‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les maladies nerveuses professées à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 191 sur 207 · EFFETS PHYSIOLOGIQUES DES INJECTIONS · texte numérisé non relu

EFFETS PHYSIOLOGIQUES DES INJECTIONS

il détermine souvent de l'enrouement, quelques secondes après l'injection.

5° Peau, et membres. — Dans les premiers temps du traitement, mes malades ont maigri; mais plus tard, lorsque leur état s'est amélioré, l'embonpoint a reparu et le poids du corps a augmenté sensiblement.

La face a présenté quelquefois certaines particularités ; en effet, tandis que sous l'influence de la maladie la face de quelques malades est d'un jaune citron, elle roui^it chez ceux-là mêmes presque aussitôt après l'injection, et cette rougeur dure plusieurs heures. J'ai pu, récemment, chez une femme, empêcher la persistance de la teinte ictérique en diminuant les intervalles entre les injections. La médication arrive à faire disparaître les rides et les sillons quelquefois si profonds que présente la face de certains lypémaniaques. La peaii, a été quelquefois le siège d'un prurit assez désagréable.

Certains malades ont ressenti , avec de fortes doses de 12 centigrammes et plus, des commotions diurnes et nocturnes dans les membres. D'autres n'en ont éprouvé qu'au bout de vingt heures et cessaient de les ressentir une fois l'injection du matin faite. Ils comparent ces sensations à des secousses électriques. Je me suis assuré que ce sont bien des effets du médicament, ainsi que Cl. Bernard l'a dit.

G" Durée de V influence morphinique. — La durée de l'influence de la morphine sur les aliénés varie beaucoup d'après le degré et la variété du trouble mental.

Chez les malades tranquilles, comme certains lypémaniaques, certains monomanes, la durée de l'action est de près de vingtquatre heures; chez les maniaques, les hallucinés et les lypémaniaques agités , la durée de l'action ne dépasse guère huit heures mais n'atteint jamais vingt heures. Il en est de même chez les hystériques agitées.

Aussi il est nécessaire, si l'on veut guérir ou améliorer, de renforcer l'injection du matin par une seconde injection dans l'après-midi , et quelquefois même par une ti'oisième injection vers hi vinotièmc heure, ces deux dernières données à des doses moins fortes que celle du matin.

Cette durée de l'action du médicament est révélée parfois par des phénomènes assez singuliers : vers la vingtième heure les malades ont des Wssons, un malaise général, de la courbature, un sentiment d'anéantissement, sont incapables de rien faire, et tous ces malaises cessent aussitôt l'injection du matin faite. Ce besoin de la médication est d'autant plus intéressant à observer, que l'on a affaire à des malades qui, d'ordinaire, se refusent à tout traitement et qu'on les voit attendre avec impatience le moment où ils seront traités et prendront le tour de ceux qui les précède nt.

Les variations dans la durée de l'action de la morphine ont une grande influence sur le sommeil : c'est ainsi que tantôt une injection de 40 à 50 centigrammes, faite le matin, favorise le sommeil de la nuit suivante, et que tantôt cette même injection est insuffisante pour amener du sommeil nocturne. Cela tient quelquefois à ce que l'injection du matin détermine du sommeil pendant une partie du jour et que le besoin de dormir la nuit n'existe plus. Je fais dans ces cas une seconde injection dans l'après-midi.

C. Effets 'physiologiques d'un pronostic favorable; mode d'action curative de la morphine. — L'aliéné qui guérira ou qui s'améliorera par les injections sous-cutanées de morphine présente , dès les premières doses, les phénomènes suivants, qui s'accentueront, puis diminueront plus tard et dont quelques-uns cesseront enfi n.

Je les note par ordre d'apparition :

Rougeur de la face, des conjonctives; nausées; vomissements muqueux et alimentaires ; sensation de chaleur générale ; anéantissement ; courbature ; sommeil ; amaigrissement et perte de poids dans les premiers temps ; diminution continue de la tension artérielle, que l'on constate avec le doigt et avec le sphygmographe ; puis amélioration de la physionomie , qui s'embellit, devient intelligente ; le teint s'éclaircit du menton au front ; le front est, à un certain moment, encore jaune, alors que le bas de la face est clair et rose ; franchise et vivacité du regard ; augmentation du poids et embonpoint; réapparition régulière des règles.

