‹ Leçons cliniques sur les maladies du foieChapitre 95 sur 104 · TROUBLES DIGESTIFS · texte numérisé non relu

TROUBLES DIGESTIFS

Les troubles fonctionnels du foie peuvent aussi être accompagnés de diarrhée, ou de constipation alternant avec la diarrhée. On admet généralement que cette diarrhée est due à une augmentation de la sécrétion biliaire et de son évacuation : en effet, un des trois désordres fonctionnels du foie décrits par le docteur Copland (1) et d'autres auteurs, consiste en « une sécrétion excessive de bile » se manifestant « par des évacuations alvines copieuses, liquides, fortement colorées par de la bile, souvent précédées de tranchées, de nausées et quelquefois de vomissement ». Le docteur Copland prétend que les circonstances plaident en faveur de cette sécrétion biliaire excessive, plutôt qu'elle n'est de toute évidence; et, pour ma part, sans nier la possibilité de cette hypersécrétion biliaire qui se produit quelquefois et qui peut avoir une action assez irritante pour provoquer de la diarrhée, mon expérience m'a amené à adopter une explication différente pour la plupart des cas soi-disant d'hypersécrétion biliaire. Dans la plupart de ces cas, il y a évidemment plus ou moins de congestion du foie; la circulation à travers cet organe est entravée et il y a une stase sanguine générale dans les membranes de l'estomac et des intestins. Cette stase mécanique peut très-vraisemblablement se convertir en une congestion active ou une inflammation catarrhale sous l'influence A'ingesta stimulants, de telle sorte que même une petite quantité d'un stimulant tel que l'alcool peut provoquer de la diarrhée et des vomissements. Dans beaucoup de ces cas de « diarrhée bilieuse », les selles contiennent beaucoup de mucus aussi bien que de bile. D'après ce que j'ai établi dans ma précédente leçon, il est clair que la grande quantité de bile évacuée par l'intestin dans ces cas n'est pas un signe certain d'une hypersécrétion biliaire, mais qu'elle peut être due à ce que l'absorption en a été diminuée par suite de l'irritation de la muqueuse.

6° Altération des selles. — Une «sécrétion biliaire viciée » est un des trois troubles fonctionnels du foie décrits par les auteurs didactiques. Quoiqu'il n'y ait pas de doute que l'aspect de la bile dans la vésicule biliaire après la mort ne soit sujet à de grandes variations, on a peutêtre attaché une trop grande importance aux caractères des selles considérées comme indiquant l'état du foie. Il ne faut pas oublier que les variations dans les caractères des fèces peuvent résulter de troubles fonctionnels ou de maladie organique du tube intestinal dans son long parcours du point où il reçoit la bile jusqu'à l'anus, et peuvent dépendre également de la rapidité ou de la lenteur avec laquelle les matières circulent dans ce canal. En se rappelant ces sources d'erreur, on peut dire que lorsqu'il pénètre peu de bile dans l'intestin, les selles sont pâles, d'une odeur particulièrement désagréable, à moins qu'elles ne soient res-

(1) Médical Diclionary , II, p. 725.

lées longtemps dans l'intestin, auqnel cas elles peuvent être foncées et en formes de boules; mais lorsqu'il y a sécrétion excessive ou diminution dans l'absorption de la bile, les intestins sont l'elâchés, les selles sont liquides et contiennent une plus grande quantité de bile qu'à l'état normal.

7° HÉMORRHA.GIE INTESTINALE. — On Sait généralement que d'abondantes hémorrhagies intestinales peuvent parfois résulter d'une cirrhose et d'autres maladies organiques du foie qui donnent lieu à l'obstruction de la circulation porte. J'en ai cependant observé souvent dans des cas de trouble hépatique évident, mais sans que rien pût faire soupçonner une affection organique. Les malades en question avaient pour la plupart dépassé le milieu de la vie; j'ai vu aussi ces hémorrhagies se reproduire chez la même personne à des intervalles de plusieurs années. L'attaque est ordinairement précédée d'une sensation d'oppression, de lourdeur, de quelque chose qui rampe dans les intestins, et plus rarement de douleurs névralgiques intenses donnant l'idée de calculs biliaires, de douleur dans l'épaule droite, perte d'appétit, nausée et langue chargée; à la suite de l'attaque, souvent les symptômes s'apaisent ou cessent. Le calomel ou les pilules bleues, avec des laxatifs salins, apportent d'ordinaire un grand soulagement. Dans les intervalles des attaques, les malades peuvent jouir d'une bonne santé, sauf qu'ils ont à faire bien attention à leur régime. Ils présentent assez souvent les symptômes de la dyscrasieurique ou sont sujets à des attaques de goutte.

