DEGRÉS. — DURÉE
clientes se plaignait à moi dernièrement de cet état insolite de sa chevelure : « Je ne sais ce qu'ont mes cheveux, me disait-elle; ils ne sont plus brillants comme autrefois; j'ai beau les soigner, les graisser d'huile ou de pommade, ils sont toujours secs, rudes, incultes et comme ternis. »
L'alopécie syphilitique n'est jamais que temporaire. Elle se produit pour un temps, pour quelques semaines, plus habituellement pour quelques mois, pour une année au plus. Puis, au delà, elle se modère, elle cesse. Même non traitée, elle s'arrête, comme en témoignent nombre de malades qui ne viennent à nous qu'à une époque avancée de la diathèse, sans s'être soumis a aucune médication antérieure.
Et qu'advient-il au delà, alors que spontanément ou sous l'influence du traitement spécifique cette alopécie s'est enrayée? Au delà, toujours et invariablement il advient ceci, que les cheveux tombés repolissent, que les surfaces dénudées se regarnissent, et que finalement la chevelure revient à son état normal, à moins, bien entendu, que des lésions profondes et véritablement ulcéreuses n'aient entamé le cuir chevelu. Mais, à cette dernière réserve près, toujours l'alopécie syphilitique se répare, et les malades même le plus rudement éprouvés récupèrent entièrement, ou peu s'en faut, leur chevelure primitive.
Je vous parlais, il y a quelques instants, de préjugés répandus dans le monde à propos de l'origine de certaines calvities. En voici un des plus accrédités. Est-il question d'un chauve, il ne manque guère de se produire à son égard ce propos désobligeant : « C'est la vérole qui l'a rendu chauve ». Eh bien, cette petite médisance est aussi peu médicale que possible; car, sachez-le bien, jamais la vérole n'a fait de chauves. Jamais par son fait, par son fait exclusif, un malade n'est resté chauve. On peut bien, certes, de par la vérole devenir chauve temporairement (encore l'alopécie syphilitique dégénérant en véritable calvitie est-elle excessivement rare, comme nous l'avons dit précédemment); mais on ne reste chauve de par la vérole que pour un temps, temps même assez court, passé lequel les cheveux repoussent et la tète se regarnit presque intégralement.
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Celte repiillulalion des cheveux à la suite de la dépilation syphilitique, nous en avons sous les yeux ici nombre d'exemples chaque jour. Quantité de nos malades qui avaient perdu leurs cheveux à des degrés divers, qui même étaient devenues presque chauves, reviennent nous trouver pour une raison ou pour une autre avec des chevelures très fournies, très abondantes, dont beaucoup de femmes certes se contenteraient. Ma malade aux dix-sept cheveux, dont je vous parlais tout à l'heure, a aujourd'hui une chevelure supevbe, bien qu'elle n'ait pas toujours suivi son traitement avec une rigueur exemplaire.
Très fréquemment d'ailleurs nous assistons nous-mêmes à cette poussée réparatrice de lachevelure. Ainsi, surnombre de malades qui restent dans nos salles un certain temps, nous voyons les cheveux, après être tombés, renaître et croître activement, comme après une simple tonsure.
11 y a plus, c'est que les cheveux, pour repousser, n'attendent pas toujours, tant s'en faut, que la diathèse soit atténuée dans son principe ou enrayée dans son évolution. Fort souvent l'alopécie s'arrête et se répare alors même que d'autres accidents spécifiques surgissent ou vont surgir. Force est donc de la considérer, ainsi que tant d'autres manifestations de même nature, comme un accident transitoire de syphilis, auquel n'est dévolue qu'une certaine durée, comme un accident analogue, par exemple, aux syphilides précoces, comme un accident enfin qui, d'essence et forcément, est appelé à disparaître et même à se réparer après un certain temps, sans que l'amendement propre qu'il subit engage en rien l'avenir et préjuge quoi que ce soit de l'évolution ultérieure de la diathèse.
De tout cela, pratiquement, il résulte que l'alopécie syphilitique, cette alopécie qui afflige tant les malades, les femmes spécialement, et pour laquelle nombre de vos clientes viendront vous consulter la désolation dans l'Ame, de tout cela, dis-je, il résulte que cet accident ne comporte pas de gravité réelle. C'est une lésion essentiellement passagère, insignifiante par elle-même, désagréable tout au plus ou compromcttanle, mais qui se répare toujours et ne laisse pas de suites. La syphilis en un mot n'est pas au nombre des ma- Uidics d'où peuvent dériver des calvities persislanles.
Quant au traitement h opposer à l'accident que nous venons d'étudier, il est des plus simples, comme vous allez le voir.
