‹ Leçons cliniques sur la syphilisChapitre 126 sur 263 · PLAQUES LISSES DE LA LANGUE · texte numérisé non relu

PLAQUES LISSES DE LA LANGUE

muqueuses, la syphilis détermine quelquefois sur la langue une éruption spéciale (spéciale du moins quant à sa physionomie, quant à ses caractères apparents), qu'on ne retrouve sur aucun autre point. Cette éruption consiste en des plaques plus ou moins étendues qui se localisent exclusivement sur le dos de la langue, plaques tantôt circonscrites et lenticulaires, tantôt étalées sur une assez large surface, rougeâtres et d'un rouge plus vif notamment que celui des parties saines environnantes, régulières de contour plutôt que déchiquetées et assez souvent arrondies ou ovalaires; — plaques séc/ies, plaques wow érosives {notez bien cela), et différant des érosions en ce qu'elles ne se laissent pas colorer en blanc par le nitrate d'argent ou le nitrate acide de mercure; — plaques enfin remarquablement lisses, comme polies ou vernies, contrastant donc avec l'apparence villeuse des tissus voisins. On dirait, avoir ces plaques, que les papilles linguales ont disparu à leur surface, qu'elles ont été rasées. Cette dépapillation (pardonnez-moi le barbarisme) est-elle réelle ou n'est-elle qu'apparente, je ne saurais le dire, n'ayant pas encore eu l'occasion d'examiner histologiqueraent une langue affectée de la sorte. Toujours est-il que de visu les papilles ne sont plus appréciables au niveau de ces plaques, et c'est là précisément ce aui donne à cette lésion un aspect tout à fait spéciale

Je qualifie cette variété de syphilides sèches du nom de plaques lisses de la langue, dénomination préférable, je crois, à :elle de psoriasis lingual, sous laquelle paraissent l'avoir désignée certains auteurs et qui, mal définie, se trouve appliquée dans la science à des états pathologiques très différents.

3° Yenons en dernier lieu au troisième foyer des syphilides buccales, je veux dire à la gorge.

Il est bien rare que, dans le cours de la période secondaire, les malades n'aient pas à souffrir une ou plusieurs fois de la gorge. Et ces douleurs presque invariablement reconnaissent pour origine des syphilides muqueuses de l'arrière-bouche.

1. M. Cornil,qui a étudié cette singulière lésion, en compare l'aspect à celui « d'un cercle fauché dans une prairie ». 11 croit cet aspect dû à la chute des prolongements cornés dos papilles filiformes. « On sait en effet, dit-il, que les papilles filiformes qui

*38 SYPHiLlDES GUTTURALES.

De toutes les lésions secondaires de la cavité buccale les plus communes, sans contredit, sont celles qui se développent sur la région amygdalienne, c'est-à-dire dans cet espace triangulaire où se trouve embrassée l'amygdale entre les deux piliers du voile. La région amygdalienne est le foyer par excellence des syphilides buccales. Elle constitue un véritable nid à syphilides. Aussi faut-il toujours tenir en surveillance la gorge des malades que l'on traite; aussi est-ce là, dans les cas douteux, qu'il faut aller dépister des signes d'infection. L'examen de la région amygdalienne, soyez-en sûrs, éclaire bien souvent des diagnostics incertains.

La forme la plus habituelle qu'affectent là les syphilides est celle d'érosions, d'érosions absolument plates en général, quelquefois très légèrement papuleuses, petites, mesurant l'étendue d'une lentille ou d'une amande, rougeâtres, mais souvent aussi grises, cendrées, blanchâtres, opalijies (rappelez-vous ce dernier aspect, très commun en cette région), discrètes enfin ou continentes, et confluentes parfois au point de recouvrir entièrement les amygdales et les piliers. Ces lésions déterminent une gêne plutôt qu'une douleur véritable dans la gorge*. Souvent même, alors qu'elles ne sont pas irritées par le tabac, c'est-à-dire chez la

constituent comme des touffes d'herbe sur le dos de la langue présentent un piquant, une longue saillie composée de cellules coraéesimbriquéas lesunessur les autres et dont les plus inférieures sont implantées sur une petite papille à peine saillante. La partie épithélique cornée a une très grande longueur, un demi-millimètre, un millimètre et plus. Que ces énormes prolongements épidermiques tombent, et ils tombent en réalité au niveau des plaques muqueuses que nous étudions, vous aurez une surface lisse, plane, recouverte simplement par les couciies stratifiées du corps muqueux, mais privée de ses prolongements filiformes de l'épiderme corné. La plaque paraît dans son ensemble d'autant plus lisse, d'autant plus déprimée, qu'autour d'elle les prolongements cornes des papilles filiformes sont conservés avec leur longueur, accrue encore par l'inflammation linguale, etc.. ». Du reste M. Cornil avoue n'avoir pas encore eu Toccasion de pratiquer l'examen liistologique de cette lésion. — Voyez Leçons sur la syphilis, Paris, 1879).

