‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 10 sur 135 · HALLUCINATIONS COMMUNES ET VERBALES ASSOCIÉES · texte numérisé non relu

HALLUCINATIONS COMMUNES ET VERBALES ASSOCIÉES

C'est celui de M. Charcot, dans lequel les centres corticaux ont été mis en rapport avec leur situation respective (fig. \ ).

Il est un fait psychologique généralement admis aujourd'hui : c'est que le mot n'est qu'un auxiliaire de l'idée; autrement dit, l'idée peut exister sans le mot qui la représente et se forme d'habitude avant lui et sans lui.

Rappelons-nous d'abord comment se forme l'idée. Prenons encore par exemple l'idée d'une cloche.

Une cloche résonne à notre oreille. Les vibrations transmises par le nerf sensoriel jusqu'à l'écorce cérébrale dans la partie qui est destinée à percevoir les sons et les bruits, c'est-à-dire le centre auditif commun, s'emmagasinent dans des cellules de ce centre qui sont dès lors fonclionnellement différenciées. Mais cette image auditive toute seule ne peut donner que la sensation ou le souvenir d'un son avec ses caractères généraux; elle peut aussi, comme nous l'avons déjà vu, donner lieu à une hallucination élémentaire.

Pour compléter l'idée de la cloche, il faut qu'à cette première image auditive s'associent d'autres images sensorielles : image visuelle donnant la forme, la couleur de l'objet, image tactile révélant ses contours, etc.; et grâce à ces associations, lorsque l'une des images revêt la forme hallucinatoire, le malade la rattache à l'idée d'une cloche.

L'idée d'un objet résulte donc de l'association de différentes images produites par des impressions sensorielles diverses, localisées dans les centres perceptifs communs.

Mais, en tout cas, cette idée peut se constituer indépendamment du langage. Nous en avons la meilleure preuve chez l'enfant.

Souvent celui-ci, bien que ne parlant pas encore, manifeste par des gestes, par des cris, le désir qu'il a d'un objet bien déterminé dans son esprit. En vain lui en présente-t-on

34 COEXISTENCES, ASSOCIATIONS, COMBINAISONS UALLUC1NATOIHES.

d'autres, il se détourne, crie plus fort, s'agite, pleure jusqu'à ce que l'on arrive à comprendre ce qu'il veut. Au contraire, en lui donnant l'objet convoité, on voit à sa satisfaction qu'il a obtenu ce qu'il désirait. Cet enfant avait donc bien l'idée d'un objet déterminé, avant de savoir parler.

Cet exemple suffira, je pense, pour vous montrer que l'idée est indépendante du mot.

Plus tard, lorsque ce même enfant commence à parler, c'est par le langage parlé qu'il traduit ses idées; une nouvelle fonction s'est développée, la fonction du langage. Les idées ont désormais une étiquette, et cette étiquette, cest le mot»

Le mot, lui aussi, est constitué par différentes images, qui s'associent d'une part entre elles et d'autre part à celles de l'objet.

Vous montrez, je suppose, une cloche à l'enfant et vous la faites résonner à son oreille en prononçant le mot « cloche ». Ce mot, répété un nombre de fois suffisant, se fixera dans les cellules d'un centre, A — celui de la mémoire auditive du mot — et constituera F image auditive du mot, après s'être associée en I à l'image concrète de l'objet qu'elle pourra réveiller, ou réciproquement.

Bientôt, Tentant, ayant entendu le mot, essaye de le prononcer à son tour; la première image auditive se répercute sur un second centre M — celui de la mémoire motrice d'articulation — donnant ainsi naissance à une seconde image — celle de la mémoire motrice d'articulation reliée désormais à l'image verbale auditive et à celles de l'objet.

Plus tard, lorsque l'enfant apprend à lire, une troisième image se forme — Y image visuelle du mot — dans le

RAPPORTS DE L'jDÉE AVEC LE MOT. 3o

centre V de la mémoire visuelle des mots, en rapport avec les précédentes et le centre d'association des idées I.

Enfin, lorsque ce même enfant, apprenant à écrire, copie un modèle placé sous ses yeux, l'impression visuelle du mot se répercute sur le centre G, qui préside aux mouvements coordonnés de l'écriture ; Yimage graphique qui en résulte, par suite des connexions s'établissant entre les centres des autres images du mot et le centre I d'association des idées, pourra désormais être réveillée, non seulement par l'image visuelle, mais par les autres images du motet par celle de l'objet (1).

Bien que très rapide, cette analyse me semble suffisante pour vous montrer :

Que l'idée se forme avant et sans le mot; elle en est indépendante et le mot n'est que son auxiliaire;

Que le mot, comme l'idée, n'est qu'un complexus d'images mentales ;

Que les différentes images du mot sont associées ensemble et à celles de l'idée, et que, par suite, elles peuvent toutes se réveiller l'une l'autre.

