INCITATION DES NÉVROSES PRÉEXISTANTES
la syphilis surVépiiepsie n'est pas plus contestable. Elle est môme parfois surprenante, comme sur une maladeque nous avons dans nos salles actuellement et dont voici l'histoire.
Cette femme, âgée de vingt-sept ans aujourd'hui, grande, robuste, bien musclée, est épileptique depuis son enfance. Jusqu'à l'âge de la puberté elle a eu des attaques très fréquentes. Plus tard, les crises se sont distancées, à ce point que depuis dix ans jusqu'à janvier dernier il ne s'en est plus produit que six, dont la malade fournit les dates précises de la façon suivante : une à dixsept ans et une autre à vingt, survenues toutes deux sans causes appréciables; — trois à vingt-quatre ans, coup sur coup, « déterminées par un violent chagrin » ; — une dernière il y a quinze mois, ayant succédé à une émotion très vive.
Or, il y a quatre à cinq mois, c'est-à-dire vers octobre ou novembre dernier, cette femme prend la syphilis. Elle ne se traite pas, et des accidents secondaires (syphilides cutanées et muqueuses, céphalée, angine, etc.) commencent à se manifester en décembre. — En janvier, crise épileptique, survenue à la suite de violents maux de tête. Pas de traitement. — De janvier àfévrier, les accidents spécifiques ne font que s'accroître; la peau se couvre déboutons, la céphalée augmente ; quatre tiouvelles crises épileptiques. — Vers la fin de février, cette malade entre ici, et nous constatons sur elle une syphilide papulo-squameuse extrêmement confluente, des syphilides muqueuses, des croûtes du cuir chevelu avec alopécie, el divers autres symptômes dont je vous fais grâce; de plus, douleurs multiples et céphalée violente. La médication spécifique est aussitôt instituée. Mais ces divers accidents ne se modifient que d'une façon assez lente, et de février aux premiers jours d'avril six crises épileptiques se produisent encore, se produisent à 1' hôpital, sous nos yeux, en dehors de toute provocation, de toute excitation physique ou morale. Nul doute ne peut être conservé d'ailleurs sur la nature de ces crises, qui sont celles de l'épilepsie la plus franche, la plus classique.
Puis l'action thérapeutique sé manifeste : la céphalée se calme, les syphilides s'effacent, et parallèlement les crises épileptiques se suspendent.
Résumé : une femme épileptique ne présente que six crises en
HYSTÉRIE SECONDAIRIi. 621
dix ans. Elle contracte la vérole; tout aussitôt onze crises se produisent en moins de quatre mois. Elle se traite; les symptômes spécifiques s'amendent; simultanément l'incitation épileptique s'atténue et s'éteint.
Quoi de plus probant? Serait-il isolé, un tel fait aurait par lui seul une signification réelle, incontestable. Mais il trouve sa con-' firmation pleine et entière dans d'autres faits analogues ou identiques que je pourrais vous citer, et qui tous déposent dans le même sens.
Donc, il n'est pas douteux que la syphilis réagisse parfois sur l'hystérie ou l'épilepsie, de façon soit à stimuler, soit à réveiller les manifestations de ces deux névroses.
D'après ce que j'ai vu jusqu'à ce jour, la stimulation que la syphilis communique parfois aux névroses n'est jamais que provisoire. Elle s'apaise, elle s'éteint au bout d'un certain temps; elle ne persiste guère au delà de quelques mois. Et de mon expérience il résulte aussi, comme pratique, que le meilleur moyen de combattre ces réveils ou ces exacerbations de névroses communes, non spécifiques, consiste non pas dans un retour à la thérapeutique propre de ces maladies, mais dans l'administration pure et simple des agents spécifiques. En face d'une hystérie ou d'une épilepsie surexcitée par la vérole, c'est faire fausse route, je crois et j'en ai eu la preuve, que de s'adresser aux médications antihystériques ou anti-épileptiques; plus rationnel et plus sûr est de s'attaquer à la vérole, cause indirecte mais efficiente de tels retours d'accidents.
Second point : la syphilis peut provoquer et créer de toutes pièces des névroses qui n' existaient pas avant elle, qui ne s'étaient jamais révélées par aucun indice, et qui sans elle, probablement, ne se seraient jamais produites.
Gela, d'abord, est incontestable pour l'hystérie. Assez souvent, en effet, on voit se manifester sur certaines femmes, à la période secondaire, des phénomènes hystériques ou hystériformes qui n'ont été précédés, avant l'infection, d'aucun accident semblable.
