastoïde. Les vibrations se transmettent par l'intermédiaire des os du crâne à l'appareil central de l'audition, et le sujet (s'il n'est pas absolument sourd), perçoit nettement le son grave ou aigu produit par le diapason. Après quelques secondes, les vibrations diminuant d'amplitude, le son produit diminue d'intensité, et finalement il cesse d'être perçu. A ce moment, sans amorcer de nouveau le diapason, on en présente les branches au voisinage de l'orifice externe de l'oreille. Alors, chez les sujets sains aussi bien que chez ceux qui ont une obtusion de l'ouïe de cause centrale, le son qui n'était plus perçu quand le diapason était appliqué sur l'apophyse mastoïde, est entendu de nouveau quand l'instrument est placé devant l'orifice externe du conduit auditif. Au contraire, chez les malades dont l'audition est aff"aiblie par suite d'un obstacle matériel siégeant dans l'appareil collecteur et conducteur du son, le bruit produit par le diapason est perçu plus longtemps quand l'instrument est appliqué sur l'apophyse mastoïde. En d'autres termes, à l'état normal et dans les cas de surdité incomplète d'origine centrale, les vibrations du diapason sont perçues plus longtemps par voie aérienne que par voie crânienne, tandis que les mêmes vibrations sont plus longtemps perçues par voie crânienne que par voie aérienne dans les cas où l'affaiblissement de l'acuité auditive résulte d'un défaut de transmission des ondes sonores dans l'oreille externe ou l'oreille moyenne.

En appliquant ces données à Texamen des troubles de l'ouïe chez les hystériques, on constate facilement que l'expérience de Rinne donne presque toujours, sur les malades de ce genre, des résultats positifs, c'est-à-dire que les sons transmis par voie aérienne sont mieux perçus que les sons transmis par voie crânienne, ce qui permet d'attribuer la surdité hystérique à une paralysie centrale de l'audition.

Je vous ai parlé, .Messieurs, dans la dernière leçon, des rapports de l'anesthésie du goût et de l'odorat avec l'anesthésie tactile des muqueuses de la langue et de la bouche, et j'ai appelé votre attention sur ce fait, que les appareils sensitifs et sensoriels des muqueuses

en question sont quelquefois paralysés isolément et indépendamment les uns des autres. Il en est de même pour l'organe de l'audition. L'ouïe peut être abolie chez des hystériques dont les muqueuses de l'oreille externe n'ont rien perdu de leur sensibilité tactile; elle peut être intégralement conservée chez des malades dont les muqueuses du tympan et du conduit auditif externe sont complètement anesthésiques. Ces propositions sont en opposition formelle avec celles qui ressortent des examens pratiqués en 1883 par M. Walton sur treize hystériques du service de M. Charcot ^ Je crois, néanmoins, être autorisé à les maintenir in integro, et voici d'ailleurs deux malades qui vont me permettre de vous en démontrer l'exactitude. Jeanne L... est absolument sourde de l'oreille gauche, et cependant son tympan et sa muqueuse du conduit auditif externe sont parfaitement sensibles. Gab..., au contraire, présente une anesthésie complète des muqueuses du tympan et du canal auditif externe du côté gauche, bien qu'il ait conservé intacte l'audition par cette oreille.

Cette indépendance relative de l'anesthésie sensitive et de l'anesthésie sensorielle dans l'organe de l'ouïe ne s'observe pas très fréquemment. Dans la majorité des cas, ainsi que l'a signalé M. Walton, l'ouïe est diminuée ou abolie en même temps que le tympan et la muqueuse de l'oreille externe sont hypoesthésiques ou anesthésiques, mais cette règle n'est pas absolue; et vous venez de voir par vous-mêmes qu'elle compte des exceptions assez nombreuses.

Passons maintenant à l'étude des anesthésies visuelles.

Certains hystériques perdent brusquement la vision; ils deviennent tout à coup aveugles. La veille ils y voyaient très bien; le lendemain, ils ne distinguent plus le jour de la nuit, ils ne perçoivent plus aucune sensation visuelle. Cette amaurose totale et complète ne s'accompagne d'aucune lésion apparente du fond de l'œil. Le cristallin, le corps vitré, la choroïde, la rétine ne présentent, à l'examen ophtalmoscopique, aucune modification de structure susceptible d'expliquer l'anesthésie de la vision. La cécité

' Wnlton, Deafni'Ks in Iniftterinal hemlanesUicain, Tin'm, vol. V, 1883, p. iriR-ITS.

persiste en général pendant quelques jours, quelques semaines ou quelques mois; puis elle disparaît sans laisser de traces.

