‹ Leçons cliniques sur la syphilis [electronic resource]Chapitre 99 sur 252 · ÉPOQUE D'APPARITION · texte numérisé non relu

ÉPOQUE D'APPARITION

de longues années. Voil-on, par exemple, un homme devenir chauve à l'âge de maturilé,on ne manque guère d'entendre rattacher cette calvitie à ce qu'on appelle par euphémisme <i les péchés de jeunesse » ; ce qui médicalement signifierait ceci : que cet homme, perdant ses cheveux vers la quarantaine, les perdrait par le fait d'une syphilis contractée dans radolescence|ou la jeunesse, c'est-à-dire quinze ou vingt ans auparavant. L'alopécie, donc, dans cette manière de voir, serait une manifestation tertiaire, un stigmate éloigné d'une infection se perdant dans la nuit des temps. Or, Messieurs, rien n'est plus faux qu'une telle interprétation; rien n'est plus contraire à la vérité clinique.

Loin d'être une manifestation tardive, l'alopécie constitue au contraire un accident de \éro\e jeune, de vérole âgée de quelques mois, d'une ou de deux années tout au plus. L'alopécie syphilitique est essentiellement secondaire.

C'est, en effet, règle presque générale, à la suite des premières poussées secondaires que les cheveux commencent à tomber. C'est le plus habituellement vers le troisième, le quatrième, le cinquième, le sixième mois de la diathèse que l'alopécie se manifeste, dans l'évolution naturelle de la maladie. Il est également assez commun de l'observer dans les derniers mois de la première année et dans le cours de la seconde. Au delà de ce terme, elle devient rare, exceptionnelle même]; et, si parfois on la voit encore se produire à une époque un peu plus reculée, cela presque toujours n'est dû qu'à l'intervention du traitement spécifique qui l'a rendue plus tardive en même temps aussi que plus légère.

Mais, je vous le répète, passé les premières années de la diathèse, au delà de ce qu'on appelle la période secondaire, l'alopécie svphilitique n'existe plus, ne se rencontre pas.

Second point : Mécanisme de cette alopécie, — Quelles sont, à la période secondaire, les conditions pathologiques qui préparent, produisent et entretiennent la chute des cheveux ?

Les cheveux des syphilitiques tombent de l'une des deux façons suivantes :

1° Ou bien ils tombent à la suite et sous l'influence de syphilides disséminées du cuir chevelu;

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2° Ou bien ils loinbcnL — et c'est là même le cas de beaucoup le phis fréquent — sans raison locale, sans lésion apparente qui en explique la chute.

Premier cas. Il n'est pas rare de rencontrer comme explication de l'alopécie des syphilides disséminées du cuir chevelu, syphilides superficielles plus ou moins confluentes, plus ou moins étendues comme surface, plus ou moins rebelles comme durée. Quelles qu'elles soient, toutes ces syphilides contribuent à faire tomber les cheveux. Et comment? Suivant toute vraisemblance (car nous n'avons pas sur ce point de notions histologiques bien précises), en altérant, en attaquant le bulbe pileux.

Au nombre de ces lésions du cuir chevelu pouvant déterminer des alopécies partielles, disséminées, et d'une intensité proportionnelle au degré de confluence des éléments éruptifs, citons plus spécialement : la syphilide acnéiforme, très commune au début même ou dans les premiers temps de la période secondaire, et se caractérisant par de petites croûtelles légèrement saillantes, du diamètre d'une tête d'épingle, et d'une teinte jaunâtre ou brune;

— la syphilide papulo-croûleuse ; — la syphilide impétigineuse ;

— l'ecthyma plat ou superficiel, etc.. — Citons aussi une forme de syphilide qui, bien que peu connue, n'en est pas moins assez fréquente, chez la femme particulièrement. C'est la syphïl'iàepityriasiforme ou roséole furfuracée du cuir chevelu, consistant en des rougeurs éparses, lenticulaires ou diffuses, assez pâles de ton pour échapper à l'examen le plus souvent, et recouvertes d'une desquamation très-fine, presque microscopique, à peine appréciable pour l'observateur non prévenu.

