CINQUIÈME LEÇON
Diagnostic. — Traitement.
Sommaire. — La dipsoraanie n'est point acquise; cette impulsion est, au contraire, un stigmate psychique de la folie héréditaire.
L'alcoolisme est un état très différent de la dipsomanie. Le cas de M. Bail : typographe atteint d'alcoolisme, présenté comme dipsomane. Caractères dislinclifs.
Obsprf. A/. — Dipsomanie dont le premier accès s'est montré pendant une grossesse. Impulsions au suicide et à rhomicido.
Trailemenl : 1° ries accidents alcooliques; 2" delà dipsomanie. Médication tonique ; hydrollicrapie ; nécessité d'une surveillance attentive; isolement. Le paroxysme dans l'asile est très atténué.
Considérations médico-lcgales: Iri'esponsabilité pour les actes commis pendant l'accès de dipsomanie ; irresponsabilité pour les actes commis pendant l'accès de délire alcoolique consaCUtif à des accès rapprochés de dipsom^.nle.
Me.ssieurs,
Avec quoi pourrait être confondue la dipsomanie? — Elle no pourrait guère l'être qu'avec l'alcoolisme ; or, on a vu, dans l'énumération des symptômes de la dipsomanie, les caractères distinctifs qui séparent le buveur de profession du dipsomane. Chez le premier, il n'y a pas d'impulsion proprement dite; c'est une habitude vicieusô ; chez le second, c'est un besoin maladif, irrésistible, indépendant de la volonté.
Cependant, pour certains auteurs qui no semblent pas avoir bien compris ce qu'il y a de spécial dans l'impulsion dipsomaniaque, l'alcoolisme pourrait aboutir à la dipsomanie. Bucknill et HackTuke, dans leur Traité de la folie, disent que l'alcoolique peut devenir dipsomane et que, dans beaucoup de cas, il est difficile de distinguer si cette impulsion est acquise ou héréditaire
{acquired or original) (2). M. Bail {Leçons sur les mal. ment., p. 662), ^s'inspirant, sans doute, des idées de Bucknill et de Tuke, admet deux variétés de dipsomanie, la forme héréditaire et la forme acquise.
Permettez-moi, de mettre sous vos yeux l'observation sur laquelle l'auteur fonde la dipsomanie acquise. Il s'agit d'un typographe, âgé de 51 ans, qui contracte à 36 ans des habitudes alcooliques. « Il commença,ditM. Bail, par boire du vermouth en dehors des repas. Bientôt, il prit l'habitude du vin et parvint rapidement à en boire un litre à son déjeuner. Il faisait en même temps abus de café.
« Quelques années plus tard, l'imprimerie dans laquelle il était employé ayant cessé de travailler, il partit pour l'Angleterre, où il resta pendant trois mois, sans sa femme ; et là, se sentant libre de toute contrainte, il se mit à boire du gin, du whiskey et d'autres spiritueux. Revenu plus tard à Paris, il fut garde national pendant le siège, et, comme beaucoup d'autres, il chercha à suppléer à l'insuffisance de la nourriture par l'abus de l'alcool. Le siège terminé, il conserva ses habitudes, et c'est à partir de ce moment que la dipsomanie a véritablement commencé.
» Pendant une période de deux à trois semaines, il se met à boire ; il rentre chez lui, le soir, dans un état d'excitation extrême et cherche à battre sa femme ; fort heureusement, la force physique lui manque. Il a cependant essayé une fois de la frapper avec un couteau. L'excitation calmée, il se met au lit sans manger, l'appétit étant complètement nul. Dans les derniers jours de la crise alcoolique, il tremble continuellement et finit par ne plus pouvoir travailler ni même sortir. Obligé de se renfermer chez lui, privé de boissons alcooliques, il reste au lit pendant quatre ou cinq jours et finit par se
(2) J. Ch. Bucknill et D. Hack Tuke : Manual of psychological médecine. Londres, 1874, p. 294.
