ÉTAT DE LA LANGUE ET DE L'APPÉTIT. G
Ce que fait en premier lieu toute fièvre, c'est, chacun le sait, de retentir plus ou moins vivement sur les fonctions digeslives. Toute lièvre charge la langue et coupe l'appétit; cela est banal, cela €st un double phénomène presque absolument constant. Or ce double phénomène, chose singulière, ne se réalise pas toujours, tant s'en faut, dans la fièvre syphilitique. Sur nombre dé malades fébricitanls de par la syphilis, j'ai vu d'une part la langue rester il peu près normale, humide, non chargée, non saburrale, et d'autre part l'appétit se conserver, se conserver tantôt d'une façon relative, tantôt même d'une façon absolue. Une telle anomalie, vous le comprenez sans peine, m'a trop vivement frappé pour que je ne l'aie pas étudiée de près, avec un intérêt scrupuleux. Je puis donc, pour l'avoir bien des fois constatée et enregistrée dans mes notes, vous la donner comme un fait très authentique, très certain.
Il y a plus même, mais ceci n'est alors qu'une bizarrerie résultant d'une coïncidence éventuelle : il n'est pas impossible que les malades affectés de fièvre syphilitique témoignent d'un appétit exagéré, excessif, et soient en proie à une véiitable boulimie. Ne vous étonnez pas trop. Messieurs, de cette singularité, dont le secret est fort simple. Au nombre, en effet, des névroses multiples que peut exciter la syphilis secondaire figure un symptôme que nous étudierons bientôt, à savoir l'exagération morbide de l'appétit, la boulimie. Or, comme rien n'empêche que deux accidents syphilitiques soient associés, comme l'habitude même de la syphilis est d'associerfréquemment diverses manifestations d'ordre contemporain, il arrive parfois que fièvre et boulimie se produisent à la même époque et coïncident chronologiquement, tout comme une névralgie coïncide souvent avec une syphilide. De la sorte on voit certains malades présenter simultanément, par le faitdela syphilis, un état fébrile plus ou moins intense et un appétit vorace, comparable à celui du diabète. Exemple : nous avions dans nos salles, en juin dernier, une jeune femme affectée de manifestations secondaires multiples, au nombre desquelles figurait une fièvre spécifique fortement accentuée. Or, coïncidemment avec cette fièvre, coïncidemment avec une accélération du pouls s'élevant jusqu'à 120, avec une température axillairc oscillant
(itiS FIÈVRE SYPHILITIQUE.
eiUre 39° et 39%8; celle malade accusail un appétit extraordinaire, disait « souffrir incessamment de la faim », et absorbait une quantité d'aliments bien supérieure à celle qui lui eût suffi en plein état de santé.
Si l'association de phénomènes aussi discordants trouve à la rigueur son explication dans l'essence d'une diatlièse susceptible d'elîcts variés, elle n'est pas moins surprenante au double point de vue physiologique cl clinique. La coïncidence avec la fièvre d'un appétit normal ou excessif est, certes, un fait des plus insolites. Il n'est, je crois, que la syphilis qui réalise cette combinaison bizarre'.
Du reste, Messieurs, la fièvre syphilitique est rarement isolée. Se produisant à une époque où la diathèse est généralement prodigue de manifestations, elle se trouve naturellement appelée à coïncider d'habitude avec tels ou tels autres symptômes secondaires. De là des associations multiples et variées, de là des différences assez notables dans l'allure et la physionomie générale que peut revêtir cette fièvi-e; de là parfois aussi des apparences insidieuses, qui courent risque de donner le change au médecin et de conduire aux erreurs diagnostiques les plus inattendues. C'est ainsi, par exemple, que, venant d'aventure à coexister avec les accidents- rhumatoïdes de la période secondaire, la fièvre syphilitique se présente sous l'aspect trompeur d'une fièvre rhumatismale et en impose facilement pour un rhumalisme vulgaire.
De même encore, en se combinant à ces curieux symptômes d'asthénie secondaire que je vous décrivais dans l'une de nos dernières réunions, la fièvre syphilitique se rapproche parfois pomme aspect de ce qu'on appelle communément Vélat typhoïde. On la prendrait volontiers alors, à ne considérer que l'habitus et les phénomènes extérieurs, pour une fièvre typhoïde. Dans ces conditions, en effet, voici ce qu'on observe :
Symptômes fébriles plus ou moins accusés, généralement assez
1. Gunlz (lit (Ifi môino avnir observé parfois la coïncidencR de ces deux phénomènes, lièvre sypliiliti()ue et boulimie.
TYPIIOSE SECONDAIRE. 069
intenses (pouls oscillant entre liO et 150; température axillaire à 38°, 5 — 30", — 39°, 5); — mdlaise fortement accentué, surtout dans le sens de Vadynamie; brisement, accablement des forces, prostration véritable ; — troubles sympathiques plus marqués que d'habitude : langue un peu saburrale ; soif; inappétence; — état aslhéniqite de toutes les fonctions, de tous les systèmes; — pouls mou, dépressible; — céphalalgie continue; — étourdissements, vertiges; — bourdonnements d'oreilles; — paresse des sens; — parfois même hébétude intellectuelle, engourdissement, torpeur, somnolence, etc.