8° Hémorrhoïdes. — Chez un bon nombre des personnes atteintes d'hémorrhoïdes, la cause primitive de ces dernières est dans le foie. On constate fréquemment les hémorrhoïdes dans les cas de lésions organiques telles que la cirrhose, mais elles accompagnent souvent aussi les troubles fonctionnels et spécialement l'engorgement du foie si commun dans l'uricémie (i).

9° Hépatalgie. — Sauf l'exception dont j'ai déjà parlé tout à l'heure, la douleur au foie n'est pas un symptôme ordinaire d'un trouble purement fonctionnel de cet organe. Elle peut même manquer complètement lorsqu'il y a une affection organique avancée, à moins qu'elle ne se complique d'inflammation du péritoine ambiant, ou de compression d'un nerf par la tumeur morbide. Mais dans les cas d'uricémie prolongée, on observe assez souvent une sensation de pesanteur, de plénitude, de constriction ou de brûlemcnt dans la région du foie. Et lorsqu'on néglige les intes-

(1) On trouvera quelques renseignements complémentaires sur ce sujet clans un travail intéressant de Lesueur {Times de Paris, 1875, n° 156) sur l'élat du foie chez les hémorrhoïdaires. (N. D. T.)

tins, OU que le malade continue à avoir une nourriture succulente et à user de stimulants alcooliques, le foie est disposé à grossir et à se congestionner, et il peut devenir le siège d'une douleur qui augmente ordinairement après le repas, ou par le décubitus sur le côté gauche.

dO" Ictère. -— Pour examiner si l'ictère peut résulter d'un trouble fonctionnel du foie, il est nécessaire d'entrer dans des détails concernant la pathogénie de cette manifestation morbide. Tous les cas d'ictère peuvent être rapportés à l'une des deux catégories suivantes :

I". Cas dans lesquels il y a obstacle mécanique au cours de la bile dans le duodénum et où la bile est par suite retenue dans les voies biliaires et Icà résorbée par le sang.

n°. Cas où il n'y a pas obstacle au passage de la bile dans l'intestin. J'ai donné ailleurs le tableau des causes d'ictère se rapportant à chacune de ces' catégories (voyez IX° et X" leçons, pp. 331 et 342).

V, — Troubles du systcrao nerveux.

1° Douleurs dans les membres et lassitude. — Elles surviennent environ une heure après un bon repas, et sont quelquefois accompagnées d'une tendance irrésistible à l'assoupissement; ce sont des symptômes très-fréquents et qui résultent d'un trouble hépatique avec uricémie. Avec elles on observe souvent de la flatulence et autres signes de dyspepsie atonique.

2° Les goutteux se plaignent fréquemment de plaques de brulement à la paume des mains ou à la plante des pieds et même en d'autres points du corps; les gens sujets à l'uricémie indépendante de la goutte éprouvent souvent aussi ces phénomènes douloureux. La peau qui recouvre ces plaques est parfois fluxionnée; plus communément on n'y voit rien d'anormal. Ces phénomènes peuvent persister; mais beaucoup plus souvent ils sont passagers et reviennent fréquemment.

3° Névralgie. — Tout le monde sait que les goutteux sont très-sujets à la sciatique, à la névralgie brachiale et à d'autres névralgies. Comme sir James Paget l'a observé, une névralgie qui se porte successivement sur des points divers et qui survient chez une personne d'âge moyen ou avancé, doit toujours éveiller l'idée de goutte. Dans ces cas, la névralgie est rapidement déterminée par des écarts de régime et s'observe principalement sur les points qui sont le siège habituel de la goutte, tels que le talon, l'oreille, la langue, le palais, les doigts ou le sein.

