‹ Leçons cliniques sur la syphilisChapitre 206 sur 263 · ÉTAT DE LA LANGUE ET DE L'APPÉTIT. OCT · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA LANGUE ET DE L'APPÉTIT. OCT

Ce que fait en premier lieu toute fièvre, c'est, chacun le sait, de retentir plus ou moins vivement sur les fonctions digestives. Toute fièvre charge la langue et coupe l'appétit; cela est banal, cela est un double phénomène presque absolument constant. Or ce double phénomène, chose singulière, ne se réalise pas toujours, tant s'en faut, dans la fièvre syphilitique. Sur nombre de malades fébricitants de par la syphilis, j'ai vu d'une part la langue rester à peu près normale, humide, non chargée, non saburrale, et d'autre part l'appétit se conserver, se conserver tantôt d'une façon relative, tantôt même d'une façon absolue. Une telle anomalie, vous le comprenez sans peine, m'a trop vivement frappé pour que je ne l'aie pas étudiée de près, avec un intérêt scrupuleux. Je puis donc, pour l'avoir bien des fois constatée et enregistrée dans mes notes, vous la donner comme un fait très authentique, très certain.

Il y a plus même, mais ceci n'est alors qu'une bizarrerie résultant d'une coïncidence éventuelle : il n'est pas impossible que les malades affectés de fièvre syphilitique témoignent d'un appétit exagéré, excessif, et soient en proie à une véritable boulimie. Ne vous étonnez pas trop. Messieurs, de cette singularité, dont le secret est fort simple. Au nombre, en effet, des névroses multiples que peut exciter la syphilis secondaire figure un symptôme que nous étudierons bientôt, à savoir l'exagération morbide de l'appétit, la boulimie. Or, comme rien n'empêche que deux accidents syphilitiques soient associés, comme l'habitude même de la syphilis est d'associerfréquemment diverses manifestations d'ordre contemporain, il arrive parfois que fièvre et boulimie se produisent à la même époque et coïncident chronologiquement, tout comme une névralgie coïncide souvent avec une syphilide. De la sorte on voit certains malades présenter simultanément, par le fait de la syphilis, un état fébrile plus ou moins intense et un appétil vorace, comparable à. celui du diabè1;e. Exemple : nous avions dans nos salles, en juin dernier, une jeune femme affectée de manifestations secondaires multiples, au nombre desquelles figurnit une fièvre spécifique fortement accentuée. Or, coïncidemment avec cette fièvre, coïncidemment avec une accélération du pouls s'élevant jusqu'à 120, avec une température axillaire oscillant

entre 39° et 39%8 ; cette malade accusait un appétit extraordinaire, disait « souffrir incessamment de la faim », et absorbaii une quantité d'aliments bien supérieure à celle qui lui eût suffi en plein état de santé.

Si rassociation de phénomènes aussi discordants trouve à la rigueur son explication dans l'essence d'une diathèse susceptible d'effets variés, elle n'est pas moins surprenante au double point de vue physiologique et clinique. La coïncidence avec la fièvre d'un appétit normal ou excessif est, certes, un fait des plus insolites. Il n'est, je crois, que la syphilis qui réalise cette combinaison bizarre ^

Du reste. Messieurs, la fièvre syphilitique est rarement isolée. Se produisant à une époque où la diathèse est généralement prodigue de manifestations, elle se trouve naturellement appelée à coïncider d'habitude avec tels ou tels autres symptômes secondaires. De là des associations multiples et variées, de là des différences assez notables dans l'allure et la physionomie générale que peut revêtir cette fièvre; de là parfois aussi des apparences insidieuses, qui courent risque de donner le change au médecin et de conduire aux erreurs diagnostiques les plus inattendues. C'est ainsi, par exemple, que, venant d'aventure à coexister avec les accidents rhumatoïdes de la période secondaire, la fièvre syphilitique se présente sous l'aspect trompeur d'une fièvre rhumatismale et en impose facilement pour un rhumatisme vulgaire.

De même encore, en se combinant à ces curieux symptônK-s d'asthénie secondaire que je vous décrivais dans l'une de nos dernières réunions, la fièvre syphilitique se rapproche parfois comme aspect de ce qu'on appelle communément Vétat typhoïde. On hi prendrait volontiers alors, à ne considérer que l'habitus et h'> phénomènes extérieurs, pour une fièvre typhoïde. Dans ces conditions, en effet, voici ce qu'on observe:

Symptômes fébriles plus ou moins accusés, généralement assez

1. Cnnl?. (lit dp nirmc avoir observé parfois la roïncidenco de ces deux plicnomènes, fièvre syphilitique et boulimie.

TYPHOSE SECONDAIRE. 669

intenses (pouls oscillant entre 110 et 120; température axillairc à 38°, 5 — 39°, — 39°, 5); — malaise fortement accentué, suitout dans le sens de Vaclynamie ; brisement, accablement des forces, prostration véritable ; — troubles sympathiques plus marqués que d'habitude : langue un peu saburrale ; soif; inappétence; — état aslhénique de toutes les fonctions, de tous les systèmes; — pouls mou, dépressible; — céphalalgie continue; — étourdissements, vertiges; — bourdonnements d'oreilles; — paresse des sens; — parfois même hébétude intellectuelle, engourdissement, torpeur, somnolence, etc.