622 NÉ VROSES DIATHÉSIQUES.
Interrogeant alors avec le plus de soin possible les malades sur lesquelles on observe de tels symptômes, on ne reçoit d'elles ou de leur entourage que des témoignages absolument négatifs sur l'existence antérieure d'un état hystérique, voire parfois d'une simple disposition au nervosisme. Il reste donc matériellement certain que l'hystérie est de fraîche date pour ces femmes, qu'elle ne s'est développée sur elles que d'une façon toute récente, qu'elle est apparue avec la période secondaire, bref qu'elle figure au nombre des accidents nouveaux introduits sur la scène par la syphilis.
Comme pathogénie, il est vraiment impossible, dans de telles conditions, de ne pas rattacher ces symptômes hystériques à une influence de la diathèse. Coïncidant, au moins dans la plupart des cas, avec des troubles nerveux d'ordre analogue et avec d'autres manifestations d'origine incontestablement spécifique, nés en même temps que ces divers phénomènes et affectant une évolution parallèle, subissant même du traitement une action identique, ces symptômes hystériques font partie d'un ensemble, d'un tout dont on ne saurait raisonnablement les distraire. Ils sont donc très certainement d'essence syphilitique ; ils composent donc une sorte d'hystérie secondaire, dont la réalité clinique, amplement démontrée par des observations nombreuses, ne saurait plus être contestée de nos jours.
Quels sont les troubles qui caractérisent celte hystérie secondaire?
Assez variés de forme, ils consistent en ceci : soit en une sorte d'éréthisme nerveux, vague et mal défini (modifications du caractère, énervement, impressionnabilité singulière, malaise moral et physique, mobilité d'humeur, irascibilité, caprices, pleurs sans motifs, colères sans causes, etc.); — soit en des sensations douloureuses fixes ou erratiques, difficilement localisables en général (constriction thoracique, poids à l'épigastre, dyspnée sans raison, pandiculations, vapeurs, pâmoisons, hyperesthésie rachidienne, globe hystérique remontant de l'estomac à la gorge et produisant en ce point une sensation d'étouiîcment, de strangulation, etc.) ; — soit encore en des spasmes musculaires, en des
convulsions partielles de certains muscles, en des tremblements passagers; — soit en des défaillances, des lipothymies, que n'explique ni l'anémie, ni l'état physique des organes circulatoires; — soit en des phénomènes convulsifs, toniques ou cloniques, en de véritables crises dliystérie convulsive, avec mouvements tumultueux, jactitation et torsion des membres, projection cynique du bassin, angoisse pharyngée, et tout le cortège habituel des accidents hystériques les mieux caractérisés; — soit enfin en un mélange, sous des combinaisons variées, de ces divers accidents ; accidents tantôt assez nets, assez précis de. forme pour qu'on leur donne sans hésitation la qualification d'hystériques, tantôt au contraire assez vagues, assez indécis pour que plus prudemment on se contente de les appeler hystériformes.
Ces divers troubles affectent une durée variable, mais ne sont jamais que passagers. Tantôt ils ne persistent que pendant quelques semaines. Tantôt ils se prolongent plusieurs mois. Finalement, ils arrivent toujours à s'amender et à disparaître. Pour ma part, je ne les ai jamais vus se continuer indéfiniment et dégénérer en une névrose permanente. L'hystérie syphilitique n'est donc, pour moi, que transitoire. MsLmies etmsimles fois déjà, j'ai eu l'occasion de revoir, à plusieurs années de distance, des femmes sur lesquelles j'avais constaté de semblables troubles dans le cours de la période secondaire; aucune d'elles n'avait conservé trace de la disposition hystérique que lui avait passagèrement conférée la diathèse.
Si peu qu'on y réfléchisse, cette hystérie développée sous l'influence de la syphilis n'a rien qui soit fait pour surprendre. Quelles sont en effet les causes qui président le plus habituel-
! lement à l'éclosion de cette névrose? Des surexcitations morales, des émotions, des chagrins, des excès, l'anémie, la chlorose, des maladies très diverses, ayant toutes pour effet commun d'appauvrir l'organisme et de retentir sur le système nerveux. Or la syphilis n'a-t-elle pas pour conséquence très fréquente, chez lu femme
I spécialement, d'anémier l'économie et d'apporter un trouble profond, un désarroi véritable dans les fonctions dévolues à l'axe
624 NÉVROSES D I AT H ÉS l Q U ES.
cérébro-rachidien? A ce double litre, donc, elle peut être je
dirai plus, elle doit être — une cause des plus actives pour provoquer des phénomènes hystériques chez les femmes qui y sont plus ou moins prédisposées; sans compter encore qu'elle y contribue vraisemblablement par d'autres raisons, telles que l'influence exercée sur le moral, la terreur d'une maladie à renom honteux et sinistre, le changement d'habitudes, la réclusion dans un hôpital, la continence, etc.
