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PRONOSTIC ACTUEL; — PRONOSTIC D'AVENIR

être facilement établi d'après la qualité des symptômes actuels, l'état général du malade, l'influence exercée par le traitement, etc. L'autre, bien au contraire, reste toujours plus qu'incertain et ne saurait en aucun cas, comme nous le verrons bientôt, être déterminé d'une façon précise. C'est ce dernier cependant sur lequel il y aurait intérêt majeur à être fixé. Et pourquoi? C'est qu'en lui réside la gravité habiluelle, la gravité vraie de la vérole.

Dressons, en effet, si vous le voulez bien, le bilan pronostique de la maladie et voyons à quelle période, à quelle étape, la syphilis est surtout redoutable.

Les dangers de la syphilis sont-ils dans l'étape primaire? Non, cent fois non, bien évidemment.

Sont-ils dans l'étape secondaire? Non encore, du moins pour la très grande généralité des cas.

Sont ils-dans l'étape tertiaire? Oui, certainement oui. Qu'est-ce en effet, pour reprendre un à un les termes de cette triple proposition, qu'est-ce, dis-je, que l'étape primaire? Un accident local, petit, minime, insignifiant, avec une adénopathie proportionnellement bénigne. Le phagédénisme, il est vrai, peut compliquer le chancre ; mais ce n'est là, vous le savez, qu'une lésion des plus rares, tout à fait exceptionnelle, surtout chez la femme. Donc, au total, rien à craindre de la période primaire.

La période secondaire est-elle plus à redouter? Assurément. Au total, néanmoins, elle e&[ \)\ulàl veccatoire que grave, en général. Elle afflige bien les malades de symptômes multiples, visibles, affichants, pénibles, très pénibles même parfois; mais elle ne fait guère que cela, le plus fréquemment du moins, et ne comporte pas en général, surtout avec l'aide du ti'aitement, de pronostic véritablement sérieux.

J'accorde qu'à cette étape de la vérole se rattachent certains accidents graves, trois surtout, qui sont les suivants :

1° Les affections oculaires (spécialement les ophlhalmies profondes) qui peuvent aboutir à la cécité ;

2° Vavorlement, qui est, sinon un danger pour la femme, du moins un deuil pour les familles et une calamité sociale ;

3° Les troubles nutritifs, en lesquels, à vrai dire, résident les dangers les plus sérieux, les dangers véritables de la période

secondaire, et cela à double litre : parce que d'abord ces troubles nutritifs peuvent conduire l'organisme à une débilitalion persistante; parce qu'ensuite ils diminuent sa résistance soit aux affections incidentes, soit aux germes morbides qu'il contient en puissance.

Mais ces divers accidents (auxquels j'en aurais dû peut-être adjoindre quelques autres , tels que certaines paralysies , par exemple) ne sont pas de l'ordre de ceux qui se produisent le plus fréquemment dans la période secondaire. Ils peuvent être , sinon toujours, du moins le plus habituellement, combattus avec succès par les ressources de l'art. Et, en définitive, ils ne compromettent que très exceptionnellement l'existence.

De sorte que, tout compte fait, la période secondaire n'expose les malades qu'à un nombre restreint de manifestations graves. Ce n'est pas elle assurément qui fait le danger de la vérole.

Le danger de la vérole, il réside d'une façon sinon exclusive, au moins très habituelle, dans la période tertiaire. C'est la période tertiaire, en effet, qui produit ces lésions ulcéreuses, destructives, qui corrodent profondément les tissus et qui aboutissent, avec des délabrements irréparables, à des infirmités permanentes. C'est elle qui s'attaque aux viscères, de façon à compromettre les fonctions les plus essentielles, à menacer les organes indispensables •à la vie. C'est elle qui met en cause, et d'une façon toujours sérieuse, les os, les muscles, le testicule, le larynx, les poumons, le foie, les reins, le cœur, le cerveau, la moelle, etc. C'est elle enfin qui se charge de fournir à la syphilis une anatoinie pathologique des plus complexes et des plus variées. Rien n'est indifférent dans la période tertiaire ; tout y est ou peut y devenir grave, si le traitement n'intervient pas ;el, même avec le traitement, il est dans cette période de la maladie nombre de lésions qui, à un moment donné, s'élèvent au-dessus des ressources de l'art.