Un heureux hasard me permet de placer sous vos yeux aujourd'hui même un type bien accentué de cette dernière forme de syphilide. Voici une jeune femme affectée de syphilis depuis quelques mois ; entre autres accidents elle s'est plainte à nous de perdre les cheveux, et vous constatez qu'en effet sa chevelure est assez éclaircie, sur certaines régions notamment. Or, examinez avec attention la peau du crâne chez cette malade ; vous la verrez parsemée çà et là de petites taches à peine rosées, offrant l'étendue d'une lentille pour la plupart, et partiellement couvertes de squames pulvérulentes, furfuracées, grisâtres. Cette lésion est

bien évidente, n'est-ce pas ? Mais convenez que, si vous ne l'aviez pas cherchée avec soin, elle aurait bien pu vous échapper. C'est en effet ce qui arrive le plus souvent, à en juger du moins par le peu d'attention que les syphiliographes ont accorde à cette forme de syphilide et par le silence que la plupart d'entre eux gardent cà son égard. Cette lésion cependant est une de celles qui contribuent le plus énergiquement à provoquer la chute des cheveux, à dénuder le crâne par îlots.

Second cas. Il s'en faut qu'on rencontre toujours des lésions locales pour légitimer, si je puis ainsi dire, la chute des cheveux. Fort souvent, le plus souvent, les cheveux des syphilitiques tombent sans raison appréciable. Ou bien, s'il existe sur le crâne quelques lésions, ces lésions sont loin de rendre compte de l'alopécie ; car elles expliquent bien pourquoi les cheveux tombent là où elles existent, mais elles n'expliquent en rien pourquoi ils tombent là où elles n'existent pas. Et tel est, je vous le répète, le cas le plus habituel. Sur quantité de malades vous constaterez des alopécies plus ou moins intenses, avec quelques boutons syphilitiques épars sur le cuir chevelu, boutons qui ne vous rendront en rien compte de la dépilation générale du crâne. Pourquoi, dans ces conditions, c'est-à-dire en l'absence de lésions appréciables à l'examen le plus attentif, pourquoi les cheveux tombent-ils? Nous l'ignorons. On dit vaguement que cette alopécie est un « phénomène constitutionnel », qu'elle dépend « de la modification générale imprimée à l'organisme par le virus syphilitique ». Soit, cela peut bien être. Mais quel est le mécanisme, le urocessus pathologique par l'intermédiaire duquel cette influence générale arrive à se traduire? Nous n'en savons rien, et c'est là un desideratum anatomique à combler. Il est très vraisemblable que la chute du cheveu tient à un trouble de sécrétion ou à une altération de texture du bulbe pilifère; mais cela n'est pas encore scientifiquement, histologiquement démontré.

Venons actuellement à l'étude clinique de l'alopécie. Le symptôme unique qui la constitue, c'est la chute des cheveux, car aucun phénomène autre ne s'y associe. Le cheveu tombe,

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et c'est tout. L'alopécie syphililique, en efîel, est absolument indolente; elle ne s'accompagne d'aucun prurit, d'aucune ardeur locale, d'aucune démangeaison.

Comme siège, d'abord, elle offre ceci de remarquable, qu'elle n'a pas de localisation fixe, spéciale ; particularité négative qui la différencie, comme vous allez le voir, d'autres formes d'alopécie. Ainsi, elle se produit à peu près indifféremment sur toutes les régions du crâne, sur le sinciput aussi bien que sur les régions temporales, à la nuque aussi bien que sur les parties antérieures. Toute la tête est son domaine.

C'est le propre au contraire de certaines alopécies d'affecter une région spéciale du crâne et de s'y concentrer à l'exclusion de toute autre. La calvitie sénile, par exemple, a pour caractère invariable de se limiter aux parlies antéro-supérieures du crâne, en respectant les parties latérales ou postérieures. — Rien de semblable dans l'alopécie d'origine syphilitique.

Ajoutons encore ceci : nombre d'alopécies d'origines diverses procèdent avec une véritable régularité symétrique, je dirais presque élégante, et déciment le cuir chevelu d'une façon égale d'un côté à l'autre. Tout autre est l'alopécie syphilitique, essentiellement irrégulière et capricieuse, n'observant aucune symétrie, et affectant de la façon la plus inégale les parties homologues du crâne.

Comme forme, l'alopécie syphilitique se présente sous deux aspects dont je vous ai déjà montré de nombreux exemples.

Tantôt elle se borne à éclaircir la chevelure d'une façon à peu près générale. Les cheveux sont alors moins abondants, moins touffus, raréfiés sur toute l'étendue du crâne.

Tantôt elle se concentre sur une série de petits îlots disséminés du cuir chevelu, qu'elle décime jusqu'à les dénuder presque, en respectant (d'une façon relative au moins) les parties avoisinantes.