Conséquemment, l'hystérie d'origine syphilitique est, en théorie, très rationnellement admissible. En fait, elle existe d'une façon indéniable et doit être rangée au nombre des manifestations de la période secondaire.
Ce qui est vrai pour l'hystérie ne l'est pas- moins pour d'autres névroses. 11 est incontestable, par exemple, que la syphilis secondaire détermine parfois des crises épilepti formes, qui, à les considérer seulement au point de vue des symptômes, sont absolument identiques avec les accès convulsifs de l'épilepsie. Ces crises, une fois produites, se répètent à intervalles variables pendant un certain temps, en affectant toujours les mêmes caractères. Si bien que, n'était l'Age des malades, on jJOwrraiY croire à Vinvasion de Vépilepsie la plus franche. Le plus souvent même l'erreur est commise en pareil cas, comme en témoigne après coup le récit des malades ou des observateurs, soit que les antécédents syphilitiques aient été méconnus, soit qu'une relation possible de tels symptômes avec la syphilis n'ait pas été agréée tout d'abord.
Cette épilepsie secondaire est rare, je dois le dire, et je n'en ai encore observé pour ma part qu'une demi-douzaine de cas*; mais elle est très formelle, très authentique. Je vous en citerai deux exemples, pour mieux fixer en vos souvenirs ce point important.
Une jeune femme, de constitution moyenne, de santé antérieure assez bonne, entre à Lourcine pour des accidents, d'abord légers, de syphilis secondaire. Quelques semaines plus tard, la maladie
1, J'en coiiiple dôme cas dans mes noies, aclucllcnicnl.
ÉPILEPSIE SKCOlNDAinK. G-if)
prend chez elle une forme assez sérieuse el, se caractérise [)ar une véritable nuée de manifestations de tout genre : syphilides cutanées, syphilides muqueuses, adénopathies, myosalgies, ténosites, périostoses, douleurs multiples, et surtout phénomènes nerveux, tels que céphalée, névralgies, anesthésie, analgésie, algidités périphériques, etc. Puis tout à coup, sans cause incidente, sans provocation nouvelle, il s'ajoute à ces derniers phénomènes une série de crises convulsives des plus étranges. Qes crises, dont nous avons été témoins à maintes reprises, consistent en ceci : subitement le visage prend une expression extraordinaire, indescriptible, de stupeur, d'immobilité extatique; — tête se tourne du côté gauche ; — le membre supérieur gauche s'élève brusquement vers la face, l' avant-bras tenu en flexion forcée, le poignet el les doigts fortement infléchis; — le membre inférieur du même côté se convulsé dans une extension forcée;— tout le corps enfin est pris d'un mouvement de rotation sur Taxe vertical et pivote de droite à gauche. Ces divers phénomènes durent quelques secondes, moins de temps assurément que je n'en ai mis à vous les décrire. Puis, de violents spasmes cloniques agitent par saccades précipitées le membre supérieur gauche (toujours le gauche, remarquez bien cela, la moitié droite du corps continuant à rester étrangère à tous ces désordres). Finalement la malade, quelques minutes encore, demeure comme hébétée, abasourdie, inconsciente, et c'est tout; la crise est terminée.
Pendant quelques jours ces attaques se répètent sous la même forme; mais bientôt la scène change. Ce qui se manifeste alors consiste en des accès d'épilepsie convulsive généralisée, d'épilepsie classique rappelant trait pour trait la crise du haut mal. Nombre de ces accès se succèdent dans le premier mois. Déjà, dans le second, nous n'en observons plus que cinq. Deux seulement se produisent dans les deux mois suivants.
Puis la détente se fait, sous l'influence d'un traitement spécifique énergiquement conduit. Les divers symptômes syphilitiques, cutanés ou autres, s'amendent ou disparaissent. ParallèlemenI, les crises convulsives se suspendent pour ne plus se reproduire.