1. Je dois remarquer toutefois que les syphilides gutturales ne rendent pas toujours compte de toutes les douleurs de gorge dont se plaignent les syphilitiques, .l'ai vu plus d'une fois des malades accuser des douleurs d'angine sans présenter à la gorge, sur les amygdales ou dans le pharynx, la moindre lésion appréciable. Ce fait m'a trop vivement frappé pour que je ne l'aie pas étudié avec rigueur, et je le tiens pour absolument authentique. Quelle peut être, dans les cas de ce genre, l'origine des douleurs qu'éprouvent les malades? Je ne saurais le dire. — Je me borne du reste pour 1 instant à signaler cette particularité, sur laquelle j'aurai l'occasion de revenir dans l'une des leçons suivante s.

RÉGION AMYGDALIENNE. 439

femme plus souvent que chez l'homme, elles sont assez indolentes pour passer absolument inaperçues et rester ignorées. Chaque jour, ici, il nous arrive de découvrir des syphilides amygdaliennes ou péri-amygdaliennes dont nos malades ne se doutent pas, dont elles sont fort surprises d'apprendre l'existence. « C'est singulier, nous disent-elles alors, je ne sentais rien et je ne sens rien encore à la gorge; comment puis-je y avoir du mal? » — En d'autres cas, inversement, la réaction locale plus accentuée se traduit par les phénomènes communs de toute angine ; chaleur âpre de la gorge, sensation incommode de sécheresse, difficulté de déglutition, douleurs plus sensibles pour la déglutition de la salive que pour celle des aliments, etc.. — Certains auteurs ont même prétendu que ces phénomènes douloureux « subissent une recrudescence évidente durant la nuit » ; je considère cette assertion comme toute théorique et plus que contestable.

Enfin, les syphilides gutturales, qui constituent ce qu'on appelle V angine seco^^daire retentissent très habituellement sur les ganglions situés au voisinag'e des amygdales, en avant des muscles sterno-mastoïdiens, et constituent là desadénopathies dont j'aurai bientôt l'occasion de vous parler.

Parfois encore vous rencontrerez. Messieurs, sur la région amygdalienne des syphilides ulcéreuses, entamant le derme muqueux, pultacées ou rougeâtres de fond, arrondies ou irrégulières de contour, douloureuses, et gênant même d'une façon notable les mouvements de déglutition. Mais ce dernier ordre d'accidents est incomparablement plus rare que la forme érosive des lésions gutturales.

1. On a décrit encore sous le nom d'angine secondaire soit une éruption tachetée, dite roséo/e de la gorge, soit un érythème en nappe auquel on a attribué, comme d'usage, « un aspect tout spécial, pathognomotiique ». — Pour la roséole de la gorge, je suis encore à la chercher; jamais je n'ai observé sur le palais, sur les amygdales ou dans le pharynx, d'éruption disséminée sous forme de taches circonscrites, lenticulaires, susceptibles d'être assimilées à la roséole de la peau. — L'érythèmecn nappe de la gorge ne me paraît pas moins hypothétique. Certes, j'ai vu bien souvent des malades syphilitiques présenter une certaine rougeur de l'isthme guttural; mais, d'une part, cette rougeur ne m'a jamais paru dotée d'attributs spéciaux; et, d'autre part, je l'ai rencontrée non moins souvent chez des sujets sains, non entaches de syphilis. Je no saurais donc la considérer comme spécifique.

440 SYPHILIDES BUCCALES.

Sur le voile palatin, sur les piliers, sur la luelle, les syphilidcs muqueuses sont encore très communes. Elles sont moins fréquentes sur la portion dure du palais, sur la muqueuse des joues et sur le plancher de la bouche. — Elles présentent sur ces diverses régions des caractères à peu près identiques à ceux des autres syphilides buccales. Ce sont le plus souvent de simples érosions plates ou très légèrement papuleuses, limitées, rougeâtres ou opalines; plus rarement elles constituent des ulcérations véritables.

