ACCIDENTS CONSÉCUTIFS
M. Ricord y avait inlroduils à lorl autrefois), je la crois très suffisante aux besoins de la pratique et surtout très conforme à l'esjirit général de la maladie. Il est positif, en effet, Messieurs, que la syphilis consécutive procède de la façon suivante : d'abord, pardes manifestations qui sont ou bien de simples troubles fonctionnels ou bien des lésions n'intéressant les tissus qued'unefaçon superficielle et relativement bénigne; — plus tard, par des accidents qui affectent les parties d'une façon plus profonde, plus sérieuse, j)lus importante organiquement, et en somme bien plus grave. — Souvent même de l'un à l'autre de ces deux derniers stades de la syphilis, stade secondaire et stade tertiaire, il existe un contraste si prononcé, voire une opposition si manifeste, que le troisième semble véritablement, par rapport au second, constituer une autre maladie. Le mot est de Hunier et n'a rien, je crois, d'exagéré.
Or cette opposition, ce contraste, se trouve représenté dans la classification de M. Ricord par les termes mêmes de période 5econdaire et de période tertiaire. Conservons donc ces termes expressifs, imagés, simples et commodes en pratique; conservonsles comme tradi-iisant d'une façon générale une évolution morbide que légitimera l'exposé qui va suivre; conservons-les enfin parce qu'ils sont dans la bouche de tout le monde et qu'ils sont compiis de tout le monde dans leur juste acception, en dépit même des légitimes critiques qui pourraient leur' être opposées.
.C'est, vous le savez. Messieurs, à l'étude des accidents qui composent la période secondaire de la syphilis que seront consacrées
en conséquence figurer dans la caractéristique dos diverses étapes de la syphilis, et je les ai soigneusoincnl élaguées de la classification qu'on vient de lire.
D'une part, en elTol, il nst acquis aujourd'hui (pie le « virus inoculable» est aussi bien contenu dans les accidents secondaires que dans le chancre. Et d'autre pari, il est tout aussi certain que la syphilis secondaire ne borne pas sou action « aux tissifc superficiels ». Comme on le verra par ce qui va suivre, elle étend souvent ses manifestations aux systèmes profonds; elle est même tout aussi viscérale, d'après moi du moins, que la vérole tertiaire.
nos Conférences de celle année. Dès aujourd'Jiui nous allons aborder cette élude.
Pour l'inaugurer, une première question se présente naturellement '\ notre examen, c'est la suivante : quels phénomènes traduisent originairement la période secondaire, quels symptômes accusent le début môme de celte période?
Chez l'homme, dans la presque totalité des cas, c'est une éruption qui marque l'entrée dans le stade secondaire, éruption accompagnée ou non de quelques phénomènes généraux habituellement légers (douleurs de tôle, douleurs vagues dans les membres, courbature, malaise, etc.), mais éruption constituant presque toujours à ce moment précis le phénomène essentiel, principal, prédominant. De telle sorle — remarquez ceci. Messieurs, — que chez l'homme le début même de la période secondaire se fait en général d'une façon uniforme et inconsciente : uniforme, puisque c'est presque invariablement un même symptôme qui se présente à l'observation; — inconsciente, puisque ce symptôme, sinon unique, du moins prédominant, se produit à l'insu des malades, sans qu'ils en soient avertis par aucun phénomène qui s'y rattache, qui le traduise d'une façon expressive et significative'.
Chez la femme, inversement, l'entrée dans la période secondaire est en général plus variée comme accidents etmoins latente, moins inconsciente, moins larvée, si je puis ainsi dire. Sans doute, c'est bien encore, comme chez l'homme, une éruption qui la signale le plus habituellement. Mais, d'une part, cette éruption ne se présente guère isolée; d'autre part, elle ne constitue que rarement le phénomène majeur, prédominant. Loin de là, elle est presque toujours /j'm/i-ee comme importance par d'autres accidents
1. Ainsi que je le dirai dans une des leçons qui vont suivre, la roséole, jiar laquelle se traduit habituellement chez l'iiomme rentrée dans la période sccoudaire, est le- plus souvent ignorée des malades, du moins à son dcLut. Elle se produit en tout cas d'une façon absolument iucgnscientc, sans douleur, sans prurit, sans aucun phénomène propre à appeler l'attention sur elle. Aussi le médecin la montre-t-il plus souvent aux malades que les malades ne la lui montrent. C'est là un fait d'observa- CJort courante,, journalière, qui. ne saurait être contesté.
multiples et variés, qui fixent bien plus l'attention de la malade, qui souvent même sont les seuls qu'elle accuse, les seuls pour lesquels elle réclame l'assistance du médecin. Quels sont donc ces accidents? Le voici : 1" Fort souvent une céphalalgie assez vive, plus vive qu'on ne l'observe en général chez l'homme; — céphalalgie singulière par ce fait qu'elle se manifeste de préférence vers le soir, vers la tombée du jour, sur les cinq à six heures de l'après-midi.