Donc :

LE PRONOSTIC GÉNÉRAL DE L\ SYPHILIS EST SUBORDONNÉ SURTOUT A CELUI DE LA PÉRIODE TERTIAIRE.

Donc, aussi, dans la période où nous avons étudié jusqu'ici la diatlicsc, il s'ajoute toujours au pronostic actuel un pronostic

d'avenir beaucoup plus sérieux, beaucoup plus alarmant, que le médecin ne doit jamais perdre de vue et auquel d'emblée doivcn t tendre ses visées thérapeutiques. Guérir un malade des accidents primaires n'est rien ; — le guérir ou le préserver des vexations de la période secondaire n'est que minime partie de l'œuvre à accomplir;— prévenir la période tertiaire, conjurer V imminence tertiaire^ voilà le but essentiel à atteindre; tout est là.

En conséquence, il y aurait pratiquement un intérêt majeur à être renseigné sur ce pronostic d'avenir et à savoir si telle syphilis doit ou non aboutir à l'étape tertiaire. Malheureusement, les éléments de ce diagnostic prévisionnel nous font presque absolument défaut; et, un cas de syphilis étant donné, nous ne pouvons dire s'il conduira ou s'il ne conduira pas le malade aux accidents de cette troisième et redoutable période. Sans doute, comme vous allez le voir bientôt, il nous est permis d'émettre sur ce point quelques présomptions favorables ou défavorables, quelques espérances ou quelques craintes basées sur des inductions rationnelles; mais il nous est interdit d'aller au delà de simples présomptions, et la certitude absolue nous'' échappe complètement en pareille matière. — Du reste, la discussion qui va suivre fixera pleinement vos idées à cet égard.

On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, de véroles bénignes et de véroles graves, de véroles faibles et de véroles fortes, «La vérole n'est pas toujours la même, a-t-on dit. Tantôt (à ne citer que les types extrêmes) elle se borne à quelques accidents légers et superficiels, après lesquels spontanément elle s'éteint; tantôt, au contraire, elle afflige les malades de manifestations multiples autant que sérieuses, qui se succèdent ou se répètent à divers intervalles et témoignent d'une infection grave permanente. Donc il y a des degrés et des formes variées d'intoxication, etc.» Cela, Messieurs, est absolument vrai; et cela, croyez-le, n'est pas une nouveauté, car les praticiens de tous les temps ont reconnu dans la syphilis des types très différents comme symptômes, comme évolution, comme gravité.

Jusqu'ici, rien de mieux. Mais on est allé plus loin, et l'on a

cru pouvoir inférer de certains signes empruntés aux périodes primitive et secondaire ce que doivent être les phases ultérieures de la maladie. On a voulu — passez-moi le mot — tirer Thoroscope de la vérole d'après cerlainesparticularités fournies par le chancre ou les accidents secondaires. De louables efforts, auxquelsje rends toute justice, ont été faits en ce sens pour éclairer le pronostic d'avenir de la diathèse. Jeregrette d'avoir à dire qu'ils n'ont guère avancé la question. Plus sévèrement, je dois même ajouter que certaines inductions plus que téméraires, récemment émises à ce propos, ont introduit dans la science de dangereuses erreurs. Vous allez en juger.

Il est possible, il est «facile «même, a-t-on dit, de pronostiquer « à première vue » l'avenir d'une syphilis, et cela d'après quelques signes tels que les suivants : provenance de la contagion; — caractères de la lésion primitive; — durée de la première et de la seconde incubation ; — caractères de la première poussée d'accidents généraux ; — nombre, forme, écart chronologique des poussées ultérieures; — développement de certains symptômes de fâcheux présage (adénopalhies multiples, alopécie, onyxis), etc.

Ainsi, on a donné comme indices et garanties d'une vérole légère, destinée à s'épuiser rapidement : l'origine secondaire de la maladie, ou, en d'autres termes, sa provenance par contagion d'un accident secondaire ; — la forme érosive et l'induration minime du chancre; — le caractère bénin de la première poussée; — la série peu nombreuse des poussées ultérieures, espacées les unes des autres par de longs intervalles, etc.