Un tel ensemble ne rappelle-t-il pas quelques-uns des traits les plus caractéristiques de la fièvre typhoïde? En apparence au moins, je vous l'affirme, il est des plus trompeurs. La première impression qu'on éprouve en face d'un malade qui se présente sous cet aspect conduit presque forcément au soupçon d'une dothiénentérie; il ne faut rien moins qu'un examen plus intime des troubles morbides pour rectifier ce premier diagnostic.
C'est à cet ensemble de symptômes que j'ai cru devoir donner le nom de typhose syphilitique. Grâce, Messieurs, pour le néologisme; peut-être aura-t-il l'avantage d'appeler l'attention sur des phénomènes peu connus et qu'il importe cependant de bien connaître en pratique.
Cette typhose syphilitique — qui n'est en somme, comprenezle bien, qu'une fièvre syphilitique plus intense que de coutume et associée à des symptômes adynamiques . — cette typhose, dis-je, se rapproche d'autant mieux de la fièvre typhoïde qu'elle affecte en général une durée assez longue. Elle ne persiste pas moins d'une quinzaine de jours; souvent elle atteint trois septénaires; je l'ai vue même se prolonger quatre et cinq semaines.
Comme pronostic, elle ne laisse pas au premier abord d'inspirer quelques craintes. Toutefois, grave d'apparence, elle m; comporte pas en somme de dangers véritables. Toujours elle guérit. Après un temps assez variable, les phénomènes d'adynamie disparaissent les premiers; les forces se relèvent; puis la fièvre s'éteint, et la syphilis reprend son cours, dégagée de celte complication spéciale. — Il va sans dire que, suivant la durée et l'intensité des accidents, l'économie reste plus ou moins ébranlée
1)70 FIÈVUE SYPHILITIQUE.
;"i la suite de retlc violente secousse. Quelquefois môme un étal de débilitalion fortement accentuée succède à cette forme particulière de la fièvre syphilitique.
Tels sont, Messieurs, les divers symptômes qui constituent la fièvre syphilitiquR. — Pour achever l'histoire de cette fièvre, il ne me reste plus qu'à ajouter quelques détails sur son diagnostic, son pronostic et son traitement.
I. — Toute fièvre se développant sur un sujet syphilitique n'est pas par cela môme syphilitique, bien entendu. Lors donc que sur •un malade affecté de syphilis vous serez appelés, Messieurs, à déterminer la nature d'un état fébrile, il vous incombera de résoudre les deux questions suivantes : 4' Cet état fébrile est-il la conséquence d'une maladie incidente, étrangère à la syphilis? — 2° Doit-il au contraire être rattaché comme origine à la diathèse?
De ces deux questions la première ne peut ôtre jugée que par un examen complet, intégral, de votre malade, par une revue de toutes ses fonctions, par une analyse méthodique de l'ensemble morbide. Supposez en effet que la fièvre soit d'origine syphilitique; vous n'êtes en droit de la considérer comme telle qu'après avoir institué un véritable diagnostic cV exclusion, c'est-à-dire a])rès avoir mis hors de cause toutes les maladies susceptibles de produire de semblables symptômes. Or, vous savez ce qu'un diagnostic de ce genre comporte de difficultés et exige de circonspection.
La seconde question n'est pas moins importante. Après le diagnostic d'exclusion, il reste à établir ce qu'on pourrait appeler le diagnostic direct de la fièvre syphilitique. Pour cela, Messieurs, TOUS aurez à rechercher si, d'abord , votre malade est syphilitique ; — à quelle période il en est de la diathèse ; — s'il se trouve dans les conditions où se produisent d'habitude les symptômes fébriles de la vérole; — si les phénomènes qu'il présente répondent à la symptomatologie usuelle de la fièvre syphilitique, telle que je viens de vous la décrire, etc., etc. Dans la plupart des cas, vous arriverez assez facilement à être édifiés sur l'origine spécifique des accidents d'après quelqu'une ou quelques-unes des considérations
suivantes : type intermillenl de la lièvre; — caractère vespérin ou nocturne des accès; — évolution irrégulière des accès; — retours atypiques et capricieux des poussées fébriles; — contraste parfois très évident entre les phénomènes de réaction et les troubles généraux, le malaise, l'état de l'appétit et delà langue, etc. Ces divers signes, réunis d'ailleurs aux conditions spéciales dans lesquelles s'est développée la fièvre et à la notion des symptômes contemporains, fournissent en général une base sérieuse et suffisante d'appréciation.