Tout d'abord il est Ibrt peu de confiance à accorder aux remèdes locaux. Les femmes ne manquent guère en pareille occurrence d'avoir recours, sur le conseil de leurs coiffeurs, à toute espèce de pommades, de cosmétiques, de lotions, d'eaux « régénératrices de la chevelure », etc., tous remèdes « infaillibles )> qui, par extraordinaire, manquent ici leur effet. Elles ne retirent pas au reste, il faut le dire, meilleur profit des prescriptions médicales, de la trop fameuse pommade de Dupuytren, par exemple, des lotions au quinquina ou à la teinture de cantharides, et de cent autres formules analogues d'une égale inefficacité.
Est-il plus de succès à attendre de certaines pratiques d'un usage commun et recommandées par quelques médecins, telles que le rafraîchissement de la chevelure à l'aide des ciseaux et même la rasure? Je ne le crois guère. Bien souvent il m'est arrivé de conseiller à mes malades (hommes) de faire couper leurs cheveux et de les tenir courts pendant plusieurs mois; bien souvent aussi j'ai vu des malades, de leur propre inspiration, se faire complètement raser; et jamais il ne m'a semblé que les uns ou les autres retirassent de là quelque avantage manifeste. S'il en est ainsi, nous serions mal venus, je pense, à réclamer d'une femme le sacrifice de sa chevelure en vue de compensations plus que douteuses, pour ne pas dire illusoires. Aussi ai-je renoncé depuis longtemps, dans cet hôpital, à toute pratique de ce genre. Je me borne à prescrire à mes malades de simples soins d'hygiène ; je leur recommande de ne faire usage ni du peigne fm ni des brosses dures; je leur interdis toute coiffure pouvant exercer quelques tiraillements sur les cheveux ; et surtout — car c'est là le point, le seul point essentiel — je les soumets au traitement général antidialhésique. J'obtiens toujours de la sorte l'atténuation, puis l'arrêt de l'alopécie, avec un pou de temps et avec l'assistance efficace du mercure.
Du mercure, ai-je dit. Ah ! si je ne parlais pas à des médecins, ce mot soulèverait des tempêtes. Car, s'il est une opinion reçue et profondément accréditée près des gens du monde, c'est à coup sûr celle qui attribue aux mercuriaux une action meurtrière sur la
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chevelure. Nul axiome n'a Jamais été mieux accepté que celui-ci : « Lé mercure fait tomber les cheveux ». Et, sachez-le bien, Messieurs, lorsqu'un de vos clients verra sa tête se dégarnir, ce ne sera jamais à sa maladie, à sa syphilis, qu'il rapportera cet accident; toujours il vous en accusera, vous et votre traitement, toujours il le mettra à la charge du mercure. Ce préjugé date de loin. Il est né dès les premiers temps où le Mal français fit son apparition dans le monde, comme en témoignent les écrivains du xvf siècle. Energiquement combattu par les observateurs sérieux de tous les âges^ il n'a pas moins survécu, il ne survit pas moins de nos jours, et longtemps encore la science devra s'acharner contre lui avant de le déraciner de l'esprit des masses.
Et la vérité cependant, l'évidence clinique, c'est que jamais le mercure sagement administré n'a coûté un cheveu à personne; c'est que, loin de faire tomber la chevelure, il la rend à ceux qui l'ont perdue par le fait de la vérole. Que de fois des malades se sont présentés ici, au Midi ou ailleurs, avec la tête affreusement dénudée, sans avoir jamais avalé un atome de mercure! Que de fois aussi ces m.êmes malades sont sortis de nos hôpitaux la tête /egarnie, après avoir subi un traitement mercuriel! N'importe, le préjugé subsiste, vivace, éternel, et, comme nous, comme nos prédécesseurs, vous aussi. Messieurs, à votre tour vous aurez à compter avec lui.
Mais concluons, et disons, au point de vue pratique : I" que l'alopécie syphilitique r^e réclame pour guérir aucune médication locale; — 2" que le temps et le traitement général suffisent amplement à faire justice de cette lésion, d'ailleurs essentiellement transitoire.
L'alopécie diaihésique ne se limite pas toujours au cuir chc-
I. t( ... Chose très .sinjjulicrc, f'-crivail Frncasior, nous avons vu sç dévolopper de nos jours (comme symptôme du Mal fiançais) nue manifestation jusqu'alors inroiinuc, consistant dans la chute des cheveux, de la barbe et des sourcils. Celte dépilat.on générale, qui donne aux malades l'aspect le plus ridicule, fut d'abord ronsidértc comme un eiïet des remèdes, dit mercure en particulier; mais on reconnut plus tard qu'il fallait seulement Vimpnier à la maladie. „ (Fracastor, la Syphilis, le Mal IrançaLi, Irad. et comment, par Alfred Kournier. Paris, I8(>9.)
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velu. Fort souvent elle s'étend coïncidemment à d'autres parties, telles que les sourcils, le bord des paupières, le mont de Vénus, la région axillaire, etc.
Quelques mots sur ces dcpilations de divers sièges.
\° V alopécie sourcilière est assez commune dans le sexe féminin. Je la crois même bien plus fréquente chez la femme que chez l'homme.
