COMPLICATIONS INFLAMMATOIRES
Iode du chancre. Il me reste, pour achever l'histoire de cet accident, à vous dire quelques mots de ses complications et de son traitement.
Si le chancre syphilitique n'a que peu de complications chez l'homme, il en compte moins encore chez la femme, et cela pour une double raison. C'est en effet que, d'abord, toutes choses égales d'ailleurs, le chancre est souvent chez la femme une lésion d'importance moindre que chez l'homme ; c'est ensuite qu'il n'existe pas chez elle certaines dispositions anatomiques qui sont l'occasion dans notre sexe d'accidents plus ou moins sérieux, tels que le phimosis, le paraphimosis, la balano-posthite par rétention du pus, la balano-posthite phlegmoneuse, érésipélateuse, gangreneuse, etc.
Que sont, au total, les complications dont le chancre est susceptible chez la femme? Des accidents inflammatoires, presque toujours; accidents qui affectent soit le chancre lui-même, soit plus souvent les parties qui l'avoisinent ; accidents qui ont leur origine bien moins dans une tendance spontanée de la lésion que dans des causes d'irritation accidentelles et surajoutées.
Ces causes d'irritation éventuelle, vous les avez devinées à l'avance. Ce sont tantôt des écarts d'hygiène, ou même une absence absolue d'hygiène et de traitement (malpropreté, incurie, défaut de pansements, fatigues, marche, danse, etc.); — tantôt des excès de divers genres, excès vénériens, excès alcooliques (le chancre, sachez cela, est particulièrement sensible à l'influence de l'alcool) ; — tantôt des applications irritantes, des cautérisations intempestives ou répétées mal à propos; etc., etc.
Lorsque le chancre s'enflamme, il se tuméfie, se boursoufle, s'entoure d'une aréole hyperémique, devient douloureux, sensible spontanément et sensible plus encore à la pression. Sa surface en même temps change d'aspect : elle prend une teinte d'un rouge fo ncé, livide, vineux; elle sécrète plus abondamment; quelquefois encore elle devient pultacée, noirâtre ou ecchymotique par places, voire gangréneuse en certains points.
Lorsque ce sont, au contraire, lespartiesvoisinesducliancresur lesquelles retentit l'inflammation, les phénomènes qu'on observe se rapportent à ceux d'une vulvitc,raais d'une viilvite partielle, c'iv-
consente. Ces phénomènes n'ont absolument rien de spécial. Us consistent en ceci : rougeur, chaleur morbide, tuméfaction, endolorissement, tension inflammatoire de la région qui avoisine le chancre; parfois aussi œdème plus ou moins accusé. Cet œdème vient-il à être tant soit peu considérable, il déforme étrangement les parties : les grandes lèvres prennent les dimensions de deux ou trois quartiers d'orange, d'un œuf, d'une moitié de citron; — les petites lèvres, doublées, triplées, quintuplées de volume, pendent en dehors de la vulve, en formant de gros bourrelets rosés et demi-transparents, quelquefois tordus, tortillés sur eux-mêmes, et affectant alors des configurations assez bizarres pour qu'on ne sache, au premier coup d'œil, quel organe se présente ainsi transfiguré. — Dans les cas de ce genre, le phénomène accessoire devient la lésion essentielle aux yeux des malades ; le chancre initial ne les avait pas effrayées ; la complication seule les lire de leur quiétude, et c'est pour elle, pour elle seule, qu'elles viennent consulter le médecin.
Ces divers accidents, quels qu'ils soient, n'ont en général aucune gravité. Ils s'atténuent et se dissipent en quelques jours sous l'influence d'une bonne hygiène et d'un traitement des plus simples, tel que le suivant : repos; bains tièdes, répétés au besoin tous les jours ; propreté minutieuse; fomentations émoUicnlcs; pansements méthodiques, etc.
En d'autres circonstances il se produit à la vulve, comme complication du chancre, un phénomène assez singulier dont nous n'avons pas encore l'interprétation anatomique. La grande lèvre (plus rarement la petite) se tuméfie et semble s'infiltrer en masse d'un exsudât néoplasiquc qui lui communique une dureté particulière. Elle présente alors une rénilence qui n'est ni celle de l'engorgement inflammatoire, ni celle de l'empâtement œdémateux. Les parties alTectées de la sorte ofl'rcnt une dureté sèche, parcheminée, qui ne cède pas sous le doigt et qui rappelle assez bien la sensation fournie par le sclérème. Aussi avons-nous pris l'habitude ici de désigner cet état singulier, faute d'une dénomination meilleure, sous le nom d'induration sciéreme.
