X.II. — SARCOME A CELLULES FUSIFORMES DU FOIE
Le cas suivant est un exemple d'une forme de foie gros qui n'a pas encore été décrite jusqu'à présent (1873) (l).Il sert à montrer l'importance clinique qu'il j a à distinguer les caractères anatomiques des différentes lésions groupées encore trop généralement sous la dénomination commune de cancer. Jusqu'à ces dernières années, celte maladie aurait été, au point de vue anatomo-pathologique, considérée comme une variété de cancer. Aujourd'hui, les palhologi^tes s'accordent à la distinguer, sous ce rapport, du cancer, et on verra, d'autre part, qu'au point de vue clinique ce cas était bien différent de ceux où l'on a affaire à un vrai cancer du foie.
1° Il n'y avait pas de signe de ce qu'on appelle la cachexie cancéreuse. Le malade n'eut jamais l'air d'un homme atteint d'une affection maligne; quatre mois avant sa mort, son poids était exactementle même qu'il avait été douze mois auparavant, quoique l'affection hépatique eût progressé tout 'ce temps, et il continua à aller et venir et à suivre ses occupations jusque deux ou trois semaines avant sa mort, dont la cause fut obscure.
2° Étant donné le volume de la tumeur, il y avait bien moins de douleur qu'on n'aurait dû en attendre si c'eût été un vrai cancer. Les crises
(i) Ce eas a été communiqué à la Patlwlogical Society, le 21 janvier 1873.
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douloureuses dans le côté droit, intenses, mais rares et passagères, ressemblaient à ce que pouvait produire le calcul trouvé, après la mort, dans le reindroit, plutôt qu'à une an'ection hépatique. Pendant un certain temps, le malade se plaignit d'une douleur brûlante au l'oie, mais plusieurs mois avant la mort, elle avait cessé complètement, et, en dernier lieu, ce dont le malade souffrait le plus, c'était de la constriction due au volume de la tumeur.
3° Il n'y avait ni ictère ni ascite.
■4" La similitude de structure entre la tumeur du globe de l'œil et celle du foie indiquait une origine constitutionnelle; mais l'intervalle entre les lésions primitives et les lésions secondaires lut beaucoup plus considérable que dans le vrai cancer, à moins de supposer, ce qui est également incompatible avec l'idée de cancer, que la maladie a occupé le foie pendant huit à neuf ans sans donner lieu à des symptômes, jusqu'au momen où elle a produit une tumeur appréciable.
5° Le cancer primitif du foie est rare à l'âge relativement jeune qu'avait mon malade.
Il reste à voir si ces caractères cliniques persisteront dans d'autres cas de tumeur du foie présentant la même structure anatomique.
Il y a lieu de regretter que l'examen cadavérique n'ait pas été plus complet et, en particulier, qu'il n'ait pu rendre compte de la mort, en quelque sorte subite, du malade.
OBS. XCVII. — Sarcome à cellules fusiformes du foie.
M. L. N..., âgé de trente ans, vint me consulter pour la première fois le 9 octobre t871. Il me raconta que, dix-huit mois auparavant, il avait été pris d'une douleur aiguë entre les côtes droites et l'os desiles. La douleur survint sous forme de paroxysmes intenses, mais cessa au bout de deux jours. Elle ne fut ni accompagnée de vomissements, ni suivie d'ictère. Neuf mois après, il eut une semblable crise, qui eut à peu près la même durée. Depuis deux mois il maigrissait, et un mois avant que je le visse, le docteur Brown, de Wlulchurch, avait constaté que le volume du foie avait considérablement augmenté, et depuis, ce volume s'était encore accru beaucoup. C'était un homme d'habitudes Irès-sobres ; il n'avait jamais eu la syphilis. A l'examen, je trouvai une tumeur remplissant le côté droit de l'abdomen jusqu'à la distance de deux pouces en dedans du pubis, se contiuuant en haut avec le foie, dont la nialilé s'élevait jusqu'au mamelon en avant, mais pas trop haut en arrière. Dans les deux flancs, en arrière de la tumeur, la percussion donnait un son tympanique. La tumeur déterminait une proéminence appréciable dans le côté droit de l'abdomen, et les dernières côtes droites formaient une voussure considérable. La circonférence de l'abdomen à l'ombiUc donnait seize pouces 1/4 à droite et 15 3/4 à gauche; la circonférence de la poitrine, deux pouces audessous du mamelon, était de dix-sept pouces à droite et seize 1/2 à gauche.