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» Pendant une période de deux à trois semaines, il reste absolument sobre ; il se désaltère avec une forte infusion de quassia amara, et ne boit pas une goutte do vin, ni de liqueurs; mais bientôt un sentiment de faiblesse s'empare de lui, et, pour se remonter, il prend un petit verre. A partir de ce moment, il est complètement perdu, il retombe dans ses excès et parcourt toutes les phases d'une crise nouvelle.
D Les accès de dipsomanie ont été quelquefois séparés par des intervalles plus longs. Vers la fin de son séjour en Angleterre, il s'était fait admettre dans une Société de tempérance, et, pendant trois mois, il resta absolument sobre ; mais, dans ces derniers temps, les crises se sont rapprochées, et, depuis neuf mois, il est resté presque constamment en état d'ivresse. Depuis quelques mois seulement, il a perdu le sommeil ; il s'agite constamment dans son lit, parle tout haut, et paraît éprouver des hallucinations de la vue. Il voit défiler devant lui les sages de la Grèce et les grands hommes de l'antiquité romaine. Il n'a presque jamais vu d'animaux ; quelquefois ses hallucinations sont terrifiantes, il lutte violemment avec les fantômes qui l'entourent. »
Telle est l'observation ; pour nous tous, habitués à laisser les théories de côté et à ne tenir compte que de l'examen direct des faits, loin de trouver là un cas type de dipsomanie, nous ne voyons qu'un cas vulgaire d'alcoolisme, semblable à tous ceux que nous sommes appelés chaque jour à observer.
En effet, comme tout alcoolisé ordinaire, ce malade commence à boire en dehors du repas. Puis, il vaàLondres, seul, sans sa femme, et là, privé du foyer domestique, il fréquente davantage le cabaret, les occasions deviennent plus favorables, et, naturellement, les excès augmentent. Plus tard, de retour à Paris, il est pendant le siège, garde national, et, comme nous avons eu, à
plusieurs reprises, l'occasion de le rappeler, des gens même sobres, étaient, pendant cette triste période, poussés à l'alcoolisme par l'insuffisance delà nourriture, bar la soupe au vin, par l'habitude de l'eau-de-vie que beaucoup prenaient dans l'espoir de soutenir leurs forces. t*lus tard encore, les abus se répétant, il devient malade, il est obligé de suspendre son travail, de s'aliter; et alors, promettant de ne plus boire, il reste sobre pendant quelques jours, pour recommencer ensuite sans passer par cette phase si pénible, parfois si dramatique de lutte, d'angoisse qui marque le début de chaque nouvel accès du dipsomane. Du reste, le typographe de M. Bail, promettant d'être sobre, quand il est soUs le coup d'accidents alcooliques, ne se conduit pas autrement que les nombreux alcooHsés repentants qui font a,u médecin ou aux parents de belles promesses de tempérance, acceptent la tisane amère, jusqu'àu moment où l'occasion favorable leur met le petit verre à la main. Enfin, on doit le remarquer, dans les derniers temps, cet homme, en véritable ivrogne, s'enivre neuf mois de suite, presque sans discontinuer. Est-ce là l'irrésistible besoin de boire qui saisit l'individu par accès ? Est-ce là cet appétit maladif des boissons qui, en dehors de toute circonstance, s'empare du patient et le pousf^e impérieusement à boit-e tout ce qu'il peut trouver. Une fois l'accès passé, le dipsomane, nous l'avons vu, reste sobre, sans effort, sans qu'il ait besoin de se surveiller, et, quel que soit l'appât, il reste tempérant, parfois même il a du dégoût pour les boissons. Au moment de l'accès, le dipsomane puise dans son propre fonds l'excitation nécessaire aux excès; peu importe l'occasion, quelle que soit àà situation, en quelque lieu qu'il se trouve, il doit bôirè, et il boit. Pour l'alcoolisé vulgaire, au contraire, l'occasion entre pour la plus large part dans ses habitudes d'intempérance.