Inversement, il y aurait lieu, dans le même ordre d'idées, à redouter une vérole grave et longue si la maladie dérive de la contagion d'un accident primitif; — si l'incubation de cet accident a été courte ; — si le chancre est ulcéreux et fortement induré ; — si la première poussée éruplive appartient à une autre forme que l'érythème simple ; — s'il se produitensuite despoussées multiples, se succédant à courtes échéances, etc., etc.

Qu'y a-t-il de vrai et de fondé dans tout cela, Messieurs? Nous allons le voir en quelques mots.

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I. — Existe-t-il d'abord une relation forcée, constante, entre la provenance d'une syphilis et son degré d'intensité? Est-il démontré que toute syphilis née de la contagion d'un chancre doive être une syphilis forte? Et surtout (car cela est plus important en l'espèce) est-il admissible que toute syphilis dérivée par contagion d'un accident secondaire soit astreinte à n'être dans le présent et dans l'avenir qu'une syphilis faible ?

Pour qu'un tel fait pût être accepté, il faudrait qu'il reposât sur un nombre considérable d'observations — et d'observations complètes, de longue haleine, — permettant d'établir un parallèle bien démonstratif entre les syphilis dérivées du chancre et les syphilis dérivées d'une contagion secondaire? Or, où sont les observations de ce genre ? Vous les chercheriez vainement dans la science, Messieurs. Nous n'avons même pas les premiers éléments d'une statistique sérieuse à ce sujet \

La cause contaminante exerce-t-elle une influence sur les symptômes et l'intensité de la syphilis? Cela, rigoureusement, serait possible ; mais cela, dans l'état actuel de nos connaissances, n'est en rien démontré. Les avis d'ailleurs sont plus que partagés à ce point de vue, et la plupart des syphiliographes inclinent à penser qu'il est peu de compte à tenir de l'origine d'une syphilis pour apprécier l'intensité probable de ses manifestations ultérieures-. Pour ma part, je n'ai pas vu grande différence jusqu'ici entre la vérole née du chancre et la vérole née d'un accident secondaire. Je puis même affirmer que cette dernière, en maintes et maintes occasions, s'est présentée à moi sous une allure grave, avec les manifestations les plus alarmantes.

1. La doctrine qui soutient cette loi de concordance entre rorigine et Tintensité de la sypliilis ne se montre pas toujours conséquente avec elle-même. L'un de ses partisans, par exemple, commence par insister sur « la bénignité relative de la syphilis transmise par des lésions secondaires «. Puis, comme coi oUaire bien inattendu, il signale plus loin la gravité particulière que prend la syphilis chez les nourrices infectées par leurs nourrissons. «Il m'a paru, diL-il, que, chez les nourrices infectées de la sorte, la maladie présentait plus de gravité, lant par la forme et l'étendue de ses lésions que par sa résistance au traitement et par une plus grande tcnilance à récidiver. » S'il est cependant une syphilis qui dérive d'une contagion secondaire, n'est-ce pas celle des nourrices ?

2. « J'en suis arrivé, dit M. WoUel [Trailë des maladies vénériennes, Var'is, !8G5), et je crois que c'est l'avis qui finira par prévaloir, à tenir peu de compte de ioritjine de la sijphilis, et à me préoccuper beaucoup plus du malade qui en est alTecté que de celui qui l'a transmise. »

Serait-il vrai et légitime d'ailleurs, le signe que nous discutons actuellement ne trouverait en pratique que d'assez rares applications. Tous les médecins qui se sont occupés de confrontations, c'est-à-dire qui ont pris à tâche d'instituer un parallèle entre la maladie du sujet qui transmet la contagion et la maladie du sujet qui reçoit cette contagion, tous ces médecins, dis-je, savent par expérience combien il est difficile de remonter à l'origine d'une affection vénérienne Sur cent cas il en est à peine cinq dont on puisse tirer parti, et cela pour des raisons très diverses. Les malades, par exemple, ont eu des rapports multiples, et de ces rapports lequel incriminer? Ou bien, tient-on l'un des conjoints, l'autre fait défaut, etc., etc. Mettez donc un tel signe à profit dans un service comme le nôtre! La plupart des femmes de nos salles ne savent ni quand elles ont gagné la vérole, ni moins encore de qui elles Vont reçue. Et, parmi les gens du monde, bon nombre, soyez-en sûrs, ont d'excellentes raisons pour n'être pas mieux renseignés que nos malades à ce sujet.

