MÉNINGITE SPINALE ET SCIATIQUE
poursuivaient, et des dépêches télégraphiques incessantes venaient l'empêcher de se reposer des fatigues de la journée et l'occupaient encore pendant ses repas et son sommeil. Par suite de cette vie fiévreuse, ce monsieur se trouvait très agité depuis un certain temps; sa santé générale commença à décliner visiblement il y a deux ans; le teint pâlit, les digestions devinrent difficiles, la respiration fut quelquefois gênée, et le malade souvent oppressé ; les membres supérieurs devinrent agités d'un tremblement presque continuel qui rendit difficiles l'écriture et la préhension d'un objet en vue, une cuiller par exemple. Son médecm l'envoya à Néris, deux ans de suite, sans qu'aucune amélioration fût obtenue; malgré cet état de maladie, il s'occupait encore de la direction de ses afl^ires, lorsque, dans l'automne dernier, il fut pris brusquement, sans le moindre prodrome, de douleurs à formes névralgiques dans les deux membres inférieurs; ces douleurs suivaient le trajet des nerfs sciatiques, étaient excessivement vives, arrachaient des cris au malade et provoquaient une agitation incessante; consécutivement à ces douleurs, il se produisit des soubresauls dans es deux genoux ; un peu de fièvre accompagna ces premiers accidents qu'aucun des traitements appliqués loco dolenti ne parvint à calmer. Le sommeil était devenu tout à fait nul, et l'agitation était extrême lorsque je fus appelé auprès du malade. Deux heures avant mon arrivée au Havre, ce monsieur fut pris de douleurs atroces siégeant aux régions cervicale inférieure et dorsale supérieure; douleurs qui durèrent dix minutes et s'accompagnèrent de délire, de divagation absolue, de perte à peu près complète de connaissance et de nausées ; un quart d'heure après leur fin, nouvelle crise qui eut une durée plus longue, vingt minutes à peu près, et fut caractérisée par les mêmes symptômes.
Apartir de ce moment, l'agitation, le délire s'accentuèrent davantage; il fallut plusieurs personnes pour maintenir le malade, qui continuait à accuser les mêmes douleurs s'irradiant dans les deux membres inférieurs. Lorsque jele vis, deux heures après l'apparition de ces nouveaux accidents, je le trouvai dans un grand état d'agitation, parlant à chaque instant de choses différentes, de ses affaires, d'événements passés ; c'étaient des noms d'amis, de parents ; la mémoire paraissait complètement dévoyée; malgré cela, la parole était nette et nullement tremblée. Le malade me parla avec insistance des
i PARALYSIE GÉNÉUA[,E
douleurs qu'il ressentait dans les membres inférieurs et qui étaient surtout intenses au niveau des échancrures sciatiques, de la tête des péronés et le long des jnollets; je trouvai, en même temps, au niveau des apophyses épineuses des sixième et septième vertèbres cervicales, première et deuxième dorsales, une douleur que la pression augmentait considérablement. La sensibilité aux pincements, aux piqûres était absente, troublée ou obtuse en plusiei^rs points des membres inférieurs ; les mouvements des membres étaient libres, bien qu'offrant un peu d'incertitude ; pas d'ataxie de la langue ; enfin, je notai l'existence d'un état fébrile peu intense, mais réel.
Les trois honorables confrères du Havre qui étaient présents à la consultation se rendirent à l'opinipii qiae j'émis et qui ponsistaij: !\. considérer le malade comme menacé de paralysie générale etatteint deméningite spinale, dont les douleurs sciatiques antérieures étaient une manifestation insidieuse.
Le traitement que nous instituâmes consista en vésicatoires, en cautères sur la colonne vertébrale que le malade dut conserver un an ou deux au moins, et, en outre, dans l'abandon absolu de sa profession. Les choses se sont passées ainsi que nous pouvions l'espérer, et au bout d'un mois et demi, l'état était aussi satisfaisant que possible, les douleurs avaient cédé |cs premières, puis le délire, et en dernier lieu l'amnésie. (J'ai revu ce malade jusqu'au moment où il est mort en 1875 d'une fièvre typhoïde; sa santé est revenue à l'état où elle se trouvait avant l'apparition des accidents ; il n'existait plus de douleur vertébrale, plus d'irradiations névralgiques dans les membres, la sensibilité cutanée était bien nette, la parole normale ainsi que la mémoire ; il n'avait plus de tremblement des mains; il pouvait être cpnsidéré cQmiTie guéri, mais il continua à porter son cautère pendant trois ans.)
Il m'a paru intéressant de vous citer ce fait, à cause des rapports immédiats qu'il présente avec ceux que je vous ai déjà rapportés dans cette conférence; la clef du diagnostic me paraît ici reposer sur l'existence de douleurs sciatiques bilatérales et même unilatérales unies à des douleurs rachidiennes, à du délire, à de la perte de mémoire, à des nausées et des vomissements.