Comme vous avez pu le voir par ce rapide exposé, les syphilides de la bouche, à cela près de quelques détails relevant d'influences locales, diffèrent peu d'un siège à un autre. Elles se rapprochent encore par un certain nombre de caractères commuais, caractères que j'ai laissés de côté jusqu'à présent pour n'avoir pas à vous les répéter à propos de chaque variété de siège, et dont je dois vous dire un mot en terminant.

i° Peu douloureuses en général, surtout à leur début, les syphilides buccales ne laissent pas de déterminer une certaine gêne, voire une souffrance réelle, lorsqu'elles sont ou négligées ou irritées par une cause quelconque (mauvais état de la bouche ou des dents, alcooliques, tabac, etc.). Elles s'accompagnent alors d'un phénomène commun à toutes les inflammations buccales, à savoir la salivaiion. Cette salivation, bien entendu, n'est en rien comparable à celle de la stomatite mercurielle; elle est toujours minime au contraire; elle ne consiste qu'en une certaine exagération de la sécrétion salivaire, avec besoin de cracher plus fréquent.

2° Toutes ces syphilides sont des lésions essentiellement bénignes. Elles peuvent bien durer plus ou moins longtemps, se montrer même assez rebelles en quelques cas; mais en somme elles finissent toujours par guérir, et par guérir sans laisser traces de leur passage. Elles sont donc très différentes en cela des lésions tertiaires qui produisent si souvent sur celle même région des délabrements et des mutilations irréparables.

3" En revanche, elles présentent, au moins pour la plupart, une faculté surprenante de récidive. Il est très habituel de les voir se

TRAITEMENT. 4ti

répéter coup sur coup, renaître en venant de s'éteindre, comme aussi reparaître à échéance éloignée. Il est des malades (femmes) qui subissent trois, quatre, cinq, dix récidives de ces accidents. Et c'est bien autre chose chez l'homme. J'ai vu sur d'incorrigibles fumeurs les syphilides buccales repulluler incessamment et, pour ainsi dire, rester en permanence plusieurs années de suite.

4° Comme dernier détail symptomatologique, toutes ces lésions, quel qu'en soit le siège, sont susceptibles d'aflecter telle ou telle variété de ce type si cher aux syphilides, le type circiné. Vous rencontrerez donc à la bouche des syphilides cerclées, demicerclées. annulaires, semi-annulaires, etc. — Voici, par exemple, une femme qui présente à la lèvre deux papules géométriquement circulaires. — Voici de même deux autres malades qui portent, l'une à la lèvre supérieure une syphilide érosive en forme de demianneau, et l'autre au palais une lésion de même ordre figurant un fer à cheval parfaitement dessiné ^

Enfin, Messieurs, quelques mots de pratique pour en finir avec ce sujet.

Sachez bien ceci tout d'abord : les syphilides secondaires de la bouche cèdent bien moins facilement à un traitement général, même énergique, qu'au traitement local le plus simple. Si vous en attendiez la guérisondu mercure seM^, vous pourriez l'attendre en vain pendant plusieurs mois, tandis qu'avec une médication topique vous en ferez justice en quelques jours. Le mercure n'est bon qu'à prévenir ces accidents, à en modérer la repuUulation habituelle, à en tarir la source; mais, une fois produits, il n'exerce sur eux, en général du moins, qu'une action curative des plus lentes.

Aussi est-ce à la médication topique qu'il faut s'adresser dans tous les cas, pour débarrasser hâtivement les malades de ces lésions incommodes, souvem peni"t)ies, toujours dangereuses au point de vue de la contagion. — En quoi consiste cette thérapeutique locale? Le voici en quelques mots :

D'abord, soins d'hygiène, préventifs autant que curatifs : pro-

I. Plusieurs de ces curieuses l«;sions ont clé dessinées et sont conservées au musée de rhôpital Saint-Louis (collection particulière).

442 SYPHILIDES BUCCALES.

prêté minulieuse delà bouche; — gargarismes ; — surveillance de l'état des dents ; — proscription de tous les irritants, du tabac en première ligne. (Et, soit dit incidemment, cette dernière recommandation n'est pas toujours inutile alors qu'elle ne s'adresse pas à un homme. Car certaines femmes — voire du meilleur monde ou de celui qui est considéré comme tel — sont coutumières du péché mignon de la cigarette, et ne s'en accusent pas toujours à leur médecin).