Concluons : Rien à inférer des conséquences ultérieures de la vérole d'après la nature des accidents qui ont transmis l'inl'ection.

IL Second signe. — La gravité d'une syphilis est-elle, comme on l'a prétendu, en raison inverse de la durée d'incubation du chancre? C'est-à-dire : un chancre succédant d'une façon hâtive à la contagion annonce-t-il une vérole forte; — un chancre tardant longuement à éclore présage-t-il une vérole faible?

Ici, Messieurs, nous pouvons abréger le débat, et pour cause. La science n'est pas faite sur ce point; elle n'est même pas ébauchée. Tout ce qu'on a dit à ce sujet n'est que conjectures et hypothèses. J'ajouterai même qu'à priori j'ai peu d'espoir de voir jamais un signe de cet ordre fournir un critérium de quelque valeur pour le pronostic d'une diathèse telle que la vérole.

111. Troisième signe. — Les caractères de la première poussée

1. Voy. Recherches mr la contagion du chancre, par raulciir du présent ouvrage. Paris, I8Ô7.

éruptive permettent-ils de préjuger l'avenir d'une syphilis?

On l'a dit. D' après M.Diday, la première syphilide « donne une juste idée de ce que sera la syphilis dont elle marque le début ». Elle est, ajoute le même auteur, comme « un premier chapitre où l'œuvre tout entière se peint fidèlement, se devine, pour qui sait lire. Si un seul signe m'était accordé pour prédire la destinée spéciale d'un homme chez qui la syphilis commence, c'est assurément celui-là que je choisirais. »

Dans cette doctrine, rien de plus facile à établir que le pronostic d'avenir de la vérole. La première poussée à la peau se fait-elle sous forme d'un érythème simple, sans mélange de papules, de squames ou de croûtes, la syphilis ultérieure sera à jamais bénigne et « la cure spontanée en est presque certaine » (!). La première syphilide, au contraire, appartient-elle aux formes papuleuses, squameuses, vésiculeuses ou pustuleuses, c'est là une menace de syphilis grave.

Avec une part de vérité, cette proposition. Messieurs, contient une bien plus large part d'erreur. Je m'explique.

11 est vrai, incontestablement vrai, qu'au début d'une syphilis secondaire une roséole érylhémateuse,pure et simple, comporte un pronostic actuel moins grave qu'une syphilide d'autre forme, notamment qu'une syphilide suppurative, ulcéreuse.

Il n'est pas moins vrai, réciproquement, qu'une syphilide de forme tardive , ulcéreuse par exemple , inaugurant le stade secondaire, constitue un indice actuel défavorable, autant qu'un fâcheux présage pour un avenir plus ou moins rapproché.

Mais cela seul est vrai, et toute autre induction tirée du caractère de la poussée primitive est dénuée de fondement.

Souvent, en effet, on voit des syphilis qui, s'annonçant assez mal à leur début, s'adoucissent au delà et s'apaisent. Réciproquement, et ceci est bien plus essentiel à constater, le début bénin d'une syphilis n'est en rien une garantie d'avenir. Un malade peut commencer la syphilis par une roséole et la finir — la finir n'est même que le mot trop juste en certains cas — par un accident des plus graves. Pronostiquer aux malades qui ont la roséole un avenir sans nuages, c'est leur donner une sécurité des plus ilhisoires et partant des plus dangereuses. Loin de leur

dire : « Vous êtes sauvés, car vous avez eu la roséole »,il serait plus sage, je crois, et plus conforme à l'expérience de leur tenir un tout autre langage, tel que le suivant, par exemple : « Vous avez la roséole et cela n'est rien, quant à présent; mais cela ne veut pas dire que vous serez toujours quittes de la vérole à si bon marché; cela veut dire au contraire que vous avez la vérole avec tous ses dangers, toutes ses conséquences possibles. Donc, méfiezvous, tenez-vous en garde contre l'avenir, et surtout traitez -vous. »