Certes, aucun doute ne pouvait s'élever sur la nature franchement épileptique des phénomènes que je viens devons décrire.
626 ÎJÉVROSES DIATHÉSIQUES.
Mais ces phénomènes, quelle en était l'origine? La malade n'ava jamais éprouvé antérieurement de crises semblables ou analogues ; elle disait môme d'une façon très catégorique n'avoir jamais été sujette au moindre malaise nerveux. Du côté des ascendants, nul symptôme [épileptique. D'autre part, aucune cause incidente, aucune affection morbide actuelle, aucune prédisposition, professionnelle,"ou autre, ne pouvait être invoquée comme source de tels désordres. Bref, la syphilis seule restait en cause, après examen minutieux delà malade, pour expliquer ces accidents épileptiques; et elle les expliquait d'autant mieux, je pense, qu'ils s'étaient produits avec elle en pleine période secondaire, que leur invasion avait coïncidé avec une violente poussée spécifique, que leur disparition enfin suivit avec un synchronisme parfait la sédation de cette poussée.
Autre exemple. — Une jeune femme, forte et bien constituée, est amenée àLourcine par des accidents spécifiques dont l'origine paraît remonter à trois mois et qui, jusqu'à ce jour, n'ont été soumis à aucun traitement. Nous la trouvons affectée, lors de son entrée dans nos salles, de divers symptômes manifestement syphilitiques, tels que : pléiades inguinales, reste d'induration chancreuse sur une grande lèvre; — syphilides papulo-érosives de la vulve; — syphilides amygdaliennes ; — roséole intense et ardente, couvrant le corps et les membres; — analgésie généralisée de la peau et des muqueuses, etc.
Quelques jours après son admission, cette femme est prise, dans la nuit, d'une crise convulsive violente, qui réveille les malades de la salle. On la trouve sans connaissance, « râlant, écumant, se débattant sur place dans des convulsions qui rappellent le haut mal ». A la suite de cette crise, elle tombe dans un sommeil profond. L'interne de service arrive près d'elle un quart d'heure plus lard et assiste à une seconde crise qui, d'après son dire, « était un type classique d'accès comitial ». Consécutivement, évacuation involontaire d'urine et sommeil « quasi comateux » qui dure jusqu'au matin.
A la visite du lendemain, je trouve la malade somnolente, dans un état de demi-hcbétudc, incapable de répondre aux questions que je lui adresse. La légère excitation qui paraît résulter de mon
examen suscite une crise nouvelle, dont j'observe soigneusement les moindres détails et qui reproduit méthodiquement toute la scène d'une crise d'épilepsie commune : perte subite de connaissance; — convulsions toniques initiales, de courte durée; — puis convulsions cloniques, sur place, d'une duréede quelques minutes; — distorsion effrayante du visage; grincements de dents; écume sanguinolente sortant des lèvres ; morsure de la langue, etc. ; — et, finalement, stertor apoplectiforme. Rien nemanque au tableau, pas même l'émission involontaire de l'urine.
Le lendemain, la malade a repris pleinement connaissance. Nous l'interrogeons alors avec insistance sur ses antécédents, et elle nous répond de la façon la plus péremptoire qu'elle n'a jamais éprouvé de crises semblables, non plus même que la moindre défaillance nerveuse. Elle n'est pas moins affirmative sur les divers membres de sa famille, dont aucun, dit-elle, n'est sujet à des accidents nerveux. D'autre part, une analyse aussi minutieuse que possible des troubles morbides antérieurs ou actuels ne révèle aucune cause étrangère à laquelle puissent être imputés les symptômes qui viennent de se produire.
En conséquence, le traitement spécifique (proto-iodure mercuriel) est continué, à l'exclusion de tout autre remède. Sous l'influence de cette médication, la roséole, les syphilides vulvaires et les autres accidents spécifiques s'amendent et se dissipent rapidement. Les crises convulsives ne se reproduisent plus, et la malade sort en bon état trois mois plus tard. — Depuis lors, nous avons eu l'occasion de la revoir' plusieurs fois dans l'espace d'une année, à propos de diverses récidives légères de manifestations syphilitiques, et nous avons obtenu d'elle l'assurance formelle qu'elle n'avait plus été sujette au moindre accident d'ordre épileptique.