Un tel ensemble ne rappelle-l-il pas quelques-uns des traits les plus caractéristiques de la fièvre typhoïde? En apparence au moins, je vous l'affirme, il est des plus trompeurs. La première impression qu'on éprouve en face d'un malade qui se présente sous cet aspect conduit presque forcément au soupçon d'une dothiénentérie; il ne faut rien moins qu'un examen plus intime des troubles morbides pour rectifier ce premier diagnostic.

C'est à cet ensemble de symptômes que j'ai cru devoir donner le nom de typhose syphilitique. Grâce, Messieurs, pour le néologisme; peut-être aura-t-il l'avantage d'appeler l'attention sur des phénomènes peu connus et qu'il importe cependant de bien connaître en pratique.

Cette typhose syphilitique — qui n'est en somme, comprenezle bien, qu'une fièvre syphilitique plus intense que de coutume et associée à des symptômes adynamiques — cette typhose, dis-je, se rapproche d'autant mieux de la fièvre typhoïde qu'elle affecte en général une durée assez longue. Elle ne persiste pas moins d'une quinzaine de jours; souvent elle atteint trois septénaires; je l'ai vue même se prolonger quatre et cinq semaines.

Comme pronostic, elle ne laisse pas au premier abord d'inôpirer quelques craintes. Toutefois, grave d'apparence, elle ne comporte pas en somme de dangers véritables. Toujours ell(î guérit. Après un temps assez variable, les phénomènes d'adynamie disparaissent les premiers; les forces se relèvent; puis la fièvre s'éteint, et la syphilis reprend son cours, dégagée de cette complication spéciale. — Il va sans dire que, suivant la durée el, l'intensité des accidents, l'économie reste plus ou moins ébranlé:'

à la suite de celte violente secousse. Quelquefois même un élai de débilitalion fortement accentuée succède à cette forme particulière de la fièvre syphilitique.

Tels sont, Messieurs, les divers symptômes qui constituent la lièvre syphilitique. — Pour achever l'histoire de cette lièvre, il ne me reste plus qu'à ajouter quelques détails sur son diagnostic, son pronostic et son traitement.

I. — Toute fièvre se développant sur un sujet syphilitique n'est pas par cela même syphilitique, bien entendu. Lors donc que sur un malade affecté de syphilis vous serez appelés, Messieurs, à déterminer la nature d'un état fébrile, il vous incombera de résoudre les deux questions suivantes : 4' Cet état fébrile est-il la conséquence d'une maladie incidente, étrangère à la syphilis? — 2° Doit-il au contraire être rattaché comme origine à la diathèse?

De ces deux questions la première ne peut être jugée que par un examen complet, intégral, de votre malade, par une revue de toutes ses fonctions, par une analyse méthodique de l'ensemble morbide. Supposez en effet que la fièvre soit d'origine syphilitique; vous n'êtes en droit de la considérer comme telle qu'après avoir institué un véritable diagnostic d'exclusion, c'est-à-dire après avoir mis hors de cause toutes les maladies susceptibles de produire de semblables symptômes. Or, vous savez ce qu'un diagnostic de ce genre comporte de difficultés et exige de circonspection.

La seconde question est pas^ moins importante. Après le diagnostic d'exclusion, il reste à établir ce qu'on pourrait appeler le diagnostic direct de la fièvre syphilitique. Pour cela, Messieurs, vous aurez à rechercher si, d'abord, votre malade est syphilitique : — à quelle période il en est de la diathèse ; — s'il se trouve dans les conditions où se produisent d'habitude les symptômes fébriles de la vérole; — si les phénomènes qu'il présente répondent à la symptoniatologie usuelle de la lièvre syphilitique, telle que je viens de vous la décrire, etc., etc. Dans la plupart des cas, vous arriverez assez facilement à être édifiés sur l'origine spécifique des accidents d'après quelqu'une ou quelques-unes des considérations

suivanles : lype intermiltenl de la fièvre; — caractère vespérin ou nocturne des accès; — évolution irrégulière des accès; — retours atypiques et capricieux des poussées fébriles ; — contraste parfois très évident entre les phénomènes de réaction et les troubles généraux, le malaise, l'état de l'appétit et de la langue, etc. Ces divers signes, réunis d'ailleurs aux conditions spéciales dans lesquelles s'est développée la fièvre et à la notion des symptômes contemporains, fournissent en général une base sérieuse et suffisante d'appréciation.