C'est que nombreux en effet, très nombreux sont les cas où dix, vingt, trente ans après la roséole, des accidents tertiaires graves ont signalé la présence permanente de la vérole dans l'organisme. Vous en citer des exemples aujourd'hui serait empiéter sur nos conférences de l'année prochaine; je me borne à affirmer le fait, dont plus tard je vous donnerai la preuve.

Gonséquemment, le début d'une syphilis par un exanthème bénin, tel qu'une roséole, ne constitue en rien un gage d'immunité pour l'avenir.

IV. — Faut-il accorder plus de confiance aux caractères qu'on a cru pouvoir tirer du nombre, de la forme, de la distance chronologique des poussées ultérieures?

Sans doute, des poussées multiples, intenses, se succédant à courts intervalles, attestent de la façon la plus évidente une «: mauvaise vérole», qu'il importe desurveiller de près et de combattre énergiquement. Cependant elles n'attestent, à vrai dire, qu'une mauvaise vérole actwlle et n'engagent pas nécessairement l'avenir. D'ailleurs (car c'est toujours là le point essentiel), la réciproque est -elle vraie? Des poussées peu nombreuses, légères ou moyennes d'intensité, largement espacées les unes des autres, signifient-elles que la diathèse doit s'en tenir là et que l'éventualité tertiaire n'est pas à redouter ? Mille fois non. 11 est des syphilis, et en grand nombre, qui aboutissent aux lésions tertiaires les plus graves, sans passer par la série intermédiaire de poussées successives graves, multiples et subinlrantes. Exemple, entre cent autres du même genre : j'ai sous les yeux actuellement un malade d'une quarantaine d'années, affecté d'une lésion cérébrale très certainement syphilitique et diagnostiquée telle, non pas seule-

ment par moi, mais par trois de mes collègues. Eh bien, pour tous accidents antérieurs, ce malade n'a eu que ceci : un chancre induré, une syphilide papulo-squamcuse assez légère, quelques svphilides de la gorge, quelques adcnopathies, et rien autre. Voilà donc un cas où la syphilis pourrait se terminer parla mort, après ne s'être accusée au préalable que par un très petit nombre de manifestations des plus bénignes ' ! — Et ne croyez pas. Messieurs, que ce soit là un fait rare, anormal, extraordinaire. C'est là tout au contraire un fait commun, banal, comme on en rencontre chaque jour et comme je vous en citerai d'innombrables exemples à propos des symptômes de la période tertiaire.

y. — Enfin les caractères du chancre permettent-ils de préjuger la gravité ultérieure de la diathèse?

« Tel chancre, telle vérole », a-t-on dit. Au chancre vrai, ulcéreux, extensif, fortement induré, succède une vérole grave, une vérole forte. Au chancre érosif, superficiel, légèrement induré, correspond une vérole faible.

Que penser, Messieurs, de cette prétendue «loi de concordance » entre le chancre et la vérole qui le suit?

Il est positif (bien que le fait dont je vais parler soit sujet à de nombreuses exceptions) qu'un chancre ulcéreux, étendu, fortement induré, et surtout un chancre à tendance phagédénique, appelle à sa suite en général une syphilis secondaire sérieuse, immédiatement féconde en accidents multiples et en accidents

1. A propos de la syphilis cérébrale, la plus grave des manifestations tertiaires de la diathèse, on a même Tait cette remarque que les sujets qui semblent être le plus exposés « sont ceux chez qui les symptômes secondaires ont été transitoires ou légers ».

Pour ma part, examinant à ce point de vue une série d'observations personnelles, dans lesquelles les antécédents initiaux de la diathèse ont été soigneusement relevés, je suis arrivé aux résultats que voici :

Sur 47 cas de syphilis cérébrale, 3 cas de syphilis antérieurement grave ou tout au ■moins sérieuse, et 4i- cas de syphilis moyenne ou bénigne.