On trouve dans les auteurs un bon nombre d'exemples de ces amauroses temporaires des hystériques. En voici un dont l'histoire me revient à l'esprit et qui a été communiqué par MM. Dujardin- Beaumetz et Abadie, en 1879, à la Société médicale des hôpitaux de Paris ^ Une jeune fille de seize ans, élève de l'École normale de la Seine et jouissant d'une bonne santé apparente, se plaignit un soir de lourdeur de tète. Elle monta à l'inflrmerie et se coucha. Le lendemain matin elle était complètement aveugle. En même temps, elle était devenue analgésique sur toute la surface du corps. La guérison survint en quelques jours, après un petit nombre de séances d'électrisation statique.

L'amaurose hystérique n'est pas toujours aussi fugace. Souvent elle résiste pendant des mois et des années aux traitements les plus énergiques; puis, un beau jour, à la suite d'une attaque convulsive ou à l'occasion d'une émotion morale, elle guérit. Tout récemment, mon excellent confrère le D"" Armaignac m'appelait en consultation, avec MM. G. Martin et Landreau, auprès d'une enfant de dix ans, fille et petite-flUe de névropathes avérés, qui avait perdu la vision de l'œil gauche depuis quatre ans. L'examen ophtalmoscopique, pratiqué à diverses reprises par M. Armaignac, n'avait rien révélé d'anormal dans l'épaisseur des milieux transparents ni dans la structure des membranes du fond de l'œil. Je me rendis à la convocation de mon confrère, mais ce fut uniquement pour constater l'étrange mobilité de certains accidents hystériques, car, depuis la veille au soir, la petite malade avait retrouvé la vision. Elle était guérie. La peur de la consultation avait fait disparaître le mal K

Les faits de ce genre sont assurément fort intéressants. 11 faut

^ Dttjardin-Beaumêtz et Abadie, Cécité hystérique; amélioration par la <t)iétallo' thérapie et les applications d'aimant. Disparition complète des troubles visuels sous l'influence de l'électricité statique (Bulletins de la Société médicale des hôpitaux de Paris, 1879, p. 145).

2 M. Armaignac a communiqué ce fait avi Congrès d'ophtalmologie de Paris dans la séance du 7 mai 1887. En présence de guérisons subites analogues à celle dont il s'agit ici, on est toujours tenté de supposer qu'on a été la dupe d'habiles simulateurs. Dans le cas actuel, nous crûmes devoir écarter cette supposition principalement pour les deux raisons suivantes : 1° dans les examens pratiqués antérieurement à la consultation, le champ visuel de l'œil droit (non amaurotique) avait été trouvé notablement rétréci ; après la guérison son étendue était normale ; 2° au moment de la consultation nous recherchâmes les stigmates sensitifs de l'hystérie, et nous trouvâmes une analgésie complète de la muqueuse conjonctivale gauche.

les connaître puisqu'on peut être exposé à les rencontrer dans la pratique, mais il faut savoir aussi ciu'ils sont exceptionnels et que, dans la plupart des cas, les troubles de la vision dépendant de l'hystérie sont à la fois moins accentués et plus persistants. En fait, ils se présentent presque toujours sous la forme de Vamblyojne liystêrique, et ils sont caractérisés par un ensemble de symptômes parmi lesquels figurent, à des degrés divers, en même temps qu'un affaiblissement plus ou moins marqué de l'acuité visuelle, des troubles de la perception des couleurs, des modifications dans la forme et l'étendue du champ visuel, de Tasthénopie, des troubles de l'accommodation.

Chacun de ces éléments constitutifs de l'ainblyopie hystérique mériterait une description détaillée. Je me contenterai de vous en dire quelques mots pour vous faire comprendre la complexité des phénomènes qui accompagnent les anesthésies partielles de la vision.

1° Troubles de la perception des couleurs (achromatopsie et dyschromatopsiej.

L'anesthésie chromatique est un des troubles sensoriels les plus curieux de l'hystérie. Elle peut être complète (achromatopsie) ou incomplète (dyschromatopsie).

Dans le premier cas, les malades ne perçoivent plus aucune couleur; ils distinguent nettement les contours des objets, les intensités des tons, les ombres, les reliefs, la perspective, mais non le coloris. Un tableau à l'huile leur apparaît comme un lavis à l'encre de Chine ou à la sépia.

Dans le second cas, ils ne voient qu'un certain nombre de couleurs. Présentez à une hystérique dyschromatopsique des papiers colorés ou des étoffes teintes en bleu, rouge, jaune, vert, violet, elle ne distinguera qu'une partie des nuances placées sous ses yeux; les autres lui paraîtront toutes d'un gris sale plus ou moins foncé.

La perte de la notion des couleurs se fait dans un ordre régulier, c'est-à-dire que certaines couleurs cessent toujours d'être perçues alors que la perception des autres est encore bien conservée. Dans sa marche progressive, la cécité chromatique dépendant de l'hystérie, porte toujours primitivement sur le violet et le vert; puis, selon les cas, sur le bleu, le jaune et le rouge, ou sur le rouge, le jaune ot le bleu.

Le tableau suivant indique l'ordre de disparition des diverses couleurs dans la dyschromatopsie hystérique.

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