Ces différentes considérations nous expliquent d'abord comment se produisent les hallucinations élémentaires et les hallucinations sensorielles communes, éveillant l'idée

(1) Il est intéressant de remarquer que, dans certains cas, on retrouve dans le développement des hallucinations une marche parallèle à celle de la formation des idées et du mot. L'enfant entend d'abord le son d'une cloche, le différencie à l'aide d'autres images sensorielles lui donnant l'idée de cet objet, dont on prononce ensuite à son oreille le nom qu'il ne peut exprimer que plus tard. Le persécuté chronique de son côté entend d'abord des sons indistincts (hallucinations élémentaires), puis différenciés (hallucinations auditive?, communes), puis des voix extérieures (hallucinations verbales auditives), et n'arrive que plus tard aux voix intérieures (hallucinations verbales motrices).

d'un objet, par le mécanisme que je vous exposais dans la dernière séance; vous voyez aussi pourquoi les hallucinations verbales peuvent être de différentes espèces, suivant que tel ou tel centre du langage est intéressé.

Vous comprenez comment certains aliénés ont des hallucinations communes sans avoir d'hallucinations verbales, l'idée étant indépendante du mot. Enfin, vous rappelant les associations qui existent entre l'idée et le mot, vous ne serez pas surpris de rencontrer des hallucinations communes associées à des hallucinations verbales. Les mêmes raisonnements nous expliqueront plus tard les combinaisons hallucinatoires, puisque l'idée, comme le mot, n'est qu'un complexus d'images mentales.

Eh bien, Messieurs, on peut dire d'une façon générale que tous les modes d'association de ces diverses hallucinations, communes et verbales, sont possibles et même ont été observés en clinique.

On peut les diviser en deux catégories, suivant qu'elles intéressent le même sens ou des sens différents.

Voici, par exemple, un fait d'hallucinations communes et verbales associées, intéressant la vue : « Je vois, au même mur de la tête de mon lit, plusieurs figures moitié les unes sur les autres et je voyais sortir les paroles de leurs bouches. »

Une. autre malade a une voix intérieure (hallucination verbale motrice) qui lui dit : « Va là, fais cela; » et alors elle se sent poussée à obéir, comme si elle était électrisée; elle se sent attirée comme si « elle se sauvait de dessus sa chaise » (hallucination motrice commune).

Voici d'autres cas dans lesquels les hallucinations communes et verbales ont une localisation différente.

HALLUCINATIONS VEHBALES ASSOCIÉES. 37

Une malade possédée entend une voix intérieure (hallucination verbale motrice) qui lui parle, et alors « je suis, dit-elle, comme avec un petit mari » (hallucination génitale). D'autres fois, ce personnage lui annonce, toujours intérieurement, qu'il lui fera voir la Vierge, et « elle voit, dit-elle, réellement la Vierge, les anges, les splendeurs du ciel... »

Sans m'attarder à citer de nombreux exemples analogues, je me contenterai du suivant, où les associations hallucinatoires sont très nombreuses.

« Pendant vingt minutes, raconte une malade, f entends mes meubles craquer (hallucination auditive élémentaire). Un peu après, je vois dans une grande clarté Satan avec ses cornes (hallucination visuelle commune) agissant et disant comme une vraie voix (hallucination verbale auditive) : «Je retournerai ton corps de telle manière que tu feras ce que tu] ne veux pas faire. » Je ne puis vous dire ouvertement ce que j'ai ressenti alors et que vous comprenez bien sans doute (hallucination génitale), puis j'ai senti comme une grosseur à Centrée de la matrice et de grandes secousses dans le ventre (troubles de la sensibilité générale).»

3° Associations entre hallucinations verbales.

Les hallucinations verbales peuvent être toutes de même nature, auditives par exemple.

C'est le cas des malades qui, au lieu de mots ou de phrases isolés, entendent leurs voix tenir une véritable conversation.

Tantôt cette conversation se fait dans le même sens, ou bien les voix sont dialoguées et s'opposent pour ainsi dire l'une à l'autre. C'est ce que Morel avait appelé la double voix. Dans un mémoire sur l'antagonisme des idées déli-

rantes, j'ai rapporté, avec M. Bezançon, de nombreux exemples de cette catégorie (1). Le plus souvent, le malade perçoit par les deux oreilles toutes les hallucinations, fussent-elles antagonistes.

Une persécutée entend « des femmes de persécution, méchantes et ignorantes, qui l'appellent salope, coquine, putain o ; mais d'autres qui la consolent, lui disent « de ne pas les écouter, de ne pas faire attention ».