2" Très souvent aussi, un état de malaise fortement accusé : courbature, lassitude, brisement des membres; aptitude moindre au travail; inappétence; langueur vague qui étonne les malades, qu'elles ne savent comment définir et qu'eUes traduisent en vous disant : « Je ne sais ce que j'ai, mais je me sens toute drôle; je sens quelque chose d'extraordinaire en moi; je crois qne je vais tomber malade. » Cet état de malaise, ce sentiment intime d'imminence morbide, n'existe pas ou ne se rencontre pas certainement au même degré chez l'homme.
3" Fréquemment encore, douleurs localisées, assez variables comme siège et comme intensité : douleurs vagues dans les membres, dans les épaules, dans les genoux, dans les articulations ou les masses musculaires; — douleurs névralgiformes dans la tête, dans une moitié de la tête, dans les oreilles, etc. ; — 'points pleurodyniques; — point slernal, avec sensation d'étouffement, etc.
4° Parfois, état nerveux; « agacement général des nerfs »; — spasmes, vapeurs; — ou bien palpitations, accélération insolite des battements du cœur, sans chaleur, sans fièvre ; — ou bien vertiges, étourdissements.
5° D'autres fois, frissons fugaces, se répétant de temps à autre; refroidissements partiels; — ou bien bouffées de chaleur, sensations passagères de fièvre, accès fébriles, etc.*
6° D'autres fois encore, mais exceptionnellement, phénomènes nerveux assez bizarres : cardialgie; — tympanismc; — excitation morbide de l'appétit; — tremblements légers et intermittents des membres, des mains spécialement, etc.
De sorte qu'en définitive, et 'sans parler d'autres symptômes plus rares que l'impressionnabilité féminine ajoute parfois à ce
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tableau, l'explosion de la sypliiiis secondaire se l'ail généralement chez la femme par des manifestations plus multiples, plus variées et plus intenses que chez l'homme. De sorte, en un mot, qu'elle est moins uniforme, plus complexe, plus accidentée que chez l'homme; et j'ajouterai aussi moins inconscienle, moins larvée, car les accidents que nous venons de passer en revue, comme exorde habituel de cette période, sont, ou bien des phénomènes douloureux qui, par leur caractère môme de douleur, ne sauraient passer inaperçus, ou bien des troubles fonctionnels qui, sans avoir de signification précise, sont cependant de nature à éveiller l'attenlion et à témoigner d'un état morbide de l'organisme.
Telle s'annonce en général la période secondaire chez la femme. En général , ai-je dit, et non pas toujours invariablement. Car l'irrégularité est le propre de la nature féminine, et vous rencontrerez parfois certaines malades chez lesquelles les divers symptômes que nous venons de signaler ne seront guère plus accentués que chez l'homme ou même sembleront faire complètement défaut.
Voilà la période secondaire inaugurée, ouverte, pour ainsi dire; des accidents nombreux vont alors surgir. Ces accidents, quels sont-ils? quel en est le siège, quelle en est la forme habituelle, quels en sont les caractères généraux? Avant d'aborder les descriptions spéciales, permettez-moi, Messieurs, d'esquisser en quelque sorte le programme de ce qui va suivre et de jeter un coup d'œil d'ensemble sur la scène pathologique à laquelle nous allons assister.
C'était, il y a peu de temps encore, une opinion généralement admise et patronnée par les maîtres de l'art, que la syphilis a pour habitude de « procéder de la 'périphérie au centre », c'cst-à-
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dire d'affecter d'abord les parties extérieures, légumentaires, de se limiter pour un temps à cet ordre de parties, puis de pénétrer ensuite, de plus en plus profondément, dans l'organisme pour envahir les tissus intérieurs, les viscères, les parenchymes. « Les parties profondément situées, disait-on avec Ilunter, manifestent l'action syphilitique plus tard que les parties superficielles*. » Lorsque avec les doctrines de M. Ricord la division de la syphilis en périodes secondaire et tertiaire fut importée dans la science, les idées communément admises sur l'évolution de la maladie ne furent que d'autant plus confirmées, et l'on continua à représenter la syphilis secondaire comme se limitant d'une façon presque exclusive aux parties superficielles, tandis que la syphilis tertiaire restait seule capable d'intéresser les organes profonds.
