CHANCRE TRANSFORMÉ IN SITU
Soitiin chancre à la période d'étal ou de réparation commençante. Destiné à subir la transformation papuleuse, il commence, de plat ou de creux qu'il était, par devenir proéminent; son fond se bombe, s'élève en plateau, s'exhausse, suivant le terme consacré; — en même temps sa surface se modifie comme teinte; pullacée ou rougeâtre à l'origine, elle arrive par transitions insensibles à prendre un ton rosé ou d'un rose gris assez pâle; — simultanément aussi, de lisse qu'elle était, elle devient un peu plus j/ra- ?î»/e??<se, chagrinée, bourgeonnante; — enfin, comme aspect général (ce qui est indescriptible), la lésion entière perd peu à peu sa physionomie de chancre pour prendre celle d'une papule secondaire.
Puis, toutes ces modifications de détail marchant de compagnie et s' exagérant de jour en jour, il arrive qu'au moment où elles sont accomplies le chancre, pour ainsi dire, n'existe plus; c'est fait de lui en tant que chancre; il est devenu papule, et quiconque le verrait pour la première fois sous cette forme nouvelle le prendrait pour une lésion secondaire. — On dit alors qu'il s'est transformé.
Inutile d'ajouter qu'après être passé de la sorte à l'état de papule, le chancre se conduit ultérieurement comme une papule, c'est-à-dire se répare et se cicatrise rapidement, si peu qu'on lui oppose une hygiène convenable et un traitement topique des plussimples.
II. — Le second mode de transformation du chancre n'est guère plus compliqué. Il consiste en une véritable absorption du chancre par des lésions secondaires développées à sa périphérie. Comment se fait cette absorption? Je vais vous le montrer par un exemple pris sur nature.
Vous vous rappelez sans doute qu'il y a quatre semaines, à pareil jour, je vous présentais ici une jeune malade affectée d'un chancre induré typique de la grande lèvre droite. Ce chancre, âgé de cinq septénaires environ, offrait au grand complet tous les attributs de l'accident primitif : il était rond, large comme une pièce de 50 centimes, superficiel et sans bords par conséquent, érosif, rouge brun et d'un ton chair musculaire, doublé d'une assise in-
m TRANSFORMATION PAU ABSORPTION.
durée, etc., etc. Eh bien, ce chancre aujourd'hui s'est transformé, et vous ne le reconnaîtrez plus. Or, voici ce qui s'est produit depuis que vous n'avez vu cette femme, et ce que nous avons observé 'our par jour.
11 y a une quinzaine, de petites papules ont pointé sur la vulve, et un groupe de ces papules s'est constitué sur la grande lèvi-c droite, au voisinage du chancre; c'étaient là les premières manifestations secondaires. Puis, ces papules ont progressé, se sont développées, élevées, élargies. D'autres et d'autres encore se sont produites dans les environs. Toutes d'abord étaient à la fois distinctes de l'une à l'autre et distinctes surtout du chancre. A cette époque il était facile de reconnaître d'une part le chancre, accident primitif, et d'autre part les papules, lésions secondaires.
Mais, de jour en jour, ces papules ont grandi ; bientôt elles se sont confondues en une nappe commune, et se sont rapprochées du chancre par élargissement progressif. Elles ont alors environné le chancre, elles l'ont cerné, enveloppé, puis se sont fusionnées avec lui. Déjà le chancre n'était guère plus reconnais" sable au centre de celte nappe papuleuse, d'autant que lui aussi s'était modifié d'aspect. Sa surface s'était bombée, exhaussée, était devenue rose, avait viré, pour ainsi dire, à la physionomie des lésions secondaires.
Enfin, ce double processus, développement des papules et modification du chancre, s'étant toujours continué dans le môme sens, il est arrivé un moment où papules et chancre n'ont plus fait qu'un, où le chancre a été comme absorbé par les papules, et finalement a disparu au miUeu d'elles en perdant ses atlribuls propres, sans qu'il fût désormais possible de le distinguer.
Kh bien, tel est aujourd'hui l'état de notre malade. Examinez avec soin la lésion qu'elle porte à la grande lèvre droite; vous n'y constaterez plus qu'une nappe pajjuleuse, qu'une syi)hilidc p;ipulo-érosive. Quant au cliancre, vous le chercheriez en vain; il n'existe plus en tant que chancre; il s'est fusionné avec les papules, il a été englobé, absorbé par elles.