La corrélation entre ces phénomènes physiologiques et la cure de l'aliénation me paraît pouvoir être expliquée de la manière suivante :

La rougeur de la face est le résultat d'une diminution dans la

MODE D'ACTIOM CURATIVE.

tension vasciilaire qui se produit aussi dans l'encéphale et qui détermine le narcotisme. Il en est de môme de la sensation de chaleur générale.

La diminution continue de la tension artérielle qui remplace l'augmentation de la tension, indique que Vétat sthénique du système artériel est dominé, et que les fonctions végétatives vont de nouveau se rétablir.

En effet, cette asthénie est suivie de modifications visibles de la physionomie, du regard, du teint, de la face, de la couleur de la peau en général, de l'expression de la pensée, de l'augmentation du poids du corps et de la réapparition des règles, en même temps que de la diminution , puis de la cessation du délire et des hallucinations.

Il semble que la morphine facilite la nutrition de la substance nerveuse et qu'elle fait disparaître ou diminuer l'anémie et la dyscrasie dont on observe les symptômes et dont j'ai maintes fois constaté les traces dans la substance grise des circonvolutions pariéto-frontales.

Cette explication que je donne de l'action de la morphine me semble être corroborée par un fait d'observation que tout médecin a pu observer sur des aliénés atteints de folie simple, à savoir : que le délire diminue et même cesse pendant les maladies fébriles. Que de fois m'est-il arrivé d'obtenir des paroles raisonnables et des renseignements exacts sur leurs antécédents, sur leurs conceptions délirantes et sur leurs hallucinations, d'aliénés pris de fièvre symptomatique d'une angine, d'une pleurésie, d'une pneumonie, lesquels s'étaient refusés jusque-là à parler ou à répondre ! La fièvre avait^déterminé, dans leur cerveau, une paralysie vasomotrice sous l'influence de laquelle l'état sthénique des vaisseaux cérébraux et l'anémie de la substance cérébrale avaient diminué ou cessé temporairement.

Le môme fait physiologique se produit au moment d(î la mort, chez certains aliénés privés jusqu'alors de raison.

J'ai aussi observé cette lucidité un ou deux jours avant la menstruation.

L'influence favorable de la médication morphinique sur certaines folies dont la cause est une douleur cérébro-spinale ou ganglionnaire

doit être encore expliquée par la cessation rapide de la douleur. Des auteurs, s'inspirant de l'opinion de Cl. Bernard, ont eu raison de dire que dans ces cas l'amélioration et la guérison tenaient à ce que le cerveau était moins sensible aux impressions douloureuses, mais les nombreuses réponses que m'ont faites mes malades me permettent aussi de vous affirmer que la douleur est atténuée et enfin supprimée.

Avant d'obtenir le calme on observe souvent une période d'excitation par insuffisance de la dose. D'autres fois, cette période d'excitation persiste après chaque injection, avant d'observer la série des autres phénomènes physiologiques, contraction des pupilles, rougeur de la face, somnolence, etc.

Il est encore un fait assez intéressant que j'observe chez les aliénés dont la maladie s'améliore, c'est la diminution de la tolérance morphinique. Tel aliéné qui supportait chaquejour 10 centigrammes n'en supporte plus que quelques milligrammes. L'intolérance est donc alors un signe pronostique très favorable.

D. Motifs (T un pronostic défavorable. — Il est une particularité très intéressante du traitement : c'est celle qui concerne la i^ésistance aux effets physiologiques morphiniques.

Cette résistance est énorme chez des individus atteints de folies incurables ou difficilement curables.

Certains aliénés ne présentent de phénomènes physiologiques qu'après les doses injectées de 13 centigrammes et plus.

J'ai eu des malades chez lesquels la morphine n'a déterminé aucun phénomène physiologique, bien que j'aie élevé les doses quotidiennes données en une fois jusqu'à 45 centigrammes, et bien que je sois arrivé à ces doses élevées, en une semaine, par quantités quotidiennes de 6 à 8 centigrammes, ce qui exclut l'idée de tolérance. L'estomac, l'intestin, le cerveau, les artères ne ressentent aucun effet chez ces aliénés, et il semble que vous leur injectiez une solution non médicamenteuse.

Une malade, la nommée Fal... (photographie, fig. 3), que j'ai en ce moment dans mon service, reçoit chaque jour, en deux injections sous-cutanées, 2 grammes de chlorhydrate de morphine sans présenter aucun effet morphinique autre qu'une légère contraction pupillaire.