De même que l'alopécie crânienne, elle se présente sous les deux aspects suivants : tantôt le sourcil se raréfie, s'éclaircit d'une façon générale dans toute son étendue; — tantôt il se dégarnit irrégulièrement par places, par petits îlots qui, complètement dénudés, rompent la continuité de l'arcade pileuse sourcilière.
Comme pour l'alopécie crânienne, ces deux modes de dépilation sont souvent associés.
L'alopécie sourcilière a ses degrés. Elle est faible, moyenne ou intense. Je l'ai vue totale sur plusieurs femmes de mon service. Et, dans ce cas, l'absence absolue de sourcils donnait à la physionomie l'aspect le plus étrange.
2° La chute des cils est bien moins fréquente ; on peut même la dire assez rare.
Elle n'est le plus souvent que limitée, partielle, incomplète, sauf en certains cas où l'on voit des syphilides ulcéreuses ravager tout le bord libre des paupières, comme sur une des malades que je vous ai présentées ce matin. Cette femme qui, bien que vieille, est affectée d'une syphilis assez récente, a perdu tous les cils par le fait d'une syphilide ulcéreuse qui borde et entame à chaque œil le contour des deux paupières. Il est même probable que sur elle les cils ne repousseront jamais, car les ulcérations semblent assez creuses pour avoir attaqué et détruit les glandes ciliaires.
3° Pour être moins commune que la dépilation crânienne, Valopécie génitale est cependant assez fréquente. C'est au mont
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de Vénus qu'on l'observe le plus souvent; elle est plus rare au niveau des grandes lèvres.
Cette variété d'alopécie n'est pas une des moindres vexations de la vérole pour les femmes, à en juger du moins par l'attention qu'elles apportent à ce petit accident et par le souci qu'il leur cause.
Si la lésion est peu intense, elle peut passer inaperçue ; car il existe une grande inégalité d'une femme à une autre au point de vue du développement pileux des régions génitales. Mais devientelle plus accusée, elle se trahit tout aussitôt par une dénudation partielle du mont de Vénus et de la face cutanée des grandes lèvres. J'ai vu plusieurs fois cette alopécie dégarnir enlièrement la vulve et le mont de Vénus, qui se présente alors, comme sur une statue, sous forme d'un relief glabre et blanchâtre.
4° Enfin, en certains cas, les poils des aisselles peuvent être affectés. Je ne fais que signaler pour mémoire cette variété d'alopécie qui est assez rare et à laquelle d'ailleurs ne se rattache aucun intérêt spécial.
Les alopécies de divers sièges que nous venons de décrire ne se dilférencient de l'alopécie crânienne par aucun caractère. Comme cette dernière, elles appartiennent toutes à la période secondaire de la syphilis; — comme elle aussi, elles se produisent tantôt à la suite de lésions locales, tantôt (et c'est le cas de beaucoup le plus habituel) indépendamment de tous phénomènes locaux appréciables qui rendent compte de la dépilation; — comme elle enfin, elles ne sont que transitoires, passagères, et se réparent sous l'influence du temps et de la médication mercurielle.
Non moins curieuses et plus importantes sont les lésions que la syphilis secondaire détermine vers les ongles. Ces lésions sont de deux ordres :
ONYXIS. — QUATRE FORMES. 361
1° Les unes n'intéressent ou paraissent n'intéresser que l'ongle lui-même;
2" Les autres se produisent au voisinage de l'ongle, et, d'abord étrangères à l'ongle, ne l'affectent que plus tard, d'une façon consécutive.
Aux premières je réserve la dénomination ancienne d'onyxis: je vous propose pour les secondes celle de périonyxis.
Dans le premier groupe, nous trouvons à étudier :
1° la friabilité et l'ébrèchement de l'ongle {onyxis craquelé)',
2° le décollement partiel de l'ongle ;
3" le décollement total et la chute de l'ongle;
4i° une variété plus rare, dite onî/^ris hypertrophique.
I. — La première de ces lésions est infiniment plus commune chez la femme que chez l'homme. — Elle consiste simplement en une friabilité singulière de l'ongle, dont la portion libre se fendille, se crevasse et se casse sous l'influence des moindres pressions. Vainement les femmes, pour masquer cette petite difformité, d'ailleurs assez gênante, retranchent-elles aux ciseaux le sommet de l'ongle, qu'elles arrondissent, qu'elles taillent de toutes façons; toujours l'ongle, bien que raccourci, se brise dans sa partie libre, s'éloile, s'écaille, s'exfolie, et présente pour somiiriet une série d'aspérités inégales, de dentelures, de crénelures, lesquelles se continuent souvent avec des fendillements longitudinaux de la lamelle unguéale.
C'est là ce que nous appelons row?/;ris craquelé, ou l'ébrèchement syphilitique de l'ongle.
Cette première variété d'onyxis s'observe surtout aux ongles des mains. Elle est plus rare aux orteils.