DOUZIEME LEÇON
Folie avec idées de suicide. Sa physiologie pathologique. Localisation cérébrale.
Messieurs ,
Je vous disais dans la précédente leçon que je reviendrais sur le sujet de la folie suicide.
Les observations que j'ai faites ont pour objet la localisation cérébrale des idées de suicide.
Depuis longtemps j'avais remarqué que les malades qui ont des idées de suicide se plaignent ordinairement de céphalalgie bregmatique et syncipitale, et décrivent cette douleur dans les termes les plus imagés, la comparant à la sensation que donnerait un clou, un fer chaud, une boule, une vessie pleine. J'avais encore constaté que la température de cette partie du crâne était ordinairement notablement élevée chez ces malades.
Mon attention était donc déjà attirée sur ce point, lorsque des autopsies vinrent en aide à mon observation.
Je constatai de la congestion aiguë ou chronique, des produits de congestion, des exsudais dans les parties des méninges et du cerveau exactement en rapport avec les points où s'était produite la douleur et l'hyperthermie, c'est-à-dire à l'extrémité antérieure du sillon de Rolando qui correspond, vous le savez, au bregma. Les examens histologiques complétèrent ce que je constatais à la vue, et me montrèrent dans la substance cérébrale et au milieu des cellules des produits de congestion et d'inflannnation. Après cette période assez longue d'observation et de recherches (je dis longue, car les autopsies sont rares, et je ne pouvais rien avancer sans autopsie), mon opinion a pu se l'aire; aussi je puis aujourd'hui poser cette
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conclusion, à savoir, que les idées de suicide chez les aliénés sont liées à des troubles fonctionnels et à des lésions qui siègent ians les parties les plus internes des circonvolutions frontales iscendantes et pariétales. Je dirai plus, les impulsions dangereuses m suicide, à riiomicide, aux actes violents, ont leur origine dans ;es circonvolutions.
Je commencerai par les signes observés sur plusieurs des malades le mon service.
Ous. XLVII. — Un nommé Déchois..., atteint de lypémanie avec idées de suicide, ;ou(frait d'une douleur syncipilale qui, très limitée d'abord, s'étendait tous les jours, .e malade y ressentait une sensation de chaleur continue, insupportable. J'ai pu nainies fois mesurer la température crânienne en ce point. Elle était de 38 à 39 degrés. La température axillaire était à ST^S.) La persistance de la continuité de la douleur ït de la chaleur était la cause de son désespoir et de ses idées de suicide.
Obs. XLVIII. — Une dame R..,, atteinte de folie lypémaniaque, éprouvait depuis le lébut une douleur fixe dans la région syncipilale, accompagnée de battements dans la été. Celte douleur lui donnait des idées de suicide.
La région syncipilale était d'une chaleur exagérée, perceptible à la main, et que le hermomèlre montrait être de 38", 5. (La température axillaire était à 37°, 4.)
Obs. XLIX. — Une femme Gris... a été amenée dans mon service le 13 février 1872 it y est morte le 17.
Elle était atteinte de lypémanie avec idées incessantes de suicide. Malgré son état )hysique dont la cause était une inanition volontaire, cette femme chercha, à la 'eille de sa mort, à s'introduire dans la bouche un morceau de linge qu'elle avait )elotonné.
Elle portait souvent la main au haut de la tête, au bregma, avec l'apparence de la ■oulïrance. Cette partie avait une température au-dessus de la normale. En efl'et, elle jtait de 39 degrés (supérieure de "2 degrés à la température axillaire, qui n'était [u'à 37",!2). Je reviendrai sur l'autopsie de cette femme.
Obs. L. — Une nommée Ghamb..., lypémaniaque, avait des idées de suicide ellement constantes, qu'il était impossible de la laisser seule un seul instant.
Elle avait essayé de se pendre, elle s'était coupé le cou, en avant du larynx, puis lie refusa de manger, et il fut nécessaire, pendant plusieurs mois, de la nourrir par a sonde œsophagienne. Elle se plaignait de céphalalgie bregmato-syncipitale.
La température de celte région était élevée notablement au-dessus de la normale lie était de 37 degrés. (L'axillaire n'était que de 37 degrés.)
Ubs. I.L — Une nonunée luiud..., alleiiite de folie lypémaniaque avec idées de iuicide, s'est précipitée deux fois dans un puits, a avalé une autre fois de l'eau de avclle, et a cherché maintes fois à se suicider, depuis qu'elle est dans mon service.
La physionomie de celte femme présente à un haut degré l'apparence de la soufrauce ; mais elle n'accuse de douleurs dans aucun point du corps.
VOISIN. — Leçons cliniques. 12
FOLIE AC(]UISE.
La température de La région bregmatique a été prise à plusieurs reprises et été chaque fois plus élevée que la normale.
1 fois elle était de 36",2. (La température axillaire était de 370,3
1 fois — 36» — — 36°,2
1 fois — 36»,o — — 36°,8
1 fois — 36»,8 — — 36°,9
Voici maintenant les résultats que m'ont donnés les autopsies que j'ai faites : la première est celle de cette femme Gris..., qui a succombé à de l'inanition volontaire, et qui s'introduisait un linge dans la bouche pour s'étouffer. Entrée le 13 février 1872 dans mon service, elle y est morte le 17.
Les veines méningées qui couraient à droite et à gauche sur les parties internes des circonvolutions frontales ascendantes et 1™ et 2*" pariétales, et de la partie la plus antérieure de roccipitale !a plus interne, étaient gorgées de sang, et les méninges y étaient très épaissies et hyperhémiées, et il existait un kyste séreux du volume d'une petite pomme qui s'appuyait sur les circonvolutions pariétales gauches.