ACCIDENTS ET DANGEHS.

Les malades qui m'ont offert une résistance absolue aux effets physiologiques n'ont pu être même améliorés; aussi, j'en suis arrivé à considérer comme défavorable dans le début de la médication l'absence de vomissements, de rougeur de la lace , de diminution de la tension artérielle, de narcotisme et d'amaigrissement.

Il est impossible de savoir, dans l'état actuel de nos connaissances, comment expliquer cette résistance de certains aliénés à des doses élevées de morphine administrées en très peu de jours ; il faut se borner à enregistrer le fait.

L'intolérance de certains malades à des doses même faibles est aussi une condition défavorable, c'est ainsi qu'il m'a été impossible d'arriver à aucun résultat chez une aliénée (|ui ne pouvait supporter un dixième de milligramme de morphine sans vomir toute la journée.

E. Condilions physiologiques et morbides qui ?'endeiit la médication infructueuse ; accidents et dangers. — Menstruation. — Les aliénés dont le délire se réveille ou dont l'agitation se reproduit aux périodes menstruelles sont les plus difficiles à guérir (obs. XXX, XXXIII et XXXV, p. 696 et 697), et cela se comprend, puisqu'elles ont en elles une cause périodique d'irritation sympathique ; aussi est-il nécessaire, chez ces malades, d'élever beaucoup les doses aux époques cataméniales.

La tolérance morphinique diminue quelquefois pendant la menstruation.

Les aliénés qui se refusent et qui se sont refusés à manger depuis un temps plus ou moins long, supportent difficilement la médication et guérissent ou même s'améliorent rarement, parce qu'il est impossible de donner des doses suffisantes.

Il en est de même des aliénés qui arrivent dans un état de cachexie, de maigreur, de pâleur intenses. Soit que les lésions cérébrales soient plus avancées que chez d'autres, soit qu'ils supportent mal les doses élevées, j'ai le plus souvent échoué. Il est de fait que les autopsies que j'ai pratiquées dans ces cas m'ont révélé des lésions macroscopiques et microscopiques bien plus avancées que chez d'autres, au point de vue de la dégénérescence graisseuse , de la nécrose des éléments nerveux et des altérations vasculaires.

Un état plus ou moins avancé d'incohérence est encore une mauvaise condition pour le succès ; la raison en est la même que celle que je viens de vous exposer à propos de la cachexie. Plus la nécrose des éléments nerveux et des capillaires cérébraux est avancée, plus l'amélioration et, à plus forte raison, la guérison sont difficiles.

Je vous ferai pourtant remarquer qu'il ne faudrait pas prendre absolument la diminution de mémoire, chez un aliéné, pour un signe de démence. La diminution de la mémoire doit être considérée quelquefois comme un résultat momentané du vague dans lequel les conceptions délirantes, les hallucinations plongent les malades, et elle disparait par conséquent avec la cause qui l'avait engendrée.

L'ancienneté de l'aliénation, l'état de démence, de folie systématisée, la multiplicité des délires, les idées de grandeurs rendent, le plus souvent, la médication inutile; pourtant, j'ai guéri une femme atteinte de folie lypémaniaque avec démence (obs. XX, p. 694), une autre atteinte de folie lypémaniaque avec idées de grandeurs (obs. XXIV, p. 694) et j'ai fait cesser les idées de grandeurs chez la femme M"* (obs. XXXÏI, p. 696).

L'ancienneté des hallucinations est encore un pronostic grave Dans ces derniers cas, les injections de morphine doivent être fréquentes et la saturation à l'excès par des doses élevées et rapprochées est la seule méthode utile dans ces formes intenses de l'aliénation mentale ; du reste, pour ces folies sensorielles comme pour les autres, la durée du traitement est ordinairement en rapport avec l'ancienneté de la maladie.

F. La médication offre-t-elle des accidents comparables aux effets de ropiophagie ? — Je n'ai observé, chez aucun de mes malades, les caractères donnés aux opiophages et à ceux qui ont élé empoisonnés par l'opium.

Enfin, Messieurs, je veux vous signaler un sérieux avantage de cette médication. Par la rapidité d'infiuence sur l'agitation de malades, elle permet de traiter une certaine catégorie d'aliénés dans leur domicile et de leur éviter le séjour dans les établissements spéciaux. Les aliénés traités par cette méthode seront de plus en

TRAlTEMEiNT A DOMICILE.

plus considérés comme des malades et non comme des individus qu'il faut au plus vile éloigner de leur foyer.