Or, une telle opinion n'est plus conforme avec ce que nous ont appris les progrès de la science. Ce partage de la syphilis en deux séries successives d'accidents, les uns périphériques et les autres profonds, ne saurait plus être admis de nos jours. Il est acquis actuellement que la syphilis, même jeune, peut porter ses manifestations sur les systèmes intérieurs. Je vous démontrerai par ce qui va suivre que la période secondaire de la diathèse n'est pas moins viscérale que la période tertiaire. Je vous décrirai dans ce stade de la maladie quantité de troubles morbides intéressant les organes splanchniques, le tube digestif, le foie, les nerfs, l'axe cérébro-rachidien, voire le système ganglionnaire, le cœur, les vaisseaux, l'utérus, etc.
Et comment, en vérité, pourrait-il en être autrement, Messieurs? Gomment une maladie d'essence aussi générale que la syphilis, une maladie qui, du premier coup, prend possession de tout l'être, pourrait-elle borner ses manifestations à un seul système ou à un seul ordre de systèmes, en laissant indemnes tous les autres appareils? Vous représentez-vous bien un syphilitique qui serait syphilitique par sa peau et par ses muqueuses, sans l'être par tout son corps et dans toute sa substance? A priori, cette singulière scission de la diathèse en deux étapes successives, intéressant, l'une les parties extéiùeures et l'autre les parties pro-
1. Traité de la syphilis, Irad. de Richclot, première édition, p: 539.
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fondes, est conlniii'c à tout ce que nous enseigne la pathologie à propos des affections générales, des empoisonnements, des états constitutionnels, etc. En fait, cela n'est pas. Le sijphilitique est syphilitique tremblée par tous ses organes, par toutes les parties de son ■ individu, et cela en profondeur comme en surface. Aussi les fonctions splanchniques peuvent-elles aussi bien être compromises à un âge jeune encore de la maladie que dans un stade plus avancé; aussi, je vous le répète, la syphilis secondaire peut-elle être et est-elle, en réalité, tout aussi viscérale que la syphilis tertiaire.
Au total, de quoi se compose donc cette période secondaire que nous nous préparons à étudier?
La réponse à cette question va faire surgir d'un sexe à l'autre de notables et importantes différences, bien essentielles à connaître et à préciser.
Chez l'homme, dans un cas moyen, la syphilis secondaire consiste à peu près en ceci :
Des lésions du système cutané et de ses annexes (syphilides, alopécie, onyxis , etc.); — des lésions du système muqueux (syphilides muqueuses); — des adénopathics ; — quelques phénomènes douloureux de sièges divers (céphalée, douleurs dites rhumatoïdes du système locomoteur , névralgies ou douleurs névralgiformes, généralement assez légères ou peu fréquentes).
Ajoutez à cela quelques accidents plus éventuels (tels que troubles généraux, phlegmasies oculaires, périostites, ictère, paralysies partielles, etc.), et vous aurez le bilan à -peu près complet d'une syphilis secondaire chez l'homme, d'une syphilis d'ordre moyen, je le répète, et d'observation courante, comme on en rencontre chaque jour en pratique. '
Or, parallèlement, voyons de quoi se compose la syphilis secondaire chez la femme ;
Elle se compose : d'abord, des accidents précités, qui existent chez la femme au même degré et avec la même fréquence que chez l'homme; — en. second lieu, de trois ordres de phénomènes qui,
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sans ôlre spéciaux à la femme, s'observent, chez elle d'une façon bien aulremcnl commune que chez l'homme, qui conslilucnL même ce qu'on pourrait appeler le fond d'une syphilis secondaire dans le sexe féminin, à savoir :
1° Des phénomènes douloureux, des douleurs; Des troubles nerveux;
S" Des troubles généraux.
Spécifions.
I. Des douleurs, ai-je dit en premier lieu. — Soit, en eflet, qu'elles dérivent du système nerveux, soit qu'elles aient leur origine dans d'autres systèmes, les douleurs secondaires de la vérole sont bien plus fréquentes, bien plus intenses, bien plus variées chez la femme que chez l'homme. D'une façon générale, on peut poser en principe que la femme souffre plus et plus souvent que l'homme de la syphilis secondaire.
