MAGNAN
avait déjà goûté au liquide dont deux ou trois gorgées la ibnt vomir. Un instant après elle buvait le reste de la bouteille. Il lui est désormais impossible de résister,et, à moitié ivre, elle va acheter d'autre vin et d'autre eau-de-vie qu'elle mélange.
Dans une dernière tentative de résistance provoquée par un accès de honte et de désespoir, elle ajoute à la boisson des matières fécales, place encore la bouteille avec un verre sur la table de nuit, espérant bien ne pas y toucher et s'endort pendant une heure d'un mauvais .sommeil constamment troublé par des cauchemars. Un rêve plus pénible la réveille, elle regarde la bouteille et tout en s'injuriant elle verse dans son verre deux travers de doigt de cet affreux breuvage, l'avale pour le vomir tout aussitôt. Elle s'endort une autre fois, avec un goût infect dans la bouche 5 mais bientôt encore réveillée, elle remplit le verre, le vide d'un trait et absorbe enfin tout le flacon en quelques gorgées. « J'avais, ditelle, la ferme volonté de perdre au plus vite la raison pour ne pas assister plus longemps à ma propre honte. »
Pendant tout le reste de la nuit, Eugénie fut en proie aux hallucinations terrifiantes qui ne pouvaient manquer de se produire sous l'influence d'une telle quantité d'alcool ; des troubles de la sensibilité générale lui firent éprouver les plus horribles tortures : elle se voyait entourée d'araignées prêtes à la dévorer, sentant leurs pattes qui lui perçaient la peau ; des rats lui couraient sur le corps, pénétraient dans sa bouche ; des chauvessouris voltigeaient dans sa chambre, traversaient deg flammes pour venir jusqu'à elle; tous leurs mouvements provoquaient des étincelles qui lui sautaient aux yeux, des flammes qui lui brûlaient le corps... L'ouïe, le goût, l'odorat n'étaient pas épargnés : la malade entendait des injures, des menaces, on l'appelait ivrognesse, on allait la brûler vive. Elle avait dans la bouche « un goût de pourri » dont il lui était impossible de se débarrasser ;
elle sentait des odeurs fétides de matières fécales et de soufre.
C'est dans cet état qu'elle se rendit chez ses frères pour implorer leur secours. Ceux-ci effrayés et la croyant ivre, lui firent des reproches et la renvoyèrent. Errant alors à Taventure; poursuivie par le remords, menacée par la voix de son mari qui lui reprochait sa malheureuse passion, elle se rendit dans la soirée vers la Seine, se réfugia sous une porte cochère où elle se fit, avec un rasoir, une entaille au poignet en attendant la tombée de la nuit qui lui permettrait de se jeter à l'eau sans être remarquée. Son attitude étrange attira l'attention du concierge qui la fit arrêter.
Après quelques jours de repos dans le service, la plupart des troubles hallucinatoires s'apaisèrent pendant la journée tout en revenant la nuit, puis finirent par disparaître complètement. La voix du mari, qui persista seule pendant plusieurs semaines, devint de moins en moins distincte et cessa enfin d'importuner la malade.
Plus tard, Eugénie... qui était entrée à l'infirmerie pour une bronchite avec emphysème pulmonaire, eut sous l'influence de la fièvre quelques nouvelles bouffées de délire alcoolique, qui ne durèrent que peu de temps. Elle voyait et sentait la nuit des araignées qui couraient sur sa peau.
Pendant son séjour à Sainte- Anne, elle fut prise aussi de coliques hépatiques sans manifester de troubles intellectuels malgré l'acuité des symptômes. A différentes reprises, des calculs assez volumineux furent retrouvés dans les selles. De plus, et c'est là un fait à noter, elle a eu récemment sous nos yeux un véritable accès de dipsomanie avec tous ses caractères, qui a duré trois jours.
Cette femme, qui s'occupait à élever et soigner quelques animaux du laboratoire et qui ne voulait,sous aucun prétexte, confier ce soin à nulle autre personne, se présenta un matin à la visite, triste, abattue, découragée,
s'accusant d'avoir négligé la veille de panser ses animaux, parce que le courage lui manquait ; elle voyait bien, disait-elle en pleurant, qu'il lui serait désormais impossible de s'en occuper. La nuit avait été mauvaise et troublée déjà par quelques cauchemars. Dans la journée du lendemain, Eugénie s'isolait dans les coins et son changement de caractère était tellement manifeste, que les autres malades même ont pu le remarquer. Un fait entre plusieurs autres en donnera la preuve : Parmi les animaux que soignait cette malade, se trouvait vine chèvre, qu'à force de soins, elle avait réussi à élever au biberon. Or, cette chèvre suivait tous les pas de la malade et ne la quittait pas d'une minute dans la journée et Eugénie du reste s'était attachée à cette bête au point de ne vouloir la laisser approcher par personne. Or, pendant toute la durée de ce nouvel accès, la chèvre lui était devenue insupportable et cette même femme, qui ne pouvait s'en séparer en temps ordinaire, la maltraitait et s'éloignait chaque fois que la bête cherchait à se rapprocher d'elle.