Troisième cas. celui-ci observé sur l'homme. — L'héritier d'une grande famille, jeune homme de vingt-cinq ans, grand, robuste et d'une excellente santé antérieure, contracte la syphilis en 1867. Dans le cours de la période secondaire, du troisième au sixième mois,il est pris trois fois de crises épileptiques, formellement et in- . contestablement épileptiques (sidération subite chute, perte de
1. Je dois noter cepcnilant que je n'ai pas encore observé dans l'épilepsic syphili-
628 NÉVROSES DIATHÉSIQUES.
connaissance, convulsions toniques d'abord, puis cloniques, cyanose etaspect(( terrifiant » du visage, écume à la bouche, morsure de la langue, etc., etc.). Inutile de dire si de tels accidents consternent le malade et jettent l'effroi dans sa famille, qui fait appel à divers médecins et accumule consultations sur consultations. Inutile également de dire si les causes de cette épilepsie sont recherchées par tout le monde avec un soin religieux, méticuleux. Or, vainement on interroge soit les prédispositions héréditaires, soit la santé antérieure du jeune homme, ses habitudes, son hygiène, ses moindres tendances morbides ; on ne trouve rien. Toutes les hypothèses imaginables sont tour à tour discutées et écartées. On va même jusqu'à soupçonner une affection vermineuse, et l'on administre le kousso qui n'expulse rien. De guerre lasse, force est de revenir à la syphilis, et, d'un commun accord, c'est à la syphilis seule qu'on finit par imputer les crises épileptiques. Et telle était bien, en effet. Messieurs, l'origine des accidents. L'événemenl le démontra. Car, une fois le traitement spécifique mis en œuvre et consciencieusement observé, non-seulement les manifestations extérieures de la diathèse se dissipèrent comme d'usage, mais l'épilepsie disparut, disparut complètement et sans retour. Treize ans aujourd'hui se sont écoulés depuis lors, el le malade n'a plus jamais rien éprouvé qui de près ou de loin rappelât ces crises épileptiques.
Ces trois faits et d'autres encore que je passe sous silence (parce qu'ils sont mot pour mot la répétition des précédents) établissent donc d'une façon incontestable que la syphilis secondaire peut déterminer parfois de véritables crises d' épilepsie *.
tique le cri inillal do l'accès convulsif, phéiiomàae si habituel (non constant toutefois) dos crises de l'épilepsie vraie.
I. l*our tout médecin qui, observant sur un grand théâtre de syphilis, rencontre plus ou moins fréqcmment l'occasion d'étudier des cas de ce genre, la reliUiou qui rattache à la sypiiilis ces accidents d'épilopsie m saurait rester un instant douteuse. La conviction de ce médecin sera rapidement Taite et confirmée par l'cxpcrience. Mais je ne me dissimule pas que celte conviction pourrji ne pas ôtro partagée, au premier abord du moins, par ceux de nos confrères qui sont on rapporis moins fréquents avec un public de vénériens. Je m'attends bien à ce que la nature tipécifiquc de cotte épilepsie secondaire éyeillo quelque défiance, si même elle n'est; pas. nbs^lument et résolument contestée. Et cependant la spécificité de lois accidents ressort bien manifestement, ce mo semble, de tout un ensemble de considérations des plus probantes Ces considéralious, je les ai longuement étudiées dans un travail récent {De l'épilepsie
ÉPILEI'SIE SECONDAIRE. 629
Mais, dira-on, est-ce bien là de l'cpilepsie, de l'épiiepsie vraie? Distinguons. En tant que piiènomènes, en tant que manifestations apparentes, les crises convulsives qui peuvent résulter de îa vérole sont ou peuvent être absolument identiques avec celles •de la névrose épilepsie. Voilà ce que j'ai vu, voilà ce que j'affirme. Mais, en tant qu'essence de maladie, en tant que nature intime de manifestations, je suis bien loin de vouloir établir une assimilation entre les crises épileptiques de la syphilis et l'épiiepsie vraie. Je me garderai certes de considérer comme épileptique le malade qui, de par la syphilis, prend des attaques] analogues à celles de l'épiiepsie, pas plus d'ailleurs qu'on ne taxe d'épileptiques les malades qui présentent des crises de ce genre par le fait de la puerpéralité, du saturnisme ou de l'urémie. Je dirai même plus. Si j'avais à risquer ici une hypothèse sur la nature des phénomènes en question, je les rangerais dans la catégorie de ces troubles qu'on désigne communément sous le nom d'épilepsie symptomatique ou de fausse épilepsie. Deux raisons, principalement, me sembleraient légitimer cette manière de voir; et ces raisons, les voici :
' C'est, d'abord, que l'épiiepsie secondaire est loin d'être toujours franchement et exclusivement épileptique. Plusieurs fois, chez la femme notamment, je l'ai vue associée à différents troubles de nature incontestablement hystérique, tels que jactitation violente et tumultueuse des membres, oppression épigastrique, strangulation, crises de [sanglots, mobilité d'attitudes, excrétion abondante
syphilitique secondaire, in Annales de dermatologie et de sijphiligraphie, 2" série, t. I) auquel je me bornerai à renvoyer le lecteur. Qu'il me soit permis du moins, sans les reproduire ici, de les formuler d'une façon toute sommaire. Ce sont les suivantes :
1° Impossibilité, tout d'abord, de rattacher ces accidents d'épilepsie incidente et jiassagcre à une cause autre que la syphilis;
2" Identité des ; conditions générales dans lesquelles se manifestent ces accidents d'épilepsie secondaire;
3» Coïncidence chronologique de ces accidents d'épilepsie avec d'autres accidents de nature incontestablement spécifique;
4° Évolution parallèle des accidents d'épilepsie secondaire et des autres manifestations syphilitiques contemporaines.