En second lieu, cautérisation, suivie de quelques gargarismes.

La cautérisation simplement pratiquée avec le crayon de nitrate d'argent (lequel est un cathéré tique plutôt qu'un caustique véritable) donne assez généralement de bons résultats. Toutefois elle est souvent insuffisante, et, par expérience, je préfère de beaucoup à la pierre infernale un caustique un peu plus douloureux, il est vrai, mais bien autrement actif et plus sûr, le nitrate acide cVhydrargyre. — Pour être bien manié, ce dernier agent demande un certain apprentissage. Voici comment je vous conseille de l'appliquer. Improvisez un pinceau en enroulant un peu d'ouate au bout d'une allumette ou mieux sur la fourche d'un porte-mèche. Trempez ce pinceau dans le liquide, exprimez-le, essuyez-le même, car il contient toujours trop de caustique, et promenez-le très légèrement sur la surface malade dont vous aurez soin de ne pas dépasser les limites. Puis, faites aussitôt gargariser le patient.

Dans les vingt-quatre ou quarante-huit heures qui suivent la cautérisation, bornez-vous à prescrire des gargarismes émoUients (eau de guimauve, eau de pavot, eau d'orge miellée, etc.). Plus tard, seulement, ayez recours aux gargarismes usuels de chlorate de potasse ou de borate de soude. Et surtout, conseil négatif qui n'est pas sans importance, gardez-vous des gargarismes au sublimé, dont l'affreuse saveur répugne aux malades et qui ne sont pas d'ailleurs sans inconvénients réels pour les dents.

Une seule cautérisation avec le nitrate d'hydrargyre suffit habituellement. Quelquefois cependant il est besoin de revenir une seconde et une troisième fois à l'emploi du caustique. En tout cas, lorsque les cautérisations doivent être répétées, il ne faut jamais les pratiquer coup sur coup, quotidiennement par exemple,

TlUITEMENT. 4i3

comme jele vois faire bien souvent. Il y a toul avan Lage au contraire à les distancer de plusieurs jours (cinq à six jours environ), pour attendre de chacune d'elles le résultat qu'elle peut produire.

Je vous le répète, le nitrate acide d'hydrargyre convient bien mieux, suivant moi, que le nitrate d'argent à la cautérisation des syphilides buccales. Pourquoi? Je l'ignore; c'est affaire d'expé- YlQYice. — Cependant, en certains cas, on peut et même l'on doit recourir de préférence au crayon de nitrate. Telle est l'indication lorsque, par exemple, la lésion est minime (car alors tout réussit, et l'on n'aurait aucune raison d'imposer aux malades le choix d'un caustique douloureux) ; ou bien inversement lorsque la lésion est très étendue, car alors la cautérisation au nitrate d'hydrargyre serait par trop pénible. — Dans ce dernier cas toutefois, si l'emploi du caustique mercuriel paraît indispensable ou du moins particulièrement avantageux, on a toujours une ressource pour tourner la difficulté et ménager la sensibilité du malade : c'est de répartir la cautérisation en plusieurs séances, de façon à la rendre chaque fois plus supportable.

• Je vous disais. Messieurs, en vous parlant dernièrement des syphilides génitales de la femme, que l'anneau vagino-vulvaire constitue comme une barrière opposée à ces lésions, lesquelles, prodigieusement fréquentes en deçà de cet anneau, deviennent extrêmement rares au delà. Eh bien, il en est de même ici pour l'isthme du gosier. Au-devant de cet isthme, les syphilides muqueuses sont des plus communes ; en arrière, elles sont presque exceptionnelles, au moins relativement. Si bien qu'on a pu dire avec quelque raison : « Les piliers du voile palatin sont les colonnes d'Hercule de la plaque muqueuse )).Et cette bizarrerie, notez-le bien, est d'autant plus inexplicable en l'espèce que, par une singularité contraire, l' arrière-gorge est un véritable foyer de prédilection pour les accidents d'une période plus éloignée de la diathèse, pour les syphilides tertiaires.

Les rares lésions secondaires que l'on observe dans l'arrièregorge consistent soit en des érosions limitées, plates ou légèrement papuleuses, soit en des ulcérations un peu plus creuses, attaquant le derme muqueux.

iAi SYPHILIDES DU LARYNX.

