‹ Leçons cliniques sur la syphilisChapitre 236 sur 263 · SES DIFFICULTÉS SPÉCIALES CHEZ LA FEMME · texte numérisé non relu

SES DIFFICULTÉS SPÉCIALES CHEZ LA FEMME

gaires, non spécifiques, c'est-à-dire ù être méconnus quant à leur véritable essence. — Parlerons-nous enfin du côlé moral? Que de raisons, qui n'existent pas pour l'homme, engagent souvent la femme à dissimuler des antécédents vénériens ! Ces raisons, que nous ne comprenons ou n'apprécions guère, sont tellement puissantes, paraît-il, que certaines malades, de parti pris et avec un entêtement inexplicable, refusent souvent à leur médecin les renseignements qui peuvent l'éclairer. Sciemment elles induisent leur médecin en -erreur, alors même que leur santé est en jeu. Elles mentent de la sorte à leurs dépens, en toute connaissance de cause, contrairement à tout ce qu'on pourrait croire, et cela parfois sans l'ombre d'un mobile sérieux. Je pourrais à ce sujet vous raconter les histoires les plus invraisemblables, les plus ex- 1 traordinaires. Il faudrait véritablement la pénétration d'un Balzac pour analyser ce travers singulier du caractère féminin.

Somme toute, ne vous attendez pas, Messieurs, à ce qu'une femme, venant solliciter vos conseils sur un accident syphilitique, vous dise ce que vous dirait un homme : « Docteur, j'ai eu la syphilis; à telle époque, j'ai été affectée d'un chancre; à telle autre jj'ai éprouvé tels ou tels symptômes, comme conséquences de ma imaladie, etc.. » Tenez-vous pour heureux si, une fois sur vingt <cas, vous obtenez d'une de vos clientes une semblable confession îsponlanée, et sachez bien ceci pour votre gouverne : Sauf excepnions rares, une femme n'avoue jamais la vérole, même à son méidecin; elle la lui laisse deviner, si elle croit avoir intérêt à ce I qu'il soit éclairé sur ce point; au cas contraire, elle la lui cache. 1 Telle est la règle, tel est au moins le cas le plus commun. Aussi le iplus souvent, pour arriver à connaître des antécédents qu'il a Ibesoin de connaître, le médecin doit-il s'astreindre vis-à-vis de ses tclientesàun interrogatoire minutieux, patient, savamment comtbiné, de façon à découvrir la maladie sans la nommer et sans fparaîtrela chercher. L'habileté et la diplomatie ne sont pas inutiles pen pareil cas. Plus d'une fois même le médecin, se heurtant à des lidénégations obstinées, aura à décider par devers lui s'il ne doit ipas passer outre et formuler quand même son diagnostic, avec le ttraitement qui en dérive, sans tenir compte d'allégations évidemiment erronées ou mensongères.

Et je n'exagère rien, croyez-le. Cinquante fois par année, pour le moins, il nous arrive de recevoir ici des malades qui, aiîectées d'accidents syphilitiques secondaires ou tertiaires, nous disent « n'avoir jamais rien eu » au préalable. Ces femmes mentent-elles ? Quelquefois oui^ Mais le mensonge n'est pas le fait le plus commun, je crois, en pareil cas. Plus souvent, ces femmes pèchent par ignorance. Ou bien elles répondent sans trop comprendre ce qu'on leur demande, ou bien elles ont eu la vérole sans se rendre compte au juste de ce qu'elles avaient, sans le savoir même, ce qui n'est pas impossible, comme nous le verrons dans un instant.

Mais entrons dans les détails, car pas une question ne touche de plus près à la pratique que celle-ci ; pas une n'intéresse plus directement le diagnostic.

Premier point. — Quand vous interrogerez une femme sur des antécédents syphilitiques, ne soyez pas. Messieurs, trop exigeants à Végard du chancre. De tous les commémoratifs, en effet, c'est celui-ci qui, chez la femme, fait le plus habituellement défaut. Vous ne trouverez pas une malade sur cinquante, sur cent peut-être, qui vous accusera « le chancre » comme exorde de son mal. De cela vous savez le pourquoi. Inutile de vous répéter encore ici que le chancre est un accident bénin par essence qui, pour toutes sortes de raisons, passe souvent inaperçu, ou plus souvent encore resle méconnu quant à sa nature. Inutile de vous rappeler aussi que, pour la plupart des femmes, le terme de chancre comporte quelque chose d'effrayant, quelque chose d'analogue au cancer, à « l'ulcère », etc. Elles se garderaient bien en conséquence de dénommer ainsi l'inoffensif bouton qui a servi de prélude à leur maladie. Pour toute femme l'accident initial de la syphilis est et n'est jamais rien autre qu'un simple « bouton ».