Donc, la bénignité originelle d'une syphilis n'est en rien une garantie contre l'éventualité d'accidents cérébraux ultérieurs, c'est-à-dire contre l'éventualitéd'aveiiir la plus grave qui puisse menacer le malade. Et môme, à consulter les faits contenus actuellement dans la science, ce sont les syphilis originairement moyennes ou bénignes qui paraissent fournir aux accidents de cet ordre le plus fort contingent (Voy. La syphilis du cerveau, Leçons cliniques par A. Fournier, Paris, 1880).

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précoces, c'esL-à-dire devançant le terme de leur éclosion normale dans la chronologie habituelle de la dialhèse

Réciproquement, il est vrai de même qu'un chancre simplement érosif, faiblement induré et d'évolution éphémère, prélude en général à de premières poussées ôruptives de forme superhcielle et bénigne.

Mais à cela, à cela seulement, se bornent les inductions légitimes qu'on peut tirer des caractères objectifs du ciiancre. Tout autre pronostic prévisionnel déduit du chancre n'est plus qu'hypothèse, illusion, prophétie d'aventure, et prophétie dangereuse, je vous l'affirme, dangereuse par la fausse sécurité qu'elle donne aux malades. Sans doute il est bon, à la suite d'un chancre grave, de se tenir en garde contre l'éventualité tertiaire. Mais il n'est pas moins sage de se tenir en garde dans tous les cas, à la suite de tous les chancres, quels qu'ils soient ; car, de par l'observation commune, les accidents tertiaires les jjIus graves n'ont souvent eu pour point de départ que le chancre le plus petit, le plus faiblement induré, le jjIus bénin, le plus insignifiant.

En ce point, d'ailleurs, les résultats de l'expérience clinique sont-ils en opposition avec les données des prévisions rationnelles? Nullement. Qu'un chancre bénin soit suivi de poussées secondaires bénignes, ou qu'à un chancre grave succèdent des poussées secondaires sérieuses, rien que de très naturel à cela, rien que de très normal théoriquement. Chancre et symptômes secondaires sont en effet des phénomènes qui se suivent à courte échéance et qui, conséquemment, surprennent l'organisme dans un même état de santé, dans une même disposition générale vis-àvis de la diathôse. Cet organisme tolère bien ou mal cette diathèse, et subit dans un temps assez court des accidenis qui se correspondent comme modalité pathologique, comme gravité; cela est dans la logique des choses ; cela devait être, et ce résultai (soit dit sans diminuer le mérite de ceux qui l'ont constaté cliniquement) pouvait presque être prévu, énoncé à priori. Mais cette concordance des phénomènes diathésiqucs initiaux a-t-elle une

i. Voy. Biisscrcau, frai/d des affections delà peau sympiomatiques de la syphilis. Paris, 1852, p. U3.

signification plus étendue ? Si la maladie, par exemple, a été facilement tolérée par l'organisme pendant un temps donné, suit-il de là qu'elle le sera toujours également, de la même façon ? De ce qu'elle a été bénigne à ses débuts, est-on autorisé à croire qu'elle restera telle indéfiniment? De ce qu elle a suspendu ses manifestations à un moment donné, est-on en droit de conclure qu'elle est à jamais éteinte? Non, certes. Rien ne légitime des suppositions de ce genre, et les médecins qui les ont émises n'ont pas moins excédé les bornes de l'induction spéculative que négligé les enseignements de la clinique.

Au total, Messieurs, le chancre ne fait que traduire une disposition actuelle de l'économie, disposition qui peut continuer à s'exercer sur les accidents prochains de la période secondaire, mais qui n'engage en rien l'avenir; — et surtout la bénignité du chancre ne constitue en rien une immunité, une sauvegarde contre les accidents graves d'une époque éloignée.

Tels sont, Messieurs, les signes principaux (je vous fais grâce de quelques autres qui ne méritent pas discussion) sur lesquels on a voulu baser le pronostic prévisionnel de la vérole. Aucun d'eux, comme vous l'avez vu, n'a de valeur réelle; aucun ne fournit de renseignements sérieux sur les éventualités possibles de la diathèse.