Il ne se rattache à ces accidents qu'une seule particularité, mais celle-ci très intéressante, cliniquement, très importante à connaître. Lorsque les syphilides pharyngées siègent au niveau, au voisinage ou même à une certaine distance de l'orifice de la trompe d'Eustache, elles deviennent parfois l'origine de troubles plus ou moins marqués de l'audition : bourdonnements continus ou intermittents, sifflements d'oreille, otalgie, dureté de Vouîe, voire surdité presque complète. Ces divers symptômes 7ie sont jias absolument rares dans la période secondaire, et je les recommande d'autant plus à votre attention que l'origine spécifique de tels accidents reste le plus souvent méconnue.

Certes les troubles auditife qui se produisent dans la période secondaire ne dérivent pas toujours de lésions pharyngées, ainsi que nous aurons l'occasion de le dire plus tard; mais, pour bon nombre de cas, je l'affirme, ils sont la conséquence de syphilides de l'arrière-gorge, qui tuméfient, altèrent ou ulcèrent la muqueuse au voisinage de la trompe, et produisent même parfois une obstruction de ce canal.

Venons actuellement aux syphilides du larynx.

Les descriptions qu'on a données jusqu'ici de ces lésions (réserve faite pour quelques travaux récents) me paraissent avoir été surtout inspirées par des vues théoriques. On s'est efforcé de trouver dans le larynx des types morbides correspondant aux syphilides cutanées ou muqueuses d'autres régions, et, dans cette direction d'esprit, on a plus d'une fois, à mon sens, exagéré les données de la clinique. C'est ainsi qu'on a décrit une prétendue roséole du larynx, qui n'est qu'un mythe d'après moi; c'est ainsi qu'on a parlé d'une « coloration toute spéciale, pathognomonique même », que prendrait la muqueuse laryngée sous l'influence du virus syphilitique. C'est ainsi qu'on a rapporté à la vérole des lésions qui assurément ne lui appartiennent pas (comme, par exemple, les polypes et les végétations), ou bien encore que l'on a donné comme habituelles certaines formes éruptives très rares dans le larynx, telles que la plaque muqueuse ou la papule muqueuse bien définie, bien circonscrite.

TROUBLES FONCTIONNELS. — LÉSIONS. 4i5

Il importe ici de réagir contre nombre d'opinions trop facilement accréditées. Je le ferai en quelques mots.

D'abord, les troubles fonctionnels du larynx sont assez rares dans la svphilis secondaire. Sur ce premier point mes statistiques se trouvent en contradiction formelle avec ce qu'ont écrit quelques auteurs. Ainsi mes notes d'hôpital ne me fournissent pas, par centaine de malades, plus de trois à cinq cas, six cas au plus, de troubles laryngés survenus dans le cours de la période secondaire ^ Je ne parle ici, il est vrai, que de malades traités, car je n'ai pas eu l'occasion d'observer ce qui résulterait en l'espèce de l'expectation pure et simple.

Du reste, notons-le bien, la proportion des troubles vocaux est loin de rendre compte de la proportion des lésions laryngées. Le? troubles vocaux, je le répète, sont assez rares dans la syphilis secondaire, mais on avait eu le tort — moi comme tout le monde, je le confesse — de mesurer sur leur fréquence la fréquence des lésions laryngées. Celles-ci sont beaucoup plus communes que ceux-là, et la raison en est fort simple; car parmi les lésions laryngées il n'y a tout naturellement que celles de l'appareil vocal proprement dit qui déterminent des troubles vocaux. Seulement il fallait s'aviser d'aller rechercher ces lésions chez des malades ne présentant aucun désordre fonctionnel du larynx, et c'est là précisément ce qu'on avait négligé de faire. M. Gouguenheim, mon collègue et ami, a comblé cette lacune, en s'astreignant à soumettre indistinctement à l'examen laryngoscopique toutes ses malades de Lourcine, qu'elles fussent affectées ou non de troubles de la voix, et il n'a pas été peu surpris de rencontrer dans une foule de cas des lésions secondaires du larynx qui, sans cette précaution toute. spéciale, seraient restées absolument méconnues 2.

1. Je ne parle ici que de mes relevés de Lourcine. — Il est vrai que chez riiomme les syphilides laryngées sont plus fréquentes que chez la femme.