Sachez-le bien toutefois, Messieurs, le diagnostic de la fièvre syphilitique est toujours délicat et souvent difficile; parfois même il exige du médecin le plus compétent une expresse et absolue réserve.

Je vous ai déjà montré par ce qui précède comment la fièvre syphilitique de forme intermittente peut être distinguée de certains accès fébriles de type intermittent. Je dois de même en quelques mots vous tracer le diagnostic différentiel de cette fièvre dans ses formes continues.

Il est, plus spécialement, trois maladies avec lesquelles la fièvre syphilitique de ce dernier type risque d'être confondue. Ce sont : la synoque, la fièvre typhoïde et le rhumatisme.

4° Sans contredit, la synoque est l'affection qui s'en rapproche le plus. Habituellement, elle peut en être différenciée sur les données suivantes: troubles gastriques bien plus accentués; — langue sale, étalée, large, blanche, saburrale au plus haut degré; — inappétence absolue, et même dégoût pour tout aliment; — amertume de la bouche; — nausées, vomituritions; — parfois encore, taches ombrées, etc. Mais il est des cas moins accentués, plus obscurs, où il est vraiment impossible d'instituer un diagnostic positif entre ces deux maladies.

2" S'il n'est guère à craindre qu'une fièvre typhoïde puisse jamais être prise pour une fièvre syphihtique, la réciproque n'est pas également vraie. La typhose syphilitique, comme nous l'avons vu, emprunte à la fièvre typhoïde quelques-uns de ses caractères et peut donner le change au premier abord en simulant le début d'une dothiéncntérie. L'erreur toutefois sera rapidement dissipée

par l'analyse minutieuse des phénomènes et l'évolulion morbide. Jamais en effet on ne rencontre dans la typhose syphilitique les nombreux symptômes qui caractérisent d'une façon si précise la dothiénenlérie : épistaxis initiales, stupeur du visage, faciès plaqué, troubles intestinaux (diarrhée, gargouillement iliaque, météorisme, etc.), fuliginosités buccales, râles bronchiques, intumescence de la rate, taches rosées lenticulaires, etc., etc.

3° Une difficulté d'un genre spécial se présente en quelques cas. Lorsque la fièvre syphilitique vient à coïncider avec les accidents variés que nous avons décrits sous le nom de pseudo-rhumatisme secondaire, elle simule à un ha\it degré une fièvre rhumatismale, un rhumatisme subaigu. Déjà je vous ai entretenus des méprises possibles à commettre en pareille occurrence; je n'y reviendrai pas. L'erreur est plus que facile ici; elle est presque forcée pour l'observateur non prévenu. On ne s'y soustrait guère qu'au prix d'une investigation minutieuse ayant pour objet d'établir si les phénomènes fébriles et les accidents articulaires se sont produits d'une façon corrélative ou indépendante; — si ces derniers accidents se sont ou non développés chez un sujet rhumatisant et sous une influence rhumatismale actuelle ; — s'ils affectent les caractères des arthropathies syphilitiques * plutôt que ceux du rhumatisme vulgaire; — s'ils coïncident avec quelques manifestations de même ordre, mais de nature plus franchement syphilitique (exemples: périostites, périostoses, ténosites, etc., etc.). Grâce à ces renseignements, le diagnostic différentiel peut souvent être établi d'une façon très positive. Quelquefois cependant il demeure incertain. Ainsi j'ai dans mes notes l'histoire de plusieurs malades chez lesquels il m'a été impossible de déterminer, même après guérison,si j'avais eu affaire à une simple atlaque de rhumalisnio

i. Nous avons vu précétlcmnicnt que les artliropalliics sypliililiqucs se différcncicnl on général du rliumalisnic vulgtairc par les caraclôrcs suivants : fluxions articulairrs moins aiguës, moins inllammaloircs, souvfnt môme minimes, insignifiantes (beaucoup d'arthropalliics sypiiilili(iucs ne sont constituées que par de simples arllnnlgic^. sans tuméfaction, sans rougeur, sans épanciicmcnl, sans lésion appréciable) ; — déterminations articulaires plus fixes, moins mobiles, moins multiples aussi; — assez souvent, cxacerbations nocturnes bien marquées; — réaction générale moins accusée; troubles sympathiques moindres; — absence d'état sudoral, de complications cardiaques, etc.

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