Il est d'autres cas, plus rares, où les hallucinations antagonistes se cantonnent dans une oreille, chacune de leur côté.

Une malade entend les voix de deux esprits qui lui parlent : le bon esprit lui parle du côté droit, lui donne de bons conseils, l'exhorte au bien, etc. — sa voix ressemble, comme timbre, à celle de son fils. Le mauvais esprit lui dit du côté gauche tout le contraire de l'autre, l'engage à mal faire, à détester ses enfants, etc. — sa voix ressemble à celle de sa fille.

D'autres fois, la conversation que perçoit le malade se fait à l'aide d'hallucinations motrices.

Une aliénée ressent des voix intérieures, l'une qui rappelle des faits passés, une autre qui la gronde. Une voix intérieure lui ordonne de me dire : a Vous avez aimé une femme qui est le diable; » et une autre lui dit qu'elle a mal fait de parler ainsi.

Les hallucinations verbales psycho-motrices sont souvent aussi antagonistes, l'une soutenant le pour, l'autre le contre; cette même malade dit « avoir toujours en elle deux idées qui se contredisent». C'est, en quelque sorte, la lutte du bien et du mal. Une véritable conversation intérieure

(1) J. Séglas et P. Bezançon, Annales médico-psychologiques, 1889.

s'établit alors, participant de tous les caractères des hallucinations verbales motrices, et souvent le malade n'a nullement conscience qu'il intervienne en quoi que ce soit dans cette conversation à laquelle il ne fait qu'assister, et que lui semblent tenir entre eux deux individus ayant pris possession de lui-même.

Le dialogue ou l'antagonisme n'existe pas seulement entre hallucinations verbales de même nature; il peut s'établir entre hallucinations verbales, motrices et auditives.

J'ai déjà publié le cas d'une persécutée chez laquelle « l'attaque » se produisait par l'intermédiaire des hallucinations verbales auditives, les motrices représentant la « défense » .

Une aliénée du même genre entend par les oreilles des voix fortes, nettement articulées, qui lui disent des sottises et des injures. Ces injures sont suivies, après un court intervalle, d'un mot de consolation, d'un compliment, qu'elle n'entend plus par les oreilles, mais par inspiration, « comme si elle se parlait à elle-même ».

Mme L... est poursuivie par les injecteurs qui lui disent à l'oreille toutes sortes d'injures. Mais une petite voix intérieure, qui part de l'estomac, la met en garde en lui disant par exemple : « On cherche à t'empoisonner, ma mère. » Cette petite voix lui fait remuer la langue et ouvrir les lèvres; elle la comprend aux mouvements de sa langue.

Mme S..., persécutée, entend par l'oreille des voix auxquelles elle est irrésistiblement poussée à répondre, au moins par la pensée, et elle sent alors les mouvements de la langue comme si elle allait parler réellement. Elle converse ainsi avec ces voix extérieures, et tantôt la réponse est bien pour elle l'expression de sa pensée qu'elle ne peut retenir, tantôt, au contraire, elle correspond à des mots

étrangers au courant de ses idées, imposés par ses ennemis et qu'elle ne fait que répéter par suite d'une électrisation spéciale de sa langue par ses persécuteurs.

Il s'agit donc dans tous ces cas d'hallucinations verbales diverses, non seulement coexistantes, mais reliées entre elles par des associations directes, et présentant ce caractère capital que chacune d'elles a trait à des mots ou phrases différentes, de même que les hallucinations communes associées avaient trait chacune à des idées différentes.

C. — Il n'en est plus de même dans les cas que nous allons étudier maintenant.il ne s'agit plus d'associations entre hallucinations ayant trait à des choses ou à des phrases différentes ; ce sont de véritables combinaisons hallucinatoires relatives à un même objet ou aux mêmes paroles.

Aussi n'y a-t-il combinaison proprement dite que si les hallucinations sont de même nature, soit communes, soit verbales ; par suite, les hallucinations élémentaires ne peuvent entrer dans le cadre.

Je ne fais que vous citer des cas de combinaison entre hallucinations communes.

Une malade se plaint un jour, en entrant chez elle, de sentir une odeur d'encens et de voir en même temps de la fumée.

Des faits du même genre ne sont pas rares chez les persécutés à idées d'empoisonnement, qui trouvent à leurs aliments un goût et aussi une odeur particuliers.

Il s'agit là d'hallucinations combinées en ce sens qu'elles n'ont trait qu'à un seul objet, dont elles intéressent en même temps plusieurs images constitutives différentes.

Elles se distinguent ainsi des hallucinations communes

Page 1