La plupart de ces prétendus signes reposent sur une conception toute théorique, à savoir : qu'il doit exister une concordance de forme et d'intensité entre les accidents initiaux de la maladie et ceux d'une époque postérieure. La vérole est-elle grave originairement, on suppose qu'elle doit continuer à être grave dans ses phases ultérieures; est-elle bénigne à ses débuts, on préjuge qu'elle restera bénigne au delà, on se flatte même de l'espoir qu'elle sera bientôt éteinte. Or, ce rapport théorique entre les étapes successives de la diathèse est loin d'être légitimé par l'observation, et le présent, en syphilis, n'est en rien « le miroir de r avenir ».

S'il ne s'agissait ici que d'une question de doctrines, je me bornerais à signaler l'erreur, et tout serait dit. Mais il y a plus,

et j'insisle, j'ai besoin d'insislei-, car en l'espèce l'erreur doctrinale aboutit à des conséquences pratiques d'un intérêt considérable que vous allez apprécier.

Lorsqu'une syphilis se borne, dans ses périodes primitive et secondaire, à un petit nombre d'accidents et d'accidents légers, on prend confiance et l'on se laisse aller involontairement (je dirais presque malgré soi) à traiter la maladie d'une façon moins énergique, moins assidue, moins prolongée, que dans des conditions différentes. Certains médecins ont même avancé qu'il est « inutile et superflu » de la traiter en pareil cas. Rien ne s'est produit de grave, rien ne se produit plus; il ne semble guère qu'il y ait utilité à « éterniser » le traitement. On cesse donc la médication, et la plupart du temps d'ailleurs les malades, en suspendant leurs visites, vous épargnent le souci de décider s'il y aurait lieu de la continuer plus longtemps. Or, qu'arrive-t-il souvent de ces syphilis réputées bénignes et prématurément abandonnées à ellesmêmes? C'est que cinq, dix, vingt ans après ou plus tard encore, elles se réveillent soudain et déterminent une manifestation tertiaire toujours sérieuse, souvent grave, très grave, parfois même fatale. De cela. Messieurs, à qui la faute? Pour une bonne part, soyez-en sûrs, la faute en revient à la doctrine optimiste qui, déchargeant de tout risque d'avenir les syphilis originairement bénignes, invite à ne leur opposer qu'un traitement provisoire, tout à fait insuffisant.

La vérité clinique, au contraire, la grande et essentielle vérité dont je tiendrais à bien vous convaincre, Messieurs, c'est que la bénignité initiale d'une syphilis ne constitue en rien une immunité d'avenir; c'est qu'une syphilis qn'i commence tioi n'est pas moins exposée pour cela à mal finir.

J'en appelle ici à l'expérience commune. Quel médecin n'a pas eu à constater des accidents tertiaires graves chez des sujets à antécédents spécifiques bénins; — chez des sujets dont le chancre n'avait été qu'un insignifiant bouton; — chez des sujets qui n'avaient éprouvé que des manifestations secondaires sans importance;— chez des sujets enfin dont les symptômes primitifs et secondaires avaient pu, à force même de bénignité, soit rester méconnus comme nature, soit passer inaperçus?

Et les cas de ce genre sonl-ils exceptionnels, sont-ils même rares? Nullement. Ils pullulent dans la science; ils pullulent dans la pratique courante. Je m'engage à vous en citer un grand nombre quand je vous ferai l'histoire de la période tertiaire. Mais, dès aujourd'hui, je tiens à vous en présenter quelques-uns, en raison de l'importance capitale qui se rattache à cette question.

Jetez simplement les yeux sur le tableau suivant. Il résume un certain nombre de faits que j'ai observés soit ici, soit dans ma pratique de ville. Dans la colonne de gauche j'ai reproduit sommairement tous les accidents qui ont traduit, chez mes malades, les périodes primitive et secondaire; dans celle de droite j'ai inscrit en regard les manifestations tertiaires qui se sont produites ultérieurement.

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