5° Enfin, influence curative du traitement spécifique.
De cet ensemble de considérations il ressort bien manifestement, à mon sens, que les accidents d'épilepsie qui s'observent parfois dans le cours, voire au début de la période secondaire, constituent des symptômes d'ordre syphilitique, des symptômes développés sous l'influence delà diallièse etsereliant à ladiathèsecomme un effet se relie à sa cause.
630 NÉVROSES DIATHÉSIQUES.
d'urine comme terminaison de l'accès, etc, etc. Si bien qu'en diverses circonstances les crises de nos malades ressemblaient mipartie à celles de l'épilepsie vraie et mi-partie à celles de l'hystérie pure; on ne pouvait alors les qualifier autrement que du nom d'hystéro-épilepsie. Or, comme chacun le sait, l'épilepsie vraie a pour habitude d'être franche d'allure ; elle n'accepte que rarement les mélanges. C'est surtout, c'est presque uniquement l'épilepsie symptomatique, la fausse épilepsie, qui se complique de phénomènes étrangers et se présente sous l'aspect bâtard de névroses indécises et complexes.
En second lieu, l'épilepsie secondaire n'est jamais que transitoire. Elle ne dure pas ce que durerait une épilepsie vraie. J'ignore, je l'avoue, ce qu'elle deviendrait si elle était méconnue et abandonnée à son évolution propre, sans traitement. Persisteraitelle alors? Aboutirait-elle à créer dans l'organisme une disposition permanente ? Je n'ai pas de faits par devers moi qui me permettent de juger la question. Néanmoins, une induction très rationnelle et très légitime, je crois, conduit à penser qu'il en serait de cette épilepsie comme de la plupart des phénomènes secondaires, lesquels finissent presque toujours par disparaître sponle suâ après un temps plus ou moins long, en dehors même de toute intervention thérapeutique. Ce que je sais en revanche et ce que j'ai le droit d'affirmer, c'est que toujours, soumise au traitement antisyphilitique, l'épilepsie secondaire s'apaise rapidement, à brève échéance, et que toujours elle s'évanouit pour ne plus reparaître. Il n'est même pas rare que la médication spécifique coupe court aux premiers accès etn'en laisse pas se produire d'ultérieurs. En serait-il ainsi, s'il s'agissait d'une épilepsie vraie ? Personne ne voudrait le croire \
Trêve du reste à ces questions théoriques. Le fait essentiel, le seul fait important à conserver en vos souvenirs, Messieurs, est celui-ci :
De parla syphilis, il peut se produire des crises convulsivesplus ou moins analogues, quelquefois même complètement identiques
1. J'ai établi ailleurs lo parallèle de celle épilepsie secondaire cl do répilepsic qui se maniresto, dans la période Icrliaire, comme symplôme de syphilis cérébrale. (Voy. Mémoire cité, Annales de dermatologie etde syphiligiaphie, M' série, l. I, 1880.)
TROUBLES DE CALORICITÉ. 631
à celles de l'épilepsie — el, de par le traitement antisyphilitiqiie, ces crises s'amendent, celte épilepsie guérit.
Jugez donc s'il se rattache à ce lait un intérêt pratique d'une importance considérable. Jugez s'il est utile cliniquement de démasquer la vérole sous les allures d'une affection aussi grave, aussi terrifiante, aussi peu curable que l'est la véritable épilepsie.
