‹ Leçons cliniques sur la syphilis [electronic resource]Chapitre 223 sur 252 · AVORTEMENTS MULTIPLES · texte numérisé non relu

AVORTEMENTS MULTIPLES

une quinzaine. Or, en remonlanL dans les commémoraLifs, nous avons recueilli, relativement à la question qui nous occupe actuellement, les très intéressantes particularités que je vais vous transmettre.

Cette femme s'est mariée à dix-ueuT ans. Grande, vigoureuse, bien portante, elle a commencé par avoir trois « superbes enfants » (ce sont ses propres expressions). Ces trois enfants sont venus à terme. Deux sont vivants et jouissent d'une excellente santé; le troisième est mort en nourrice et paraît n'avoir succombé qu'à une maladie incidente de forme aiguë.

Après ses trois premières couches, cette femme a contracté la syphilis du fait de son mari. Inutile d'entrer dans le détail des divers accidents qu'elle a éprouvés; je me bornerai à vous dire que ces accidents ont été nombreux, très nombreux, assez sérieux même pour quelques-uns, et toujours insuffisamment traités.

Depuis lors, cette femmeestdevenue enceinte sept fois. Or, quelle a été la terminaison des sept grossesses postérieures à la contagion? La chose est curieuse et lugubre. Jugez-en.

Première grossesse (après la contagion) : avortemenl au cinquième mois.

Seconde grossesse : accouchement prématuré, à sept mois et demi. L'enfant, très chétif, rabougri, « sorte de petit vieux », meurt à quinze jours.

Troisième grossesse : accouchement « presque à terme » d'un enfant mort-né.

Quatrième grossesse : accouchement prématuré à sept mois ou sept mois et demi. — Enfant ?72ori-né,ayant le corps couvert détaches.

Cinquième grossesse : accouchementprémaiuré d'un enfantmort.

Sixième grossesse : avortemenl à trois mois et demi.

Septième grossesse : avortemenl à six semaines environ.

Résumé : dix grossesses, dont trois antérieures et sept postérieures à la contamination syphilitique. — Les trois premières se terminent à terme et donnent des enfants bien portants ; — les sept autres aboutissent à quatre accouchements prématurés et trois avortementsK'

1. Voyez la relation in extenso de ce fait curieux dans l'une de mes récentes publica-

Quel fait plus instructif, quel témoignage plus probant à l'appui du pouvoir abortif de la vérole?

Eh bien ! Messieurs, les cas d'avorlemenls nmlliples d'origine syphilitique ne sont pas rares. Ils se présentent tout au contraire avec une certaine fréquence. Tant à l'hôpital qu'en ville j'en ai déjà observé près d'une quarantaine pour ma seule part.

De tels faits, vous le concevez sans peine, comportent un intérêt pratique considérable. C'est qu'en effet, Messieurs, la tendance à l'avortemenl esl jtisticiable de Vart, alors qu'elle dérive d'une influence syphilitique. Cette tendance, cette disposition morbide, il dépend de l'art de la corriger, de l'atténuer, de la supprimer. L'art la domine, en un mot. Soumettez à un traitement spécifique telle femme qui, une ou plusieurs fois, a avorté de par la syphilis, et vous aurez toutes chances pour que cette femme, devenant enceinte derechef, accouche à terme, accouche d'un enfant vivant et sain'.

lions (Syphilis et maridje, leçons professées à l'hôpital Saint-Louis, Paris, 1880; Pièces justificatives, note II, p. 243).

D'autres faits analogues se trouvent cités dans ce môme ouvrage, tels que les deux suivants :

» Une dame de mes clientes, jeune, bi^n constituée, contracte la syphilis de son mari dans les premiers temps de son mariage. Elle devient enceinte quatre fois en trois ans, et avorte quatre fois.

» Une de nos malades actuelles de l'hôpital Saint-Louis a reçu, il y a quelques années, la syphilis de son mari. Depuis lors, elle est devenue enceinte six fois; or, elle a avorté six fois dans les trois, quatre ou cinq premiers mois de ses grossesses. »

Et ainsi de tant et tant d'autres cas que je pourrais produire.

1. Ce sujet comporte en pratique une importance considérable. Je l'ai longuement discuté dans mon livre sur la syphilis et le mariage, en m'attachant à combattre les objections opposées à la seule règle de conduite qui puisse sauvegarder en pareil cas la mère et l'enfant. Qu'il me soit permis de reproduire ici un des chapitres de rouvrage auquel je viens de faire allusion. Peut-être les jeunes praticiens y trouverontils quelques utiles enseignements.