Ce second mode de transformation du clinurro est assez com-
miin chez la femme. Nous en avons ici presque constamment des exemples sous les yeux.
Inutile d'insister pour vous dire ce en quoi il diffère du premier^ celui dont je vous ai entretenus précédemment. Dans le premier, c'est le chancre qui se transforme sur place, qui devient papule insitio, sans être envahi, modifié, par des lésions de voisinage. Dans le second, ce sont des lésions secondaires qui s'emparent, pour ainsi dire, du chancre, qui le cernent, l'englobent, se l'assimilent, et le métamorphosent en l'absorbant.
C'est donc bien là une véritable transformation du chancre par absorption, par fusionnement, par amalgame in situ avec des lésions secondaires \
Tel est. Messieurs, sous le double aspect qu'il peut affecter, le phénomène clinique de la transformation du chancre.
Cela posé comme fait, voyons actuellement quel intérêt se rattache au phénomène que nous venons d'étudier.
Ah ! s'il nous était donné d'observer ab ovo tous les cas de syphilis et d'en suivre intégralement la marche, il n'y aurait ni erreur ni discussion possible sur la nature des divers accidents qui composent la maladie. Car alors tout irait de soi : chaque lésion, observée en son temps, serait aisément déterminée comme essence, grâce à ses caractères propres, grâce à son époque d'apparition, grâce à l'ensemble de l'évolution morbide. Mais les choses ne se passent pas ainsi en pratique. Pour un malade, pour une malade surtout que nous observons dès le début de son mal, il en est dix au moins qui ne viennent nous consulter qu'à une période plus ou moins avancée de l'infection. Or, supposez, pour revenir à notre sujet, qu'une femme se présente à nous pour la première fois avec un chancre transformé, transformé suivant l'un ou l'autre (n'importe) des processus pathologiques que nous avons étudiés précédemment. En face de cet accident, que pourrons-nous dire, quel diagnostic pourrons-nous porter? Croyez-
I.Uno sôric tic dn'^sins et de pièces moulées sur nature permet de suivre, au musée de l'IiôpiUd Saint-Louis, les phases diverses de cette curieuse transformation du chancre.
FOURNIER. no
VOUS qu'il nous sera loisible de reconnaître le chancre sous son masque de lésion secondaire? T accorde qu'en certains cas l'induration, l'adénopathie ou quelques circonstances particulières nous permettront encore de le distinguer; mais en d'autres cas, et par des motifs divers, la confusion sera fatale, l'erreur inévitable. N'ayant pas le don de lire dans le passé et ne pouvant juger que de la lésion actuelle, nous prendrons cette lésion pour ce qu'elle est ou paraît être actuellement, c'est-à-dire pour une papule; nous la diagnostiquerons papule, accident secondaire de syphilis ; bref, nous méconnaîtrons le chancre.
Pour la pratique, une erreur de ce genre n'a pas grande importance ; car, après tout, chancre et papule sont expressions et symptômes d'une même maladie. Mais, au point de vue de la doctrine, c'est une tout autre affaire. Vous allez en juger. Cette lésion que nous venons de diagnostiquer papule, c'est la première en date de toute la maladie; c'est elle que la malade indique formellement comme le premier phénomène qui se soit produit, et nulle part ailleurs, en effet, nous ne trouvons trace de chancre. Donc, conclusion légitime d'apparence, c'est bien elle qui a été l'accident initial de la diathèse ; donc, la diathèse a débuté d'emblée par unepapule, c'est-à-dire par une lésion secondaire. — Voyez comme tout cela s'enchaîne ; voyez comment l'apparence trompeuse d'une lésion conduit, par une série de déductions logiques, aux conséquences doctrinales les plus erronées.
Eh bien, Messieurs, c'est ainsi qu'ont raisonné certains auteurs pour instituer ce qu'on appelle la doctrine de la plaque muqueuse primitive. L'accident primitif s'étant présenté parfois à leur observation sous forme d'une papule, ils ont conclu de là que la vérole peut débuter parfois par une lésion secondaire. Leur tort a été de ne voir que la moitié des choses, de raisonner sur des faits incomplètement observés, et de méconnaître la transformation du chancre.
Au point de vue doctrinal, les cas les plus simples, les plus réguliers, les plus méthodiques, peuvent conduire aux interprétations les plus illégitimes, alors qu'ils n'ont pas été observés cl suivis intégralement dans toutes les phases successives de leur évolution. Un chancre naît, se développe, puis subit la transfor-