De plus, une coupe anléro-postérieure et horizontale de chaque hémisphère, pratiquée à la profondeur de 1 centimètre, faisait voir une teinte rouge et violacée qui occupait la partie la plus interne de la frontale ascendante et 1" pariétale (2" pariétale de Gratiolet) gauches et de la 1'" pariétale droite.
La nommée Chamb... (celle qui a tenté de se pendre et qui s'était coupé la partie antérieure du cou) a présenté à l'autopsie les parti- • cularités suivantes :
Il existait une hyperhémie méningée considci^able dans le sillon qui sépare la l""" frontale gauche de la frontale ascendante, à la surface de la 1"" pariétale (à sa partie interne) et dans le territoire contigu.
Chez une nommée Paul, qui a tenté un triple infanticide et qui s'est suicidée en avalant une fourchette qui a déterminé la perforation du duodénum, il existait dans la partie la plus interne de la 2.'' pariétale droite des dilatations et des pertuis vasculaires indiquant un état de congestion déjà ancien.
Ces dilatations vasculaires se continuaient dans la partie sousjacente de la couronne de Reil.
Les dessins exécutés d'après des coupes fines de la partie laplus
KOLIE SUICIDE.
interne de cette 2*= pariétale droite montrent de la prolile ration nucléaire dans les capillaires de cette circonvolution, et indiquent bien un état hyperhémique chronique.
Je vous ai exposé les faits qui concernent la folie suicide; je vous ai montré des dessins représentant des lésions, ({ui ont été exécutés au moment même des autopsies. Il me reste à chercher s'il est possible de donner de ces faits une explication rationnelle.
Je le crois, et je compte vous faire voir qu'il y a une corrélation entre ces faits et les données acquises sur les localisations cérébrales.
L'observation d'une femme Canon, morte il y a quelques années dans mon service, m'a beaucoup servi à ce sujet.
Cette femme, âgée de 55 ans, avait subi une condamnation pour vol, et, après sa sortie de prison, elle eut beaucoup à souffrir des révélations que l'on faisait à son sujet, et n'a pu que très difficilement trouver de l'ouvrage.
Elle était un peu sourde, et tout pour elle devint illusion de l'ouïe; elle croyait que ceux qu'elle voyait parler s'occupaient d'elle et la dénonçaient. Elle fréquentait assidûment l'église de Montmartre et s'imagina que le curé était son ennemi acharné, qu'il l'injuriait dans l'église, en chaire même.
Elle essaya en vain de voyager; partout elle entendait des gens chuchoter et dire : « La voilà, il ne faut rien lui acheter! »
Exaspérée, elle se rendit de Marseille à Paris, alla dans l'église de, Montmartre un dimanche pendant l'office, et elle tira trois coups de pistolet sur le curé pendant qu'il prêchait. Arrêtée, elle déclara qu'elle avait commis cet acte pour passer devant une cour d'assises et pour pouvoir dévoiler les persécutions dont elle était l'objet de la part des curés.
Elle fut reconnue aliénée et envoyée dans mon service.
Je constatai que cette femme avait des hallucinations, qu'elle était très violente, et je pensai que cet état se liait àun pi-ocessus congestif.
La malade était sujette h des accès de colère d'une intensité extrême; son caractère devint de plus en plus acariâtre; elle m'injuriait, me menaçait, arrivait vers moi la tête droite, le port méprisant; la moindre observation, le moindre froissement l'irritaient, et dans ses accès de colère, ses yeux flamboyaient et rougissaient. Elle
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menaçait et frappait les employés du service et les autres malades. A chaque instant, elle était sur le point d'avoir des impulsions méchantes et dangereuses ; au moindre obstacle qui s'opposait à sa volonté, elle prenait une chaise ou un autre objet pour le jeter à la tête des gens.
Un jour, entre autres, à la suite d'une légère dispute avec une autre malade, elle la l'rappa si violemment qu'elle en mourut.
Elle ramassait tous les morceaux de verre et les aiguisait, puis elle fit de même d'un morceau de zinc, et l'affila si bien qu'elle en fit une arme dangereuse.
Elle nous déclara enfin que si le ''2"2 juillet elle n'était pas sortie, elle se tuerait.
Elle se pendit le 2^2 avril.
L'autopsie me montra dans la partie supéro -interne des circonvolutions pariétales, entre elles et la pie-mère, un exsudât jaunâtre pultacé, comparable à du mastic, ayant un demi-millimètre d'épaisseur. Cet exsudât occupait précisément la partie supéro-interne de la 4'" la 2" et de circonvolutions pariétale droites, la partie intserne de la pariétale gauche et une très petite portion de la 2" circonvolution occipitale droite. A la coupe, la substance grise de ces circonvolutions était décolorée.
Cet exsudât, examiné au microscope, présentait un substratum amorphe granuleux, renfermait des leucocytes et quelques vaisseaux en voie de formation.
Les cellules de la circonvolution pariétale droite étaient graisseuses et fortement pigmentées, et dans plusieurs le cylindre présentait un commencement de désagrégation.
Cette observation venant après les autres dont je vous ai donné les détails, me paraît être d'une importance considérable pour la localisation : Voilà, en effet, une femme qui a manifesté pendant plusieurs mois, sous mes yeux, les impulsions les plus'soudaines, les plus dangereuses, et qui, s'étant suicidée, offre des lésions éminemment de date récente sur et dans les mêmes circonvolutions que celles que je vous ai montrées atteintes dans les autres cas de folie suicide- Le processus morbide est pris sur le fait, et il est impossible de ne pas trouver de relation entre ce dernier acte de sa vie et les lésions et l'cxsudat des circonvolutions pariétales. Or, si vous vous reportez