II. En second lieu, des troubles nerveux. — Sans aucun doute, encore, les troubles nerveux de la syphilis secondaire sont infiniment plus fréquents, plus accusés, plus multiples comme forme, dans le sexe féminin que dans le nôtre. Chez l'homme, assurément, on observe bien à cette période de la diathèse quelques désordres dérivant du système encéphalo-rachidien ; mais cela n'est en rien comparable à ce qui se produit ou à ce qui peut se produire chez la femme, au même stade de la maladie. Chez la femme, en efl'et, la syphilis a pour habitude d'éveiller la susceptibilité du système nerveux; souvent elle la surexcite d'une façon désordonnée; parfois même elle apporte dans ce système une perturbation extraordinaire, au point que sur certaines malades on voit s'abattre au moment de la période secondaire une véritable nuée d'accidents nerveux : névralgies, douleurs névralgiformes, troubles de sensibilité, analgésie, névroses de tout genre, spasmes, vapeurs,^ vertiges, accès hystériformes, voire épilcptiformes, etc. ; — troubles de motilité, contractures, paralysies partielles; -- troubles du système ganglionnaire, refroidissements, frissons, algidités périphériques, sueurs, accès fébriles; — troubles nerveux de divers appareils : étouffements, dyspnée, palpitations cardiaques, irrégularités du pouls; — gastralgie, boulimie, entcralgie, etc.; — tous phénomènes qu'on re-
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chercherait vainement chez l'homme, ou qui ne se produisent chez lui qu'à l'état rudimentaire.
m. En troisième lieu, troubles généraux. — Ce qu'on observe enfin chez la femme, et cela d'une façon bien plus commune que chez l'homme, ce sont des troubles généraux, ce sont des désordres complexes qui modifient la santé, la physionomie, l'habitus, la façon d'être de l'individu. Il n'est pas douteux que la syphilis s'en prenne plus souvent à la santé chez la femme que chez l'homme, et qu'elle constitue chez elle plus souvent que dans notre sexe un état véritable de maladie. La femme, très positivement, est plus malade que l'homme du fait de la vérole. — Dès aujourd'hui je justifierai cette proposition à vos yeux.
. Joignez à cela, pour compléter ce tableau de la syphilis secondaire chez la femme, certains accidents qui sont nécessairement spéciaux au sexe féminin et qui ne laissent pas en certains cas de comporter une certaine gravité, à savoir : des troubles utérins, des désordres menstruels assez variés, certains phénomènes morbides se reliant à la gestation, et par-dessus tout Vavortement, l'avortement syphilitique, conséquence si fréquente de l'infection secondaire.
Telle est en abrégé. Messieurs, la période secondaire chez la femme.
De sorte qu'en somme, comme déjà vous pouvez en juger par ce parallèle très rapide et très sommaire, la période secondaire se présente chez la femme bien plus chargée de manifestations que chez l'homme, et aussi bien plus féconde en cet ordre d'accidents qu'on appelait autrefois intérieurs, c'est-à-dire splanchniques. De sorte qu'en définitive cette période est, dans le sexe féminin, à la fois bien plus complexe et plus viscérale que chez l'homme.
C'est ce dont vous convaincra pleinement, je l'espère, la série des Conférences qui vont suivre.
Puisque les troubles généraux occupent une si large place dans
la syphilis secondaire de la femme, peut-être ne sera-t-il pas inopportun d'étudier ces troubles en première ligne, avant d'entreprendre l'expose des accidents spéciaux à tel ou tel système. Mettons donc en scène immédiatement la femme syphilitique, pour l'envisager dans son état général; voyons d'abord la malade; plus tard nous parlerons de la maladie.
Comment, sous quel aspect se présente la femme syphilitique à la période des accidents dits secondaires? Quelle en est l'allure, la physionomie générale? En un mot, quelle en est la santé?
Envisagées au point de vue de leur état général, les femmes syphilitiques présentent de grandes variétés, voire des dissemblances absolues. Les unes, en effet, tolèrent leur syphilis à merveille; syphilitiques, elles se portent comme si elles ne l'étaient pas. Les autres, au contraire, sont touchées à des degrés divers par la syphilis; celles-ci sont réellement malades parle fait de la vérole; elles ont un état général syphilitique, tout comme les malades intoxiqués par le plomb ont, en dehors des manifestations spéciales du saturnisme (coliques, paralysies, etc.), un état général saturnin.
Mais entrons dans les détails; car pas une question n'est plus intéressante que celle-ci à bien approfondir; car de cette question résultent des notions pronostiques et thérapeutiques essentielles à déterminer.
En premier lieu, il est un fait certain, c'est que nombre de femmes tolèrent la syphilis avec une merveilleuse résistance. Plus simplement, il est bon nombre de femmes qui, tout en étant syphilitiques, se portent admirablement bien, ou qui du moins se portent comme elles se portaient avant de contracter la contagion. Chez elles la diathèse semble n'intéresser en rien les grandes fonctions. Elles mangent avec appétit et digèrent facilement; leur teint est fleuri, leur embonpoint satisfaisant; leur mine respire la santé; elles sont gaies, alertes, travaillent sans fatigue, engrais- .scnt même quelquefois, et ne sont pas plus influencées par la maladie que si elles n'avaient rien. Il en est même quelques-unes qui, en dépit de manifestations cutanées ou muqueuses assez in-