Conséquemment, Messieurs, vous ne retrouverez « le chancre »

1. Exemple : une de non mahides acluellcs, entrant ici il y a une huitaine de jours pour une cxoslose tibiale, nous déclarait de la façon la plus positive et la plus véridiquc en apparence n'avoir «jamais eu de mauvais mal ». Reconnue par une de nos infirmières, il se trouva, renseignements pris i\ des sources authentiques, que celle malade si innocente était entrée déjà sept fois à Lourcine pour des accidents de vérole confirmée ! ! !

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dans les commémoratifs féminins que d'une façon excessivemenl rare, absolument exceptionnelle.

AiUre point. — Moins instruite que l'homme en fait de syphilis, comme je vous le disais à l'instant, la femme ne vous donnera jamais sur l'ensemble et sur l'évolution de sa maladie que des renseignements très incomplets, tronqués, diffus, désordonnés, obscurs, incohérents, etc. Vous aurez cent fois plus de mal chez une femme que chez un homme à reconstituer l'ensemble morbide qui constitue la syphilis. Gela est un fait dont témoigne ici l'observation de chaque jour.

Troisième point. — Ce qu'il ne faut jamais perdre de vue pour le diagnostic spécial que nous étudions en ce moment, c'est que la syphilis est susceptible de deux ordres de phénomènes absolument distincts, à savoir : de phénomènes joropm et de phénomènes comm ims. J'appelle phénomènes propres ceux que la syphilis seule est capable de produire, tels que chancre induré, syphilides cutanées ou muqueuses, gommes, etc. J'entends par phénomènes communs ceux qui résultent indifféremment soit de la syphilis, soit de telle ou telle autre cause morbifique. De ce nombre, par exemple, sont : la céphalalgie, les douleurs rhumatoïdes, les névralgies, l'iritis, la fièvre, les paralysies, les palpitations, le tremblement, les troubles des règles, l'avortement, etc., etc. Or, si les accidents du premier groupe ne peuvent guère donner le change sur leur origine et leur nature, ceux du second tout au contraire offrent des difficultés diagnostiques bien plus sérieuses. Reconnaître ceux-ci comme symptômes n'est qu'une partie insignifiante de la tâcheà remplir. Reste à rattacher ces accidents communs à leur cause; reste à en déterminer le caractère, l'essence, aies diagnostiquer en un mot spécifiqiies ouvidgaires. Cette seconde partie du diagnostic est à coup sûr la plus importante, ou, pour mieux dire, c'est là le vrai, le seul diagnostic à instituer, car de la nature du symptôme dérivent les indications thérapeutiques auxquelles il convient de satisfaire.

Tenez-vous en méfiance, Messieurs, vis-à-vis des manifestations communes de la syphilis. Ce sont elles qui sont les plus insidieuses et les plus faciles à méconnaître. Elles sont, par excellence, matièr«î

à surprises et à erreurs dans la pratique. Et ces erreurs, contre lesquelles j'ai à cœur de vous prémunir, comment se commettentelles le plus souvent? De deux façons que voici : ou bien, connaissant les antécédents spécifiques du malade, on n'en tient pas compte, et l'on passe outre pour aller à la recherche d'une cause étrangère; — ou bien, ce qui est plus fréquent, on ne se préoccupe pas assez des antécédents spécifiques du malade, et l'on accepte trop facilement comme explication du symptôme actuel telle ou telle étiolo2:ie banale. C'est ainsi, par exemple, que quantité de douleurs et surtout de névralgies syphilitiques sont journellement prises pour des névralgies communes, pour des douleurs rhumatismales, « nerveuses », accidentelles, etc. ; — c'est ainsi que la céphalée est souvent taxée de « migraine rebelle » ; — c'est ainsi que la fièvre syphilitique est le plus habituellement confondue avec des accidents fébriles vulgaires ; — c'estainsi de même que l'analgésie, le tremblement, l'ictère d'origine syphilitique, etc., n'ont été rapportés que récemment à leur cause réelle; — c'estainsi que la spécificité de la choroïditeet des autres ophthalmies profondes reste fréquemment ignorée; — c'est ainsi que l'avortement déterminé par la syphilis est imputé presque invariablement à des raisons banales, illusoires, etc., etc. Et de même pour une foule d'autres accidents de même genre que je pourrais vous citer.

C'est que la syphilis, en effet, -r- je ne saurais trop insister sur ce point, — a toutes chances pour passer inaperçue, alors qu'elle s'accuse seulement par une lésion commune, par un trouble fonctionnel commun. En pareil cas on ne songe pas assez à elle; on l'oublie; on ne s'en préoccupe même pas. Et qu'arrive-t-il alors? C'est que la raison étiologique, la nature vraie de cette lésion ou de ce trouble échappe au médecin. A qui la faute? Au médecin d'abord, assurément, qui n'apporle pas toujours une méthode cl une rigueur suffisantes à la recherche des antécédents, à l'étiologic des symptômes. Aux malades ensuite, qui, dans bon nombre de cas, se faisant juges eux-mêmes de la question, croient superflu d'accuser leurs antécédents spécifiques ou les dissimuleni au besoin.

Tel est, iMcssicurs, l'écueil de bien des diagnostics en syphilis, ne l'oubliez pas.

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