GMIAGTÈRES DES ACCIDENTS HYSTERIQUES
lieux auxquels l'imagination des peuples ou les superstitions religieuses ont attribué des pouvoirs surnaturels.
L'histoire nous a conservé des détails très curieux sur les guérisons miraculeuses opérées au xiif siècle sur le tombeau de saint Louis, et au xvii" siècle sur le tombeau du diacre Paris. Grâce aux documents assez précis qui nous sont parvenus, il est souvent possible de faire des diagnostics rétrospectifs et de se convaincre que la plupart des miraculés étaient de vulgaires hystériques.
A ce point de vue, l'hystérie n'a pas dégénéré : elle est restée la grande pourvoyeuse des cures imprévues et extraordinaires, la source inépuisable du merveilleux en thérapeutique. Aussi, pour éviter de regrettables erreurs, ne faut-il jamais déclarer incurable un accident hystérique, quand bien même cet accident aurait résisté pendant des années aux traitements les plus rationnels et les plus énergiques. Même dans les cas qui paraissent les plus invétérés, une émotion m.orale vive, une frayeur, une colère, une contrariété, un chagrin, une joie, peuvent provoquer tout à coup la guérison..., faire un miracle.
c) Les accidents hystériques se montrent rarement isolés; dans Vimmense majorité des cas, certains symptômes latents coexistent avec les manifestations éclatantes de la névrose.
Cette coexistence de symptômes multiples est d'une importance capitale dans l'histoire clinique de l'hystérie. Il serait très souvent impossible de faire le diagnostic des accidents hystériques les plus nets, si, à côté d'eux, on ne trouvait quelques-uns des stigmates latents qui révèlent leur véritable nature.
Yoici un homme qui est entré dans notre service pour une monoplégie du membre supérieur droit. C'est un ivrogne incorrigible. Il y a une dizaine de jours, étant ivre-mort, il fit une chute, s'endormit peu de temps après le long d'un chemin et se réveilla le lendemain matin avec une paralysie complète de l'avant-bras et de la main. Quelle est la nature de cette paralysie? Dépend-elle d'une lésion des centres nerveux, ou bien est-elle une manifestation hystérique? L'étude des symptômes de la paralysie elle-même ne permet pas de trancher la question. Les muscles impotents sont flasques, sans modifications de l'excitabilité électrique, sans exagération notable des réflexes tendineux. Tout cela pourrait coïncider aussi bien avec une paralysie organique ou une paralysie dynamique. Mais si nous cherchons les symptômes concomitants, les
8 DEFJNITJUN DE L'HYSÏEHJE.
stigmates, nous trouvons que notre malade est liéraianalgésique de tout le côté droit du corps, qu'il a un rétrécissement concentrique très marqué des deux champs visuels, que son réflexe pharyngien est aboli. Nous en concluons qu'il est hystérique et que sa paralysie est, selon toute vraisemblance, de nature hystérique.
Je sais bien qu'en bonne logique ce raisonnement n'est pas irréprochable. Il serait possible, à la rigueur, que notre homme eût à la fois des troubles sensitivo-sensoriels d'origine hystérique et des troubles paralytiques d'origine organique. Cependant les cas simples sont les plus communs, et, dans la pratique, les diagnostics fondés sur la convergence des symptômes sont encore les plus surs.
d) Les accidents hystériques n'ont pas d'évolution régulière; ils surviennent sans ordre jyréétabli et se succèdent sous différentes formes et à différentes époques chez les mêmes sujets.
Rien n'est plus variable que la marche des accidents hystériques. Tantôt ils persistent immuables pendant des mois ou des années, tantôt ils se déplacent et se transforment incessamment. Le plus souvent ils surviennent par bourrasques sous l'influence de causes accidentelles; puis ils s'apaisent et disparaissent pour se reproduire à l'occasion de provocations nouvelles. Aussi les hystériques sont-ils perpétuellement en état d'instabilité morbide. Tel, que vous voyez aujourd'hui vigoureux et alerte, pourra demain être frappé de paralysie ou de contracture, souffrir des douleurs intolérables, ou vomir du sang à pleine cuvette, et tel autre, que vous trouvez un jour accablé, perclus, mourant, vous étonnera peut-être le jour suivant par la vivacité de son allure et la gaieté de son caractère.
Il en résulte que, lorsque les hystériques sont arrivés à un certain âge, leur histoire comporte d'ordinaire le récit d'une interminable série de maux. « Hysteria, » disait Rivière, « non morhiis simplex, sed morborum iliada. » Prenez l'un ou l'autre de nos malades, interrogez -le sur ses antécédents morbides, et vous serez surpris du nombre des accidents qui ont, à diverses époques, troublé sa santé.