Je ferai aussi remarquer que les aliénés dont je vous ai annoncé la guérison étaient bien guéris ; ils présentaient ce caractère précis du retour à l'état normal : la conscience de l'état de folie antérieur, le souvenir du délire et de ses diverses manifestations et la reconnaissance pour ceux qui les avaient soignés, trois signes dont on ne tient pas assez compte lorsqu'on laisse sortir un aliéné d'un asile.

Il est en dernier lieu possible, par cette médication employée à temps, d'empêcher dans certains cas le développement à nouveau de l'aliénation mentale. Les aliénés ont presque tous en eiïet, au début de leur maladie, un point douloureux crânien, cérébral, intercostal ou autre, ou certains phénomènes dont la guérison obtenue par la morphine arrêterait l'accès menaçant de folie. J'ai déjà été assez heureux pour produire un semblable résultat chez quelques malades de mon service et chez plusieurs malades de la ville.

Messieurs, il est encore un point que je veux mettre en relief, c'est la possibilité de traiter par la méthode des injections souscutanées certains aliénés dans leurs familles, et, par conséquent, d'éviter à celles-ci le placement dans un établissement d'aliénés et la séparation de l'aliéné d'avec les siens, séparation qui, on aura beau dire, crée et laisse dans l'esprit de beaucoup d'aliénés des sentiments d'inimitié et de haine envers ceux de leurs parents qui les ont fait séquestrer.

Cette méthode permet en outre d'être sùr du traitement que l'on ordonne : les malades, les serviteurs, les parents mêmes ne peuvent pas m'induire en erreur, me tromper et me faire croire que les médicaments ont été pris, alors que trop souvent ils n'ont pas été donnés ou bien qu'ils ont été cachés ou jetés sur le sol.

La pratique déjà longue que j'ai du traitement des nerveux et des aliénés par les injections sous-cutanées de morphine m'a encore convaincu. Messieurs, du bien que cette méthode permet de faire en apportant du soulagement à la douleur physique et morale; c'est, en somme, se montrer charitable que de l'employer.

Un certain nombre de médecins ne font pas une attention suffi-

santé aux douleurs de leurs malades, et n'attachent pas assez d'importance à la longue durée des névralgies et à leur influence sur les fonctions morales et intellectuelles de ceux qui en sont les victimes.

On appelle hijpocondrie l'état d'une personne qui se plaint sans cesse de douleurs plus ou moins aiguës, et l'on a de la tendance à considérer que l'imagination est tout chez ces individus, que la douleur est un mythe, et on les abandonne à leurs plaintes et à leurs gémissements.

Eh bien ! l'expérience apprend que bon nombre de ces ma^neureux arrivent à être frappés, après un plus ou moins grand nombre d'années, d'affections cérébrales et spinales organiques dont on aurait pu peut-être éviter l'évolution, si l'on avait traité la douleur.

J'ai observé sept cas de paralysie générale précédée longtemps à l'avance de névralgies le plus souvent très tenaces , d'autres fois mobiles.

Je vous rappellerai que Trousseau a insisté sur la nécessité qu'il y a, dans la douleur abdominale, de calmer l'élément névralgique pour empêcher l'inflammation de survenir; que Marrotte a signalé l'influence des névralgies lombo -abdominales se traduisant par des congestions et des hémorrhagies utérines.

De même, Woillez explique certains cas d'hématocèle rétroutérine par la paralysie vaso-motrice due à des névralgies utérines.

Cahen et d'autres attribuent certaines altérations congestives de i'iEil à des névralgies sus- et sous-orbitaires.

Eh bien ! n'est-il pas rationnel de faire jouer à des paralysies vasomotrices dues à des névralgies des méninges cérébrales, un rôle déterminant dans la production d'affections organiques cérébrales, et d'ailleurs, sans parler de ces affections organiques, n'est-il pas connu que la douleur persistante prolongée, surtout la douleur de la face et de la tête, produit des modifications profondes dans le caractère, dans la pensée et dans la façon de vivre? Le fonctionnement cérébral est troublé par ces habitudes morbides qui jettent les individus dans des malaises inexprimables et les empêchent de vaquer à leurs occupations. L'habitude morbide est une des choses le plus à éviter, surtout chez les individus qui présentent la moindre prédisposition aux affections mentales et nerveuses.

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