Dans le même ouvrage de Bucknill et Tuke se trouve longtiértient exposée l'opinion d'Hutcheson qui admet
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les trois formes de dipsomanie suivantes : aiguë, périodique, chronique. La simple lecture de cette description ne laisse aucun doute sur l'erreur d'Hutcheson qui confond la dipsomanie chronique avec l'alcoolisme, et dont la dipsomanie aiguë n'est autre qu'un appétit passager pour les boissons à la suite de diverses maladies, d'hémorrhagie, de fièvre , etc . La dipsomanie périodique seule offre tous les caractères du syndrome que nous décrivons.
Les perversités du goût des hystériques, la malaciej le pica des femmes enceintes et quelques autres manifestations de ce genre ont été confondus avec la dipsomanie. Ces divers états s'en rapprochent cependant beaucoup ; car ils s'observent comme la dipsomanie chez les héréditaires. Parfois aussi ces phénomènes sont pour ainsi dire les avant-coureurs des impulsions à boire ; et, il faut bien le reconnaître, si toutes les femmes enceintes qui ont eu, pendant la grossesse, des appétits bizarres, ne deviennent pas tôt ou tard dipsomanes, les dipsomanes qui ont eu des enfants ont bien souvent eu quelque perversion de goût pendant la gestation. Poilr s'en convaincre, il faut les interroger avec soin, et, une fois leur attention attirée sur ce point, la plupart retrouvent dans leurs souvenirs une série de petits faits qui, réunis, forment les symptômes de la folie des héréditaires.
Louise B..., notre seconde malade, on s'en souvient, était enceinte lors de son premier accès ; en voici une autre chez qui la première tendance s'étant encore manifestée pendant la grossesse put faire croire à un début de folie puerpérale à forme dépressive.
Le père de Marie D... est dipsomane; ordinairement sobre, il se sent pris tout les trois mois d'une prédisposition à boire qui lui dure quatre ou cinq jours. Pendant ce laps de temps, il se voit forcé d'interrompre tout travail pour se livrer entièrement à sa passion. Cë sont là tous les renseignements fournis sur son compte. Marie a eU, seule» sur sept Mm ou sœurs, àe la tendance
aux excès alcooliques. Le besoin de Isoire s'est montn' pour la première fois, il y a quatre ans et demi, pendant une première grossesse. Cette femme était âgée de 28 ans. On remarqua alors que, par intervalles, elle devenait triste, se plaignait d'un sentiment d'impuissance, perdait le goût du travail et recherchait l'isolement. Son entourage se préoccupa assez de cet état pour parler do folie puerpérale, puis vinrent les impulsions avec le caractère impérieux que vous connaissez qui éclairèrent le diagnostic.
La malade va vous raconter elle-même que, le premier symptôme par lequel se manifestait l'accès, était la perte du sommeil, puis la perte de l'appétit, enfin une soif ardente et un désir insurmontable de prendre du vin pur. Quand la famille eut entendu prononcer le mot de dipsomanie, elle attribua d'abord ces « accidents de grossesse » à une envie, et, croyant bien faire, ne mit aucun obstacle aux excès de la malade. Marie buvait ainsi sans en être empêchéeet par périodes, trois ouquatre litres devin pur dans une journée et cela pendant environ une semaine, puis elle revenait à sa sobriété ordinaire, ne prenant aux repas que de l'eau rougie. Incommodée d'abord par quelques cauchemars, ceux-ci ne tardaient pas à se dissiper sous le régime nouveau pour reparaître à l'accès suivant.
Après la grossesse, les mêmes accidents se reproduisirent tous les deux ou trois mois, cette fois l'entourage chercha vainement à s'opposer aux excès de la malade ; ils étaient toujours précédés d'une même période mélancolique plus ou moins longue, avec des idées de suicide; aujourd'hui comme alors, avant de bo'ire, Marie prévoit les conséquences de ses excès qu'elle redoute^ et, après avoir bu, se désole inutilement de ce qui vient de se passer. Sous ces deux influences, elle a tenté plusieurs fois de se jeter par la fenêtre et dernièrement elle a réussi à se précipiter du premier étage. Sa chute, toutefois, n'eut pas de trop graves conséquences.