La plupart d'entre eux ont eu, dès leur enfance, des troubles nerveux intermittents : toux coqueluchoïdes, vomissements incoercibles, évanouissements fréquents; quelques-uns étaient somnam-
CAllAGTÈllES DES ACCIDENTS HYSTÉRIQUES. 1)
bules; d'autres étaient sujets à des congestions pulmonaires suivies ou non d'hémoptysies. Plus tard, les grands accidents hystériques se sont manifestés, et, à partir de ce moment, les attaques convulsives, l'anestliésie, les douleurs locales ou diffuses, les paralysies, les contractures, etc., se sont succédé sans aucune régularité apparente, à des intervalles variables, sous l'influence des causes occasionnelles les plus légères.
e) Les accidents hystériques n'ont habituellement 2^cis sur la santé générale et sur Vétat mental des sujets qui en sont atteints le retentissement qu' auraient des accidents semblcûjles, mais dépendants d'une autre cause.
Quelques exemples vous feront comprendre l'importance clinique de cette proposition.
M. Charcot ^ a depuis longtemps insisté sur l'innocuité de l'état de mal hystérique comparativement à l'excessive gravité de l'état de mal épileptique ou éclamptique. Quand les convulsions épileptiques ou éclamptiques se reproduisent à de courts intervalles, elles s'accompagnent d'une élévation rapide de la température du corps. En même temps que la température s'élève, la langue devient sèche, le visage se couvre de sueurs profuses, et l'on voit se développer une sorte d'état typhoïde dont le pronostic est fatal à courte échéance. Rien de semblable dans l'état du mal hystérique. Les attaques convulsives dépendant de l'hystérie peuvent se reproduire sans trêve, sans repos, pendant plusieurs jours consécutifs, sans que la vie soit en danger. MM. Ballet et Crespin - ont rapporté récemment une observation des plus démonstratives à ce sujet. 11 s'agit d'une jeune fille de dix-sept ans qui eut, dans une période de vingt jours consécutifs, huit mille attaques hystériques à type épileptiforme, et un peu plus tard, dans une période de vingt-six jours, vingt-un mille sept cent huit attaques. Malgré cette énorme fréquence des attaques, la température de son corps ne s'éleva pas sensiblement au-dessus de la normale; elle ne cessa d'osciller entre 37°2 et 37°9; et la malade survécut.
Autre exemple : L'anurie, lorsqu'elle survient dans le cours des maladies du cœur, dans les affections rénales, dans les empoi-
i Charcot, De Viachurie hystérique (Leçons sur les maladies du système nerveux, 3" édition. Paris, 1877, t. I, p. 275).
- Ballet et Crespin, Des attaques d'hystérie à forme d'épllepsie partieUe [Archives de neurologie, septembre 1884, t. VIII, p. 129).
sonnements, etc., est un symptôme d'une extrême gravité, et si la sécrétion urinaire ne reprend pas son cours régulier, les malades meurent d'urémie après un temps qui varie de quelques heures à cinq ou six jours en moyenne. Chez les hystériques, au contraire, l'anurie peut persister pendant des semaines sans que la santé générale soit sérieusement altérée, sans que l'existence soit menacée.
Je pourrais vous citer beaucoup d'autres symptômes dont la signification pronostique, toujours grave en dehors de l'hystérie, devient relativement bénigne quand l'hystérie en est la cause. L'anorexie absolue, les vomissements répétés, la céphalée persistante, l'hémoptysie, l'hématémèse, les paralysies des membres, etc., sont de ce nombre.
L'indifférence avec laquelle les femmes hystériques supportent les accidents qui les frappent est tout à fait remarquable. Rien n'altère profondément et d'une façon durable leur sérénité. Les malades atteints d'hémiplégie ou de paragiégie organique sont habituellement attristés, inquiets de leur état; ils songent avec terreur à l'avenir qui leur est réservé; ils s'alarment de la durée de leur maladie; ils craignent de ne pas guérir. L'hystérique, au contraire, ne s'inquiète de rien; aucun accident ne l'effraie. Il semble qu'elle ait la certitude absolue de sa curabilité. Elle vomit des flots de sang sans en être émue. Elle ne se croit jamais sérieusement malade. Chez elle, comme chez l'enfant, le rire est toujours près des larmes, et souvent, au milieu des souffrances les plus violentes, elle surprend les personnes qui l'entourent par la vivacité de ses réponses, par la frivolité de ses préoccupations, par le souci qu'elle prend de sa toilette et de ses attitudes.
J'insiste, Messieurs, sur cette dernière particularité du caractère des hystériques; elle a, si je ne me trompe, une réelle importance pratique. Le médecin ne doit négliger aucun détail d'observation, si futile qu'il puisse paraître, et j'affirme que, dans certains cas de diagnostic difficile, une fleur coquettement placée dans les cheveux ou sur la poitrine des malades, un ruban artistement noué autour de leur cou, ont presque la valeur de signes révélateurs de l'hystérie.
Le sentiment de la propreté et de la coquetterie est un des premiers à disparaître dans les maladies organiques des centres nerveux; c'est le dernier qui persiste chez les hystériques.