Dans des cas rares, le foie lui-même paraît être le siège d'une douleur névralgique. Un grand nombre de cas — la plupart probablement —

rapportés sous la rubrique de névralgie du foie, étaient vraisemblablement des cas de colique hépatique dans lesquels le calcul n'a jamais dépassé le col de la vésicule ou le canal cystique de façon à produire l'ictère. D'après ce que j'ai vu, je serais très-porté à douter du caractère purement névralgique d'une pareille attaque dans laquelle la douleur est suivie d'ictère, comme cela est arrivé dans plusieurs des cas cités. D'autres faits de prétendue névralgie hépatique étaient probablement des cas de colique néphrétique causée par des calculs rénaux, dans laquelle la douleur, comme je l'ai observé, s'irradie horizontalement en avant au lieu de se diriger comme d'habitude en bas vers le pubis. Mais, même en faisant la part de ces erreurs de diagnostic, il reste un certain nombre de faits qui paraissent être des cas de vraie névralgie du foie. Trousseau (1), Anstie (2) et d'autres auteurs ont décrit des observations de ce genre; mais, pour ma part, je n'en ai pas rencontré (v. p. 490). Dans ces cas, les malades sont sujets à des attaques soudaines, souvent périodiques, de douleur intense dans l'iiypochondre droit et s'irradiant de là dans l'épaule droite, accompagnée de sensibilité au niveau d'une ou de plusieurs apophyses épineuses dorsales. Ces faits se sont présentés le plus souvent chez des gens à tempérament nerveux et sujets à des douleurs névralgiques dans d'autres parties du corps; et dans la plupart des cas les attaques ont été accompagnées d'un grand abattement. Il faut chercher la cause de ces attaques dans une disposition névralgique générale, plutôt que dans un trouble du foie. Trousseau a cependant fait remarquer que la colique hépatique d'origine calculeuse peut déterminer une vraie névralgie. Après avoir montré comment l'irritation périphérique d'une fausse dent peut provoquer une névralgie faciale, il ajoute (3) : « La même chose a lieu lors d'une colique hépatique. Des souffrances horribles éclatent tout à coup au creux de l'estomac et dans la région occupée par la vésicule du fiel et par le canal cholédoque. Jusque-là il n'y a que douleur locale sans névralgie, et la pression des apophyses épineuses des vertèbres dorsales n'est nullement pénible; mais souvent, après deux ou trois jours de souffrances aiguës, il se déclare une vive douleur dans les septième, huitième et neuvième espaces intercostaux, dans l'épaule, dans le cou et dans le bras du même côté; dès lors la névralgie est constituée et les vertèbres deviennent très-douloureuses. »

4° Des crampes violentes dans les jambes et dans différentes parties du corps sont un symptôme assez fréquent chez les individus sujets à

(1) Clinique médicale, t. III, 218.

(2) Anstie, On Neuralgia, 1871, p. 61.

(3) Clinique médicale, t. II, p. 379, 3o éd.

TROUBLESÎNERVEUX. 589

l'uricémie. Elles surviennent souvent la nuit et surtout par les temps froids et humides. Scudamorc a remarqué que chez certains goutteux, ces crampes étaient si douloureuses qu'elles devenaient le caractère dominant delà maladie (1). Elles précèdent parfois un paroxysme de goutte articulaire. Le docteur Bence Jones a rapporté deux cas remarquables de ce résultat de l'uricémie. Dans le premier, il s'agissait d'un homme de quarante ans, qui avait été sujet pendant des années à des dépôts constants d'acide urique et d'urates dans l'urine. Il fut pris ensuite d'attaques de douleurs violentes dans l'estomac survenant de une à cinq heures après le dernier repas. La douleur était spasmodique d'une façon intermittente : la douleur acquit sa plus grande intensité en une demi-minute; diminua alors et redevint aussi forte qu'auparavant en deux minutes. Elle dura environ une heure, et disparut graduellement, laissant de la sensibilité à la pression et de l'irritabilité après le repas pendant deux ou trois jours. Après l'attaque, l'urine déposait toujours des cristaux d'acide urique. Ces attaques ont duré pendant plusieurs mois ; mais, grâce à un régime convenable et h l'usage des alcalins, elles cessèrent complètement sous l'influence du même traitement que dans le premier cas (2).

5" La CÉPHALALGIE résulte souvent d'un trouble du foie. Le plus ordinairement elle affecte la forme d'une douleur lourde dans le front, plus rarement dans l'occiput, qui envahit le patient dès qu'il s'éveille le matin, et qui cesse rapidement ou dure la plus grande partie de la journée ou même plusieurs jours. Ces céphalalgies sont fréquentes chez les uricémiques après un écart de régime ou lorsqu'il y a de la constipation. Leur cause immédiate est probablement la présence dans le sang de quelque produit anormal de la métamorphose de l'albumine; le trouble du foie est ordinairement indiqué par de la douleur et de la pesanteur dans l'hypochondre droit, de la flatulence et une urine fortement colorée et chargée d'urates; la médication qui réussit en pareil cas, ce sont le calomel, les purgatifs salins et les diurétiques alcalins.