«... En semblable occurrence, teaiter la mère est l'indication capitale qui se présente à remplir.

» Eh bien ! Messieurs, cette indication si simple, si rationnelle, et d'ailleurs si complètement légitimée par l'expérience, n'allez pas croire qu'elle soit acceptée de tous. Elle a soulevé des objections, elle a donné lieu à des controverses, qui récemment encore agitaient l'une de nos sociétés savantes.

» On a dit : « Quoi ! Cette femme enceinte, vous allez la traiter, et la traiter comment? Vous allez lui prescrire du mercure? ce mercure, ne craignez-vous pas qu'à des titres divers il ne lui devienne singulièrement préjudiciable ? Est-ce que d'ahord il ne va pas augmenter, compliquer les troubles gastriques de la gros-

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L'expérience est acquise de longue date sur ce point. Des centaines d'exemples consignés dans la science démontrent d'une façon pércmptoire l'influence puissante de la médication antidiatlicsique

sesse ? — Esl-ce qu'il ne va pas ajouter son action anémiante propre, spéciale, à l'anémie, i\ l'hydroliémie de la grossesse ? — Et surtout, dahger capital, ne court-il pas risque de provoquer l'avortement? Car on voit d'une façon journalière l'avortenicnt se produire sur des fenmics syphilitiques ti'ailées par le mercure. Etc, etc.. »

» A lout cela. Messieurs, notre réponse sera aussi formelle, aussi catégorique que possible.

« Oui, sans doute, dirons-nous, le mercure mal administré savait passible de telles objections. Oui, sans doute, avec le mercure donné sous de certaines formes ou à de certaines doses, nous pourrions produire les accidents précités, c'est-à-dire exaspérer les troubles gastriques, accroître l'anémie, voire à la rigueur favoriser ou déterminer l'avortement. Mais là n'est pas la question, et nous n'avons en rien à nous préoccuper des résultats possibles de Tusage toxique ou de l'abus du mercure. Ce qui seulement se trouve en cause ici, c'est une administration sagace et prudente du mercure comme remède, c'est un traitement mcrcuriel approprié aux forces et aux conditions spéciales de la malade. Or, non seulement un traitement de ce genre, métliodiquement institué et surveillé, restera innocent des dangers qu'on lui suppose, mais encore il constituera en l'espèce le meilleur et le plus sûr moyen dont nous disposions pour mener à terme la grossesse et sauvegarder le foetus-

» D'ailleurs, entrons dans les détails et discutons point par point les diverses objections qui précèdent. La chose en vaut la peine, puisque l'existence d'un enfant se trouve en jeu ici et dépend de rintcrvention ou de la non-intervention médicale.

» 1. — D'abord, en ce qui regarde les troubles gastriques, l'expérience démontre que nous pouvons les éviter facilement. Nous nous garderons d'administrer à nos malades le sublimé, le biiodure, le sirop de Gibert, ou toute autre préparation analogue mal tolérée par les femmes en générai, mal tolérée surtout par les femmes en état de grossesse. Nous aurons soin de prescrire d'autres composés mercuriels qui ne risquent pas d'offenser au même degré les fonctions digestives. Nous prescrirons par exemple le protoiodure, remède plus doux, qui à dose moyenne de cinq à hait ou même dix centigrammes par jour, est habituellement bien accepté par l'estomac. D'une façon courante, journalière, nous administrons ici le protoiodure à nos femmes syphilitiques en état de grossesse, et, neuf fois sur dix, nous le voyons rester inoffensif sur les fonctions gastro-intestinales. Détermine-t-il par exception quelque malaise, quelque désordre gastrique ou intestinal, nous arrivons presque toujours à le faire tolérer par un expédient quelconque, soit en le donnant avant les repas ou dans le cours des repas, soit en lui associant une petite dose d'opium, soit en prescrivant quelque adjuvant digestif, tel que le vin de quinquina, le vin de gentiane, le café, etc.