Sachez-le bien toutefois, Messieurs, le diagnostic de la fièvre syphilitique est toujours délicat et souvent difficile; parfois même il exige du médecin le plus compétent une expresse et absolue réserve.
Je vous ai déjà montré par ce qui précède comment la fièvre syphilitique de forme intermittente peut être distinguée de certains accès fébriles de type intermittent. Je dois de même en quelques mots vous tracer le diagnostic différentiel de cette fièvre dans ses formes continues.
Il est, plus spécialement, trois maladies avec lesquelles la fièvre syphilitique de ce dernier type risque d'être confondue. Ce sont : la synoque, la fièvre typhoïde et le rhumatisme.
'l°Sans contredit, la synoque est l'affection qui s'en rapproche le plus. Habituellement, elle peut en être différenciée sur les données suivantes : troubles gastriques bien plus accentués; — langue sale, étalée, large, blanche, saburrale au plus haut degré; — inappétence absolue, et même dégoût pour tout aliment; — amertume de la bouche; — nausées, vomituritions; — parfois encore, taches ombrées, etc. Mais il est des cas moins accentués, plus obscurs, où il est vraiment impossible d'instituer un diagnostic positif entre ces deux maladies.
2" S'il n'est guère à craindre qu'une fièvre typhoïde puisse jamais être prise pour une fièvre syphiUtique, la réciproque n'est pas également vraie. La typhose syphilitique, comme nous l'avons vu, emprunte à la fièvre typhoïde quelques-uns de ses caractères et peut donner le change au premier abord en simulant le début d'une dothiénentérie. L'erreur toutefois sera rapidement dissipée
6T2 FIÈVRE S Yl> Il 1 Ll Tl Q L" K.
par l'analyse minulieuse des phénomènes cl l'évolulion morbide. .Jamais en effet on ne rencontre dans la typhose syphilitique les nombreux symptômes qui caractérisent d'une façon si précise la dothicnenlérie : épistaxis initiales, stupeur du visage, faciès plaqué, troubles intestinaux (diarrhée, garo-ouillement iliaque, météorisme, etc.), fuliginosités buccales, râles bronchiques, intumescence de la rate, taches rosées lenticulaires, etc., etc.
3" Une difficulté d'un genre spécial se présente en quelques cas. Lorsque la fièvre syphilitique vient à coïncider avec les accidents Tariés que nous avons décrits sous le nom de pseudo-rhumatisme secondaire, eWe simule à un haut degré une fièvre rhumatismale, un rhumatisme subaigu. Déjà je vous ai entretenus des méprises possibles à commettre en pareille occurrence; je n'y reviendrai pas. L'erreur est plus que facile ici; elle est presque forcée .pour l'observateur non prévenu. On ne s'y soustrait guère qu'au prix d'une investigation minutieuse ayant pour objet d'établir si les phénomènes fébriles et les accidents articulaires se sont produits d'une façon corrélative ou indépendante; — si ces derniers accidents se sont ou non développés chez un sujet rhumatisant et sous une influence rhumatismale actuelle; — s'ils affectent les caractères des arthropalhies syphilitiques^ plutôt que ceux du rhumatisme vulgaire ; — s'ils coïncident avec quelques manifestations de même ordre, mais de nature plus franchement syphilitique (exemples : périostites, périostoses, ténosites, etc., etc.). Grâce à ces renseignements, le diagnostic différentiel peut souvent être établi d'une façon très positive. Quelquefois cependant il demeure incertain. Ainsi j'ai dans mes notes l'histoire de plusieurs malades chez lesquels il m'a été impossible de déterminer, même après guérison,si j'avais eu affaire à une simple atlaque de rhumatisme •
1. Nous avons vu précédemment que les arUiropatliies syphililiques se dilTércncieiU en général du rhumatisme vulgaire par les caractères suiv:inls : fluxions articulaires moins aiguës, moins iiillaminatoires, souvent môme minimes, insignifiantes (beaucoup d'arthropalliies sypliiliti(iues ne sont constituées que par de simples artln algies, sans tuméfaction, sans rougeur, sans épanchement, sans lésion appréciable) ; — déterminations articulaires plus fixes, moins mobiles, moins multiples aussi; — assez souvent, exacerbalions nocturnes bien marquées; — réaction générale moins accusée; troubles sympathiques moindres; — absence d'état sudoral, de complications cardiaques, etc.