Il est nécessaire, parmi ces céphalalgies, de distinguer la migraine, qui est malheureusement la forme de céphalalgie à laquelle on donne encore vulgairement le nom de bilieuse ou nauséeuse. C'est une névralgie qui, probablement, dans la plupart des cas, n'est nullement liée à un trouble hépatique, les symptômes bilieux étant le résultat et non la cause de l'attaque, et la présence de la bile dans les vomissements étant, comme dans le mal de mer, simplement due aux efforts faits pour vomir. Quoique cette opinion ait été émise il y a deux siècles par Sydenham, et reproduite depuis dans beaucoup de publications médicales, parmi lesquelles

(1) Op. cit., 4» édil., 1823, p. 5.S2.

(2) Lectures onpatliology and Therapeutics, 1867, p. 85.

590 TROUBLES l'ONCTlONNELS J)U FOlE.

je mentionnerai en particulier les Leçons Gulstoniennes du docteur Symonds laites à ce collège en 1858, et l'excellent ouvrage du docteur Edward Liveing (1), paru récemment, il est encore d'usage d'attribuer CCS attaques à un état bilieux ou à un excès de bile dans l'organisme (i).

Mais, tout en admettant complètement que la migraine n'est nullement liée avec larétention biliaire, je suis d'accord avec ces auteurs qui croient que certains cas de migraine sont d'origine toxique, en ce qu'ils sont symptomatiques de la goutte et quelques autres troubles. Sir Henry Holland, dans ses Médical Notes and Reflections, parle de céphalalgies périodiques héréditaires associées à la goutte, et il ajoute : « Conformément à cette opinion, on a raison de croire que les reins sont les organes excréteurs les plus propre à amender ces cas, principalement en augmentant l'élimination de l'acide urique et de ses composés » (3). La migraine, comme l'expose le docteur Liveing, est quelquefois l'expression de ce qu'on appelle une diathèse goutteuse latente, ou, en d'autres termes, de l'uricémie. Un père peut avoir souffert de la goutte, et son 111s devenir la victime de la migraine. Chez quelques malades, la migraine termine l'accès de goutte. « La migraine, dit Trousseau, est si bien, en un grand nombre de cas, une manifestation delà diathèse goutteuse, que goutte articulaire et migraine s'observent chez le même indi' vidu, l'une cédant quand l'autre apparaît; et que souvent aussi c'est la seule expression de la prédisposition héréditaire chez des sujets nés de parents franchement goutteux (4). d

Relativement à ces observations, je voudrais appeler Taltentlon sur certains cas qui se sont présentés à moi, dans lesquels une céphalalgie intense m'a paru associée à cet état des reins qu'on appelle granuleux, contracté; c'est quelquefois le premier symptôme pour lequel le malade demande avis au médecin. La céphalalgie, dans ces cas également, était évidemment d'origine toxique, et, chez un malade, un Coma mortel a suivi l'injection sous-Cutanée d'un quart de grain de morphine. La céphalalgie a été si intense que plus d'une fois j*ai vu diagnostiquer en pareil

(1) On Megrlm and some alUed Disoi'ders, London, 1873.

(2) Kicmcyor {Deutsche Kllnik, 1855, n" 28) a également établi utl rapport entre la migraine cl la congestion hépatique. D'après lui, chez un certain nombre de malades, le foie semble primitivement en cause; il devient douloureux, soit périodiquement, soit accidentellement, et Cet état s'accompagne d'accès violents de céphalalgie qui se jugent par un vomissdmertt de bile et des selles bilieuses, absolument comme dans la migraine la plus légitime. Or, ajoute M. Rendu à qui j'emprunte celte citation, si l'on songe que d'une part celle névrose est très-fréquemment une manifestation de la goutte, et que d'autre part elle reconnaît souvent, dans les circonstance ordinaires, pour cause occasionnelle un trouble des fonctions digestives, on n'aura pas de peine à saisir la relation qui existe entre ces différents phénomènes. (N. D. T.)