2. Voici, très sommairement, le résultat des recherches de ce consciencieux observateur, telles qu'elles se trouvent exposées dans le travail d'un de ses élèves, M. le D"" Boucliercau :

[0 Sur 135 malades (femmes) affectées de syphilis secondaire, M. Gouguenheim a rencontré 59 fois des lésions secondaires du larynx. — Soit dit incidemment, celle proportion me parait extraordinaire, excessive, et je m'attends à ce qu'cUa soit abaissée par le résultat d'observations ultérieures.

446 ÉRYTHÈME LARYNGÉ.

En second lieu, ce que produit la syphilis sur le larynx, dans la période secondaire, consiste moins souvent en des lésions isolées et circonscrites, analogues à celles qu'elle détermine sur d'autres muqueuses, qu'en des lésions étendues à d'assez larges surfaces et presque généralisées même en certains cas.

Les lésions de ce genre se présentent sous deux types d'inégale fréquence, à savoir :

Wérytlième krî/>?gfé (ou laryngite spécifique érythéniateuse), forme assez commune, relativement;

2° La laryngite hyperplasique, forme beaucoup plus rare

L — Bien connu de tous, accepté de tous, Yérythème laryngé consiste en ceci : une rougeur en nappe, sombre de teinte, étendue à une portion variable des parties supérieures du larynx, le plus souvent à tout l'infundibulum laryngé. Cette rougeur est surtout remarquable sur le bord libre et la face postérieure de répiglotte,sur les cordes vocales supérieureset sur les éminences aryténoïdes. Il est plus rare qu'elle se propage jusqu'aux cordes inférieures et à toute la cavité du larynx.

C'est une rougeur étalée en nappe uniforme, et non pas distribuée en îlots, en petites taches (comme le serait une éruption méritant de porter le nom de roséole). C'est de plus, comme on l'ajustement remarqué, une rougeur sans injection vasculaire manifeste, sans arborisations, du moins dans la plupart des cas

2" Dans ces 59 cas, il a trouvé 24 fois des «lésions généralisées, constituées par une liyperémie plus ou moins intense», et 35 fois des lésions circonscrites, dont voici ledétail:

Hyperémie simple localisée à un seul segment du larynx, 8 cas; — môme lésion avec gonflement considérable, 7 cas; — plaques muqueuses, 20 cas.

3° Enfin, sur ces 59 cas, 13 seulement s'accompagnaient de troubles manifestes de la phonation. — Dans un de ces cas, les cordes vocales n'étaient pas intéressées, et l'enrouement dérivait seulement d'une épiglotlite.

« Nous sommes d'accord, dit-il, avec M. Fournicr sur la rareté des troubles fonctionnels du larynx dans la syphilis secondaire. Nous ne différons avec lui que sur le degré de fréquence des lésions laryngées à cette mrme période de la diathèse. »

Voyez Bouchercan,i^<Mrfe sur la laryngite syphililiqucsecondaire. Thèses dcParis, 1880.

1. Telle est également In division acceptée par le docteur Mac Neill Whistler dans son intéressant travail sur la syphilis du larynx (Lectures on siiphilis of ihe larynx, Liuidres, 1879).

2. « ...En aucun point on ne voit de vaisseaux déliés dessiner de fines arborisations, comme cela s"observo dans la laryngite dos tuberculeux n. (Ferras, De la luryngile sijphililique, thèse inaugurale, Paris, 1872). — Je recommande à mes leclmirs

LARYNGITE HYPEllPL ASIQUE. 447

Cette rougeur est d'un ton sombre, violacé. A-t-elle, comme on l'a prétendu, une teinte spéciale, suffisante par elle seule pour attester la vérole? J'en doute fort, ou plutôt, après l'avoir étudiée maintes et maintes fois, je me crois en droit de lui refuser tout caractère pathognomonique».

Lésion bénigne,rérythème laryngé ne s'accompagne pas moins, alors qu'il afl'ecte les cordes vocales, de troubles plus ou moins accentués de la voix, variables depuis la simple raucilé jusqu'à l'aphonie. Il ne détermine du reste aucune douleur locale, aucune difficulté de respiration; tout au plus provoque-t-il une toux légère et un certain besoin de hemmer. Presque toujours il est méconnu (par les malades au moins) quant à sa cause, et rapporté à un refroidissement.

C'est d'ailleurs une affection sans gravité, qui cède assez facilement au traitement spécifique, aidé de quelques bains de vapeur et d'une hygiène appropriée.

II. — Plus sérieuse est la laryngite hyperplasique. Elle est caractérisée par une sorte de turgescence diffuse de la muqueuse, laquelle semble à la fois hyperémiée et épaissie.