Une comparaison vous fera bien comprendre ce double mode d'action de la syphilis sur le système pileux. Soit une forêt régulièrement plantée. Supposez que dans toute

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réicntluc de celle forêt on aballe un arbre çà et là, suivant un certain ordre; que deviendra la forêt? Elle sera éclaircie, moins touffue. — Supposez au contraire que dans celte même forêt on fasse en quelques points de grands abalis d'arbres sur une cerlaine surface sans toucher aux parties voisines, qu'obtiendrat-on de la sorte? Des places vides, dégarnies, des clairières, au milieu de fourrés intacts.

Eh bien, cette forêt. Messieurs, c'est la chevelure, la chevelure où la syphilis procède tantôt par éclaircies générales et plus ou moins régulières, cl tantôt par grands abatis disséminés au hasard au milieu de parties relativement indemnes.

Ces deux formes d'alopécie sont l'une et l'autre très communes. L'alopécie en clairière, toutefois, est celle qu'on observe le plus fréquemment, lorsque la chevelure vient à être fortement éprouvée par la syphilis. C'est la forme des cas quelque peu intenses, si je puis ainsi parler. C'est aussi la forme qui imprime à l'alopécie syphilitique son cachet le plus spécial et le plus accusateur*.

Il est très habituel que ces deux formes coexistent et s'observent associées chez le même sujet. Vous en voyez un exemple sur cette malade, dont la tête affreusement ravagée par la syphilis présente, d'une part, un éclaircissement général de la chevelure et, d'autre part, de petits îlots dissémines où la peau du crâne apparaît dépilée, presque complètement glabre.

L'alopécie syphilitique est plus ou moins intense. Elle comporte à ce point de vue quatre degrés :

1° Dans la plupart des cas, dans les cas surtout où la diathèse a été traitée de bonne heure, il ne se produit qu'une chute de cheveux assez légère. Les cheveux tombent pendant un certain temps, mais les malades sont seuls à s'en apercevoir, la dépilation n'étant pas assez accusée pour devenir apparente.

5° Il n'est pas rare toutefois que l'alopécie prenne un plus haut degré d'intensité, et alors elle n'est plus guère susceptible de

1. Voyez comme exemple, une photographie déposée au musée de l'Iiùpilal Saint- Louis (collection particulière).

FOURNIER OQ

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passer inaperçue aux yeux d'auLrui. Les cheveux tombent à profusion, et on les dirait tous moins adhérents. Les malades en arrivent à ne plus oser se peigner, parce que chaque coup de peigne semble devoir épuiser la chevelure. Le seul passage de la main dans les cheveux suffit à en détacher une demi-douzaine ou même davantage.

3° Bien plus rarement l'alopécie s'exagère encore et devient excessive. Tel est le cas de la malade que je vous présentais à l'instant et dont le crâne est presque dénudé. C'est alors surtout qu'on observe, à la fois, et l'éclaircissement général de la chevelure et ces clairières disséminées où la peau du crâne apparaît absolument glabi'e, avec sa coloration blanche*.

4" Enfin, et d'une façon tout à fait exceptionnelle, l'alopécie peut arriver à être totale, ou presque totale. Tous les cheveux tombent, ou il n'en reste qu'un nombre insignifiant. Je n'ai observé ce fait qu'une seule fois, sur une jeune femme dont j'ai conservé l'histoire dans mes notes. Cette malheureuse, à la suite d'une syphilis grave et à manifestations aussi multiples que possible, perdit littéralement toute sa chevelure; taule, j'exagère peut-être, car il lui resta dix-sept cheveux. Dix-sept cheveux bien comptés, tel fut pour un temps le bilan rigoureusement exact de sa chevelure. — J'ai hâte d'ajouter que ce degré extrême de l'alopécie syphilitique est, de l'aveu de tous les auteurs, prodigieusement rare, presque inouï dans les annales de la science.

Ajoutons enfin, comme dernier détail, que la syphilis ne se borne pas toujours à provoquer la chute d'une partie des cheveux. Assez souvent aussi elle imprime à ceux qui restent, à ceux qui ne tombent pas, quelques caractères assez singuliers, qui, peu remarqués chez l'homme, n'échappent pas à la coquetterie des femmes. Les cheveux, sous l'influence de la diathèse, perdent parfois leur lustre normal; ils deviennent ternes, secs, comme laineux, semblables à des cheveux morts, à de faux cheveux; si bien, comme l'a très justement dit M. Diday, « qu'avec de vrais cheveux les malades ont l'air de porter perruque ». Une de mes

1. Voyez pliotographies du musée de l'hôpilal Saint-Louis (collection particulière).

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