(3) Médical Noies and Refleclions, 1839, p. 288. (i) Trousseau, op. cit., t. III, p. 338, 3» éd.

cas une tumeur cérébrale. J'ai rencontré si souvent de ces faits, qu'on peut établir, je crois, comme règle l'utilité de rechercher l'état des reins dans tous les cas de céphalalgie névralgique survenant pour la première fois chez des personnes d'âge moyen ou avancé, avant de recourir au traitement.

Il s'ensuit donc que la migraine peut parfois être rapportée à un trouble hépatique, ce trouble consistant non dans une rétention de bile, mais dans cet état du foie que nous avons vu produire l'uricémie et souvent conduire à la goutte ; et, conformément à cette opinion, j'ai souvent remarqué que la migraine a été occasionnée par certains aliments particuliers et dissipée par le calomel, le podophyllin et autres médicaments qui débarrassent le foie.

6" Vertige, amblyopie temporaire, diplopie, etc. — Les attaques soudaines de vertige sont dans beaucoup de cas semblables à la migraine quant à leur pathogénie, et, chez certains malades, le vertige remplace la névralgie. Mais le vertige, souvent associé à divers troubles visuels (points brillants, ondulations, etc.), d'après mon expérience, est, dans un plus grand nombre de cas, lié à quelque trouble hépatique, l'uricémie, la goutte, et accompagne l'usage de certains ingesta tels que le thé, le Champagne, le citron, etc. Il y a bien des années, le commentateur deBoerhaave a rapporté le cas d'un homme qui, durant deux ans, était toujours saisi de vertige quand il essayait de se tenir debout. En vain les, médecins les plus habiles essayèrent-ils de le guérir. Un beau jour, il eut une attaque de goutte, dont il n'avait jusqu'alors présenté nul indice. Dès lors il fut débarrassé de son vertige (4). Un médecin de mes amis, qui a longtemps souffert de la goutte, toutes les fois qu'il prend Une tasse de thé ou un verre de Champagne, est pris, souvent même dans la rue en se promenant, d'étourdissement soudain : il sent sa tête vide, et les objets environnants lui semblent tourner autour de lui ; il ne perd pas connaissance, mais il tomberait s'il ne se retenait à une barrière. Au bout de quelques secondes ou quelques minutes, l'attaque se dissipe, mais chez quelques malades elle est plus persistante.

Un autre ami, qui n'a jamais eu la goutte, mais dont l'urine est fréquemment chargée d'urates, était saisi d'amblyopie et de vertiges tous les soirs pendant qu'il écrivait. Il prit du fer, de la quinine et autres toniques, mais, au lieu d'être mieux, il empira. On lui conseilla d'abandonner pour un temps sa profession et d'essayer du changement d'air. Mais avant de se déterminer à une chose aussi sérieuse, il prit quelques doses de pilules bleues, et les symptômes disparurent tout de suite et pour toujours. Un troisième malade de ma clientèle, qui pendant des années

(i) Trousseau, op. cit., t. lll, p. 339.

avait été sujet à l'uricémie, mais n'avait jamais eu la goutte, fut pris tout h. coup, en écrivant, d'amblyopie avec des taches flottant devant ses yeux, et même il aurait complètement mais temporairement perdu l'usage d'un œil. Ici encore, le fer et la quinine firent mauvais effet, mais les symptômes se dissipèrent sous l'influence de médicaments agissant directement contre le foie. Bon nombre d'auteurs ont rapporté à des troubles d'estomac les attaques pareilles à celles dont je m'occupe : ainsi, Trousseau qui les a décrites sous la dénomination de vertigo à slomacho lœso (1), en parle comme étant associées à une douleur épigastrique qui augmente avec la nourriture, la flatulence, les éructations acides et le vomissement de mucus glaireux; mais il admet que le trouble gastrique qu'il suppose être l'origine du vertige, peut ne pas se montrer luimême, ce qui est parfaitement d'accord avec ce que j'ai observé. D'autre part, l'association fréquente du vertige avec la goutte ou l'uricémie, et le fait que les alcalins et les purgatifs, qui sont les meilleurs médicaments pour ces manifestations morbides, sont aussi ceux qui conviennent le mieux pour prévenir le retour des attaques de vertige, rendent probable son origine loxhémique et permettent de le faire remonter au foie qui est l'organe principalement en défaut dans ces cas.