Des observations analogues à celle que je viens de vous rappeler me
MKNINCITE SPINALp ET SCIATIQrE.
semblent avoir dù cLre laites par Westphal, si j'en juge par ce passage tiré des annales de Griesinger:
« J'ai souvenir d'avoir observé, avant le connplet développement de l'aliénation mentale, des douleurs déchirantes fulgurantes dans les extrémités inférieures, rarement dans les supérieures, et cela, chez des malades qui eurent plus tard la démarche ataxique ou paralytique. » Mais en France, les traités cliniques se taisent siir ces faits, qui sont plus fréquents qu'on ne pourrait le supposer de prime abord et ont, en tous cas, une très grande importance pronostique ;cn effet, nous pouvons tirer de cette étude cette conclusion, ([ue cette variété de paralysie générale commençant par des phénomènes spinaux peut être conjurée, si au lieu de s'occuper exclusivement des symptômes périphériques, on attaque la cause première, c'est-à-dire la lésion des méninges spinales.
D'autre part, l'apparition de cette méningite spinale, dans le cas d'iine paralysie générale confirmée, est un signe pronostique important, puisque, ainsi que le démontrent les observations que je vous ai citées, la maladie progresse très rapidement, à partir de ce moment, vers une terminaison fatale.
Enfin, j'insisterai sur ce fait, que l'apparition de ces symptômes méningés m'a toujours paru s'accompagner de nausées et de vomissements qui ne sauraient s'expliquer autrement que par une action excitante élective sur les racines du pneumo-gastrique.
Les lésions qui correspondent à ces symptômes présentent le plus grand intérêt, comme siège et comme apparence extérieure. Il esta noter, en elïet, que ces altérations occupent presque exclusivement les méninges qui revêtent la face postérieure de la moelle; la raison de cette particularité qui se montre aussi du l'este dans nombre d'autres aff'ections de la moelle, dans la myélite scléreuse entre autres, n'est pas encore connue.
Il est certain, en tout cas, que ce n'est pas une question de décubitus dorsal, car plusieurs de mes malades ont été prises sans avoir été alitées ; je croirais plutôt que ce processus est en rapport avec un excès d'excitabilité antérieure de la sensibilité, avec la suracuité des sensations chez quelques-uns de ces malades, et anatomjquement avec un état morbide primitif des cordons postérieurs.
Je vais vous montrer, à l'appui de cette hypothèse, une malade
PARALYSIE GÉNÉRALE
qui offrait, avant d'être prise de ces phénomènes méningés, un excès de sensibililé générale et un état d'hyperesthésie sensorielle qui se traduisaitpar des hallucinations.
Quelle que soit l'explication que l'onarrive à donner, ce fait d'observation est incontestable; et pour mon compte, je n'ai observé qu'une seule fois une lésion des méninges qui recouvrent la face antéro-latérale de la moelle.
Les lésions méningées se présentent sous plusieurs aspects: A un premier degré, on trouve ime-vascularisation assez prononcée de la pie-mère et de l'arachnoïde qui recouvrent la face postérieure de l'axe médullaire, et l'on remarque des granulations miliaires transparentes dont la structure intime consiste en une enveloppe de tissu conjonctif très fin, en des vaisseaux à parois épaissies et en un grand nombre de noyaux ovoïdes de tissu conjonctif en voie de prolifération.
Lorsque l'altération est fins avancée, les méninges sont notablement épaissies, l'arachnoïde a perdu sa transparence, offre de nombreuses plaques opalescentes, d'une épaisseur quelquefois notable, el e se trouve dans certains cas com plètemen t adhérente à la pie-mère ; l'espace sous-arachnoïdien a plus ou moins alors disparu au niveau de ces plaques et des racines postérieures à leur émergence des sillons collatéraux postérieurs ; par suite de leur épaississement, les méninges forment une sorte de manchon qui englobe plus ou moins les racines ; la pie-mère elle-même est atteinte par ce travail inflannnatoire; elle est très épaissie, et par des coupes fines pratiquées après macération dans des liquides spéciaux, on s'assure que les tractus qu'elle envoie dans la moelle, sous forme de réticulum, sont plus volumineux, plus serrés qu'à l'état normal, et qu'une bande de cordons postérieurs touchant à la pie-mère ainsi altérée a subi une dégénération scléreuse qui quelquefois échappe à l'examen, à l'état frais, mais qui, sur une moelle durcie et coupée entranches fines, devient très manifeste.
A la période la plus avancée, les lésions de l'arachnoïde viscérale sont formées soit par de petits amas mous de noyaux en prolifération, unis à une gangue finement granuleuse et à des corps de Gluge ; d'autres fois, l'altération ayant été disséminée par places, a amené la fixation de petits corps blanchâtres étoilés, dentelés sur les bords,