Il n'est pas, Messieurs, que le système cérébro-spinal sur lequel réagisse la syphilis pour y déterminer divers désordres. Le système nerveux sympathique ou ganglionnaire peut être aussi affecté par elle; il l'est même assez fréquemment, chez la femme du moins, dans le cours de la période secondaire.
Ce sont les troubles apportés par la syphilis dans ce dernier système qu'il nous reste à étudier actuellement.
I. — Parmi les manifestations de ce genre, je vous signalerai en première ligne un ordre de phénomènes des plus curieux, se reliant à l'influence encore obscure de la syphilis sur les fonctions les plus intimes de l'organisme; je veux parler des troubles de caloricité.
Ces troubles secondaires de la caloricité consistent en ceci :
1° Des refroidissements partiels, des algidités locales, circonscrites surtout aux extrémités des membres;
2° Des sensations plus générales de refroidissement, de froid intérieur, paraissant intéresser tout l'organisme.
Le simple énoncé de ces phénomènes vous dit assez. Messieurs, que nous allons aborder un champ d'études inexploré. Et ccpen-
1. L'épilepsie secondaire scinblo ne reconnaître comme modes d'expression que des pliénomènes d'ordre convulsif. Les symptômes du petit mat (vertiges, absences,, spasmes subits, accès de tremblement, impulsions soudaines et irrésistibles), sont-ils donc exclus de cette épilepsie secondaire? Je ne saurais le prétendre. Peut-être les observera-t-on quelque jour, alors que les faits relatifs à ce genre d'accidents se seront multipliés et seront mieux connus dans leurs détails cliniques. Toujours est-il que je ne les ai pas encore rencontrés jusqu'à présent.
6J2 TROUBLES DE CALORICITÉ.
dant, chose bizarre, ces troubles de caloricité ne sont pas de découverte récente. On les trouve signalés çà et là dans quelques observations déjà anciennes. Seulement, on ne s'y est jamais arrêté — je ne sais pourquoi —; on n'a jamais tenté de les rattacher à une influence syphililique.
Comme symplonialologie, ces accidents sont des plus simples, ainsi que vous allez en juger.
1° Le premier n'est rien autre qu'un abaissement de la température normale des extrémités.
Cet abaissement de température a ses degrés. Il peut être léger, moyen, excessif. Dans le premier cas, les extrémités sont fraîches, simplement; — dans le second, elles sont froides; — dans le troisième, elles sont véritablement glacées.
Je vous ai déjà montré plus d'une dizaine de nos malades affectées de ces singulières algidités périphériques. Permettez que je vous en présente encore deux autres aujourd'hui.
La première est une jeune femme qui a contracté la syphilis il y a cinq ou six mois. Elle s'est négligemment traitée, comme la plupart des malades que nous recevons ici,etdepuis trois semaines elle subit une poussée assez intense d'accidents divers : syphilides cutanées, syphilides muqueuses, adénopathies, céphalée, troubles nerveux multiples. Depuis le même temps environ elle a été prise, à son grand élonnement, d'un froid continu des extrémités; ses mains et ses pieds sont « toujours glacés », dit-elle, et « elle ne peut parvenir à les réchauffer s. Veuillez d'ailleurs vous rendre compte par vous-mêmes du phénomène. En touchant les mains ou les pieds de cette femme, vous serez surpris de la sensation de froid que vous éprouverez. Cet état algide des extrémités est, je vous le répète, continu chez cette malade. 11 persiste même au lit.
Voyez maintenant cette seconde malade. Elle est syphilitique depuis un an, et nous l'avons déjà traitée ici même, il y a quelques mois, pour de légers accidents secondaires. A peine guérie, elle nous a quittés, bien entendu, et ces jours derniers elle a été ramenée vers nous par de nouvelles manifestations (syphilidc papulcuse, syphilides vulvaires et buccales, céphalée, lièvre à accès
ALGIDITÉS LOCALES. 633
intermittents, insomnie, alopécie, etc.). Or,coïncidemment avec ces derniers symptômes, il s'est produit un refroidissement notable des extrémités, lequel peu à peu a dégénéré en une algidité véritable. Les mains de cette femme sont absolument froides, froides comme un marbre, comme la peau d'un cholérique ou d'un cadavre. Les pieds également sont refroidis au même degré. L'avantbras et la jambe donnent aussi à la main une sensation de fraîcheur insolite. La chaleur normale ne reparaît guère que vers la racine des membres.