7° Convulsions. — En janvier dernier, j'ai vu un monsieur de cinquante-huit ans, affecté de cirrhose hépatique. Il avait été adonné toute sa vie aux plaisirs de la table, et avait souffert de troubles du côté du foie depuis aussi longtemps qu'il pouvait se rappeler. Il y a six ans, survinrent des tiraillements spasmodiques intenses dans les jambes, accompagnés en trois circonstances de quelques crises épileptiformes. Peu de temps après le dernier accès, il eut sa première attaque de goutte, et depuis lors il a fréquemment souffert de la goutte, mais ni les convulsions, ni les tiraillements n'ont reparu. Il n'y avait pas de signe manifeste de maladie rénale. On a rapporté, je crois, bien des cas analogues. Ainsi, Van Swieten signale le cas d'un homme qui eut de violentes douleurs abdominales accompagnées de délire et de tremblement général, et ultérieurement une forte attaque d'épilepsie. Depuis cette époque, il eut des attaques répétées de goutte, mais plus de symptômes nerveux (2). Garrod a rapporté des cas analogues. Un monsieur qui avait eu depuis l'âge de vingt ans jusqu'cà cinquante-deux ans de fréquentes attaques épileptiques, eut alors pour la première fois un violent accès de goutte à un gros orteil. De cinquante-deux ans à l'âge de quatre-vingtdouze où il mourut, il eut de fréquentes rechutes de goutte, mais pas de

(1) Trousseau, op. cit., l. HI, p. 5.

(2) Trousseau, op. cit., t. III, p. 339.

nouvelle attacîue d'épilepsie. Dans un autre cas d'«épilepsie goutteuse », le docteur Garrod(l) a trouve de l'acide urique dans le sang (2).

8" La MANIE, comme l'épilepsie, peut parfois être un résultat de la diathèse urique, et cesser subitement et d'une façon permanente dès l'apparition d'une attaque de goutte.

9» Paralysie. — J'ai fréquemment rencontré des malades qui se plaignaient d'engourdissements, de picotements et d'une sensation de froid ou de quelque chose qui rampe dans les extrémités, des deux côtés el d'un seul côté. Ces symptômes peuvent être associés à de la céphalalgie, des nausées et de l'abattement, et alarment souvent sans nécessité en faisant craindre une paralysie imminente. De plus, s'ils sont associés, comme cela arrive souvent, à l'uricémie, à l'oxalurie, ou quelque autre manifestation de trouble hépatique, ils peuvent disparaître complètement et d'une façon permanente par l'usage du calomel, des purgatifs salins, des alcalins et en surveillant le régime.

10° Les BRUITS DANS LES OREILLES sout uu Symptôme fréquent dnns la goutte (3) et aussi dans l'uricémie non dépendante de la goutte. Un malade ressent comme un vent violent qni souffle dans son oreille; un autre croit entendre une eau qui coule, ou des chants, ou des bourdonnements-, chez un autre, les bruits ont un caractère pulsatile et correspondent à ceux du cœur.

I l) On Gout. 3'-i éd., 1876, p. 400.

(-2) Le docteur Henry Day a rapporté {Clinical Historiés wilh Cominenls, 1866, p. "146') ua cas Ircs-intéi'cssaiit d'épilepsie qu'il attribue à une congestion hépatique. Bien que le sujet en question fût adonné aux excès de spiritueux, les détails de l'observation justifient parfailcnnent l'étiologie que l'auteur a assignée à ces crises d'épilepsie. Il s'agit en effet, dans ce cas, d'un jeune homme de 22 ans qui était souffrant depuis quelques mois et qui, depuis deux ou trois semaines, éprouvait de vives douleurs dans le côté droit, juste au-dessus des côtes; matité hépatique de 5 pouces verticalement; pouls à 82; urines acides, contetiant de la bile et des traces d'albumine; garde-robes décolorées, etc. Le jour de son entrée à l'hôpital, il eut une attai|ue d'épilepsie. Cette attaque avait été précédée par d'autres semblables, mais seulement depuis son affection hépatique actuelle, et il n'en avait jamais eu antérieurement. Traitement local et général de la congestion hépatique, dont les symptômes ne tardent pas à s'améliorer. Huit jours après sa prcmièi'e attaque d'épilepsie à l'hôpital, il en survient une seconde plus légère. La congestion continue à s'améliorer, mais le malade est repris, huit jours encore après la seconde, d'une troisième attaque d'épilepsie, plus légère aussi que la précédente. Ce fut la dernière. Pendant ce temps, la congestion hépatique avait suivi son cours vers la guérison.