Au profond découragement qui poussait la malade à s'isoler, à rechercher la solitude, s'ajoutèrent d'autres manifestations caractéristique de la période prodromique d'un accès dipsomaniaques. Ce fut d'abord une tristesse invincible dont la malade ne pouvait s'expliquer la cause, un sentiment d'impuissance, d'accablement, de paresse intellectuelle ; du dégoût pour tout travail et même pour tout mouvement, des étouffements, de l'oppression, un serrement à l'estomac et à la base de la poitrine, une constriction et une sécheresse à la gorge, la perte de l'appétit ; impossibilité d'avaler de la viande ou tout autre aliment solide, avec cela des idées sinistres et pardessus tout un impérieux besoin de boire dont rien ne peut rendre compte.
Pendant l'accès, cette femme regardait avec convoitise à travers les vitres des réfectoires, les bouteilles du vin dont on faisait la distribution, mais elle n'a jamais tenté
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d'en dérober. « J'aurais, dit-elle, éprouvé trop de honte à être surprise ». D'ailleurs, l'accès de la salle lui était interdit par une porte soigneusement fermée. Cependant, le lendemain et les jours suivants, elle, sisobreordinairement, mettait une insistance particulière à demander du vin de quinquina pour se remonter l'estomac et de l'alcool camphré pour se frictionner les jambes. Il est inutile d'ajouter qu'elle eût bu l'alcool camphré.
Les cauchemars de la première nuit s'accusèrent les nuits suivantes, et, détail intéressant, sous l'influence de cet accès avorté, puisque la malade, surveillée avec le plus grand soin, ne but absolument que la quantité de . vin allouée à chaque femme (c'est-à-dire 13 centièmes de litre par jour), Eugénie eut des hallucinations et des frayeurs nocturnes offrant tous les caractères du délire I alcoolique. L'impulsion arrivant chez un sujet ayant déjà fait de nombreux excès de boissons a suffi pour développer une bouffée de déhre toxique (1).
Pour compléter l'histoire clinique de cette femme, je I dois ajouter que les hallucinations de l'ouïe qu'elle présente par intervalles ont un double caractère reflétant les combats de sa conscience. Ainsi Voreille gauche semble réservée aux injures et aux reproches et c'est de ce côté là seulement qu'elle entend des choses désagréables, tandis que les encouragements que lui donne parfois Dieu lui arrivent par Voreille droite. « Il en a toujours été ainsi, dit-elle, même quand j'étais carmélite il y a 20 ans. »
(1) Ce fait en apparence paradoxal, de l'existence d'un délire alcoolique en l'absence d'ingestions alcooliques, s'explique facilement par la rupture de l'équilibre physiologique provoquée par le paroxysme mélancolique lui-même. C'est l'analogue de ce qui se passe pour le développement du délire toxique chez l'ivrogne saturé qui prend une pneumonie, un érysipèle. etc., ou subit un traumatisme. Les forces suffisantes d'abord pour résister au poison étant amoindries, le support fléchit et les accidents se produisent. Toute cause débilitante aurait pu produire le mémo ré- Hultat.
Aujourd'hui, l'état d'Eugénie estde nouveau amélioré, mais, dans la crainte d'une prochaine rechute, elle insiste pour rester encore quelque temps dans le service. Elle offre encore une hémianesthésie incomplète comme on en rencontre si fréquemment dans l'alcoolisme chronique avec affaiblissement de tous les modes de la sensibilité. La douleur provoquée par une piqûre d'épingle est presque nulle, la sensation du froid produit par l'eau glacée est à peine perçue et le souffle à peine senti sur tout le côté droit.
Vous voyez, que de formes de monomanie cette femme offrirait à la description si l'on s'en tenait à un examen peu approfondi. Nous l'avons vu tour à tour, à différentes périodes de sa vie, nymphomane, atteinte de la monomanie du suicide, de l'homicide et enfin dipsomahe, elle aurait tout aussi bien pu être cleptomane, etc., sans que nous dussions jamais cesser de la considérer comme une héréditaire impulsive.
La fureur de boire ne s'arrête pas aux. seules boissons spiritueuses le plus généralement répandues, quelques aliénés recherchent encore l'éther^plus rarement le chloroforme ; d'autres préfèrent l'opium, boivent du laudanum ou prennent de la morphine sous forme d'injections hypodermiques. Tous ces appétits relèventdu même fond maladif; les conséquences de l'intoxication varient seules, car elles dépendent de l'action des différentes substances absorbées soit par l'estomac, soit par d'autres voies.
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