Ces algidités périphériques ne sont pas très rares ici. Nous en observons en moyenne une vingtaine de cas par année, si ce n'est plus.
Elles sont généralement circonscrites aux mains et aux pieds. Parfois elles se continuent, ens'atténuant, sur le segment inférieur de l'avant-bras et de la jambe. Quand elles sont très intenses, elles peuvent se prolonger un peu plus haut vers la racine des membres, s'affaiblissant toujours de plus en plus comme intensité de phénomènes à mesure qu'elles s'éloignent des extrémités.
Légères ou moyennes, elles ne constituent qu'une singularité sans la moindre importance. Mais s'exagérant , atteignant un haut degré, elles créent une incommodité réelle, pénible même, et s'accompagnent alors de certains troubles. Les mains deviennent gourdes et comme percluses par le froid; elles perdent leur agilité habituelle et ne sont plus capables d'un travail délicat. C'est ce dont se plaignent nos malades, en nous disant « qu'elles ne peuvent plus ni coudre, ni enfiler leurs aiguilles, que leurs mains sont comme mortes, qu'elles sentent à peine ce qu'elles ont entre les doigts, etc.. » .
D'ailleurs l'exploration thermométrique in situ démontre la réalité de cet abaissement de la température périphérique et confirme en cela l'impression perçue par le simple toucher K Elle
1. On sait que la détermination des températures périphériques est une recherche <les plus délicates, qui exige remploi d'instruments spéciaux d'un maniement difficile et peu pratique. Pour obvier à cet inconvénient, j'ai dû me satisfau-e d'un procéd'é moins exact, mais suffisant en l'espèce. J'ai fait construire dans ce but un tliermoiRctre à mercure, dont la boule est remplacée par une large cuvette aplatie en forme
63t SENSATION GÉNÉRALE DE FROID.
atteste même que la chute de température peut être considérable en certains cas.
2" A ces refroidissements locaux s'ajoute parfois un autre phénomène dont il me reste à vous entretenir. Celui-ci consiste en une sensation générale de froid.
Ce second phénomène n'est pas moins simple que le premier. Il se réduit à un sentiment de froid interne et général, ayant tout le corps pour siège, et n'offrant en somme rien de plus spécial qu'un refroidissement vulgaire, que le refroidissement, par exemple, qu'on éprouve à la suite d'un changement de temps, d'un abaissement subit de température.
Souvent léger et éphémère, le phénomène est peu remarqué ou passe même inaperçu. Mais s'accentuant davantage, il devient une incommodité réelle dont se plaint la malade. « C'est singulier, vous dit-elle alors, depuis quelque temps j'ai toujours froid ; j'ai beau me couvrir, me chauffer, me tenir au coin du feu, je me sens toujours glacée. » Bien des fois j'ai constaté ici ce fait curieux sur des femmes de mon service qui, même en été, secouvraient comme en hiver, s'enveloppaient frileusement de châles et de couvertures', gardaient constamment le lit « pour avoir moins froid », se refusaient à descendre dans les cours « par peur de l'air », réclamaient incessamment des boules d'eau chaude, et témoignaient en un mot, autant par leur habitus que
de pièce de monnaie, épaisse de 2 à 3 millimètres, et mesurant en diamètre 2 centimètres et demi environ. Ce thermomètre se prête à être applique sur une surface plate, telle que le métacarpe, le métatarse, la face dorsale des doigts, etc. — Pour obtenir une indication de cet instrument, je l'applique sur le pied ou la main: je le recouvre d'ouate, afin de le prci;ervcr de la température extérieure ; puis, après l'avoir bien fixé par quelques tours de bande, je le laisse en place pendant 20 à 30 minutes. Je note la température à ce moment. — Comme terme de comparaison, j'ai toujours soin d'appliquer le môme thermomètre successivement sur deux malados placées dans les mêmes conditions de température ambiante. Tune aflTcctéc d'algidilés périphériques et Tautrc exempte de tout phénomène de ce genre. La différence des résultats obtenus dans ces deux expériences correspond à l'abaissement de température déterminé par la maladie.
Ce procédé, certes, est bien sujet à critiques, car il ne fournit la température vraie des extrémités ni à l'état morbide ni à l'état sain. Mais il permet une comparaison, un rapport; il donne dos indications relatives, cliniquemcnt suffisantes, et c'est là en somme tout ce que nous avons intérêt à constater.