HYPOTHESE DE LA LOCALISATION CORTICALE
M. Regnard ' a émis le premier cette hypothèse pour expliquer une expérience curieuse dont voici le dispositif:
On fait passer rapidement, au moyen de disques tournants, devant l'œil achromatopsique d'une hystérique, deux couleurs complémentaires dont la malade ne perçoit qu'une seule lorsque ces couleurs lui sont présentées isolément. Dans les conditions précitées, les deux couleurs se combinent et donnent la sensation du blanc. Le résultat est le même lorsqu'on fait arriver simultanément, à l'œil d'une hystérique qui ne perçoit plus le vert, des rayons verts et des rayons rouges, au moyen de verres superposés. Les deux couleurs complémentaires se combinent et le blanc est reconstitué par le sujet achromatopsique, comme il le serait par une personne dont la sensibilité visuelle serait normale. Si la théorie de Yung était vraie, ajoute M. Regnard, s'il existait dans la rétine des bâtonnets destinés uniquement à la perception du vert, par exemple, et que l'achromatopsie du vert résultât de la paralysie de ces bâtonnets, l'achromatopsique pour le vert ne pourrait réunir les couleurs complémentaires et faire du blanc avec le mélange du vert et du rouge. Or, cette réunion a toujours lieu. Il semble donc que, dans l'achromatopsie hystérique, la rétine est saine et que le défaut physiologique qui cause l'erreur visuelle est plus loin, dans le centre perceptif. Quand la vibration verte arrive à ce centre, elle n'est pas perçue, mais elle agit néanmoins, et la preuve, c'est qu'ajoutée à une vibration rouge, elle donne la sensation du blanc.
L'expérience de M. Regnard paraît être, effectivement, en opposition avec l'hypothèse de l'individualité fonctionnelle des bâtonnets rétiniens. Elle démontre bien que des sensations colorées, non perçues par le sujets sont cependant enregistrées quelque part dans les centres nerveux puisqu'elles peuvent s'associer à d'autres sensations perçues pour former avec elles des combinaisons sen" sérielles. Mais rien ne prouve que cet enregistrement et cette association aient lieu dans l'écorce cérébrale. Pourquoi ne se produiraient- ils pas dans les centres basilaires?
M. Alfred Binet a développé récemment la théorie de la localisation corticale des anesthésies hystériques, en s'appuyant sur des expériences psycho-physiologiques d'un autre genre ^
D'après cet observateur disting-ué, il y aurait des différences
* p. Regnai'd, Société de biologie, séance du 26 janvier 1878.
2 Alfred Binet, Recherches sur les altérations de la conscience chez les hystériques {Revue philosophique, février 1889, p. 135).
notables entre les anesthésies hystériques et les anesthésies organiques \ Celles-ci seraient le résultat d'un arrêt ou d'une extinction absolue des vibrations sensitives; celles-là consisteraient simplement dans un passage de la sensibilité à l'état inconscient. Les sensations cesseraient d'arriver à la conscience du sujet, mais elles ne seraient pas abolies. La preuve, c'est que les excitations appliquées aux parties anesthésiques des hystériques peuvent provoquer, dans certaines conditions expérimentales, des mouvements coordonnés ou des phénomènes d'idéation consécutive indiquant d'une façon certaine que la sensation, tout en restant ignorée du sujet, a cependant agi sur les appareils de l'activité automatique et est arrivée jusqu'aux centres de l'idéation ^
Il convient de citer quelques-unes des expériences sur lesquelles sont fondées ces déductions :
1° On imprime au bras anesthésié d'une hystérique dont les yeux ont été préalablement bandés, un certain nombre de mouvements régulièrement rythmés. Au moment où ces mouvements sont exécutés, ils n'éveillent aucune sensation perçue par le sujet. Cependant, quand on cesse de déplacer le bras, le mouvement est répété, avec le même rythme, pendant un certain temps. Il faut donc qu'il ait été l'objet d'un enregistrement physiologique, sans quoi il se serait arrêté aussitôt que l'expérimentateur aurait cessé de le provoquer.
2" La main anesthésique d'une hystérique étant placée derrière un écran, on introduit entre les doigts un objet de forme connue. La malade palpe l'objet sans le sentir ou tout au moins sans avoir la notion consciente de ses qualités physiques. Cependant elle le reconnaît inconsciemment, car si c'est une boîte d'allumettes, elle l'ouvre; si c'est un crayon, elle le met entre le pouce et l'index comme pour écrire, etc.
1 II est bon de faire observer que cette distinction entre les anesthésies hystériques et les anesthésies organiques Ji'est pas démontrée objectivement. M. Binet ne rapporte dans son travail aucune observation, aucune expérience, prouvant que les phénomènes qu'il a constatés dans les anesthésies hystériques ne se produisent pas également dans les anesthésies syraptomatiques des lésions de la protubérance ou des pédoncules cérébraux.
2 Ces phénomènes inconscients ou sub-conscients, provoqués par les excitations sensi. tives non perçues par les sujets, ont été étudiés avec un soin minutieux par M. Pierre Janet. Les recherches de cet habile psychologiste viennent d'être réunies dans un volume fort intéressant de la Bibliothèque de philosophie contemporaine, ayant pour titre : l'Automatisme psychologique (Paris, 1889). L'opinion de M. Janet c'est que l'anesthésie hystérique n'abolit pas les sensations, Les malades qui paraissent insensibles sentent en réalité comme à l'état normal, mais ils s'imaginent qu'ils ne sentent pas. Leur anesthésié est le résultat d'une auto-suggestion; elle est d'ordre purement psychique.