D'une part, cette muqueuse se présente avec une coloration d'un rouge sombre, plus sombre même que dans la forme précédente et avec une sorte d'apparence tomenteuse, veloutée. D'autre part, elle paraît (ce qu'elle est réellement d'ailleurs) gonflée, épaissie, hypertrophiée, hyperplasiée. — Le gonflement est rarement limité à un point circonscrit de la muqueuse ; plus habituellement il porte sur une certaine étendue, sur un véritable département du larynx ou même sur plusieurs à la fois, tels que l'épiglotte, les replis ary-épiglottiques, les cordes vocales supérieures, etc. Il mo-

cet excellent travail, basé sur des ^cherches très consciencieuses et empreint d'un remarquable esprit critique. — Je dois dire aussi que, pour la description qui' va suivre, j'ai puisé de précieux renseignements soit dans un mémoire encore inédit d'un habile laryngoscopistc, M. Poyet {Contribution à l'étude de la syphilis laryngée), soit dans les communications orales de M. le docteur Fauvel, dont chacun connaît la compétence spéciale en pareille matière.)

I.Tel est aussi Tavis de M. le docteur Mandl. « L'érythèmc syphilitique, dit ce savant confrère, ne présente rien de spécifique... Ce sont les commémoratifs et les accidents concomitants qui permettent d'établir le diagnostic dilTérenticl. En Tabsencc de ces symptômes le doute est commandé. » (Traité pratique des maladies du larynx et du pharynx. Paris, 1872.)

«8 SYPHILIDES UU LARYNX.

(iific la forme analoinique des parlies qu'il afîecle, à savoir : de répiglollc, quidevienLmoins aiguë sur ses bords, plusmousse, plus arrondie, ou même qui se tuméfie en totalité et prend une apparence « charnue » ; — des replis ary-épiglottiques, qui semblent boursouflés et comme soulevés; — des éminences aryténoïdes, qui paraissent plus rondes, plus grosses, et plus rapprochées l'une de l'autre qu'à l'état sain; — des cordes vocales supérieures, dont la turgescence peutaller jusqu'à masquer les cordes inférieures et à combler en partie l'espace ventriculaire; — des cordes inférieures, qu'on trouve parfois (mais bien plus rarement) hyperémiées, rosées par places, épaissies, moins mobiles, inégales, rugueuses et comme finement dentelées au niveau de leur bord libre, etc.

Cet état turgide ou hyperplasique de la muqueuse se présente presque toujours en nappe uniforme, sans soulèvements partiels, sans élevures circonscrites qu'on ait le droit de comparer par analogie à des papules, à des tubercules. — Parfois cependant il coexiste avec de petites saillies, de petits mamelons conoïdes ou lenticulaires. C'est à ces mamelons, à ces bourgeonnements muqueux, dus sans doute à une exubérance localisée de l'hyperplasie générale, que certains auteurs ont donné le nom de jmpules ou de végétations laryngées. Papules, .soit; cette dénomination peut à la rigueur être conservée ; mais pour celle de végétations, je la récuse absolument. D'une part, en effet, elle rend un compte plus qu'inexact de la lésion, laquelle ne présente jamais l'aspect arborescent, ramifié, |du chou-fleur vulgaire; et, d'autre part, elle offre l'inconvénient grave d'assimiler cette lésion à d'autres productions morbides très différentes, c'est-à-dire aux véritables végétations laryngées, dont l'origine n'est en général rien moins que spécifique*.

1 La syphilis ne détPimine sur aucune muqueuse do vcrilabics végétations. Le larynx fait-il exception à la loi commune? A priori, je ne serais guère tenté de le croire. D'autre part, les ipielques observations qu'on a publiées sur les végétations syphilitiques du larynx sont loin d'être probantes. A vrai dire mémo, elles me semblent simplement relatives, pour Li plupart, à des végétations développées sur des sujets sijpliillliques et non à dos végétations sypiiiiiliques, ce qui est tout différent. De jibis. dans les cas que j'ai pu observer par nioi-nièmc, le traitement spécifique est toujours resté absolmnent inerte sur ces papillomes laryngés, et un tel résultat n'est guère de nature à témoigner en faveur de la spécificité de ces lésions. — Donc, dans l'étal actuel de nos connaissances, je ne crois pas que les végétations du larynx (j'entends les véritables végétations) puissent être rattachées, comme symptômes, à la syphilis.

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