La surface de la tumeur était inégale par suite de la présence de plusieurs proéminences semi-globulaires; sa consistance était pâteuse, surtout sur les points les plus saillants, mais nulle part on ne sentait de la fluctuation, de la vibration ou de l'élasticité, ou de la sensibilité à la pression. Le malade éprouvait dans sa tumeur une douleur donnant la sensation d'une brûlure,, assez fréquente, et qui rempcchait souvent de dormir; il se plaignait aussi de pesanteur après les repas; mais il n'avait ni nausées ni vomissements. Son appétit était bon, ses fonctions intestinales régulières, et il n'avait pas perdu de ses forces. Il était capable de faire 8 à 10 kilomètres tous les jours sans fatigue. L'urine déposait des urales en abondance et devenait presque noire par l'addition d'acide nitrique après ébullition ; mais elle ne contenait pas d'albumine et ne donnait pas la réaction ordinaire du pigment biliaire avec l'acide nitrique. Le cœur était refoulé en haut, on sentait .sa pointe entre la quatrième et la cinquième côte, juste au-dessous du mamelon.
Plusieurs médecins, qui avaient été déjà consultés pour cette tumeur, étaient d'avis que c'était une hydatide. Mais plusieurs circonstances infirmaient celte manière de voir : 1» l'absence de toute fluctuation ou élasticité sur les points proéminents de sa surface; 2° son développement rapide; 3" la douleui' brûlante; i" antécédent de tumeur maligne du globe de l'œil, excisée le 2 avril 1862 par M. Hulkc. D'un autre côté, il semblait évident que si, d'après sa consistance, celte tumeur était un cancer, ce devait être une forme molle, à développement rapide, et cette opinion était encore en désaccord avec 1° l'apparence de bonne santé et l'état des forces du malade; 2" avec son bon appétit et ses digestions, qui n'étaient que légèrement troublées; 3° ses antécédents de famille : son père et sa mère vivaient encore et se portaient bien, et aucun membre de la famille n'avait été atteint de cancer; 4° son âge; 5° le long intervalle de bonne santé entre l'excision du globe de l'œil et le commencement de l'afl'ection hépatique. Je fis part au malade que, à mon avis, la tumeur était quelque chose de plus solide qu'une hydatide et que la paracentèse ne donnerait aucun bon résultat. Comme la tumeur paraissait être de nature peu ordinaire, j'écrivis à M. Hulke pour savoir au juste de quelle nature était la tumeur du globe oculaire qu'il avait opérée en 1862. N'étant pas satisfait de mon opinion, le malade alla le même jour demander avis à Sir W. Gull, qui déclara que la tumeur n'était pas une hydatide et que c'était probablement un cancer. Par le même courrier qui apportait ma lettre, M. Hulke en reçut une autre de Sir W. Gull ayant le même objet.
M. Hulke avait heureusement conservé beaucoup de notes et des dessins au microscope de la tumeur oculaire. Pendant les deux ans qui précédèrent la consultation du malade en mars 1862 chez M. Hulke, le champ visuel de l'œil gauche avait progressivement diminué et, depuis trois mois, il y avait perte complète de la vue. Il n'y eut pas tout d'abord de signes extérieurs, mais pendant un mois il y eut de la rougeur et de l'œdème des conjonctives et une douleur intense. Quand il consulta M. Hulke, ce malade avait bonne mine, sauf que le globe oculaire gauche était distendu et dur, et la pupille largement dilatée et sans mouvemoni ; l'iris était décoloré et refoulé en avant, et au fond de l'œil, du côté temporal, on pouvait voir une tumeur
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solide couleur de buffle, avançant presque jusqu'au cristallin et recouverte par la' rétine et la choroïde. Après l'énucléation, on trouva une tumeur dans la choroïde à la place notée pendant la vie. Elle était grisâtre, et à la coupe elle exsudait un suc jaunâtre, visqueux plutôt que crémeux. Elle était constituée principalement par de petites fibres-cellules fusiformes à noyaux (fig. 27), dont les prolongements s'entremêlaient en un lacis embrouillé, dont les mailles étaient remplies d'une matière albuminoïde hyaline. M. Ilulke ajouta que, d'après les idées qui régnaient à ce moment, la tumeur fut considérée comme un cancer médullaire, mais que sa structure était caractéristique de ce qu'on appelle aujourd'hui, suivant la désignation donnée par Virchow, un sarcome à cellules fusiformes. •'
Le malade guérit rapidement et il n'y eut pas apparence Fig. 27 — Groupe
de retour de 'la maladie dans la cicatrice. de cellules fusi-