Celle induration sclércuse est toujours assez persislanle. Elle
PHAGÉDÉNISME. 141
dure bien plus longtemps qu'un simple œdème, qu'une tuméfaction inflammatoire vulgaire. Les antiphiogistiques n'en font pas justice comme de ces derniers accidents. J'ai essayé contre elle divers moyens en pure perte ; ce qui m'a le moins mal (je ne dis pas le. mieux) réussi, c'est l'emploi de bains répétés, de poudres isolantes, du pansement ouaté, et, dans une période ultérieure, de badigeonnages légers à la teinture d'iode.
En quoi consiste cette lésion? L'anatomie pathologique ne nous a encore rien révélé à son sujet. Je la crois constituée par une lymphangite en nappe du réseau dermique ou muqueux ; mais cela n'est qu'une hypothèse par analogie, et le siège précis de ces indurations scléreuses reste encore à déterminer.
Enfm, Messieurs, pour achever ce qui a trait aux complications du chancre, quelques mots me restent à ajouter relativement au phagédénisme.
Yous savez ce qu'est le phagédénisme. On qualifie de ce terme toute plaie dépassant d'une façon considérable ses limites habituelles, offrant une tendance extensive et destructive relativement ou absolument rebelle aux agents thérapeutiques, affectant une durée toujours plus ou moins longue et susceptible même d'une chronicité indéfinie, comportant en conséquence, pour ces raisons diverses, un caractère manifeste de malignité particulière
Or, cette complication redoutable s'observe-t-elle avec le chancre syphilitique chez la femme? Quelquefois oui, et je viens précisément de vous en montrer un exemple ce matin, dan? nos salles. Rappelez-vous la malade couchée au lit n" 21 de la salle Saint-Clément. Cette femme présente un chancre vulvaire qui, doublement sollicité à s'étendre par une malpropreté insigne et des excès alcoohques habituels, a couvert toute l'étendue d'une grande lèvre démesurément hypertrophiée. — De même nous avons eu dans le service, l'année dernière, une malade chez laquelle un chancre vulvaire a pris une extension considérable, s'est déversé sur les parties voisines et a envahi le mont de Vénus,
1. Voy. article Phagédénisme. Nouveau Diclionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. XXVII, p. 48 et suiv.
OÙ il s'est largement étalé dans une étendue de surface comparable il la paume de la main. — Voyez encore ces deux chancres mammaires reproduits par un beau moulage de M. Baretta ^ Tous deux certes sont assez étendus, assez larges et assez profonds pour mériter, dans toute l'acception du terme, la qualification de chancres phagédéniques.
Mais des cas de ce genre sont absolument rares. Le phagédénisme, surtout chez la femme, ne constitue qu'une complication exceptionnelle pour le chancre syphilitique. Non pas que ce chancre ne présente de temps à autre une certaine tendance soit à s'élargir, soit à s'excaver, soit à dépasser de telle ou telle façon ses limites habituelles; mais ce n'est là presque toujours qu'une imminence, qu'une menace qui ne se réalise pas ; ce n'est là, passez-moi le mot, qu'un orage qui passe sans éclater. Car presque invariablement les chancres qui donnent de telles alarmes sont bien vite modifiés par un traitement convenable et ne tardent pas à rentrer dans les voies communes. De sorte qu'en définitive, je le répète, il est bien peu de ces chancres qui aboutissent réellement au phagédénisme, et cette complication ne se rencontre chez la femme qu'au titre d'i^ne rareté absolument exceptionnelle.
En dernier lieu. Messieurs, venons au traitement.
Première et très importante question : Peut-on faire avorter le chancre? Et, si on le peut, si l'on arrive assez à temps pour détruire, pour supprimer le chancre naissant, prévient-on ainsi la syphilis, supprime-t-on ainsi du même coup le chancre et la vérole?
Oui, sans doute, Messieurs : on peut faire avorter le chancre à son origine, de môme que le supprimer plus tard en tant que lésion. 11 suffit pour cela de l'attaquer avec un caustique, avec un caustique puissant, tel que le vitriol. Un coup de ciseaux rendrait au besoin le môme office.