» Que si, d'ailleurs, l'estomac se montrait rebelle à ce remède, que si des troubles gastriques ou intestinaux venaient à être déterminés par lui, resterait toujours une ressource pour faire bénéficier la malade de l'influence mercurielle sans nuire aux fonctions digestives. Cette ressource, vous l'avez désignée d'avance : c'est le recours aux frictions mercurielles, mode de traitement dont l'énergique action n'est plus à démontrer d'une façon générale et qui a été vivement préconisé d'une façon spéciale par quelques médecins, comme particulièrement favorable aux femmes syphilitiques en état de gestation.

» II. — La seconde objection est toute théorique. Jamais, pour ma part, je n'ai vu l'anémie de la grossesse s'accroître sous l'influence d'un traitement mcrcuriel sagement conduit. Et, quant à l'anémie spéciale de la syphilis, il est actuellement bien

sur la icrminaison de la grossesse clans la syphilis. Inutile même, je crois, d'ajouter ;\ celte collection de faits ceux que pourrait me Iburnir mon observation personnelle.

démontré qu'elle a son véritable remède dans le mercure. On a dit avec toute raison qu'au point de vue des phénomènes d'anémie spécifique « le mercure est le fer de la vérole ».

» III. — Enfin, il est absolument faux que le mercure favorise l'avortement dans la .syphilis, comme le redoutent certains médecins.

» De ce qu'il n'est pas rare de voir des femmes syphilitiques avorter dans le cours ou à la suite d'un traitement mercuriel, on a induit qu'en pareil cas l'avortement est imputable au mercure. L'induction, en vérité, n'est non moins que très illégitime ; elle est même, dirai-je, dénuée de tout fondement, car elle néglige, elle met hors de cause un facteur plus qu'essentiel en l'espèce, à savoir, la maladie môme, la syphilis. Elle attribue au traitement ce qui est un résultat de la maladie. Inutile, en effet, de vous rappeler que la sypliilis constitue une prédisposition des plus puissantes à l'avortement; il est môme peu d'états morbides qui lui soient comparables à ce point de vue et qui fournissent un contingent aussi considérable à la somme totale des avortements. Aussi bien, lorsqu'une femme syphilitique soumise au traitement mercuriel vient à faire une fausse couche, est-on autorisé à rapporter cette fausse couche non pas à l'influence du mercure, mais à la seule influence de la diatlièse spécifique.

Il De cela voulez-vous la preuve ? Cette ])reuvc, nous la trouvons dans ces deux résultats de l'expérience clinique, à savoir :

» loQue quantité de femmes syphilitiques avortent sans avoir pris un atome de mercure. Ce premier fait est banal à force d'être fréquent.

)) 2" Que nombre de femmes syphilitiques qui, laissées sans traitement, ontfaitune série de fausses couches, n'aboutissent à mener une grossesse à bon terme qu'après a\oir subi un traitement mercuriel. C'est là un point sur lequel j'ai déjà insisté longuement dans ce qui précède et qu'il suffira, je pense, d'énoncer à nouveau sans plus amples développements.

Il Aussi l'opinion qui considère le mercure comme une cause d'avortement dans la syphilis ne saurait-elle prévaloir contre ce que j'appellerai l'évidence clinique, c'està-dire contre la masse imposante de faits cliniques qui, recueillis de toutes parts, relatés par des observateurs exerçant leur art sur les théâtres les plus différents, s'accordent tous néanmoins, non pas seulement à disculper le mercure de cette accusation spéciale, mais encore à le présenter comme la meilleure sauvegarde que nous possédions contre les tendances abortives de la syphilis. Cette opinion, je la condamne énergiquement pour ma part ; je n'hésite même pas à la qualifier de désastreuse en l'espèce, car elle a pour conséquence logique de priver du bénéfice d'un remède puissant les femmes syphilitiques en état de gestation, ce qui réalise le plus sùr moyen de les condamner aux chances probables de l'avortement.

» Au reste, à de très rares exceptions près, Taccord est fait aujourd'hui sur la question ; et, sans insister davantage, je résumerai ce qu'on peut appeler l'état actuel de la Science relativement au sujet qui nous occupe, en formulant les deux propositions suivantes :

Il 1' Le mercure n'empêche pas toujours l'avortement de se produire chez les femmes syphilitiques; mais rien ne démontre qu'il y contribue jamais, alors du moins qu'il est administré à doses thérapeutiques, non excessives, non toxiques ;

1)2" D'une façon très évidente, il réussit souvent à prévenir l'avortement, à prolonger la grossesse, à la conduire jusqu'à son terme noi'uial.

» Donc, alors que nous rencontrerons dans la pratique une femme syphilitique en état

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