Deux ans plus tard, le malade n'avait pas eu de nouvelle crise épileptique ni d'accidents du côté du foie. Il s'était marié et jouissait d'une parfaite santé.

Peut-être y aurait-il lieu de rapprocher de ce fait, au point de vue de la pathogéiiie hépatique, ceux qu'a jinbliés dernièrement le professeur Lépine (Revue mensueUe de médecine et de cliiruniie, 1877, p. 573) et oii il est question d'épilepsie survenant à la suite d'écarts habituels de régime chez des individus très-sanguins. (N. D. T.)

(3) Scudamnre, op. cit., p. 370.

iiunciiiso.N-cvR. 38

bU TROUBLES FONCTIONNELS DD FOIE,

11° L'insomnie peut provenir de causes bien diverses, au nombre desquelles le trouble du Ibie qui produit l'uricémie. Lorsque tel est le cas, le malade éprouve de la lourdeur et de la somnolence après un bon repas, et il peut tomber endormi eu se retirant pour se reposer; mais au bout d'une, deux, trois ou quatre heures, il s'éveille et alors, ou bien il reste éveillé pendant des heures, ou bien il retombe constamment dans son sommeil, rêvant ou ayant le cauchemar, et se réveillant quatre ou cinq fois ou même plus souvent dans l'espace d'une heure ou plus, jusqu'cà ce que, le malin arrivant, il tombe dans un sommeil paisible qui dure une heure ou plus, ou bien il est obligé de se lever, en proie à la fatigue et à l'irritation. Cette insomnie, de même que le vertige dont nous avons déjà parlé, est souvent produite par certains aliments, ou de mauvaises associations d'aliments. Ce qui chez un malade déterminera de la céphalalgie, des étourdissements ou des troubles de la circulation, amènera chez un autre de l'insomnie. Parfois cependant ce symptôme se présentera chez des gens très-attentifs à leur régime. Ce qui est important aussi à noter, c'est que, dans la plupart de ces cas, il n'y a pas de signe manifeste de dyspepsie stomacale, l'appétit peut être bon, trop bon même; les intestins peuvent être libres; il peut n'y avoir ni douleur, ni flatulence ou autre malaise après les repas; mais on trouvera une tendance insolite aux dépôts d'urates dans l'urine et très-souvent d'autres phénomènes d'une soi-disant diathèse goutteuse. Cette forme d'insomnie a été décrite il y a un siècle par Cullen, le célèbre nosologiste, de la façon suivante : « Les personnes qui souffrent d'une faiblesse d'estomac, comme je l'ai moi-même éprouvé pendant un grand nombre d'années, savent que certains aliments, sans qu'on se rende compte pourquoi, empêchent de dormir. Ainsi, j'ai été éveillé une centaine de fois à deux heures du matin sans avoir éprouvé aucune impression particulière; mais je savais que j'avais dû être réveillé par une irrégularité dans le fonctionnement de mon estomac, et je me rappelais alors ce que j'avais pris à mon dîner et qui avait été cause de cette irrégularité. Le docteur Haller est sujet au même accident, et principalement dans son grand ouvrage, il rapporte les particularités de son propre cas (1). » Cette affection a également été bien décrite par le docteur Dyce Duckworfh dans quelques excellentes observations sur différentes formes d'insomnie qu'il a publiées récemment (2). Cette forme d'insomnie est cependant généralement mal comprise, et on nuit souvent à ceux qui en sont affectés en leur administrant des opiacés et autres soporifiques, par ignorance de la cause réelle de cette insomnie. Bien souvent ce symptôme sera

(1) Inslilulions of Medicine, 1770.

Brilish médical Journal, Dcccinber 27, 1873.

îjrandement amoindri, sinon complètement aboli, par un soin attentif apporté au régime et particulièrement par l'abstinence du vin ou une grande modération là-dessus; dans quelques cas, il y a utilité à donner un peu de carbonate de soude, au moment du coucher ou au premier réveil. Quelques malades, dans ce cas, m'ont dit n'avoir jamais si bien reposé qu'après une dose de calomel ou de pilules bleues.