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1 Depuis peu, les accès s'accompagnent aussi d'ini- ' pulsions homicides. Dans son délire, on lui entend dire des phrases comme celle-ci : « Mon pauvre enfant,comme je voudrais te tuer avec moi pour que tu ne souffres plus sur la terre ! » Interrogée sur ses sentiments à l'égard i de son mari, elle répond : « Je ne me suis jamais sentie i poussée à le tuer parce que je ne l'aime pas assez pour cela. » Après chaque accès, elle déplore comme tous les dipsomanes ce qui vient de se passer et promet de ne plus céder au désir de boire si ses impulsions lui viennent.
Dans la première période de la paralysie générale, les malades se livrent quelquefois à des excès inconsidérés de boissons qui étonnent la famille, mais leur façon de boire n'est nullement comparable à celle du dipsomane ; on n'observe pas chez eux la phase de tristesse ( et d'abattement qui précède l'accès de dipsomanie ; le jjiplus souvent, au contraire, très expansifs, ils invitent I tout le monde et sont sollicités à boire par leurs idées I généreuses ; du reste, les signes propres de la paralysie t générale dissiperaient toute confusion si les deux états pouvaient être confondus.
Traitement. — Le traitement de la dipsomanie com-
) porte deux indications : il faut d'abord, quand on se trouve en présence d'un état aigu, combattre les accidents toxiques et tenter ensuite de modifier le fond môme de la maladie.
!Le traitement des accidents ne doit être autre que le traitement ordinaire du délire alcoolique ; on peut ainsi le résumer :
J 1° Protéger le malade contre lui-même et l'empêcher jde nuire à son entourage ; 2» Favoriser l'élimination du (poison ; 3° Soutenir les forces (1).
Pour modifier le fond maladif, on a conseillé le traite-
»l) Magnan, /oc. cil., p. loR,.
ment moral ; celui-ci est utile, sans doute, mais insuffisant. Les distractions, les conseils affectueux, les raisonnements les mieux étayés n'ont qu'une bien faible action sur le dipsomane pendant sa période active.
L'hydrothérapie méthodiquement appliquée, et, en particulier, les douches froides, en éventail, sur tout le corps à l'exception de la tête, donnent de bons résultat^.
L'action de l'arsenic sur la nutrition générale recommande son emploi, et, si son usage est longtemps continué, on laissera des périodes intercallaires plus ou moins longues de repos. Je le formule souvent de la manière suivante :
Eau distillée. . . . , iOO grammes.
Ai-stl'iiiate de souc|e 10 centigr.
Eau distillée de lauriei- cerise. . i gram.
Quand il survient de l'excitation et que l'insomnie persiste, il faut recourir aux bains tièdes, aux bains mucilagineux, aux bains de tilleul et simultanément donner au repas du soir de 4 à 6 grammes de bromure de potassium ; l'on fera usage, de préférence, des polybromures si l'on doit continuer longtemps cette médication.
Parfois, le dipsomane est profondément déprimé et les bains sulfureux se trouvent indiqués, mais l'on tirera alors grand profit des bains d'air chaud térébenthinés, suivis d'une immersion dans l'eau froide ou d'une douche, en éventail, froide. C'est l'un des plus puissants modificateurs et il est rare que le malade ne soit très heureusement influencé par ce moyen thérapeutique, d'ailleurs très énergique.
Une bonne hygiène et une médication tonique et reconstituante sont les compléments nécessaires de ce traitement. L'isolement du malade est indispensable, puisqu'il le met à l'abri de nouveaux excès ; il finit à la longue par atténuer les prédispositions impulsives et s'il n'empêche pas dans tous les cas la reproduction de l'accès, il en éloigne, du moins, les manifestations. L'une