1Î2» Abattement. — L'influence du foie sur le moral a été reconnue par les auteurs de toutes les époques. C'est de la croyance qu'on avait •en cette influence que sont venus les termes d'hypochondrie et de mélancolie. On ne prétend pas, sans doute, que les états morbides de l'esprit auxquels nous donnons aujourd'hui ces noms, aient leur origine dans le loie ; mais, dans beaucoup de cas, ils sont incontestablement accompagnés et aggravés par des troubles de cet organe ; et il est également vrai que, indépendamment de l'hypochondrie ou de la mélancolie, les personnes atteintes de troubles fonctionnels ou organiques du foie sont sujettes à des accès de grand abattement et à des craintes imaginaires de danger imminent, qui disparaissent quand le foie est rendu à son état normal.

13° L'irritabilité du caractère est encore un symptôme ordinaire de trouble hépatique et parfois est le premier indice de la maladie. Un homme qui supportait auparavant sans faiblir les assauts de la vie, était aimable avec tout son eiitourage, en vient petit à petit cà se déconcerter pour des bagatelles; son imagination brode Là-dessus; il rend tout le monde malheureux autour de lui, etlui-mème le plus à plaindre de tous. Ses proches, ne voyant nul autre indice d'indisposition, et méconnaissant la vraie cause, mettent trop souvent ces emportements sur le compte d'un dérangement mental, d'un mauvais caractère, d'une impuissance à faire un effort moral; mais les moyens thérapeutiques propres à rétablir les fonctions du foie, s'ils sont employés à temps, feront souvent disparaître cette irritabilité, et alors, soit l'amélioration du malade sous l'influence de ce traitement, ou une attaque de goutte, viendront révéler la vraie cause du mauvais caractère de ce malade. Ainsi, dans ses PsycJiolofjical Inquiries, sir Benjamin Brodie nous parle en ces termes d'un malade atteint d'excès d'acide urique dans le sang: « Des idées noires l'assiègent; il devient irritable, bourru, une gêne pour lui-même et une gène aussi pour tout son entourage, s'il n'exerce pas un empire suffisant sur ses pensées et ses actes. Après un certain temps, le mal se déclare tout à coup, comme si c'était un poison : il a un violent accès de goutte au pied. On le met à un régime plus convenable et l'organisme est débarrassé de l'acide urique qui l'empoisonnait. Alors la goutte se calme : les idées riantes remplacent celles qui auparavant tourmentaient le ma-

lade, et elles persistent jusqu'à ce qu'il retombe dans ses premières hubitudes et gagne ainsi une nouvelle attaque de la maladie (1). »

l i" Symptomks ckhébraux et état typhoïde. — On sait parfaitement que l'agitation, le délire, la stupeur, le coma, les soubresauts, les tremblements, les convulsions, la langue brune et sèche, et autres phénomènes de l'état typhoïde, sont susceptibles de se présenter dans certains cas de maladie du foie avancée, qu'il y ait en même temps ictère ou non. Ces symptômes ont été ordinairement attribués à la suppression de la sécrétion biliaire. Mais nous avons montré qu'elle était dénuée de tout fondement, l'opinion d'après laquelle les éléments de la bile sont préformés dans le sang dont ils seraient simplement séparés par le foie; et nous avons vu également que la bile est loin d'être, comme on le suppose généralement, un poison mortel, et que sa présence dans le sang, même jusqu'à saturation, ne donne pas lieu à des accidents cérébraux. Ces accidents sont souvent les plus intenses lorsque l'ictère est léger, ou quand il est absent; et on les explique aisément quand on connaît les fonctions de décomposition dont on sait maintenant que le foie est chargé. Quand cette fonction est arrêtée ou sérieusement entravée, l'urée n'est plus éliminée en quantité suffisante par les reins; l'acide urique et les produits délétères de l'albumine envoie de décomposition, tels (|ue la leucine et la tyrosine, et peut-être d'autres que nous ne connaissons encore qu'imparfaitement, s'accumulent dans le sang et les tissus: il en résulte des symptômes d'empoisonnement du sang pareils à ceux qui se manifestent quand les reins ne peuvent plus éliminer les produits de décomposition de l'albumine par suite d'une maladie de leur tissu ou d'une formation exagérée d'urée et autres produits, comme cela arrive dans beaucoup de maladies fébriles. Dans l'atrophie aiguë, par exemple, le tissu du foie est détruit et ses fondions arrêtées; la leucine et la tyrosine remplacent l'urée dans l'urine et se rencontrent aussi en grande partie dans le foie, la rate et les reins, pendant que les symptômes cérébraux et l'état typhoïde sont les caractères dominants de la maladie.

(1) Seconde édition. 1855, p. 73.

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